LIVRE II. CHAPITRE XX
auroit fait mourir, il s*en trouveroit une douzaine d*autres qui auroient la même volonté, vu qu'après tant d'exemples de rois tués ou de glaive ou de foudre, Tarquin n*avoit pas laissé de faire ce qu'il avoit fait ? Il fit bien toutefois de prendre la vie de lui, et pour cela ne fut pas obligé de le tenir pour père, puisque par injustes moyens il avoit acquis le droit de la lui donner. Celui qui m'a pu tuer et ne l'a pas fait ne m'a ni sauvé la vie ni obligé. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il m'a laissé aller.
XXI. Mais voici bien une question plus difficile à résoudre. Je suis prisonnier. Un homme impudique et videux contre nature offre de payer ma rançon. Que feraije? liTobligerai-je à un méchant? Si je m'y oblige, que ferai-je pour m'en acquitter? Serai-je ou si sale que de vivre avec un homme qui n'a rien de pur, ou si ingrat que de ne vivre pas avec un homme par qui je vis? Je vous dirai ce qui m'en semble. Puisqu'il est question de ma vie, je prendrai de l'argent de lui, quelque méchant et sale qu'il soit; mais je le prendrai comme prêt, et non comme bienfait. Au partir de là je le lui rendrai, et s'il tombe en peine d'où je le puisse tirer, je ferai pour lui ce qu'il a fait pour moi ; mais de contracter rien de plus particulier avec lui, je ne le ferai pas. L'amitié ne peut être qu'entre personnes semblables. Si je lui sais gré, ce ne sera pas de m'avoir sauvé la vie, mais de m'avoir prêté de l'argent, qu'il faut que je fasse compte de lui rendre. Il s'en oflre un à me faire plaisir, qui mérite bien que je lui sois obligé, mais il ne le peut faire qu'il ne se fasse déplaisir. Je ne prendrai rien de lui, quand ce ne seroit que pour cette volonté seule qu'il a de me faire du bien à son préjadioe. Je suis accusé, il me veut défendre; mais s'il le fait, le roi lui en voudra du mal. Je suis son ennemi, si, puisque! veut courre fortune pour moi, je ne prends la voie
la plus aisée, qui est de la courre sans lui. Hécaton allègue à ce propos, mais hors de propos, ce me semble, l'exemple d'Arcesilaûs, qui refusa de Targent que lui offroit un fils de famille, de peur que son père, qui étoit un homme avare, n'en fût offensé. Que peut-on louer en cette action ? Est-ce qu'il n'a pas voulu prendre une chose dérobée? ou bien qu'il a mieux aimé ne prendre point, que d'être en peine de rendi'e? Quelle abstinence y a-t-il à ne prendre point le bien d'autrui? Si nous voulons un exemple qui ait du mérite, prenons celui de Grécinus Julius, grand personnage certainement, et que Caius César fit mourir sans autre sujet, que pource qu'en l'établissement de sa tyrannie une prud'homie comme la sienne lui étoit suspecte. Un jour qu'il faisoit la dépense de quelques jeux, et qu'à ce fiiire il étoit secouru par la contribution de ses amis, il ne voulut pas prendre une bonne somme de deniers que Fabius Peraicus lui envoyoit. Et comme quelques-uns, qui regardoient plus au présent qu'à l'homme, lui remontrassent qu'il avoit eu tort de l'avoir refusé : « Pensez-vous, leur dit-il, que je voulusse devoir quelque chose à un homme, à qui je ferois difficulté de dire gi*and merci s'il avoit bu à moi? » Rébilus, qui ne valoit guère mieux, encore qu'il eût été consul, lui en envoya davantage , et le pressa fort de le recevoir. « Excusez-m'en, s'il vous plaît, dit-il ; je n'ai pas pris ce que Pei*sicus m' avoit envoyé. » Que direz- vous de cette considéi*ation ? Pouvoit-elle être, ni plus scrupuleuse, ni plus exacte, quand il eût été question, non de recevoir des présents, mais d'élire des sénateurs ?
XXII. Après que nous aurons résolu de prendre, apportons à cette action une contenance si gaie, et faisons voir des marques si visibles de notre contentement, que celui qui nous donne s'en aperçoive, et que dès l'heure même il commence de recevoir quelque iruit d'avoir donné. Il y