‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 324 sur 359 · LVscalade. {Éditions de 16 ^S et de · texte numérisé non relu

LVscalade. {Éditions de 16 ^S et de

ÉPlTRE LXXXII. 633

que tout ce qu'on y tire n'arrive pas au pied du mur ^ . On s'abuse de penser que la fortune ait les mains longues : elle les a courtes, et si courtes qu'elles ne frappent que ceux qui se treuvent auprès d'elle. Pour nous en garantir, il sufiEt de nous en reculer. Pour nous en reculer, il ne faut autre chose que connoître nous et notre nature, savoir d'où l'esprit est venu, où il doit aller, qui est son bien ou son mal, ce qu'il doit chercher et fuir, quelle est eette raison qui lui enseignera la distinction des choses évitables ou désirables, qui domestiquera* la rage de ses convoitises, et domptera la tyrannie de ses appréhensions. U y en a qui se sont vantés de pouvoir faire tout cela sans l'aide de la philosophie; mais enfin quand il leur est venu quelque effort sur les bras, il a fallu qu'ils aient avoué leur présomption. Quand le bourreau leur est venu demander les mains pour les lier, quand la mort s'est approchée d'eux, toutes leurs rodomontades se sont évanouies. On leur pouvoit dire : « Eh bien, il vous étoit bien aisé de faire les braves, tant que l'ennemi ne paroissoit point. Voici cette douleur que vous disiez être si peu de chose, voici cette mort contre qui vous parliez si haut : les cordes sont prêtes, l'épée est hors du fourreau.

C'est à ce coup, Troyen, qu'il faut avoir bon cœur*. »

Le moyen de l'avoir bon, c'est de le fortifier par une méditation assidue, sans s'amuser après des paroles : l'assurance ne s'acquiert point par subtiliser. C'est pourquoi, Luciiius, je m'étonne, et me ris tout ensemble des niaiseries des Grecs, quoique je ne m'en sois pas encore du

I . Le latin dit simplement : Insuperabili loco stat animtu qui exierna deseruit et arce se sua v'mdicat : infta illum omne telum cadit, a. Domestiquer, apprivoiser.

.3. Virgile, Enéide, liv. VI, v. a6i.

634 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.

tout dépêtré. Voici Targument de Zenon le Stoîque : Nulle chose mauvaise n'est glorieuse; la mort est glorieuse; la mort n'est donc point mauvaise. Vous avez triomphé ! je n'ai plus de peur. Après vos belles raisons, je suis prêt de bailler ma tête à couper. Mais ne voulezvous pas dire quelque chose de plus grave, sans vous rire avec un qui s'en va mourir? Je meure si* je saurois vous dire qui a le moins de jugement, ou lui, qui par ce plaisant argument pense faire qu'il n'aura plus de peur de la mort, ou celui qui s'est mis en peine de le rechercher, comme si ç'avoit été quelque chose de bien important.

III. En voici la réponse, qu'il tire de ce que nous mettons la mort au rang des choses indifférentes : Nulle chose indifférente n'est glorieuse : la mort est glorieuse; la mort n'est donc point indifférente. Voulez-vous voir la surprise*? La mort n'est point glorieuse; mais c'est chose glorieuse que mourir valeureusement. Et quand il dit que nulle chose indifférente n'est glorieuse , je l'accorde ; mais c'est en y ajoutant qu'il n'y a point moyen d'avoir de la gloire que par les choses indifférentes. Or les choses indifférentes sont les choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, comme la maladie, la douleur, la pauvreté, le bannissement et la mort. Il n'y a rien en tout cela qui de soi-même ait de la gloire, et néanmoins nous n'avons point d'autre sujet d'en acquérir que ceux-là ; car on ne loue point la pauvreté, mais celui qui, pour être pauvre', ne se ravale et ne se fléchit point. On ne loue point le bannissement, mais celui qui ne s'afflige point pour être banni. On ne loue point la

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