LIVRE V. CHAPITRE XIX. iSg
comme si quelqu*un à qui vous avez prêté de Targent m^en a puis après baillé une partie, vous n'avez point d^action contre moi, mais contre celui seulement à qui vous Tavez prêté. On ne nous sauroit faire plaisir, de quelque nature qu'il soit, qu'il n'en revienne quelque commodité à nos parents, et quelquefois à ceux qui sont les plus éloignés. La question est de savoir qui a reçu le plaisir. On ne s'informe point de ce qu'il en a fait, ni avec qui il l'a partagé ; il faut aller à la source, c'est au coupable qu'on se doit adresser. Mais, je vous prie, où pensez-vous ? Ne me dites-vous pas que je vous ai donné votre fils, et que 8^il fût mort vous ne l'eussiez pas voulu survivre ? Conune est-il possible que je vous aie sauvé celui de qui la vie vous est plus chère que la vôtre, et que vous ne m'en ayez point d'obligation ? Vous vous jetez à mes genoux, vous tuez des victimes comme pour votre salut propre, et me dites que vous et votre fils êtes une même chose, que j'ai sauvé deux vies, et la vôtre encore plus que la sienne. Pourquoi me cajolez-vous de cette façon, si je ne' vous ai point fait de plaisir? Pource que si mon fils a emprunté de l'aident, combien que ce ne soit pas moi qui doive, toutefois je ne laisse pas de le payer. S'il a été surpris avec quelque fenuue, j'en rougirai; mais je ne serai pas adultère pourtant. Je vous dis que je vous suis obligé de ce que vous avez fait pour mon fils, non que je le sois, mais pource que je serai bien aise de l'acquitter. Mais ce m^a été un plaisir extrême de le voir hors de danger, ce m'a été un grand bien, et si je l'eusse perdu, je demeurois sans enfants, et me trouvois par conséquent en l'affliction la plus grande et la plus sensible qui me pouvoit arriver. Il n'est pas à cette heure question si ce que tu as fait m'a profité, mais si tu m'as donné quelque chose; car un animal, une pierre et une herbe me peuvent bien profiter, et toutefois je ne leur dois point de bien-
i6o TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
fait ; parce que rien ne peut bienfaire, que ce qui en a la volonté. Votre intention n'a pas été de faire plaisir au père, mais au fils, et cependant vous ne saviez pas seulement que je fusse son père. Et pour ce quand vous direz : « N'ai-je pas fait plaisir au père de qui j'ai sauvé le fils? » répliquez de Tautre côté : « Aurois-je fait plaisir à un homme que je ne connoissois pas, et à qui je ne pensois du tout point? » Mais que direz-vous si, conrnie quelquefois il peut arriver, vous vouliez mal au père de qui vous avez sauvé le fils? Youdriez-vous dire que vous eussiez obligé un de qui vous étiez alors capital ennemi? Mais pour laisser la dispute et décider en jurisconsulte, il faut regarder Vintention de celui qui donne. Il a donné à celui à qui il vouloit donner. Si la chose a été faite en rhonneur du père, c'est le père qui a reçu le bienfait. Si le plaisir a été fait au fils , le père en peut bien tirer quelque fruit, mais il n'en est pas obligé; non pas que si l'occasion s'o£Pre il ne fasse quelque chose de son côté; toutefois ce ne sera point comme tenu de payer une dette, mais comme convié de conmiencer le premier à faire plaisir. Hors de sa volonté vous ne lui pouvez rien demander. S'il fait quelque chose, c'est équité, plutôt cpie reconnoissance ; car il n'y a pas moyen de limiter si un plaisir fait au fils s'étend au père, à la mère, au grand-père, à l'oncle, aux enfants, aux parents, aux amis, aux serviteurs et à la patrie. Il vaut donc mieux dire que celui «t obligé chez qui le plaisir prend sa première assiette : autrement de l'un à l'autre vous enfileriez tout ce qu'il [y] a d'honunes au monde, et entreriez en un labyrinthe d'où vous ne sauriez jamais vous débrouiller. Mais voici une autre question : Deux frères sont ennemis. J'en sauve l'un. On me demande si j'oblige l'autre, qui ne sera pas bien aise que son frère soit échappé. Il n'y a point de doute que ce ne soit un bienfait de profiter à quelqu'un,