III. ÉPITAPHK DB MÀDAMB DK BOUILLON MALHEEBK
£h bien, passant! qu^est-ce qui te semble de la misérable condition de la vie humaine? J'étois entre les exemples de la félicité de ce monde et me voici entre ceux de sa vanité. Mon nom fut Judith le Vallois, fille et héritière unique de Jean le Vallois, sieur d'Ifs, et de Jeanne de Mainbeville de la maison de Cornières ; je fus femme du sieur de Bouillon de l'ancienne race des Mal herbes de Saint- Agnan : ainsi en ma naissance et en mon mariage, comme en toute autre chose, j'avois de quoi ne porter envie à personne. Ma stérilité seule me tenoit en peine ; et de tous mes souhaits celui que j'avois le plus ordinairement en la bouche , et le plus véritablement au cœur, étoit de pouvoir donner à mon mari un héritier pour gage de mon amour, et ne vivre pas une heure après. Je l'obtins au bout de 1 4 années, et l'obtins à la condition que je Tavois demandé. J'accouchai d'un fils le sam. a3 mars 1618 et décédai le mercr. ensuivant. Si tu sais que c'est que d'aimer, juge ce qu'il sentit, quand ayant bien à peine acquis le nom de père, il lui fallut perdre celui de mari. C'est assez, passant : je ne tourne pas volontiers mon imagination vers un objet si pitoyable ; va-t*en en paix et Dieu te donne les joies que tu desires, mais à meilleur marché que la nôtre. Je vécus aS ans, 5 mois, 8 jours; mon entrée au monde fut le !t5 d'octobre; ma sortie je te l'ai
dite.
Qui fies, talia ne fleas, viator,
I. Cousine germaine de Malherbe. Voyez plus haut, p. 19, la notice de la pièce rv, et Y Instruction de Dfalherbey p. 333. L'épitaphe, qui se trouvait jadis dans Téglise Saint-Sauveur de Caen, a été publiée pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Caen par M. Mancel (Lettres inédites, p. 43), qui la croit de Malherbe. M. Eugène Châtel, archiviste du département du Calvados, a bien voulu en collationner le texte sur le manuscrit.