LIVRE CINQUIÂHE
douceur dans l'amour de Dieu que dans l'usage des choses sensibles, puisque Dieu est le vrai ou plutôt Tunique bien de l'esprit. Cela arrivera certainement «ri jour, et il y a quelque apparence que cela était ainsi avant le péché. Au moins est-il constant qu'avant le péché on ne sentait point de douleur dans l'exercice de son devoir.
Mais Dieu s'est retiré de nous depuis la chute du pre« mier homme. Il n'est plus notre bien par nature, il ne l'est plus que par grâce ; car nous ne sentons plus naturellement de douceur dans son amour; et bien loin de nous porter à l'aimer, il nous éloigne de lui. Si nous le suivons, il nous repousse ; si nous courons après lui, il nous frappe. Si nous nous opiniâtrons à le poursuivre, il continue de nous maltraiter, il nous fait soufTrir des douleurs très-vives et très-sensibles. Mais lorsque, étant lassés de marcher dans les voies dures et pénibles de la vertu, sans être soutenus par le goût du bien ni fortiûés par quelque nourriture, nous nous repaissons des biens sensibles, il nous y attache par le goût du plaisir, et il semble qu'il nous veuille récompenser dé ce que nous lui tournons le dos pour courir après ces faux biens. Enûn depuis le péché il semble que Dieu ne veuille plus que nous l'aimions, ni que nous pensions à lui, ou que nous le regardions comme notre seul et unique bien. Ce n'est que par la douceur de la grâce de notre médiateur Jésus-Curist que nous sentons que Dieu est notre bien : car le plaisir étant la marque sensible du bien, nous sentons que Dieu est notre bien; puisque, par la grâce de Jésus-Christ, nous aimons Dieu avec plaisir.
Ainsi l'âme ne reconnaissant point son bien, ni par une vue claire ni par sentiment, sans la grâce de Jésus- Christ, elle prend le bien du corps pour le sien propre, elle l'aime et s'y attache encore plus étroitement par
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sa volonté, qu'elle n'y était attachée par la première institution de la nature. Car le bien du corps étant demeuré le seul qui se fasse maintenant sentir, il agit nécessairement sur l'homme avec plus de force. Le cerveau en est plus vivement frappé, et par conséquent l'âme le sent et l'imagine d'une manière plus touchante. Les esprits animaux en sont agités avec plus de violence, et par conséquent la volonté l'aime avec plus d'ardeur et plus de plaisir.
L'âme pouvait avant le péché effacer du cerveau l'image trop vive du bien du corps et faire évanouir le plaisir sensible qui accompagnait cette image. Le corps élant soumis à l'esprit, l'âme pouvait en un instant arrêter l'ébranlement des fibres du cerveau et l'émotion des esprits par la seule considération de son devoir. Mais depuis le péché cela n'est plus en sa puis* sance. Ces traces de l'imagination et ces mouvemenls des esprits ne dépendent plus d'elle, et, par une suite nécessaire, le plaisir qui est attaché par l'ordre de la nature à ces traces et à ces mouvements devient seul le maître du cœur. L'homme ne peut résister long^ temps par ses propres forces à ce plaisir: il n'y a que la grâce qui le puisse vaincre entièrement ; la raison seule ne le peut, parce qu'en un mot il n'y a que Dieu comme auteur de la grâce qui, pour ainsi dire^ ^e puisse vaincre comme auteur de la nature, ou plutôt qui se puisse fléchir comme vengeur de la désobéissance d'Adam^
Les stoïciens, qui n'avaient qu'une connaissance confuse des désordres du péché originel, ne pouvaient répondre aux épicuriens. Car leur félicité n'était qu'une idée ; puisqu'il n'y a point de félicité sans plaisir, et qu'ils ne pouvaient goûter de plaisir dans les actions d'une solide vertu. Ils sentaient bien quelque joie en suivant les règles de leur vertu imaginairCi