‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 19 sur 359 · LIVRE II. CHAPITRE XVII. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XVII. 3i

la même considération. Il est des hommes c[u'il faut instruire, et se contenter quand avec quelque effort, ou par quelque trait de hardiesse , ils font démonstration de leur volonté. Nous sommes bien souvent cause nousmêmes qu'il est des ingrats, et leur aidons à Tétre par une fausse opinion que nous avons qu'il n'est point de grands bienfaits que ceux qui sont hors de revanche ; comme ceux qui jouent malicieusement ne pensent pas un bon coup, s'ils ne le couchent en sorte qu'on ne le paisse relever, et de cette façon se privent du plaisir que le jeu donne quand l'un et l'auti^e apporte du consentement à le faire durer. Quelquefois nous sonunes de si mauvaise nature, et avons tant de peur de démordre ce peu que nous pensons avoir d'avantage sur. un ami, que nous aimons mieux perdre le bien que nous lui avons fait, que de lui donner sujet de se penser décharger de l'obligation qu'il nous a. Mais combien ferions-nous plus honnêtement de lui donner moyen de s'acquitter, interpréter toutes choses en bonne pail, prendre un remerciement pour une revanche, et montrer à le faire demeurer quitte la même affection que nous avons eue à l'obliger ! Un usurier est aussi fâcheux s'il est long et difficile à recevoir son intérêt , comme quand il est rigoureux à l'exiger. Il y a du mal à refuser une reconnoissance, autant qu'à la demandei*. Le meilleur est de donner sans se faire prier, et ne redemander jamais ce qu'on a donné. Si on nous le rend, s'en réjouir comme d'une chose qu'on avoit du tout oubliée, et le prendre, non pour une dette qu'on nous paye, mais pom* un plaisir qu'on nous fait.

XVIII. Mais il est temps de passer a l'autre partie de mon discours, et de traiter de quelle façon il faut recevoir. L'arrogance y est évitable comme à donner. En tout office qui touche deux personnes, les obligations sont réciproques. Le père doit au tils, le fils au père; le mari à la

3a TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

femme, la femme au mari. Us sont obligés de part et d'autre autant à faille qu'à recevoir. Hécaton en trouve la règle difficile ; aussi est-elle. L'honnêteté est un point où il n est pas bien aisé de donner; qui en approche fait beaucoup. Car il n est pas question de faire, mais de bienfaire; ce qui ne peut être si la raison ne préside à nos actions depuis le commencement jusques à la fin. 11 n'y a rien de si petit, ni de si grand où il ne la faille appeler. Si nous donnons, il faut que ce soit par son conseil. Le premier avis que nous en aurons, ce sera de ne prendre pas de tout le monde indifféi'emment. De qui donc? De ceux à qui nous voudrions donner. Il faut un goût aussi délicat à choisir à qui devoir, conmie à qui prêter; car quand il n'y auroit point un nombre infini d'incommodités qu'il y a, nous sommes assez gênés de devoir à un à qui il nous déplatt d'être obligés; comme au contraire c'est un contentement extrême, que notre créancier ait des qualités capables de se faire aimer, quand même il nous auroit offensés. U n'y a point de crève-cœur plus grand à un homme d'honneur, que s'il faut qu'il aime ce qu'il ne prend point plaisir d'aimer. Je ne parle pas de ceux qui sont si sages, que s'il se présente quelque chose qu'il faille ou faire ou souffrir, ils y disposent aussitôt leur consentement, qui tiennent leurs volontés en leur puissance, et prennent d'eux-mêmes une loi qu'ils ne violent point; mais de ceux-là seulement qui sont au chemin de cette perfection, et qui désirent de vivre en gens d'honneur; mais leurs passions leur donnent de la peine, et n'obéissent qu'en tant que la force les fait plier. Il ne faut pas donc, quand j'ai besoin d'un plaisir, m'adresser au premier venu. Je le dois élire, comme j'élirois un à qui je voudrois emprunter de l'argent, et encore avec plus de soin; car à cettui-ci, je suis quitte quand je lui ai rendu ce qu'il m'a prêté ; mais à l'autre, il faut que je lui rende davantage, et qu'après cela je me répute en-

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