‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 254 sur 268 · I. Cliiounne · texte numérisé non relu

I. Cliiounne

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lité quelconque pour leur faire croire qu ils étoient les bienvenus. Gomme il fut question de parler de ce qui les menoit, et particulièrement des affaires d* Asie, Thonnéteté fut mise à part. Les Romains lui dirent franchement que tout oe qu'il avoit fait depuis son embarquement en Syrie avoit offensé le sénat; qu'il falloit qu'il rendît toutes les villes qu'il avoit prises à Ptolomée ; que pour celles de Philippe, qu'il lui avoit ôtées pendant qu'il étoit empêché à faire la gueiTe aux Romains, il n'y avoit pas d'apparence que les Romains eussent couru tant de fortunes par mer et par terre, fait tant de frais et enduré tant de peines, pour en laisser cueillir le fruit à Antiochus ; que quand les Romains ne voudroient rien dire de son entrée en Asie, comme de chose qui leur seroit indifférente, à cette heure qu'il étoit passé en Europe avec ses armées de mer et de terre, que s'en falloit-il que ce ne fût leur déclarer la guerre ouvertement? S'il le pouvoit nier, il le pourroit nier tout de même quand il entreix)it en Italie.

XL. Antiochus à cela répondit, que ce n'étoit pas de cette heure que les Romains mettoient le nez en ses affaires; que pour lui il les voyoit tous les jours faire des prop'ès par mer et par terre, et ne s'en formalisoit point; que TAsie n'étant point à eux, ils n'avoient non plus à s'informer de ce qu' Antiochus y faisoit, que lui de ce que le peuple romain faisoit en Italie. Quant à ce qu'ils se plaignoicnt qu'il avoit ôté des villes à Ptolomée, il disoit que Ptolomée étoit son ami, et qu'il étoit après de faire que dans peu de temps il seroit son allié; qu'il ne s'éloit point prévalu de la mauvaise fortune de Philippe pour se revêtir de sa dépouille ; que s'il étoit passé en Europe, ce n'avoit pas été en intention de faire la guerre aux Romains; que le droit de la victoii^ ayant donné à Séleucus les villes qu' avoit Lysimachus en la Chersonèse, il croyoit que justement, comme héritier

(le Séleucus, il en pouvoit aujourd'hui prendi*e la possession ; que pendant que ses prédécesseurs étoient empêchés à d'autres guerres, Ptolomée le premier, et après lui Philippe, s'en étoient emparés comme ils avoient fait de plusieurs autres lieux aux frontières de la Thrace, qui étoient manifestement à Lysimachus; qu'il ne faisoit que reprendre ce qu'on lui avoit pris, et qui par droit de succession lui appartenoit ; que son dessein étoit de rebâtir Lysimachie, que les Thraciens avoient ruinée, et la remettre en état que Séleucus son fils y pût faire sa résidence, comme en la capitale de la province.

XLI. Après que ces disputes eurent continué quelques jours, il vint un bruit que le roi Ptolomée étoit mort. On ne savoit qui en étoit l'auteur. Toutefois pource que sur cette nouvelle les uns et les autres, sans faire connoître qu'ils en eussent rien ouï, formèrent quand et quand de nouveaux desseins, l'assemblée se rompit, sans qu'il y fût pris aucune résolution. Cornélius, qui avoit envie de se trouver en Egypte devant que la mort de Ptolomée y eût apporté du changement, prit son prétexte de partir sur la charge qu'il avoit d'accorder les deux rois. Antiochus de son côté, pensant que si Ptolomée étoit mort l'Egypte ne pouvoit faillir de tomber entre ses mains, donna vitement congé à la compagnie, et laissant à son fils Séleucus son armée de terre, pour continuer les réparations de Lysimachie, s'en vint avec celle de mer à Éphèse. De là ayant dépêché vers Quintius, pour l'assurer qu'à bon escient il desiroit faire amitié avec les Romains, il poursuivit son voyage le long de la côte d'Asie. Gomme il fut arrivé en Lycie, et qu'à Patares il eut appris que Ptolomée se portoit bien, il ne pensa plus à l'Egypte; mais il ne laissa pas de tenir toujours la route de Chypre. Au delà du cap de Ghélidoine ses mariniers firent quelque rumeur, qui l'obligea de sé-

