‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 224 sur 259 · A MONSEIGNEUR LE DUC DE LUYNES · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC DE LUYNES

MomncHKiiB,

Il est très->ceitain que le mieux que puissent faire ceux qui ont à vivre dans les monarchies, c'est de porter honneur aux rois et se conformer à leurs volontés. Mous sommes grands ou petits, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, comme l)on leur semble. Ce que la fortune veut que nous ayons, elle nous le baille par leurs mains. Et en un mot , ils sont lieu* tenants d'un maître qui leur fait telle part de son pouvoir absolu sur les choses de la terre, qu'il faut avoir une stupidité fort approchante de celle des bétes , pour mépriser d'être en leurs bonnes grâces, et ne craindre pas de tomber en leur indignation. Cette instruction étant si naturelle, que sans étude le sens commun la donne k tout le monde, ce m'est une merveille bien étrange de voir je ne sais quels gens , qui en la seule démonstration que vous fait le Roi de sa bienveillance pensent avoir assez d'occasion de vous prendre à partie; et comme si votre bonheur étoit leur misère, disent et écrivent des mensonges les plus effrontés et des absurdités les plus ri^ dicules qui puissent jamais être dites ni écrites sur un semblable siiget. ils savent assez que vous avez l'honneur d avoir été mis auprès du Roi par le feu Roi son père. Ils voient tous les jours les devoirs que vous rendez à Sa Majesté, si grands, si laborieux et si peu divertis, que dans la cour même, où sont les âmes les plus nées à la servitude , il y en a d*assez libres pour refuser une faveur semblable, si elle leur étoit présentée k semblable condition. Pour ce qui est de votre fortune, ils ne peuvent pas nier que toute grande qu'ils la figurent, elle ne soit encore au deçà de beaucoup d'autres, dont nous avons lliistoire dans le siècle et dans le Royaume, ni que telle qu'elle est, vous ne la conduisiez avec une franchise si obligeante et une civilité si officieuse, que ne donnant sujet de se plaindre à homme qui vive, vous en donnez de vous remercier

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à tous ceux qui s^adressent à vous. Et finalement ils jii§;enr bien que réduire les gratifications des rois à la mesure qn^iU prétendent, c'est condamner tout ce qu'il y a de gentilshommes en France à n avoir jamais ni plus de bien ni plus de rang que ce que leur naissance leur en a donné. Mais quoi? toutes ces considérations, quelque véritables qu'elles soient, ne les touchent point. Il faut, à quelque prix et de quelque façon que ce soit, qu'ils satisfassent à leur malice, et que pour avoir l'applaudissement de ceux qui leur ressemblent, puisqu'ils n'ont rien à dire contre votre vie, ils trouvent en votre prospérité de quoi vous mettre sur le tapis. Je ne crois pas, Monseigneur, que lorsque ces calomnies viennent à vos oreilles, bien que leur seule impertinence les réfute, vous les entendiez sans en avoir quelque déplaisir. Si vous êtes patient , comme certainement vous l'êtes jusques au point où le peut être un courage parfaitement généreux, il ne s'ensuit pas que vous soyex insensible. Mais outre le repos d'esprit que donne à cenx qui sont innocents le témoignage de la conscience, n*aves-vous pas nne consolation telle que vous ne la pouvez désirer plus grande, quand vous voyez les gens de bien s'attacher à cette maxime, que les afiections des rois ne sont pas moins sacrées que lenrs personnes, et admirant en vous et en Messieurs vos frères^ nne modération qui diflBcilement se trouveroit en autres* qui anroient le même pouvoir, prier Dieu que longuement il vous laisse jouir d'un bien qu'il vous a fait posséder si justement? Croyez-moi, Monseigneur, quelque bons orateurs que soient tous ces brouillons que nous avons parmi nous, s'ils persuadent quelque chose à votre préjudice, ce ne sera qu'à des gens qui sont déjà persuadés. Tout homme qui sans hypocrisie aime la paix de l'Etat, se moque des maladies qu'ils y présupposent, et croit que par la même raison que tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse, il est impossible qu'il n'y ait du désordre en la tête de ceux qui s'en imaginent au gouvernement. Pour moi, qui ai toujours gardé cette discrétion de me taire de la

1. Honoré d'Albert, seigneur de Cadenet, duc de Chaulnes, pair et maréchal de France. — Léon d'Albert, seigneur de Brantes, doc de Luxembourg et de Piney, pair de France.

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