LIVRE I. CHAPITRE XII
mimes, et qu'au bout de quelcpes jours on ne voudroit pas seulement regarder, peut avoir de la grâce quand il ne s'en trouve point encore, et qu'elles sont venues longtemps avant leur saison. Il y a de Thonneur aussi à don* ner une chose que celui à qui nous la donnons ne pouvoit aroir d'autre que de nous, ou que nous n'avons jamais donnée à d'autre qu'à lui.
XIII. Alexandre de Macédoine étant de retour de sa conquête du Levant, les Corinthiens envoyèrent vers lui, pour lui témoigner la joie qu'ils avoient du succès de son voyage, et lui dire qu'ils le faisoient bourgeois de leur ville. Lui qui ne pensoit pas être moins que Dieu (tant les prospérités l'avoient aveuglé !) s^étant mis à rire comme par moquerie du présent qu'on lui faisoit, un des ambassadeurs lui dit : « C'est chose que nous n'avons jamais donnée qu'à vous et à Hercule. » A cette heure-là , ne prenant pas garde qui donnoit la bourgeoisie , mais qui étoient ceux à qui on la donnoit, il la reçut fort volontiers, festia * les ambassadeurs, et leur fit toutes les démonstrations de bonne volonté dont il se put aviser. Cet honune qui n'avoit autre passion que la gloire, combien qu'il n'en connût ni la nature ni les bornes, marchant sur les pas d'Hercule et de Bacchus, et se proposant de faire encore plus de chemin qu'ils n'avoient fait, ôta les yeux de dessus les Corinthiens pour les tourner sur le compagnon qu'ils lui bailloient, et se voyant mis du pair avec Hercule, se persuada qu'à ce coup il étoit à l'effet de la vaine et présomptueuse imagination qu'il avoit toujours eue d'aller au ciel. Je voudrois bien qu'on me dit quelle comparaison il pouvoit y avoir d'un jeune éventé, de qui toute la vertu n 'étoit autre chose qu'une assistance extraordinaire que la fortune faisoit à ses témérités, et de celui
I. Dans l'édition de i65o, on Ut : festina, an lieu de ftstia.
aa TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
qui ne cherchoit autre iruit de ses victoires que le repos du monde, et Tavoit couru d'un bout à Tautre, non pour en désirer le conquét^, mais pour en procurer la délivrance. Que pouvoit avoir de semblable F ennemi juré des méchants, le protecteur des gens de bien, et le pacificateur de la mer et de la terre , avec un misérable nourri dès son enfance aux voleries, pilleur de peuples, autant ruineux à ses amis qu'à ses ennemis, et qui ne pouvoit trouver de titre plus convenable à son humeur, que d'être la terreur de l'univers, ne se souvenant pas que si les bétes furieuses sont formidables pour leur force, celles qui n'ont du tout point de courage ne le sont pas moins pour leur poison ? XIV. Mais retournons à notre propos. Un plaisir qu'on fait à tout le monde n'oblige personne. Je ne sais point de gi*é à un qui tient hôtellerie de m'avoir logé. Aussi ne fais-je à un qui donnant à manger à toute une ville, m'a mis en un rang d'où il n'a excepté pei^onne. Qu'est-ce qu'il a fait pour moi , sinon cela même qu'il a (ait pour un badin , pour un bélître , et pour un que peut^-étre il n'avoit jamais vu? Il n'a point eu bonne opinion de moi, mais il a voulu contenter sa vanité. Voulez-vous rendre une chose agréable? Rendez-la rare. Qui est-ce qui voudroit qu'on lui mtt en compte ce qu'il a recueilli d'une chose qu'on jetoit sur toute une multitude indifféremment? Je ne veux pas que ceci soit pris pour une bride que je baille à la libéralité. Je ti^ouve bon qu'elle aille si avant qu'il lui plaira ; mais je ne veux pas qu'elle aille en désordre. Il y a moyen de faire en sorte que donnant à beaucoup, il n'y en aura pas un qui ne se fasse croire que nous l'avons gratifié d'autre façon que le conmiun. Il faut que chacun ait quelque marque particulière, qui lui fasse penser qu'on a fait plus de cas de lui que de