ÉPÎTRE XVII
AvGuioaiT. — I. L*appréhension de Tétat de nos affaires ne nous doit point détourner de Tétude de la philosophie. — II. Louange de la pauvreté. — III. Celui qui veut premièrement amasser du bien, et puis s'adonner à la philosophie, fait la fin de oe qoi doit être le commencement. -—IV. Il ne faut, ni pour la paurreté ni pour rindigence, se retirer de la philosophie. — Y. Le sage n*a foute de rien, parce que la nature se contente de peu; mais le riche vit dans les inquiétudes, et a faute de tout. — VI. Les richesses ne mettent pas fin aux misères , mais les changent.
I. Jetez-moi tout ce que vous avez, si vous êtes sage; ou pour mieux dire, si vous le voulez être, ne pensez qua trouver la tranquillité d'esprit: voyez où elle est, et y courez le plus diligemment que vous pourrez. Sî quelque chose vous accroche que vous ne puissiez démêler, coupez-la. Vous vous excusez que les affaires de votre maison vous retardent, et dites qu'avant que rien entreprendre vous les voulez mettre en tel état, que vous en puissiez vivre sans rien faire, afin que la pauvreté ne puisse ni vous fâcher, ni vous donner sujet de fâcher personne : en cela vous tenez un langage qui montre que vous ne connoissez pas ni la nature ni la force du bien où vous prétendez. Vous remarquez assez combien la philosophie tout ensemble est chose profitable ; mais en ce qui est de ses parties, vous n'y portez pas les yeux si
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près comme il en seroit besoin. Vous ne savez pas qu'il n*est point d'occurrence où nous n'en puissions tirer du secours, et que nous ne pouvons avoir d'afiaires de si grande importance, que son pouvoir ne s'y étende, ni si petites, qu'elle ne s'y abaisse pour nous y subvenir. Croyez-moi, demandez-lui ce que vous avez à faire ; je m'assure qu'elle ne vous conseillera pas de vous aller seoir en un comptoir. Le délai que vous demandez de pourvoir à vos affaires, n'est-ce pas afin que la pauvreté ne vous puisse incommoder? Mais que direz-vous, si au lieu de la craindre, on vous fait voir que vous avez occasion de la désirer? Assez de gens étoient nés à la philosophie, et s'y fussent dignement employés, si les richesses ne leur en eussent été le moyen.
II. La pauvreté n'a ni faix qui la presse, ni appréhension qui la trouble. Si l'alarme sonne, elle sait bien que ce n'est pas à elle qu'on en veut; s'il faut sortir, elle est prête et ne fait que regarder par où. Le pauvre n'est point en peine de son bagage. S'il se faut mettre sur mer, il n'y a point pour cela de rumeur au port ; les quais ne sont point couverts de ceux de son train ; il n'est point suivi d'une troupe de valets si grande, qu il n'y ait pas de vivres assez dans le pays pour les nourrir. Peu de ventres sont aisés à paître % ipiand ils sont réglés, et qu'ils ne désirent de la viande que ce qu'il en faut pour être nomris. La faim coûte peu, la friandise beaucoup. Tout ce que veut la pauvreté, c'est de se pouvoir contenter aux choses qui lui sont nécessaires. Pourquoi donc refuserezvous sa compagnie, depuis que les riches mêmes, qui ont l)on jugement, la prennent pour exemple, et de sa vie empruntent le régime de la leur? Voulez-vous que votre
I. Cest-à-dire , il est aisé de nourrir ))ea de ventres quand ils
«Ant.
3a6 LES EPlTRES DE SÉNÈQUE.
esprit se fournisse de belles conceptions? soyez pauvre, ou vivez en pauvre. Il est impossible d'étudier avec fruit sans la frugalité : la frugalité n'est autre chose qu'une pauvreté volontaire.
III. Laissez-moi donc ces excuses : « Je ne suis pas encore bien, il me manque encore quelque chose ; quand je Taurai , je ne veux faire plus que philosopher. » Mais voyez la faute que vous faites ; ce que vous vous proposez d'acquérir, après que vous aurez toute autre chose, c'est ce que vous devez avoir, avant que rien acquérir. Vous faites la fin de ce qui doit être le commencement. Vous dites que vous voulez acquérir de quoi vivre : apprenez par même moyeu de quelle façon il le faut acquérir. Si quelque chose vous empêche de bien vivre, elle ne vous empêche pas de bien mourir : il ne faut ni pom* la pauvreté, ni pour l'indigence même se retirer de la philosophie.
rV. Quand il seroit question d'en venir à ces extrémités de faim qu'on a vues en beaucoup de sièges, il se faut résoudre à les supporter. Pourquoi ne souffrirons-nous en l'acquisition d'une liberté perpétuelle, et qui nous assurera contre toutes les menaces du ciel et de la terre, ce que tant de fois on a souffert en des occasions où tout le loyer de la patience n'étoit que de ne tomber point à la discrétion du victorieux? Il y faut aller, et dût-on mourir de faim. Il s'est vu des armées réduites à la nécessité de toutes choses, qui ont vécu de racines, et mangé des ordures qui feroient mal au cœur à réciter : et tout sans autre sujet que pour régner, et ce qui vous semblera plus étrange, pour régner au royaume d' autrui. Et se treuvera-t-il quelqu'un si lâche que pour se démêler des fureurs où le monde l'engage, il appréhende de supporter la pauvreté? C'est donc une folie de se proposer d'acquérir du bien. Premièrement il ne coûte rien pour aller trouver la philosophie. Vous avez raison; quand il ne vous
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manquera plus rien, vous verrez d'avoir aussi la sagesse : ce sera la dernière pièce de la vie, et s'il faut ainsi parler, la bonne mesure. Voulez-vous bien faire? Si vous avez quelque chose, commencez dès maintenant à philosopher ; car que savez-vous ? peut-être vous en avez déjà plus qu'il ne vous en faut.
V. Si vous n'avez rien, cherchez premièrement la philosophie, et puis vous penserez au reste : oui, mais j'aurai faute de ce qui me sera nécessaire. Cela ne se peut, parce que nature est contente de peu de chose, et le sage s'accommode à nature. S'il se trouve réduit à des nécessités irrémédiables, il ne marchandera point à quitter le monde, et se délivrer lui-même de son importunité. S'il a de quoi pouvoir allonger sa vie, sans désirer davantage, il trouvera ce qu'il lui faut pour sa bouche et pour ses habits. Il s'entretiendra doucement, il verra les occupations des riches, et la peine que prennent ceux qui le veulent être : et vide de toutes inquiétudes dh-a en luimême : « Que ces pauvres gens sont malavisés de prendre un si long chemin, et d'attendre ou les intérêts de leur argent, ou le profit de leur maichandise, ou la succession de quelque vieillard ! » Ce que la sagesse baille, vous l'avez content*. Elle fait tout d'un coup un homme riche, en lui apprenant à ne se soucier point de l'être : ce sont choses qui ne vous touchent point. Je fais plus de cas de vous que des riches. En un bon siècle, vous en auriez trop.
VI. Sans la mauvaise coutume que je vous ai fait prendre, je pouvois ici clore ma lettre. On ne fait jamais la révérence aux rois, sans leur faire quelque présent; je ne TOUS puis dire adieu, qu'il ne m'en coûte quelque chose. Que sera-ce ? Epicure me le prêtera. « Plusieurs, pour avoir