‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 124 sur 259 · V. Donc cette merveille des deux · texte numérisé non relu

V. Donc cette merveille des deux

Je crois pouvoir les classer ainsi , d'après les renseignements que je trouve dans les lettres de Malherbe à Peiresc :

Le 19 octobre 1609, il parle de vers composés pour le Roi, qui les a « exactement loués. > Le 38 , il annonce qu'il a , ce soir même, donné de nouveaux vers au Roi. Ces deux passages ne peuvent

i5a POÉSIES, XLIII.

8*appliquer qu'aux pièces I et II , écrites évidemment arant la fbite du prince de Condé , laquelle eut lieu, comme je viens de le dire, le 39 novembre.

Le 5 janvier 1610, il envoie à son ami les vers Que d'épines, jimour, qui c ont été extrémem<n:it agréables. » Le 18 février, Henri IV reçoit de lui une chanson {Que nêtes'Vous lassées) ^ et loi commande une élégie que le poète (comme il récrivait le a 4 mars) espérait avoir finie avant Pâques, c'est-à-dire avant le 11 avril. Voilà donc les cinq pièces mentionnées plus haut. L*élégie dont il est question est celle que je place au cinquième rang , et que Saint- Marc a mise la première.

Les noms d'Alcandre et d'Oranthe, qui désignent dans cet poèmes le Roi et Charlotte de Montmorency, signifient, le premier (il se trouve dans Homère) a homme fort, courageux, j le second c celle qui a la fleur de jeunesse, de beauté. > On connaît les Amours du ffrand Aicandre, espèce de roman historique publié en i65a et souvent réimprimé.

Quelque ennui donc qu'en cette absence

Avec une injuste licence

Le destin me fasse endurer,

Ma peine lui semble petite ,

Si chaque jour il ne Tirrite b

D un nouveau sujet de pleurer.

Paroles que permet la rage

A l'innocence qu'on outrage,

C'est aujourd'hui votre saison ;

Faites-vous ouïr en ma plainte; f o

Jamais l'àme n'est bien atteinte,

Quand on parle avecque raison.

O fureurs, dont même les Scythes

N'useroieiit pas vers des mérites

Qui n'ont rien de pareil à soi, ih

Ma dame est captive , et son crime

C'est que je l'aime , et qu'on estime

Qu'elle en fait de même de moi.

POÉSIES, XLIII. i53

Rochers , où mes inquiétudes

Viennent chercher les soh'tudes , i o

Pour blasphémer contre le sort,

Quittez la demeure où vous êtes,

Je suis plus rocher que vous n'êtes,

De le voir, et n'être pas mort.

Assez de preuves à la guerre , a s

D'un bout à l'autre de la terre ,

Ont fait parottre ma valeur ;

Ici je renonce à la gloire ,

Et ne veux point d'autre victoire

Que de céder à ma douleur. 3 o

Quelquefois les Dieux pitoyables

Terminent des maux incroyables ;

Mais en un lieu que tant d'appas

Exposent à la jalousie.

Ne seroit-ce pas frénésie 3 5

De ne les en soupçonner pas ?

Qui ne sait combien de mortelles

Les ont fait soupirer pour elles ,

Et d'un conseil audacieux,

En bergers, bêtes, et Satyres, 40

3 a. Ce vert, qui rime trop bien arec le suivant, manque dans les éditions de i63o, i63i et i635, où, à Texception des deux premières lettres, il est resté en blanc. Je le trouve pour la première fois dans l'édition de Troyes, 1647, in-8*, qui porte le titre de troisiènu^ comme celle de i635. — - Ménage, qui n*avait peut-être pas consulté l'édition de 1647, ^ comblé la lacune par le vers suivant :

Quoique insensibles aux tempêtes ,

reproduit sans observation par Saint-Marc et tous ses successeurs. J'i^ore si le vers est de Méïiage.

i54 POÉSIES, XLIII.

Afin d apaiser leurs martyres , Les ont fait descendre des deux ?

