A MOlfSIEUR
Monsieur ,
Je vois bien qu'à force de m'aimer vous me persuaderez que je vaux quelque chose. Pour faire monter ma gloire à son dernier point, il ne resterait que d'avoir quelque moyen de vous servir ; mais ce sera quand je serai plus heureux que je ne suis. J'en attendrai l'occasion pour l'embrasser à son arrivée comme je ferois une belle maîtresse, si j'étois encore en l'âge de vingt ans. Quant à l'avis dont vous voulez que je participe, c'est une faveur que je ne saurois jamais reconnoître. Je * vous prie de croire que ce qui dépendra, et de moi, et de tous ceux à qui la fausse opinion de mon mérite peut avoir donné quelque envie de me gratifier, y sera employé avec toutes sortes de soin et d'affection. Vous savez le train des affaires, et quelles résistances Ton y trouve. C'est à nous de prendre garde que celles que nous aurons1 à combattre ne soient point invincibles, et aussi que si nous importunons nos amis, ce soit pour chose qui en vaille la peine. Ce seroit pour se désespérer, de s'être rompu les dents à casser une noix véreuse4. Quand vous me manderez ce
Lkttbb 53. — i. Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans l'édition de i63o, livre I, lettre 96, p. 545. Elle est peutêtre adressée i l'un des amis que Malherbe avait laissés en Provence, comme M. de la Ceppède , M. du Vair, M. du Périer. Nous en avons comparé le texte à celui d'une copie, incomplète çà et là, qui est conservée dans le manuscrit Baluze, f° 6. — L'affaire mentionnée dans la lettre est probablement cette concession de terrains à Toulon dont nous avons parlé au tome I, Notice biographique, p. xxvi.
a. Cette phrase manque dans la copie.
3. La copie porte: « à prendre garde que celles que nous avons; s et aux deux lignes suivantes : c et de n'importuner nos amis que pour causes qui en vaillent la peine. 1
4. La copie ajoute : t ou quelque os qui n'auroit point de moelle. »
1a* LETTRES A DIVERS.
que c'est , vous me manderez aussi comme vous désirez que je m'y conduise. Je serai bien aise que ce soit le plus tôt qu'il se pourra. J'ai toujours cru que la plus sûre et plus prompte voie d'avoir des nouvelles en choses de conséquence, étoit celle des messagers ordinaires1, en mettant au-dessus du paquet quelque douceur, qui par leur intérêt excite leur fidélité. Si vous êtes de mon opinion, nous nous servirons de cet expédient; sinon, vous me prescrirez celui que vous jugerez être le plus à propos. Pour cette fois je mettrai ma lettre entre les mains du gentilhomme qui m'a fait tenir la vôtre. Je ne vous envoie point de vers, pource que je n'en ai point fait de nouveaux. Ceux que j'avois commencés pour la Reine sont encore sur le métier f. Ma paresse est telle que vous la connoissez ; et outre cela la fortune lui baille toujours quelque divertissement, qui ne sauroit être si petit que je n'y trouve une excuse fort raisonnable de me reposer. Quand ils seront faits, je vous jure que le premier hors de la cour qui les aura, ce sera vous, comme celui de qui je veux honorer et estimer l'amitié autant que de personne qui m'y ait jamais obligé. Je ne vous écris point de nouvelles, pource qu'il n'en est point et que d'ailleurs cette lettre demeurant peut-être longtemps par les chemins vous feroit rire de celles que vous recevriez hors de saison ' . Adieu donc, Monsieur : je vous baise bien humblement les mains, et vous sujpplie
5. Dans la copie, qui omet les phrases suivantes, depuis : t Si vous êtes, i jusqu'à : c qui m'y ait jamais obligé , s ce commencement de phrase est ainsi rédigé : c La plus sûre et plus prompte Toie d'avoir des nouvelles est celle des messagers ordinaires, i
6. Et ils y sont restés, s'il s'agit de la pièce lxtv, tome I, p. 309, qui est bien adressée à la Reine et qui n'a ni commencement ni fin.
7. La copie donne ici de plus cette phrase : c Je vous en dirai une qui en vaut une douzaine, [qui] est qu'un tel est ressuscité en la personne d'un tel. »
LETTRES A DIVERS. ia3
que vous ne vous lassiez point d'aimer celui qui ne se lassera jamais d'être votre serviteur très-humble et trèsaffectionné.
A Paris, ce 29e de mars 161 3.