‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 335 sur 359 · I. Voccasion, la cause, la raison · texte numérisé non relu

I. Voccasion, la cause, la raison

'À. Dans Tédition de iH/jS : a et il faut moins que rien, i

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je n'aurois su faire qui ne fût, vu qu'il est plus aisé de ne recevoir point ce qui peut nuire, que de le faire sortir après qu'on Ta reçu? Quelques-uns y font cette distinction, que celui qui est prudent et tempérant est en repos au regard de l'habitude de son àme, mais non touchant l'événement; car quant à l'habitude de l'àme, il ne se trouble point, il ne s'attriste point, et n'a point d'appréhension ; mais il est sujet à souffrir beaucoup de choses extérieures par lesquelles il peut être troublé. Cela s'appelle qu'il n'est pas colère, mais qu'il se courrouce quelquefois; qu'il n'est pas timide, mais que quelquefois il a peur ; c'est-à-dire qu'il n'a pas le vice de la peur, et que seulement il en a la passion. Mais il n'y a point de doute que si la peur ou la colère entrent une fois chez vous, au lieu de passions fortuites au commencement, elles ne deviennent à la (in imperfections ordinaires. Et puis, si nous nous arrêtons aux causes extérieures et que nous ayons peur de quelque chose, quand pour le salut de notre pays, l'honneur des lois, ou la conservation de la liberté, nous serons conviés de nous exposer à ce péril, notre corps y viendra, parce que nous l'y porterons ; mais l'esprit fera ce qu'il pourra pour ne s'y trouver point, qui est une contrariété de volonté où le sage ne tombe jamais. Davantage, il faut prendre garde de ne confondre pas deux preuves qui se doivent faire séparément : l'une, qu'il n'est point d'autre bien que ce qui est honnête ; l'autre, qu'en la vertu seule consiste la félicité. Si nous demeui*ons d'accord qu'il n'est point d'autre bien que ce qui est honnête, la conséquence est nécessaire, que pour vivre heureusement il suffit de la vertu. Mais encore que pour vivre heureusement la vertu suffise , il ne s'ensuit pas que ce qui est honnête soit le seul bien. Xénocrate et Speusippus tiennent que par la vertu seule un homme se peut rendre heureux ; mais ils n'accordent pas pourtant qu'il

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n'y ait point d'autre bien que ce qui est honnête. Epicure même dit qu'il est heureux quand il a la vertu, mais il ne tient pas que pour être heureux il ne faille autre chose que la vertu ; pource que nous ne sommes heureux que par la volupté, qui procède bien de la vertu, mais n'est pas la vertu même. Je ne trouve pas cette distinction bien judicieuse, vu qu'il avoue lui-même que jamais la vertu n'est sans volupté. Si donc elles sont si conjointes qu'on ne les peut imaginer Tune sans l'autre, il suffit d'avoir la vertu, parce que toujours la volupté l'accompagne, et toujours est avec elle, même quand elle est seule. III. Or c'est une absurdité de dire que par la vertu seule un homme se puisse béatifier, mais non parfaitement; car je ne puis comprendre comme cela se peut faille, parce qu'il est impossible qu'une vie soit heureuse, que son bien ne soit parfait et en tel état que rien ne s'y puisse ajouter : ce qui ne peut être, qu'elle ne soit heureuse parfaitement. S'il est vrai qu'il ne soit rien ni plus gi^and ni meilleur que la vie des Dieux, et que la vie. heureuse soit divine, il s'ensuit que la vie heureuse est un point au delà duquel elle n'a plus moyen de s'avancer. Davantage, si la vie heureuse n'a faute de chose quelconque, toute vie heureuse est parfaite : tellement que l'heureuse et la très- heureuse ne sont qu'un. Doutez-vous qu'en la vie heureuse ne soit le souverain bien ? Si elle est le souverain bien, sa béatitude ne peut être que souveraine ; car comme ce qui est souverain ne reçoit plus d'accroissement, la vie heureuse, qui toujours a le souverain bien avec elle, n'en peut aussi recevoir. Que si vous faites un homme plus heureux que l'autre, il faut nécessairement que vous fassiez un nombre infini de souverains biens différents l'un de l'autre ; et cependant je ne trouve point qu'il soit de souverain bien que celui qui n'a rien au-dessus de lui. S'il est quelqu'un moins heureux que l'autre,

