‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 4 sur 359 · LIVRE I. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE I

gnent d'être nés! et néanmoins la nature est toujours après à produire de nouveaux hommes, et fait être ceux qui quelque jour aimeroient mieux n'avoir été. Une âme est vraiment généreuse, qui fait bien pour Tamour du bien même, sans penser ailleurs, et qui pour avoir trouvé beaucoup de méchants ne laisse pas de chercher un homme de bien. Si la revanche étoit indubitable, quelle gloire y auroit-il de faire plaisir ? Le mérite des bienfaits est de ne s'en proposer point de récompense, et dès qu'on les a semés faire compte que le fruit en est recueilli. Tant s'en faut que cela nous doive fmstrer, et nous retirer d'une action la plus belle du monde, que si je pensois ne rencontrer jamais une revanche, j'aimerois mieux y renoncer, que de me priver du contentement de faire plaisir. Qui ne donne point coupe chemin à ringratitude. Dirai-je ce qui m'en semble? Qui ne rend point un plaisir pèche davantage; qui n'en fait point pèche le premier.

H. Quand les bienfaits sont jetés en commun, Il s*en perd bien devant qu'il s'en gagne un.

Au premier vers, il y a deux choses blâmables ; car il ne faut ni communiquer les bienfaits sans élection, ni les jeter sans mesure. Ce ne sont plus bienfaits, et ne les peuton plus ainsi nommer quand le jugement en est séparé. Le second vers est admirable, qui veut que le gain d*un bienfait heureusement employé soit la consolation d'un grand nombre qui auront été perdus. Mais voyez , je vous prîe, si nous dirions point encore mieux, et si nous ferions point plus pour la réputation de celui qui donne, de lui conseiller que quand jamais un de ses bienfaits ne lui devroit réussir, il ne laisse pas d'exercer l'inclination qu'il a de faire bien. Cela aussi est faux : // s en perd hien. H ne s eu perd point, parce que celui qui les perd

en avoit fait compte. Il n'y a qu'un point en matière dt bienfaits. Donnant, si on s'en revanche, vous avez autant gagné; si on ne s'en revanche point, vous n'avez rien perdu : vous aviez donné pour donner. Il ne s'en voit point qui fassent papier de ce qu'ils donnept, ni qui, comme rigoureux créanciers, en demandent les payements à point nommé. Un homme d'honneur n'y pense jamais, sinon quand en le lui rendant on l'en fait ressouvenir. S'il en fait autrement, c'est argent prêté que le plaisir qu'il a fait. Qui met les bienfaits en dépense, et en dresse des parties, fait l'acte d'un usurier. De quelque façon que notre libéralité nous succède, ne nous lassons point de la continuer. Si les bienfaits doivent être perdus, il vaut mieux qu'ils le soient chez les ingrats que chez nous ; et peutêtre qu'un jour, ou la honte, ou l'occasion, ou l'exemple leur donneront un meilleur avis. Ne nous ennuyons point de donner, faisons ce qui dépend de nous, et montrons que nous sommes gens de bien. Aidons Tun de nos moyens, répondons pour l'autre, assistons l'autre de notre faveur, donnons du conseil à l'autre, et faisons des remontrances à l'autre, qui le gardent de se précipiter en quelque malheur.

III. Les bêtes mêmes qui n'ont point de raison ont sentiment du bien qu'on leur fait. Il n'en est point de si sauvage qu'avec le travail on n'apprivoise , ni de si cruelle que par la même voie on ne rende capable d'amitié. Les maîtres des lions leur mettent la main entre les dents sans en être offensés. Les éléphants par le bon traitement se laissent aller jusques à la servitude. Tant les choses mêmes qui ne savent que c'est d'obligation, ne sont pas inexpugnables à la continuation de les obliger. Qui n'a reconnu le premier plaisir reconnottra le second. Si ni l'un ni l'autre n'ont réussi, le troisième fera quelque chose , et ramentevra ceux mêmes qui étoient oubliés. Celui vraiment

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