VERS FUNEBRES
SDR L\ MORT DE HElfRI LE GRAND.
•TAHcaw.
Henri IV avait été assassiné le 14 mai 1610. Trois mois plus tard, le 9 août, Malherbe écrivait à Peiresc : f Pour les vers (sur la mort du Roi], vous aurez reçu par M. de Valavez tout ce qui s'en est vu par deçà ; j'en dirai ma râtelée après les autres , mais ce sera assez tôt si assez bien. > Cette râtelée fut si longue à arrivor que le poète, à ce que rapportait Raoan, ne put mettre la dernière main à ces vers. Voilà pourquoi, comme le pense Saint-Marc, ils ne furent imprimés que dans l'édition de i63o. 1^ même Racan avait encore appris à Ménage que VAlcipp», dont parle la dernière stanee, était M. de Bellegarde.
Enfin rire du ciel , et sa fatale envie , Dont j'avois repoussé tant d'injustes eflbrts, Ont détruit ma fortune , et sans m'ôler la vie M'ont mis entre les morts.
Henri, ce grand Henri, que les soins de nature Avoient fait un miracle aux yeux de Tunivers, Gomme un homme vulgaire est dans la sépulture A la merci des vers.
Belle âme, beau patron des célestes ouvrages ,
Qui fus de mon espoir Tinfaillible recours, i c»
Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours?
C'est bien à tout le moude une commune plaie , Et le malheur que j'ai chacun Testime sien ; Mais en quel autre cœur est la douleur si vraie , 1 5
Comme elle est dans le mien ?
Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire Que son affliction ne se puisse imiter. Seule de cet ennui me débat la victoire , Et me la fait quitter.
I/image de ses pleurs , dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris, C'est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris.
Nulle heure de beau temps ses orages n'essuie, a 5
Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement.
Quiconque approche d'elle a part à son martyre, Et par contagion prend sa triste couleur; 3*
Car pour la consoler que lui sauroit-on dire En si juste douleur?
Reviens la voir, grande âme, ôte-lui cette nue, Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison , ¥a fais du même lieu d'où sa peine est venue, 3 5
Venir sa giiérison.
Bien que tout réconfort lui soit une amertume. Avec quelque douceur qu'il lui soit présenté.
i8o POÉSIES/lII.
Elle prendra le tien , et selon sa coutume
Suivra ta volonté. 4 o
Quelque soir en sa chambre apparois devant elle , Non le sang en la bouche, et le visage blanc, Conmie tu demeuras sous l'atteinte mortelle Qui te perça le flanc.
Yiens-y tel que tu fus , quand aux monts de Savoie 4 $ Hymen en robe d'or te la vint amener ; Ou tel qu'à Saint-Denis entre nos cris de joie Tu la fis couronner.
Après cet essai fait , s'il demeure inutile , Je ne connois plus rien qui la puisse toucher; 5o
Et sans doute la France aura, conmie Sipyle, Quelque fameux rocher.
Pour moi, dont la foiblesse à l'orage succombe, Quand mon heur abattu pourroit se redresser, J'ai mis avecque toi mes desseins en la tombe , 5 %
Je les y veux laisser.
Quoi que pour m'obliger fasse la destinée ,
Et quelque heureux succès qui me puisse arriver,
Je n'attends mon repos qu'en l'heureuse journée
Où je t'irai trouyer. 61»
5i. « U est constant parmi les géographes, dit Ménage, que Sipyie est une montagne, mais il n*est pas bien constant parmi eux en quel pays est cette montagne. » On s'accorde aujourd'hui à placer le mont Sipyle en Lydie, sur la côte ouest de TAnatolie. C'est à son sommet que Niobé, c dont le visage, dit Sophocle dans Antigone (v. 8219), est inondé de larmes qui ne tarissent jamais, » fut changée en rocher.
POÉSIES, LU. i8i
Ainsi de cette cour l'iionneur et la merveille Alcippe soupiroit , prêt à s'évanouir. On Tauroit consolé; mais il ferme l'oreille , De peur de rien ouïr.
i8a POÉSIES, LUI.