Non, non, si je veux un remède,

G*est de moi qu'il fÎBLut qu'il procède;

Sans les importuner de rien , 4 5

J'ai su faire la délivrance

Du malheur de toute la France,

Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage;

Trouvons le salut au naufrage ; 5 o

Et multiplions dans les bois

Les herbes dont les feuilles peintes

Gardent les sanglantes empreintes

De la fin tragique des rois.

Pour le moins la haine et Tenvie 5 5

Ayant leur rigueur assouvie

Quand j'aurai clos mon dernier jour,

Oranthe sera sans alarmes ,

Et mon trépas aura des larmes

De quiconque aura de l'amour. 60

A ces mots tombant sur la place , Transi d'une mortelle glace, Alcandre cessa de parler; La nuit assiégea ses prunelles;

5a-54- Alloftion i Thyacinthe des poètes, née du sang du jeune Hyacinthe et de celui d'Ajax. On y croyait lire les exclamations de douleur AI, AI, qui rappelaient, dit Ovide (Metam,, XTTT, 897), le nom d*Ajax et les plaintes d'Hyacinthe. Le nom de rois appliqué à ces deux héros grecs est un souTenir de Virgile (JEc/., IH, 106) : ittscripti itomina regum flores.

POÉSIES, XLIII. i55

Et son âme étendant les ailes 65

Fut toute prête à s'envoler.

« Que fais- tu, monarque adorable,

Lui dit un Démon favorable ,

En quels termes te réduis-tu?

Veux-tu succomber à Forage , 7 o

Et laisser perdre à ton courage

Le nom qu'il a pour sa vertu?

« N'en doute point, quoi qu'il advienne,

La belle Oranthe sera tienne;

C est chose qui ne peut faillir; 7 5

Le temps adoucira les choses ,

Et tous deux vous aurez des roses ,

Plus que vous n'en saurez cueillir. »

i56 POÉSIES, XLIV.

POUR ALCAKDRE AU RETOUR d'oRANTHE A FONTAINEBLEAU.

STAHCZBS.

Imprimées pour ia première fois en x6ao dans les tomes I et II des Délices de la poésie franço'ue.

Le prince de Condé , qui s'était absenté de la cour en juillet, après son mariage, comme nous l'avons dit plus haut, y rerint avec sa femme, mais il n*y séjourna guère, c En ce mois de septembre (1609), dit l'Estoile, M. le prince de Condé ayant été malmené du Roi.... se retira fort piqué et mal content en sa maison, n'ayant été possible à Sa Majesté de retarder son partement seulement d'un jour, s — Les vers 3o et 3i de la pièce ci-dessous indiquent suffisamment qu'elle fut composée après le second départ du prince. On sait que Malherbe ne travaillait pas vite, et, pour qu'il pût être un poète de circonstance, il fallait que les circonstances marchassent bien lentement.

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue; Et les vœux que j ai faits pour revoir ses beaux yeux, Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue, Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour ces astres adorables, s

Où prend mon Océan son flux et son reflux ; Soucis, retirez-vous, cherchez les misérables; Je ne vous connois plus.

Peut-on voir ce miracle , où le soin de nature

A semé comme fleurs tant d'aimables appas , x o

POÉSIES, XLIV. i57

Et ne confesser point qu'il n'est pire aventure Que de ne la voir pas?

Certes Tautre soleil d'une erreur vagabonde Court inutilement par ses douze maisons ; C'est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde 1 5 Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent; Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout; Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle; % o

L'orage en est cessé , l'air en est éclairci ; Et même ces canaux ont leur course plus belle Depuis qu'elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence, J'ai beau me contrefaire, et beau dissimuler; 95

Les douceurs où je nage ont une violence Qui ne se peut celer.

Mais, 6 rigueur du sort! tandis que je m'arrête A chatouiller mon âme en ce contentement , Je ne m'aperçois pas que le Destin m'apprête 3o

Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m'envoie ; Je ne sais que trop bien l'inconstance du sort; Mais de m'ôter le goût d'une si chère joie ,

C'est me donner la mort. 3 5

i58 POÉSIES, XLV.

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