‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 235 sur 268 · A MONSEIGNEUR LE DUC DE LUTNES · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC DE LUTNES

Monseigneur,

Il est très-certain que le mieux que puissent faire ceux qui ont à vivre dans les monarchies, c'est de porter honneur aux rois et se conformer à leurs volontés. Nous sonuucs grands ou petits, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, comme l>on leur semble. Ce que la fortune veut que nous ayons, elle nous le baille par leurs mains. Et en un mot, ils sont lieutenants d'un maître qui leur fait telle part de son pouvoir absolu sur les choses de la terre, qu'il faut avoir une stupidité fort approchante de celle des bêtes , pour mépriser d'être en leurs bonnes grâces, et ne craindre pas de tomber en leur indignation. Cette instruction étant si naturelle, que sans étude le sens commun la donne à tout le monde, ce m'est une merveille bien étrange de voir je ne sais quels gens , qui en la seule démonstration que vous fait le Roi de sa bienveillance pensent avoir assez d'occasion de vous prendre à partie; et comme si votre bonheur étoit leur misère, disent et écrivent des mensonges les plus effrontés et des absurdités les plus ridicules qui puissent jamais être dites ni écrites sur un semblable sujet. Ils savent assez que vous avez riionncur d'avoir été mis auprès du Roi par le feu Roi son père. Ils voient tous les jours les devoirs que vous rendez à Sa Majesté, si grands, si laborieux et si peu divertis, que dans la cour même, où sont les âmes les plus nées à la servitude, il y en a d'assez libres pour refuser une faveur semblable, si elle leur étoit présentée à semblable condition. Pour ce qui est de votre fortune, ils ne peuvent pas nier que toute grande qu'ils la figurent, elle ne soit encore au deçà de beaucoup d'autres, dont nous avons l'histoire dans le siècle et dans le Royaume, ni que telle qu'elle est, vous ne la conduisiez avec une franchise si obligeante et une civilité si officieuse, que ne donnant sujet de se plaindre à homme qui vive, vous en donnez de vous remercier

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à tuus ceux qui s'adressent à vous. £t finalement ils jugent bien que réduire les gratifications des rois à la mesure qu'ils prétendent, c'est condamner tout ce qu'il y a de gentilshommes en France à n'avoir jamais ni plus de bien ni plus de rang que ce que leur naissance leur en a donné. Mais quoi ? toutes ces considérations, quelque véritables qu'elles soient, ne les touchent point. Il faut, à quelque prix et de quelque façon que ce soit, qu'ils satisfassent à leur malice, et que pour avoir l'applaudissement de ceux qui leur ressemblent, puisqu'ils n'ont rien à dire contre votre vie, ils treuvent en votre prospérité de quoi vous mettre sur le tapis. Je ne crois pas, Monseigneur, que lorsque ces calomnies viennent à vos oreilles, bien que leur seule impertinence les réfute, vous les entendies sans en avoir quelque déplaisir. Si vous êtes patient , comme certainement TOUS Têtes jusqucs au point où le peut être un courage'parfaitement généreux, il ne s'ensuit pas que vous sojei insensible. Mais outre le repos d'esprit que donne à ceux qui scmt innocents le témoignage de la conscience, n*avex-vous pas une consolation telle que vous ne la pouvez désirer plus grande, quand vous voyez les gens de bien s'attacher à cette maxime, que les afiections des rois ne sont pas moins sacrées que leurs personnes, et admirant en vous et en Messieurs vos frères^ une modération qui difficilement se trouvcroit en autres * qui anroient le même pouvoir, prier Dieu que longuement il vous laisse jouir d'un bien qu'il vous a fait posséder si justement? Croyez-moi, Monseigneur, quelque bons orateurs que soient tous ces brouillons que nous avons parmi nous, s'ils persuadent quelque chose à votre préjudice, ce ne sera qu'à des gens qui sont déjà persuadés. Tout homme qui sans hypocrisie aime la paix de TFltat, se moque des maladies qu'ils y présupposent, et croit c[ue par la même raison (pie tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse, il est impossible qu'il n'y ait du désordre en la tcte de ceux qui s'en imaginent au gouvernement. Pour moi, qui ai toujours gardé cette discrétion de me taire de la

I. Honoré d'AUxTl, scif>jK'Ui' de Cadenet, duc de (^haulnes, pair et maréchal de Fraucc. - Léon d*AIbert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de Piney, pair de France.

a. Var. (édit. de if>3i) : En d'autre».