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il s'ensuit que ce moins heureux désire la condition de celui qui Test plus. Or il n'est point de condition que celui qui est heureux préfère à la sienne. Prenez de ces deux lequel vous voudrez, Tun est aussi peu croyable que Tautre : ou qu'il reste quelque chose que le sage aime mieux être que ce qu'il est, ou qu'il ne désire pas ce qui est meilleur que ce qu'il a ; car tant plus un homme a de jugement, tant plus il désire de s'approcher de la perfection du bien, et se bande pour y parvenir. Or comme est-il possible que celui soit heureux, qui non -seulement peut encore désirer quelque chose, et qui faut quand il ne désire point* ?

rV. Je vous dirai d'où vient cette erreur. Ils ne savent pas qu'il n'y a qu'une vie heureuse, et que c'est sa qualité, non sa grandeur, qui la met en ce bon et parfait état. De là vient qu'elle est aussi bonne longue comme courte, diffuse que resserrée, distribuée en plusieurs lieux et en plusieurs parties comme ramassée en un. Si vous l'estimez par le nombre, par la mesure et par les parties, vous la privez de ce qu'elle a d'excellent. Or qu'est-ce ipi'elle a d'excellent que sa plénitude? La fin de manger et de boire est la satiété. Si l'un a mangé plus que l'autre, qu'importe, puisqu'ils sont tous deux rassasiés? Cettui-ci a plus bu, cettui-là moins : qu'importe, puisque tous deux n'ont plus de soif? La vie de l'un n'a pas été si longue que celle de l'autre : qu'importe, puisqu'en peu d'années celui qui a vécu le moins s'est fait aussi heureux que celui qui a vécu beaucoup ? Celui que vous appelez le moins heureux ne l'est du tout point. On ne retranche point la béatitude*. Qui est résolu ne craint point : qui ne craint point, n'a point de tristesse : qui n'a point de tristesse est heureux. C'est l'argument que font nos Stoïques : la réponse

I. En latin : qui cupere etiamnunc potesî^ imo qui débet. À, Non potest numen imminui, dit le latin.

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qu'ils s'efTorcent d y faire, c'est que cette proposition, que qui est résolu ne craint point, est fausse et pour le moins dispu table (et cependant nous la mettons pour confessée) ; qu'il n'est point d'homme si résolu qui n'ait peur d'un mal, quand il le voit prêt à lui tomber sur la tête, ou bien il seroit plutôt insensé que résolu ; que la crainte se peut bien modérer, mais qu'il est impossible de n'en avoir du tout point. Ceux qui tiennent ce langage reviennent toujours à leur première chanson, d'appeler vertus les vices qui ne sont pas en leur extrémité. Pourvu qu'un homme ne craigne ni trop, ni trop souvent, ils lui permettent de craindre; et pourvu que sa méchanceté ne soit enragée, ils le tiennent homme de bien. Je suis d'accord avec eux, qu'un homme est insensé qui ne craint point les maux ou il se voit prêt de tomber ; mais la question est de savoir si ce sont maux ; car s'il est assuré que ce n'en soit point, et qu'il n'est rien mauvais que ce qui est déshonnête, il doit regarder les dangers sans baisser les yeux, et trouver contemptible ce qui semble aux autres épouvantable; ou si c'est le trait d'un homme qui n'a point de sens, de craindre pour^ le danger, il est certain qu'un homme aura d'autant plus de peur qu'il aura plus de jugement. V. Notre doctrine n'oblige pas un homme de courage à se précipiter aux dangers : tout ce que nous voulons de lui, c'est qu'il les évite et ne les craigne point. Nous lui permettons la prévoyance, et lui défendons la peur. Mais quoi? la mort, les fers, les feux, et telles autres adversités ne lui donneront point d'appréhension ? Non ; car il sait fort bien que toutes ces choses ne sont point maux, bien qu'elles le semblent être, mais seulement épouvan* taux de la vie humaine. Parlez-lui de captivité, de coups.

