Var. (édit. de ir>3o): Pour l'éloquence
Mais nos oreilles sont aujourd'hui si délicates, et les plus puissantes vérités font si peu d^mpression sur les esprits quand on ne les dit pas de bonne grâce , que jamais ancien n'eût sitôt lassé ses lecteurs que ce divin philosophe S si Malherbe n'eût hardiment renversé ses périodes, changé ses liaisons pour faire la suite meilleure, retranché les mots qui paroissoient superflus, ajouté ceux qui étoient nécessaires pour Téclaircissement du sens, expliqué par circonlocution des choses qui ne sont plus en usage parmi nous, et adouci quelques figures dont la hardiesse eût indubitablement offensé les lecteurs. Un autre que lui ne se fût jamais servi avec tant de jugement et de retenue de ces libertés, absolument nécessaires pour bien traduire. Car s'il les prend dans les passages où sans elles il seroit indubita* blement obscur^ il s'attache ailleurs avec une fidélité si scrupuleuse à sa pensée et à la forme de son style, que si Sénèqne revenoit au monde, je ne doute point qu'il n'ajoutât au nombre des plus illustres bienfaits dont il parle dans ses livres, celui qu'il a reçu de Malherbe * en une si excellente et si agréable version. Celle du trente-troisième livre de Tite Live, que l'on a mise après, n'est pas moins excellente ; et si lui-même n'en avoit fait la préface, j'en toucherois un mot ensuite de ce que je viens de dire. Mais il a si judicieusement répondu aux ob» jections que les critiques lui pouvoient faire, que ce seroit une témérité d'y vouloir ajouter quelque chose.
Je pense que tous ceux qui jetteront Toeil sur ces deux excellentes pièces seront de mon opinion, pourvu qu'ils soient raisonnables, et qu'ils n'admireront pas moins que moi les grâces qu'elles ont conservées en changeant de langue* Mais leur ravissement s'augmentera sans doute, quand ils liront la plupart de ces belles lettres *, dont il faut avouer que je suis charme, et que chacun peut prendre pour de très-parfaits modèles des règles qu'il faut observer en ce genre d'écrire. Ce n'est pas mon dessein de traiter cette matière pleinement ; car elle désire un discours à part, et une parfaite
1. Vab. (édit. de i83o) : Quand on ne leur donne pas des ornements agréables pour leur plaire, que jamais auteur n*eût sitôt....