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conduite d'un vaL»seau où je n'ai autre qualité que de simple passager, le meilleur avis (jue je puisse donner à ceux qui n'y sont que ce que je suis, c'est de s* en rapporter aux mariniers» et se représenter que la voie ordinaire que tiennent tes factieox pour exciter les peuples à mal obéir, c'est de leur faire entendre qu'ils ne sont pas bien commandés. Mous avons dans les charges et dans les affaires de si grands hommes, que s'ils n'y étaient point, il seroit nécessaire de les y appeler. Je ne pense pas que nous soyons trompés quand nous dormirons sur leur vigilance, et que nous nous reposerons sur leur travail. Je dis cela en général. Mais s'il est question de les considérer chacun à part, qui est-ce qui connoît Monsieur le chancelier et Monsieur le garde des sceaux*, qui ne confesse que Tittat n'a jamais eu de ministres dont la sagesse fût mieux préparée à toute sorte d'occurrences , ni la justice de magistrats qui fus* sent ou plus roides à châtier ceux qui oppriment, ou plus favorables à défendre ceux qui sont opprimés? Les finances, au maniement desquelles, pource que le pécher est si profitable, il est si malaisé de ne pécher point, n'ont- elles pas en Monsieur le comte de Schomberg' un chef dont la diligence est si exacte, et l'intégrité si scrupuleuse, qu'il faut croire on que jamais on ne reverra l'abondance dans les coffres du Roi, ou qu'indubitablement ce sera lui qui par ses règlements salutaires aura l'honneur de l'y avoir fait revenir? Qu'est-ce qu'on peut dire à la louange de Messieurs les secrétaires d'État, qui ne soit au-dessous de leur inestimable sufGsance, et de leur incomparable probité? Quelle si grande gloire peut-on donner à Messieurs les trésoriei*s de l'Épargne, qu'on ne leur en doive davantage, pour les notables secours qu'aux dépens de leurs commodités particulières, ils donnent aux nécessités publiques, toutes les fois que le temps en fait naître quelque besoin ? Qui

I . L'impression de la traduction de Malherbe fut terminée avant le mois de février ifiai . A cette époque, le garde des sceaux était Guillaume du Vair, mort le 3 août de la même année, et le chancelier, Nicolas Brulart, mort en 1^34 > à qui on avait retiré les sceaux en 1616.

a. Henri de Schomberg, comte de Nanteoil et de Duretal, mar réchal de France. Il fut surintendant des finances de 16 19 à i6a3.

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peut ignorer que Monsieur le Cardinal de Rais ' ne soit un prélat dont la pourpre a moins d'éclat que le mérite? et Mon* sieur le Président Janin * un personnage, à qui ses longs services, toujours très-lidèlement faits et toujours très-heureusement rénssisy ont fait avoir une approbation la plus générale que jusqu'ici notre siècle ait donnée à la vertu? Si cela ne suffit, allons jusqu'à Monsieur le Prince*, et sans rien donner k sa qualité de premier prince du sang, prenons la liberté de faire la même revue de ses actions que nous ferions de celles d'une personne privée. Ne treuverons-nous pas que si la naissance l'eAt fait moins que ce qu'il est, elle ne l'eût pas fait ce qu'il méritoit d'être? et qu'ayant en ce dernier tumulte si utilement et si glorieusement contribué son assistance à la conservation de l'autorité royale, il n'y a rien de bon ni de grand qu'en toutes les occasions qui s'offriront on ne se puisse promettre de lui? Mais qu'est-ce que je fab, Monseigneur, et k quoi est-ce que je pense? Je parle à vous, et ne parle point du Roi. Je parle de chasser nos ténèbres , et ne me souviens pmnt de notre soleil. Certes devant que les miracles qu'il vient de fiûre nous eussent montré à quoi devoit aboutir l'extraordinaire vigueur de ses premières années, il y avoit sujet d*être en quelque peine. Nous remarquions bien en lui une très-grande répugnance à toute sorte de vices, et une parfaite inclination à toute sorte de vertus , qui sont deux qualités que nous treuvions d'autant plus admirables, que n'étant pas fort compatibles avec la jeunesse, il semble qu'elles le soient encore moins avec la royauté. A cela nous ajoutions qu'étant fils du plus sage et du plus victorieux roi du monde , et de la reine la plus accomplie que nous eussions jamais vue seoir au trône des fleurs de lis, il étoit vraisemblable que la vertu de la souche passeroit an rejeton, et que par conséquent il ne pourroit apporter que de bon fruit. Mais si toutes ces raisons étoient assez fortes pour nous donner des espérances,

I. Henri de Gondi, cardinal de Retz, dernier évéque de Pans, chef du conseil du Roi, mort à Béziers le 3 août 1622,

u. Pierre Jeannin, premier président au parlement de Bouigogne, mort le 3i octobre i6aa. âauf un court intervalle, il fit depuis 161 1 jusqu'à sa mort partie du ministère.

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