C)6. A. CALISTE
Il faut dire la vérité, Madame, qu'il est malaisé de se révolter contre une beauté comme la vôtre, et que quand nous en sommes venus à ce désordre, il est encore plus malaisé que tôt ou tard une meilleure pensée ne nous rappelle à notre devoir. Quels extraordinaires murmures, ou plutôt quels prodigieux blasphèmes ne m'avoit fait faire le déplaisir de vos inégalités ? Avec quelles imprécations n'avois-je protesté de mourir de mille morts, plutôt que de me remettre sur une mer où la navigation fût accompagnée de tant de périty ? Et cependant, Madame, me voici à vos pieds, si humilié, qu'il ne fut jamais rien de pénitent comme je suis, et si amoureux, que l'étant au delà de toute mesure, je ne le crois pas être à beaucoup près de ce qui est dû à vos incomparables qualités. Je ne sais certes de quels yeux je vous
Lettre 96. — 1. Cette lettre est la 20e du livre III (p. 707) dans 'édition de i63o.
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regarde ; mais il est très-vrai que d'un jour à l'autre je trouve en vos perfections un progrès tellement avantageux, que si hier vous m'étiez miraculeuse, aujourd'hui vous m'êtes divine, démain vous me serez déesse. Et à ce compte-là, qui doute qu'à la fin, pour vous nommer selon mon sentiment et selon votre mérite, les paroles ne défaillent à mon imagination ? Considérez, s'il vous plaît, Madame, en la satisfaction que je vous fais, combien les colères de ceux qui aiment sont ridicules. Moquez-vous des miennes, et les effacez en votre esprit, comme sont effacées au mien les pensées qui m'avoient porté à ce désespoir. Je vous demande cette grâce les genoux en terre, et vous supplie très-humblement, Madame, de croire que le désir de vivre ne me durera qu'autant que vous conserverez l'affection inviolable que vous m'avez fait l'honneur de me promettre.
Le u3e juin 1616.