‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 69 sur 359 · LIVRE IV. CHAPITRE XXXIII. iiS · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE XXXIII. iiS

nous nous mettons sur la mer^ que nous allons à la guerre, que nous nous marions, et procurons d'avoir des enfants; encore que tout cela soient choses qui n'ont rien de certain en leur événement. Pour nous appeler à quelque entreprise, il suffit de nous y montrer de Tespérance; car qui vondroit bailler caution à celui qui sème que sa ré* coite sera bonne, à celui qui se met sur la mer qu'il fera son voyage sans fortune, à celui qui va à la guerre qu'il vaincra, à celui qui se marie qu'il aura une femme de bien, et à celqi qui veut être père que ses enfants lui donneront dn contentement? Nous suivons la raison, et non pas la vérité. Nous ne laisserons guère de marques de notre vie, si nous n'entreprenons que ce que nous serons assurés qui nous doive réussir. En la dispute de ces vraisemblances, qui me tirent l'une d'un côté, l'autre de l'autre, je ne puis point faillir de gratifier un qui en apparence me donne opinion qu'il ne sera point ingrat.

XXXIV. Mais ne peut-il pas arriver qu'un que vous aurez gratifié comme homme de bien se trouvera méchant, et qu'au contraire un que vous aurez rejeté comme méchant se trouvera homme de bien ? Nous nous fions aux apparences des choses qui n'ont point de certitude, et y sonmies trompés le plus souvent. Qui en doute ? Je voudrois bien avoir quelque chose de plus clair pour me conduire, mais je u'en trouve point. Il faut que je suive la vérité sur cette piste , comme sur la plus apparente. Il est vrai que je n'y entrerai pas que je ne l'aie bien considérée auparavant. Car il se peut bien faire aussi qu'en un combat je tuerai un ami que je prendrai pour un ennemi, et ne frapperai point un qui sera du parti contraire, parce que je penserai qu'il soit du mien. Mais ce ne sont pas choses qui arrivent tous les jours; et quand cela sera, il n'y a point de ma faute, parce que j'ai fait l'un et l'autre contre mon intention. Si je sais qu'un homme soit ingrat,

fii6 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

je ne lui ferai point de plaisir. Mais il m'a surpris, il est antre que je n'avois pensé. En cela, il n'y a point de ma faute. Je lui ai fait plaisir, parce que je pensois qu'il f(kl homme d'honneur. Oui, mais si vous avez promis à quelqu'un de lui faire plaisir, et qu'après vous trouviez que c'est un ingrat, le lui ferez-vous, ou non? Si vous l^faites sciemment, vous iaillez, parce que vous faites plai^ à un à qui vous n'en devez point faire. Si vous ne le faites, vous faillez aussi, parce que vous ne faites pas ce que vous avez promis. Voici un scrupule qui vous donne de quoi ronger vos ongles, et fait courre fortune à la présomptueuse maxime que vous tenez, que jamais le sage ne se repent de chose qu'il ait faite, que jamais il n'y trouve à redire, et jamais ne change d'avis. Le sage ne change point d'avis, tant que les choses demeurent en Tétat qu'elles étoient quand il l'a pris. Aussi n'est-il point capahle de se repentir : parce qu'alors il ne se pouvoit mieux faire que ce qu'il a fait, ni mieux résoudre que ce qu'il a résolu. Au demeurant, quoi qu'il entreprenne, ce sera toujours avec cette condition : pourvu qu'il n'arrive point d'empêchement. Aussi disons-nous que tout lui réussit et que rien n'advient contre son opinion : parce qu'en son àme il a toujours hien présumé qu'il lui pouvoit arriver quelque chose qui gftteroit l'exécution de ce qu'il entreprenoit. C'est une assurance de fous , de se répondre de la fortune. Le sage a toujours deux succès devant les yeux. Il sait ce que l'erreur peut sur toutes les choses du monde, comme tout y est mal assuré, et comhien les meilleurs conseils ont ordinairement de traverses, qui se bandent* à les faire condamner en Tévénement. Il wiarche après le sort avec un pas suspendu, comme en un chemin glissant. Mais quelque incertitude qu'il y ait aux choses, il n'y a jamais

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