A CAUSTE
Il 7 a tantôt six semaines, Madame, que j'attends de vous la réponse d'une lettre. Je m'en voudrois plaindre, et penserois le pouvoir faire avec quelque prétexte ; mais sans mentir, depuis ce malheureux accident dont la mémoire me tient en continuelle frayeur, je me suis proposé de vous rendre mes actions si nettes, que plutôt votre miséricorde ait sujet de me blâmer de peu de courage, que votre justice de me punir de trop de liberté. Il me suffit d'avoir vu une fois vos beaux yeux et votre belle bouche éclairer et tonner contre moi : c'est un spectacle où je ne veux jamais retourner. Toute sorte de vents me doivent être suspects, après m'étre vu si près de faire naufrage. Je ne puis nier, Madame, que je ne tienne vos lettres entre les choses du monde qui me sont les plus chères ; mais si je murmure de ce que je n'en reçois point, n'est-ce pas pour faire croire que j'en suis digne1, et par conséquent retomber au crime de présomption que vous me venez de pardonner? et enfin, que sais-je si vous importunant de m'écrire, je ne vous sollicite point de m'ôter ce peu qui me reste d'espérance, et ruiner tout à fait des imaginations qui me sont si précieuses, que si je les avois perdues je serois content de ne vivre pas une heure après ? N'ai-je pas assez de témoignages du peu d'inclination que vous avez en mon endroit, sans vous presser de m'en donner davantage ? Depuis quand ne seriez-vous plus rigoureuse, plus cruelle, plus inexorable? ou, pour comprendre tout en un mot,
Lbtteb 89. — 1. Cette lettre, la i3e du livre III dans l'édition de i63o (p. 691), avait paru antérieurement dans les recueils de Rosset (f° 365) et de la Serre (p. 14*).
a. Vab. (recueils de Rosset et de la Serre) : .... croire que j'ai quelque opinion d'en être digne.
i7o LETTRES A DIVERS.
depuis quand ne seriez-vous plus vous-même, pour vous laisser persuader à m1 écrire* quelque chose de plus agréable et plus obligeant que ce que vous m'avez écrit par le passé? Mais que fais-je, Madame? Je ne m'aperçois pas que pendant que je vous confirme le respect que je vous porte, je diminue vos louanges, en me figurant que vous soyez quelque rocher insensible, et étant du nombre de vos divines qualités celle d'être pitoyable, qui est sans difficulté la plus haute et la plus excellente dont une âme généreuse se puisse glorifier. Je sais bien que selon votre coutume vous direz que vous ne pouvez vous assurer de moi que sur des paroles. Je suis d'accord avec vous de mon peu de mérite, et du peu de pouvoir que j'ai de vous servir; mais si crois-je bien que quelque défaut que vous trouviez en ma fortune, vous n'en soupçonnez point en mon affection ; et avec cette vanité, Madame, j'oserai vous supplier très-humblement de trouver bon que me laissant aller à ce que la passion me conseille, je vous demande trois ou quatre lignes de votre belle main. Je ne vous parle point de me rien écrire qui me plaise. Écrivez-moi ce qu'il vous plaira4; pourvu que vous m'écriviez, il me suffit. Si les simples froideurs ne vous contentent, ajoutez-y des glaces; j'adorerai sans exception tout ce qui viendra de votre part. liais surtout, Madame, ne faites jamais cette injure à ma discrétion, de croire que si je recherche de vous quelque preuve de votre bienveillance, ce soit pour autre occasion que pour me continuer le désir que j'ai de publier votre gloire, et m'exciter à ce labeur par quelque sorte d'obligation. Tout votre sexe voit avec envie admirer vos perfections; il faut qu'avec rage il oye réciter vos louanges. Ce me seroit un regret perpétuel d'a-