I. U y a ici une faute évidente. Lisez : « de ciuindre peu, > ou « de ne craindre point. »

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de cbatnes, de pauvreté, de douleurs de membres rompus, ou par maladie ou par oppression , et de toute autre chose que vous lui saurez mettre en avant , ce ne sont que frayeurs lymphatiques*. C'est à faire à ceux qui n'ont point de courage d'en avoir peur.

VI. Estimez-vous que ce soit mal qu'une chose où quelque jour il faut que nous allions de nous-mêmes, quand personne ne nous y pousseroit? Voulez-vous que je die ce qui est mal? Céder à ces choses qu'on appelle mal, et asservir aux choses fortuites notre liberté, qui mé* riteroit bien que nous perdissions tout pour la conserver. Or indubitablement elle est perdue, si nous ne méprisons ce qui nous peut assujettir. Ils ne douteroient point de ce qu'un homme magnanime est obligé de faire, s'ils savoient que c'est que magnanimité ; car ce n'est point une témérité sans prudence, ni un amour des dangers, ni un désir des choses formidables. 11 y a de la science à connoilre ce qui est mal et ce qui ne l'est pas. La magnanimité n'oublie rien de ce qui sert à sa conservation, mais elle est très-patiente aux choses qui, bien qu'on leur donne le nom de mal, n'en ont toutefois que l'apparence. £t quoi donc ? si on met l'épée à la gorge d'un homme de bien, ou lui donne des coups, tantôt en un endroit et tantôt en l'autre ; s'il a ses boyaux hors du ventre et qu'il les lui faille ramasser en un coin de son manteau ; si pour le rendre plus sensible, on le tourmente par intervalles; si d'une heure à l'autre on lui fait ressaigner ses plaies : direz-vous qu'il ne craint point et qu'il ne sent point de douleur ? Je vous avoue qu'il a de la douleur, parce qu'il n'est point de .vertu qui prive l'homme de sentiment;

I. Inter lymphatïcos met us numerat, dit Sënèquc. On voit que Malherbe a employé ici le mot lymphatique dans le seus latin de c fou, produit par le délire. »

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mais il n'a point de peur, et son courage invincible se moque de toute la violence qu on lui fait. Voulez- vous savoir comme alors son &me est disposée ? Comme d*un qui console son ami malade. Ce qui est mal nuit : ce qui nous nuit nous empire : la douleur ni la pauvreté ne nous empirent point : la douleur et la pauvreté ne sont donc point maux. On oppose à cela, que cette proposition est fausse, que ce qui nous nuit nous empire ; car les vents et les vagues nuisent au pilote, et toutefois ne Tempirent point. Les Stoîques répondent que le pilote est empiré par les vents et par les vagues, en ce qu'il ne peut faire ce qu'il désire, ni continuer sa route; et que bien qu'il ne soit pas empiré quant à son art, il est toutefois empiré quant à son ouvrage. Les Péripatétiques répliquent qu'à ce compte la pauvreté, la douleur et tout tel autre accideut empireront le sage, et que bien qu'ils ne lui ôtent pas sa vertu, si est-ce qu'ils l'empêcheront de la mettre en œuvre. VIL Si la condition d'un pilote et d'un sage n'étoient dissemblables, ils auroient raison; mais le but du sage aux comportements de sa vie est bien de faire les choses comme il les faut faire, mais non de faire entièrement réussir tout ce qu'il euti*eprendra. Le pilote au contraire se charge absolument de vous rendre où vous devez aller. Les arts sont officiers S c'est à eux de faire ce qui dépend de leur charge; la sagesse est maîtresse et gouvernante. Les arts servent à la vie ; la sagesse la commande. Pour moi, je voudrois faire une autre réponse : que le pilote n'est empiré, ni en son art ni en son ouvrage; car il ne nous promet pas ni bon vent, ni bon succès de notre voyage, mais seulement il nous assure qu'il nous servira fidèlement, et qu'il sait fort bien son métier. Or la science de son métier ne se montre jamais bien qu'en la résistance

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