ÉPÎTRE XLIV
ABauMEST. — I. De la yraîe et fausse noblesse. — II. I^es nobles et Ict roturiers ont même origine. — III. Le trop grand désir des biens de fortune empêche k félicité.
I. Vous alléguez toujours votre petitesse, et dites que ni la nature, ni la fortune n*ont rien fait pour vous. Je m^étonne bien de vous ouïr tenir ce langage, vu le moyen que vous avez de vous ôter de parmi le peuple, et monter si haut qu'il n'y aura rien au-dessus de vous. Une des bonnes choses qui soient en la philosophie, c'est qu'elle n épluche point les généalogies. Si nous recherchons d'où les hommes sont venus premiéi*ement, nous sommes tous de la race des Dieux. Vous êtes chevalier : votre industrie vous y a fait parvenir ; mais vraiment il y en a bien qui ne le sont pas. On ne reçoit pas tout le monde à être sénateur; et aux armes même, où il n'y a que du péril et de la peine, les soldats n'y sont pas reçus qu'avec âection. Les capitaines font quelquefois les dégoûtés aies enrôler. La bonne conscience ouvre sa porte à tout le monde. Nous sommes tous de bonne maison pour elle. La philosophie ne distingue point les personnes; elle a de la splendeur assez pour tous. Socrate n'étoit pas gentilhomme; Cléanthe gagnoit sa vie à tirer de l'eau et aiTouser les jardins. Platon n'étoit pas noble quand il vint à la philosophie ; ce fut elle qui lui donna cette qualité. Pourquoi vous défiez-vous de votre suffisance? Qui
4ao LES ËPlTRES DE SÉNÈQUE.
vous fait désespérer de pouvoir aller du pair avec eux? Faites-vous digne de leur mérite, et ils vous avoueront de leur race. Vous en serez digne, si vous croyez qu'il n'y ait homme au monde plus noble que vous. Le plus pauvre a autant de prédécesseurs que le plus riche; il n y a honune de qui la première origine ne soit au delà de toute mémoire. Platon dit qu'il n'y a point de valet qui ne soit de race de rois, ni de roi qui ne soit de race de valets : tout se bigarre de cette façon avec le temps.
II. La vicissitude des choses est l'exercice de la fortune. Qui est-ce qui est donc noble? Celui qui naturellement a la disposition à la vertu. C'est tout ce qu'il y faut considérer. Autrement, si vous en voulez faire la décision par l'antiquité, il n'y a si chétif qui, de père en père et d'aïeul en aïeul, ne vous mène si loin, qu'il ne se trouvera rien au-devant de lui. C'est bien chose sans doute, que depuis la naissance du monde, nous ne pouvons être veuus jusqu*à notre siècle, que par une mutation alternative de toute sorte de conditions. Une basse-cour' pleine d'images enfumées n'est point ce qui fait l'honune noble; ceux qui ont été gens de bien devant nous ne l'ont point été pour nous faire avoir de la réputation : nous n'avons ries à ce qui nous a précédés'. C'est l'esprit qui fait l'homme noble, quand d'une cabane, aussi bien que d'un palais, il se peut élever au-dessus de la fortune.
III. Posez donc le cas que vous n'êtes point gentilhomme, mais roturier ; que vous importe, puisque vous avez moyen de si bien faire, qu'en quelque compagnie de gentilshommes que vous soyez, il n'y aura que vous qui soit noble? Demandez-vous comment? Si vous ne prenez point l'avis du peuple à faire distinction de ce qui est bon ou
I. Cest aiusi que Malherbe traduit, selon sa coutume» le mot atrium.
s. Nec quoi/ anse nos fuit nostrum est^ dit Sénèque.
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mauvais, Fimportance n'est pas d'où les choses viennent, mais où eOes vont. On ne peut nier que ce qui nous peut faire vivre heureusement ne soit bon ; car il n'est point susceptible d'empirement. D'où vient donc que nous ne trouvons le bon chemin? De ce que bien que nous desirions tous la vie heureuse, nous prenons ses instruments pour elle, et la fuyons en la désirant; car au lieu de nous procurer une sécurité solide et une confidence inc branlable, qui sont deux points où git la félicité , nous cherchons de tous côtés des sujets de nous affliger; et marchant par un chemin plein d'embûches, nous nous dbargeons de tant d'équipage, que nous ne sommes pas assez forts pour le porter. De cette façon nous n'avons jamais notre compte, et tant plus nous travaillons, tant moins il se trouve de besogne faite. Nous reculons au lieu d'avancer, et comme tous ceux qui courent dans un labyrinthe, nous nous impliquons toujours davantage, el pour faire trop de diligence, sonmies cause de notre retardement.