‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 91 sur 359 · LIVRE V. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XXV

9e pût souvenir de chaque soldat en particulier? Ce ne fut pas redemander son bienfait, mais le reprendre en un bon lieu où il Tavoit serré pour la première occasion, où toutefois pour le ravoir il falloit étendre la main. Je le redemanderai donc, ou par quelque nécessité qui m'y pourra contraindre, ou pour Thonneur de celui même à qui j^ aurai à le redemander. Au commencement que Tibère vint à Tempire, comme quelqu'un voulant parler à lui, an premier mot de sa harangue lui eût dit : « Il vous peut souvenir, » Tibère qui pensa qu'il lui vouloit ramentevoir quelques particularités de leur ancienne amitié, que peut-être il n eût pas pris plaisir d'ouïr, sans le laisser passer plus avant lui dit : « Il ne me souvient point de ce que j'ai été. » Tant s'en faut que j'eusse voulu redemander un bienfait à un homme de cette humeur, que je n'eusse rien plus désiré que de sortir du tout de sa mémoire, et n'y rentrer jamais pour quelque sujet que ce fût. n vouloit qu'on adorât sa fortune présente, et qu'on ne parlât plus de la passée. Ses anciennes connoissances lui faisoient mal au cœur, et rien ne le génoit si cruellement comme la présence d'un vieil ami. II y a plus de considération à redemander un plaisir bien à propos, qu'à le demander. Il y faut apporter des paroles si pesées, qu'un ingrat même n'ait moyen d'y reculer. Si nous avions à vivre entre des sages, il faudroit attendre et ne rien dire. Toutefois quelque sages qu'ils fussent, je trouverois que ce seroil le plus sûr de leur déclarer franchement la disposition de nos affaires, et le pouvoir qu'ils ont d'y remédier. Les Dieux savent tout , et cependant nous ne laissons pas de leur faire des vœux et des prières, non tant pour les persuader à nous bienfaire, que pour leur faire souvenir de nous. Ne voyez- vous pas en Homère ce prêtre, qui pour obtenir sa demande, comme il fit, leur allègue sa dévotion, et que toute sa vie il les a religieuse-

i68 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

ment servis et adorés? C'est la seconde vertu, de vouloir être averti, et le pouvoir être. Il faut doucement hoeber la bride aux esprits, pour les faire tourner du côté qu'on veut, n en est peu qui d'eux-mêmes soient capables de se conduire. Ceux-là font beaucoup, qui se remettent en chemin quand on leur fait connoitre qu'ils n y sont pas. n ne les faut pas laisser sans guide. Nous avons la nuit les mêmes yeux que le jour, et toutefois ils nous demeurent inutiles, jusques à ce que la clarté revenue les remette CB exercice, et leur donne moyen de nous continuer le ieryice accoutumé. Les outils se reposent, si Touvrier ne les fait travailler. Aussi la volonté bien souvent est bonne, mais tantôt les délices et la paresse lui ôte le mouvement, et tantôt elle est retenue pour ne savoir pas ce qui est de son devoir. C'est à nous de la mettre en besogne, et non pas nous dépiter contre elle, et la laisser en ton ordure. Quand un écolier choppe^ à réciter sa leçon, le maître avec on mot ou deux qu'il lui nomme lui relève la mémoire. U en faut faire de même à ceux que nous voulons qu ils se ressouviennent de reconnoitre un plaisir qu'on leur a fait.

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