‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 200 sur 259 · LETTRE DE MALHERBE AU ROI LO€IS XIU · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALHERBE AU ROI LO€IS XIU

SiBS,

Les vers que Votre Majesté vient de lire passeront, s'il loi plaît, pour un très-humble remerciement de la promesse qu'elle m'a faite, de ne donner jamais d'abolition à ceux qui ont assassiné mon fils. Une bonté médiocre se fût contentée de me l'avoir dit une fois ; la Vôtre , qui , en l'amour de la justice et en la haine des crimes, n'est semblable qu'à soi-même, après me l'avoir réitéré, y voulut encore ajouter ce favorable commandement, que je travaillasse à faire prendre les meurtriers, et que je ne me souciasse point du demeurant. Il semble bien , Siax, que des paroles prononcées de la bouche d'un Roi, le plus grand et le meilleur qui soit au monde , me doivent être en telle révérence, que sans être criminel moimême, je ne puisse faire doute de leur vérité; mais, Sibx, sur quelle sûreté se peut reposer un esprit de qui le trouble est si grand et si déplorable comme le mien ? Gauvet, conseil-* 1er d'Aix, beau-père de Piles, et père de Bormes (qui sont les deux abominables assassins de mon pauvre fils)', prêche partout la vertu de ses pistoles , et parle de la poursmte que j'en fais, non avec l'humilité d'un qui a besoin de miséricorde, mais avec la présomption d'un qui se tient assuré de triompher. C'est cela, SiEE, qui m'amène une seconde fois à vos pieds pour vous faire souvenir de votre promesse, et vous en demander la confirmation. Pour ce qui est des faveurs dont Cauvet se promet d'être appuyé , je ne m'en mets point en peine. Il en sera ce qu'il pourra; mais je sais bien qu'un homme d'honneur y pensera deux fois devant que de se ranger de son parti. Protéger

1. Cette lettre acoompagnait la pièce cm; voyez p* ^77. 9. Voyez la Notice biographique.

35o APPENDICE.

une méchanceté, et la commettre, sont actions qui partent presque d'une même source : et qui fait l'un, Sirb, feroit Vautre, s'il en espéroit la même impunité. Puis quand il se trouveroit des âmes assez perdues pour l'assister, sur quelles apparences, s'ils ont quelque lumière de bon sens, sauroient-ils fonder leur intercession ? Si par les qualités mes parties se pensent rendre considérables à mon préjudice , qui est-ce qui ne sait point qu'un nombre infini de personnes vivent encore à Marseille, qui ont vu arriver le père et l'oncle de Cauvet, et là, petits marchandots, avec des balles de cannelle, poivre, gingembre, raisins et autres telles denrées, commencer leur trafic, qui, de deux ou trois mille livres qu'ils pou voient avoir alors, est abouti à près de deux millions , que tout le monde croit qu*ils aient cejourd'hui? Je n'ai parlé que du père et de l'oncle; mais Cauvet, tout hardi qu'il est, oseroit-il nier qu'il n'ait fait le métier lui-même, et qu'assez de fois son nom n'ait été écrit au livre de l'écrivain du vaisseau ? Quant à Piles, si un secrétaire d'État, appuyé d'une personne qui pouvoit tout auprès d*i feu Roi votre père, ne lui eût fait donner la chétive capitainerie du château d'If, vacante par la mort d'un valet de chambre d'Henri troisième , ensuite de laquelle il a fait depuis quelques autres petites grivelées*, ne seroit-il pas à cette heure ou à Carpentras ou en Avignon, caché parmi ses parents dans les ordures de la honteuse condition où il est né? Pour ce qui est de moi, Sieb, il est bien vrai que la maison des Malherbes de Saint-Agnan , dont je suis , et dont je porte le nom, est depuis deux cents ans en si mauvais termes qu'elle ne sanroit être pis, si elle n'étoit ruinée entièrement. Et quand je dis cela, je ne pense laisser rien à dire à mes ennemis. Mais il est vrai aussi que non-seulement dans l'histoire de Normandie, mais en la voix commune de tout le pays, elle est tenue pour l'une de celles qui suivirent il y a six cents ans le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre, et que pour le justifier, l'écusson de leurs armes est encore aujourd'hui parmi trente ou quarante des principales du temps, en Tabbaye de Saint- Étienne de Caen, dans une salle que la fortune, plutôt qu'autre chose, exempta du ravage que fit la fureur des premiers troubles

Page 1