‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 89 sur 359 · LIVRE V. CHAPITRE XXI. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XXI. i

pomt de loi. U n^y a point de loi qai défende de révéler le feoret d*mi ami, ni qui commande de garder la parole à on ennemi. Aussi n y en a-t-il point qui commande de tenir sa promesse. Et toutefois si quelqu*un a publié quelque chose que je ne voudrois pas qui fût sue, ou s'il n a pas fait ce qu'il m'avoit promis, je me plaindrai de lui. Oui, mais vous faites un prêt d'un bienfait. Nullement. Je n^exige pas, je redemande; et encore je le fais d une façon, que c'est plutôt avertir que redemander. Quand mes affidres seroient si décousues qu'il n'y auroit plus rien d^entier, je n'irai jamais chercher le remède vers un homme avec lequel il me faille lutter. Si je le connois de si fSicheuse desserre * qu'il faille plus d'un simple avertissement pour en tirer quelque chose, j'aimerai mieux ne hii dire mot, et ne penserai pas qu'il soit digne que je le presse de faire son devoir. Comme un homme qui a mangé tout ce qu'il avoit et ne s'est réservé ni bien ni honneur à perdre, n'est plus importuné de ses créanciers, parce qu'ils ne veuleut pas s'amuser à poursuivre ce qu'il leur est impossible d'avoir; celui que je verrai manifestement et opiniâtrement ingrat, aura les mêmes trêves avec moi. S'il s'en peut tirer quelque chose avec des paroles, je prendrai ' ; mais je n'en viendrai point jusques aux tenailles. XXII. Il y en a qui ne désavouent pas qu'on ne leur ait fait plaisir, mais ils ne savent comme le rendre. Ces gens-là ne sont pas si bons comme ceux qui s'acquittent, ni si mauvais comme ceux qui ne pensent rien devoir. Leurs effets sont longs à se produire, mais quoi qu'il en soit *, ils ont de la volonté. Je me contenterai d'avertir ceux que je verrai de cette humeur, et feignant de penser ail-

I. Être de fâcheuse desserre ^ être mauvais payeur, ou, comme roo dit très-familièrement, être dur à la détente. a. Vah. (édit. de i63i) : Je le prendrai. 3. Vab. \ihid,) : Quoi que c'en soit.

i64 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

leurs, d'un propos à Tautre je les amènerai tout bellement au point où je voudrai qu'ils viennent. Je sais bien que tout aussitôt ils me diront : « Pardonnez-moi, je vous jure que je ne pensois pas que ce fi\t chose où je vous pusse servir ; je m'y fusse ofiTert sans vous donner la peine d'en parler. Je vous prie, ne pensez pas que je ne me souvienne de l'honneur que vous m'avez fait, et combien vous m'avez obligé. » Pourquoi les connoissant ainsi disposés, douterai-je de les rendre meilleurs, et pour eux, et pour moi? Si je vois quelqu'un sur le point de faire quelque faute, je fais ce que je puis pour l'en empêcher; à plus forte raison dois-je garder mon ami qu'il ne faille, et surtout qu'il ne faille en mon endroit. C'est un second bien (pie je lui fais, de ne souffrir pas qu'il soit ingrat. Et puis, je ne viendrai pas ouvertement aux reproches, mais tout doucement je lui ferai ressouvenir de ce qui se sera passé entre nous, et le prierai de me faire plaisir en quelque occasion qui se présente. De cette façon il ne sera pas si sourd, qu'il n'entende bien que le plaisir que je lui demande est une semonce que je lui fais de se revancfaer de celui qu'autrefois je lui ai fait. Quelquefois, s'il eu est besoin, je le piquerai un peu plus avant, mais ce sera pourvu qu'il y ait apparence que cela serve. Car autrement si je trouve que sa guérison soit sans espérance, je ne perdrai point les remèdes, et me garderai que d'un ingrat je n'en fasse un ennemi. Si nous faisons la règle générale de ne rien dire à personne, il n'y a point de doute que par notre silence les ingrats s'endurciront en leur vice, et que ceux qui pour peu d'atteinte qu'on leur donnât pourroient encore se faire gens de bien , s'achèvent ^ de perdre à faute d'une remontrance, qui a quelquefois servi au père à corriger le fils, à la femme à retirer son

I Var. (édit. de i63i) : S*achèveront.

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