‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 333 sur 359 · I. C'est-à-dire : N'ont de hauteur que si on les regarde · texte numérisé non relu

I. C'est-à-dire : N'ont de hauteur que si on les regarde

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ce que les Stoïques en disent. Mais j'avois passé par-dessus ce qu'il y a de plus difficile. A cette heure-ci, comme vous desirez, je voudrois ramasser toutes leurs raisons, et tout ce qu'on a depuis inventé sur leur tradition. Il faut* que je vous fasse un livre plutôt qu'une lettre. Je vous proteste, comme j'ai déjà fait plusieurs fois, que je ne me plais point en cette façon d'argumenter. Je rougis de disputer la cause des Dieux et des hommes, avec une alêne à la main^. Qui est prudent est tempérant : qui est tempérant est constant : qui est constant est imperturbable : qui est imperturbable est sans tristesse : qui est sans tristesse est heureux. II s'ensuit donc que qui est prudent est heureux, et que la prudence est suffisante à l'acquisition de la béatitude de la vie.

I. La réponse que font à cela quelques Péripatétiques, c'est que quand on dit qu'un homme est imperturbable, qu'il est constant, qu'il est sans tristesse, il ne s'entend pas que celui qu'on appelle imperturbable n'ait jamais de perturbations, mais qu'il en a peu, et que celles qu'il a sont modérées. Tout de même, quand on dit qu'un homme est sans tristesse, ce n'est pas qu'il ne se puisse quelquefois attrister; mais il n'y est ni fréquent ni excessif. Us tiennent que de dire qu'un homme puisse être exempt de tristesse , c'est nier qu'il ait la nature d'un homme ; et que certainement le sage ne souffre pas que les ennuis le surmontent, mais qu'il ne sauroit empêcher qu'ils ne le touchent. Us amènent tout plein d'autres telles raisons, qui répondent à la doctrine de leur secte, et n'ôtent pas du tout les passions, mais les retranchent. Làdessus, je leur voudrois bien demander quelle gloire ils

I. Ne faut-îl pas lire : « A cette heure, »i, comme vous desirez, je voulois.... il faut?... »

a. Voyez la fin de VÉpître lxxxii.

656 LES ÉPtTRES DE SÉNÈQUE.

donnent à Thomme sage, de restimer plus courageux que ceux qui sont les plus lâches , plus content que les plus tristes, plus tempérant que les plus dissolus, et plus haut que ceux qui sont les plus ravalés. Quelle occasion auroit Ladas de magnifier ses bonnes jambes, si seulement il étoit plus vite que les boiteux et les estropiés ? •

Elle pourroil courir, quand la moisson est prête.

Sur le haut des épies ', sans leur rompre la crête.

Et ses pieds sur les flots ne se mouilleront pas,

Si léger et si vite elle coule ses pas *.

Une telle vitesse est recommandable d elle-même, et pour paroître n'a que faire d'être comparée avec ceux qui ne peuvent marcher. Pour peu qu'un homme soit^n fièvre, conmie le pouvez-vous appeler sain ? Ce n'est pas se bien porter que d'être médiocrement malade. Us disent que le sage est appelé imperturbable , comme on appeUe des fruits sans noyau, non ceux qui n'en ont point, mais ceux qui l'ont fort petit : cela est faux ; car je n'attribue point à l'honune de bien une légère diminution de vices, mais une entière exemption. Il ne faut point qu'il n'en ait guère, il faut qu'il n'en ait point. S'il en avoit, ils crotiroient, et en croissant lui donneroient de la peine. Une taie devant les yeux n'ôte point la vue qu'elle ne soit endurcie : mais en se formant, elle commence déjà de la troubler. Si vous laissez les passions au sage, la raison se trouvera la plus foible et leur cédera comme à la violence d'un torrent, attendu même que vous ne lui en baillez pas une seule en tête, mais généralement voulez qu'elle ait à combattre tout ce qu'il y en a. Le plus fort honune qui soit au monde ne l'est pas tant, qu'un nombre d'autres, qui ne seront que médiocres, ne le mette bas. 11 est

I. È.p\cs^ épis. — a. Virgile, Enéide, Ut. VII, t. 808 et toirants.

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avare, mais sans excès; il a de Tambition, mais il n'en brûle pas ; il se met en colère , mais il en sort tout aussitôt; il a quelque légèreté, mais il n'est pas des plus variables; il aime les femmes, mais il ne les prend pas à force. Ce seroit bien le meilleur pour lui d'avoir un vice tout entier, et n'en avoir qu'un, que de n'en avoir qu'un peu de chacun et les avoir tous. Et puis l'importance n'est pas en la grandeur de la passion ; car elle ne sauroit être si petite qu'elle ne soit incapable de recevoir ni commandement ni conseil. Gomme toutes bétes généralement sont insusceptibles de raison , autant celles qui vivent domestiques avec nous conmie celles qui demeurent sauvages dans les bois, parce que ni les unes ni les autres ne sont point capables d'ouïr des remontrances : ainsi vous ne sauriez avoir si foible et si légère passion, qui veuille ni se ranger aux choses raisonnables, ni seulement avoir la patience de les écouter. Les tigres et les lions ne dépouillent jamais la cruauté qui leur est naturelle : il est bien * quelquefois qu'ils la resserrent ; mais comme vous n'y pensez plus, c'est alors qu'ils sortent de cette humeur qui sembloit adoucie, et deviennent plus enragés qu'ils n'étoient auparavant. Jamais les vices ne s'apprivoisent de bonne foi ; quelque mine qu'ils fassent, ils se tournent toujours vers leur inclination. Et puis, si la raison a quelque force, elle les fera cesser devant qu'ils commencent. Que s'ils commencent en dépit d'eUe, en dépit d'elle tout de même ils persévéreront; car il est bien plus aisé de les empêcher de nattre , que de leur résister quand ils sont nés. Toute cette médiocrité prétendue n'est qu'une chimère et qu'une piperie. Je trouverois aussi bon qu'on me dît qu'il faut être médiocrement furieux, et médiocrement malade.

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