A CAXISTE
Je sais bien , Madame , que de quelque côté que se tournent vos affections, la raison veut que les miennes les accompagnent; et que si je ne me réjouis de vos joies, si je ne m'attriste de vos ennuis, et si généralement je ne conforme toutes mes pensées aux vôtres , il faut que je renonce au glorieux titre de votre très-humble serviteur. Toutefois, pource qu'aux lois du respect sont comprises celles de la fidélité, et que le même devoir qui m'oblige à vous rendre obéissance, veut que tant qu'il me sera possible je procure votre bien et votre repos, je ne crois point vous offenser, Madame, si en l'occasion qui se pré-
a. Va*, (recueils de Rosset et de la Serre) : à rechercher exactement la proportion d'entre les bienfaits.
Lbitbb 83. — 1. Cette lettre, la 7e du livre III (p. 679) dans l'édition de i63o, où elle n'est point datée, avait paru antérieurement dans le recueil de Rosset (f° 358), où elle porte la date du 30 mari 1606, et dans le recueil de la Serre (p. 119).
sente, désirant soulager votre douleur et ne le pouvant faire d'autre façon, je me dispense de vous dire1 que le sujet n'en est peut-être ni si grand ni si juste comme votre bel esprit semble se l'imaginer. Il est bien certain que de tous les troubles de l'âme, le plus excusable et le mieux séant à la nature, c'est le déplaisir que nous avons d'être privés des personnes qui nous sont chères; mais il est clair aussi que si nous n'apportions du choix à discerner celles que nous devons plaindre, ce seroit nous exposer tellement aux injures de la fortune, et lui donner tant de prise sur nous, qu'il ne se passeroit heure que nous n'eussions quelque nouvelle matière de nous affliger. Ce n'est pas à moi, Madame, de ni 'informer si celle que vous regrettez avoit du mérite ; car ici , comme ailleurs, votre jugement sera la règle1 du mien; mais quand elle auroit été, non parfaite, mais la perfection même, l'honneur qu'elle reçoit que vous parlez d'elle après sa mort, et conservez son nom en votre mémoire, c'est-àdire au plus digne lieu qui soit au monde, ne lui est-ce pas une félicité qui surpasse de bien loin tout ce qu'elle pouvoit jamais espérer ni désirer? Vous êtes, Madame, le principal ornement de notre siècle. C'est pourquoi prenant part en son intérêt4, et y ajoutant encore le mien, je penserois faire un crime assez grand pour m'ôter à jamais l'espérance de votre miséricorde, si je ne vous supplioîs et conjurois par tout ce qui est capable d'émouvoir une âme généreuse, de vouloir avoir soin de vous-même, sinon pour la gloire de votre beauté , au moins pour le contentement de ceux qui comme moi la regardent avec
i. C'est-à-dire : je prends la liberté de vous dire. Voyez le Corneille de M. Marty-Laveaux, tome I, p. 108, note 3. — Dam le recueil de la Serre, il y a dispose, au lieu de dispense,