A MONSIEUR DE MEOTIN
Monsieur ,
Quand je serois retenu à prier tous les hommes du monde, il seroit impossible que je le fusse en votre en-
5. Le manuscrit Baluze (f° 47) contient la première ébauche d'une partie de cette lettre : « Tons ceux qui vous rient au nez ne vous aiment pas; j'en parle par expérience. Il me pouvoit faire quelque bien, et je lui pou vois donner de la gloire *. Je crois que la revanche eût bien yalu l'obligation. Puisqu'il ne l'a pas voulu, il faut avoir patience.
c Pour moi, j'ai en opinion que ma fortune est un monstre qui ne mourra jamais ou mourra de la main de cet Hercule. Vous prendrez là-dessus la mesure du désir que j'ai de faire quelque ouvrage qui lui soit agréable**. Un autre moins généreux que vous s'exempteroit *** d'obliger un homme incapable comme je suis de toute revanche, mais vous vous consolerez (ou contenterez?), s'il tous plaît, du contentement de vous être acquis.... 1
Lbttbx 46- — 1. Cette lettre a paru pour la première fois en 1627, dans le recueil de Faret, p. 66; c'est la 18e du livre II dans l'édi-
* Au-dessus de cette phrase , on lit dans l'interligne : c J'ai pu vous servir comme je croyois et avec quelque apparence que vous.... »
** Malherbe avait d abord écrit : c quelque ouvrage qui lui plaise. »
*** Ces mots: c Un autre, etc., » sont écrits au-dessus de ceux-ci. qui ont été rayés: c Vous aurez ainsi une nouvelle occasion.... »
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droit. X^Éknnois votre courtoisie, et la comtois si généreuse, qui je penserois lui avoir donné de quoi se plaindre , si je lui avois fait perdre une occasion de m'obliger. L'affaire où j'ai besoin de votre assistance n'est pas une affaire nouvelle. Il y aura bientôt trois ans que vous vous employâtes à me faire avoir pour mon fils un office de conseiller au parlement de Provence. Le traité qui s'en fit alors fut interrompu par une brouillerie qui lui survint1. Il est aujourd'hui question de le renouer, et s'il est possible, de le conduire à sa perfection. Vous vous émerveillerez qu'ayant autrefois si peu estimé la longue robe, je sois à cette heure si affectionné à la rechercher. U est vrai qu'en mes premières années j'y ai eu une très-grande répugnance; mais soit qu'avec plus de temps j'aie eu plus de loisir de considérer les choses du monde , soit que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse, il s'en faut beaucoup que je n'en parle comme je faisois en ce temps-là. Je suis bien toujours d'avis que l'épée est la vraie profession du gentilhomme; mais que la robe fasse préjudice à la noblesse, je ne vois pas que cette opinion soit si universelle comme elle a été par le passé. Tous les siècles n'ont pas un même goût : nos pères ont approuvé des choses que nous condamnons , et en ont
lion de i63o (p. 607). Dan» ces deux éditions comme dans toutes les autres, je crois, elle est datée de 161 6, et avait ainsi soulevé une difficulté. On se demandait comment, Marc- Antoine , fils de Malherbe, étant né en 1600, et ayant par conséquent treize ans en 161 3, et seize ans en 16 16, il avait pu être question pour lui à ces deux époques d'une charge de conseiller ; mais le poète parle du traité de Monçon avec l'Espagne, qui est de i6a6, de la reconstruction de la Sorbonne, qui est de i6a6 au plus tôt, et d'une affaire de son fils, qui est de 1624. La lettre doit donc, à ce que nous croyons, être datée de 1616, ou mieux de 1627. — M. de Mentin appartenait à une famille noble du comté Venaissin, et suivant le recueil de Faret c'est à Avignon que Malherbe lui adresse sa lettre.
a. Voyez au tome I la Notice biographique , p. xxxv et xxxn.
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condamné que nous approuvons. Il est vrai que par la voie des armes on arrive à des dignités bien relevées; mais la montée en est si pénible, que pour y parvenir il faut que la fortune, contre sa coutume, aide extraordinairement à la vertu. Il n'en est pas de même aux offices des cours de parlement : toute la peine est de commencer. Depuis qu'une fois on y a mis le pied , on peut dire qu'on a fait la principale partie du chemin. Ce ne sont pas charges qui portent un homme dans les nues ; mais elles le mettent assez haut pour en voir beaucoup d'autres au-dessous de soi. On me dira que les gentilshommes qui les prennent deviennent compagnons de plusieurs qui ne le sont pas. Je l'accorde, mais quel remède? Ne vaut-il pas mieux pour eux qu'ils deviennent leurs compagnons, que s'ils demeuroient leurs inférieurs? La plus auguste compagnie qui soit au monde est sans doute celle des cardinaux; et cependant parmi des princes de Bourbon, d'Autriche, de Médicis et autres maisons souveraines de l'Europe, n'avons-nous pas vu le cardinal d'Ossat1, qui tout excellent personnage qu'il étoit, avoit une extraction si pauvre et si basse, quejusques à cette heure elle est demeurée inconnue, quelque diligence qu'on ait apportée à la chercher? Le parlement de Paris entre ses conseillers en a eu un de la maison de Foix * . Après cela, je ne crois pas qu'il y ait gentilhomme qui ne
3. Le cardinal Arnaud d'Ossat, né en i536, mort en 1604, dan» le diocèse d'Auch. c U y a lieu de croire, dit M. Foisset aine dans la Biographie universelle, que son père, mort en Espagne dans la misère, exerçait la profession de vétérinaire. Cette opinion du moins concilie la tradition commune, suivant laquelle d'Ossat devait le jour à un maréchal ferrant, et le témoignage de Dupleix, qui le dit issu d'un opérateur de campagne. »
4. Paul de Foix, conseiller d'État, archevêque de Toulouse, conseiller d'honneur au parlement, mort ambassadeur à Rome en i584* Il était fils de Jean de Foix, comte de Carmain.
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se rendit ridicule s'il en faisoit le dégoûté. Pour moi, je confesse librement que je suis très-marri de n'avoir été sage quand je le devois et pou vois être , mais le regret en est hors de saison. J'ai fait la faute en ma personne; je la veux réparer en la personne de mon fils. Quand je l'aurai mis où je le veux mettre, il sera en la compagnie de plusieurs gentilshommes très-gentilshommes, et dans un parlement où la justice est aussi religieusement administrée et le Roi aussi fidèlement servi qu'en nul autre de ce royaume. De là , s'il est galant homme, il est de condition pour arriver aux premières charges de la profession. S'il le fait, à la bonne heure; sinon, toujours serat-il en lieu où il aura moyen de bienfaire à ses amis, et empêchera ses ennemis de lui faire mal. Je vois bien, Monsieur, que je vous entretiens de mes nigeries* avec beaucoup de privauté; mais étant père aussi bien que moi , je ne doute point que vous ne lisiez ma lettre avec le sentiment dont je la vous écris. Si vous voulez que je vous parle des affaires publiques, j'en suis content; aussi bien sont-elles en si bon état, que si mon affection ne me trompe, le vieux mot s&p^xotfAev, auYxatCpcopev* ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourd'hui. Réjouissons-nous, perdons la mémoire des misères passées ; nous avons trouvé ce que nous cherchions, ou pour mieux dire,. nous avons trouvé ce qu'il n'y avoit point d'apparence de chercher. Nos maladies, que chacun estimoit incurables , ont trouvé leur Esculape en notre incomparable cardinal. Il nous a mis hors du lit; il s'en va nous rendre notre santé parfaite, et après