II 5. A MONSIEUR ***, AU NOM D'UNE DAME
Monsieur,
De tous les compliments que nous semblons obligés de rendre les uns aux autres, je n'en crois point de superflu comme celui de la consolation. Ce n'est pas que j'ignore l'effet des belles paroles, mais de penser que sans l'entremise du temps, en la jurisdiction duquel sont la plupart des troubles de l'âme, elles aient de quoi guérir une dou-
Lkitrb ii 5. — i. Cette lettre est inédite. Nous l'ayons trouvée dans le volume II (f° 217) du registre xli des manuscrits de Peiresc à la Bibliothèque de Carpentras. Au haut de la page on lit ces mots écrits de la main de Peiresc : Malerbe au nom d'une dame, pour co/isolatïon.
%H LITTRKS A DIVERS.
leur comme la vôtre, c'est à mon avis leur attribuer une puissance qu'elles n'ont jamais eue, et qu'elles n'auront jamais sur une personne de votre naturel. Ceux qui feignent de se consoler avec ce remède s'étoient consolés eux-mêmes devant qu'ils fussent consolés d'ailleurs. Je ne tenterai donc point une chose qui me seroit inutile. H me suffira de vous faire voir que je suis du nombre de ceux qui prennent part à votre affliction, non par bienséance comme peut-être une infinité de ceux qui vous ont rendu le même témoignage, mais par une inclination particulière que j'ai toujours eue et que j'aurai toujours d'honorer votre vertu. Je vous devois la réponse d'une lettre que j'eusse bien désiré vous payer en autre occasion, mais celui qui m'a donné ce triste sujet m'en offrira quelque jour un plus agréable. S'il a cette fois exercé sa justice sur vous, une autre fois il y déploiera sa bénédiction. Quoi qu'il fasse , notre devoir est de l'interpréter à sa gloire, et en ses châtiments même n'imaginer que des affections vraiment paternelles à l'endroit de ses créatures. Mais j1 a vois dit que je n'oserois entreprendre de vousconsoler, et cependant il me semble que je me laisse emporter à la coutume. C'est assez, Monsieur : j'aurois peur d'être trouvée importune en voulant sembler officieuse. S'il vous platt de prendre la peine de méditer làdessus ce que vous fournit votre beau jugement et que vous apprend l'expérience que vous avez du flux et du reflux de cette mer, ce sera plus que vous n'en sauriez lire, non pas dans ma lettre, mais dans les livres de tous les philosophes du monde. Je prie Dieu, Monsieur, qu'il vous fasse la grâce de vous conformer à sa volonté et vous conjure de me tenir toujours pour votre, etc.
1 16. A MONSIEUR *** f.
Monsieur,
Je suis bien aise d'avoir souvent de vos lettres, mais d'un autre côté, j'ai peur que par cette diligence extraordinaire, vous ne perdiez le glorieux titre de nonchalant1, qui vous a fait mettre autant que votre poésie entre les noms illustres du siècle. En quelque chose qu'on excelle, il n'importe, pourvu qu'on soit hors du commun. Si on montre au doigt ceux qui sont extrêmement vaillants, aussi fait-on ceux qui sont extrêmement lâches*; aux compagnies des femmes, les femmes très-belles sont regardées, mais aussi sont les très-laides4. Le nom d'Achille est connu, aussi est celui de Thersite*. Je vous fais toujours la guerre, mais vous l'endurerez comme un écolier de son maître. Je pensois que nous nous reverrions avec la cour ; mais nous avons la cour et ne vous avons pas. U n'importe, nous nous en passerons. Souvenez-vous que Messieurs les Destins ont eu soin devons, et que vous avez voulu vous ruiner, mais ils n'y ont pas
Lettre 116. — i. Ce fragment inédit se trouve an f» 66 du manuscrit Baluze. Racan était sans aucun cloute le destinataire.
a. Malherbe avait mis d'abord : c le glorieux titre que Tout area acquis du plus nonchalant homme qui fut jamais, a
3. Première rédaction, biffée en partie : c C'est une grande louange d'être extrêmement vaillant, mais ce n'est pas une petite marque d'être extrêmement lâche. • Au-dessous du mot lâche y il y a poltron t effacé.
4* Malherbe, sans biffer cette phrase, l'a refaite ainsi au bas de la lettre : c Une très-laide femme en la compagnie est regardée comme une très-belle : ce n'est pas avec mêmes sentiments, mais toujours est-elle regardée. »
5. Le commencement de cette phrase est effacé. Malherbe se réservait sans doute de la refaire. Le mot autrement, écrit dans l'interligne, au-dessous des mots c est connu, » indique dans quel sens il l'aurait modifiée.
*4o LETTRES A DIVERS.
consenti. Vous m'entendez bien sans que je m'explique davantage. Si vous avez perdu un ami, vous en avez recouvert un autre. Louez Dieu.... si vous me croyez. Le temps ne sauroit être plus propre aux gens de votre mérite qu'il est aujourd'hui*. Vos melons sont bons, mais ceux de l'Épargne valent mieux. Nous avons M. de Mariflacf pour garde des sceaux, M. de Rat* pour superintendant des finances. Après cela les Muses n'ont plus que désirer1. Pour Monseigneur le Cardinal19, je n'en parie point, et la raison est que je ne le mets pas au rang des hommes. Je vous jure que si nous étions encore an temps où la pluralité des Dieux était crue, je penserois qu'il....