IfALBBEBB. I SQ

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journer en Pamphylie à rembouchure de TEurymédoiir Comme il en fut parti et qu'il fut à un certain lieu que ceux du pays appellent les têtes du Sar, il ne s'en fallut guère qu'une grande tourmente ne le noyât lui et toute son armée. Une partie de ses vaisseaux donna à traverSt les autres allèrent à fond , sans que de tout ce qui étoit dedans il y eût un seul homme sauvé. 11 fit là une trèsgrande perte, non-seulement de mariniers et de simples soldats, mais encore d'honnêtes hommes et de personnes dont il faisoit cas. Comme il eut recueilli les restes de oe naufrage et fait la revue de son armée, ne se trouvant plus en état d'entreprendre sur Chypre, pour la grande diminution de ses forces depuis son embarquement, il s'en revint à Séleucie. Là, pource que l'hiver étoit prochain, il fit tirer ses vaisseaux en ten*e et s'en alla attendre le printemps à Ântiocfae. Voilà les termes où étoient les affaires des rois.

XLIL En ce même temps se fit à Rome la première création de trois intendants des festins sacrés. Licinius Lucullus, Titus Romuleius, qui en avoit proposé l'édit, et Portlus Lecca furent les premiers. On leur attribua le droit de porter la robe en broderie, ne plus ne moins que le pontife. En la même année, il y eut une grande brouillerie entre les prêtres et les trésoriers de la ville, Fabius Labéo et Lucius Aurélius. Il étoit question de rembourser aux particuliers la dernière avance qu'ils avoient faite pour les frais de la guerre. Les trésorier demandoient de l'argent aux augures et aux pontifes, qui n' avoient jamais rien payé. Eux pour s'en exempter recoururent aux tribuns, et les prièrent de s'y opposer. Mais cela ne leur servit de rien. Il fallut qu'ils payassent tout ce qu'ils dévoient d'aiTérages, jusqu'au dernier denier. Cette année-là moururent deux pontifes , et en fut mis d'autres en leurs places; à savoir le consul Mai*cellus en

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la place de Sempronius Tuditanus, qui étoit mort préteur en Espagne, et Lucius Yalérius en celle de Cornélius Céthégus. Fabius Maximus, augure, mourut au même temps, étant encore en la fleur de son âge, et devant que d'avoir eu aucune magistrature. L'année se passa sans que Ton pourvût à sa charge. Le consul Marcellus convoqua l'assemblée pour la création des consuls. Yalérius Flaccus et Porcins Cato le furent. Après les consuls on fit les préteurs, qui furent Fabricius Luscinus, Antinius Labéo, Manlius Volso, Claudius Néro, Publius Manlius et Porcins Lecca. Les édiles curules, Fulvius Nobilior et Gaïus Flaminius, distribuèrent au peuple un million de boisseaux de blé, à un sol le boisseau. C*étoit du blé que les Siciliens, en Fhonneur de Gaïus Flaminius et de son père, avoient fait apporter à Rome. Toutefois Flaminius voulut que Ton en sût gré à son compagnon comme à lui. Les jeux romains furent célébrés avec beaucoup de dépense, et réitérés par trois fois. Les édiles du peuple, Domitius ^nobarbus et Scribonius Gurio, accusèrent devant le peuple plusieurs gardiens de bétail. Il y en eut trois con- . damnés, et des amendes qu'ils payèrent fut bâti le temple de Faune en l'île du Tibre. Les jeux du peuple furent faits par deux fois, et y fut fait un festin solennel.

XLin. Le propre jour que les consuls entrèrent en exercice, ils proposèrent le département des provinces. Le sénat, qui voyoit que la guerre d'Espagne étoit en tel état, qu'il n'y falloit pas de moindre chef qu'un consul, ni de moindre armée qu'une armée consulaire, ordonna que des consuls, l'un iroit en Aragon, et l'autre demeureroit en Italie, et qu'ils s'en accorderoient , ou bien tireroient au sort, au cas qu'ils ne s'en pussent accorder; que celui à qui écherroit l'Espagne, s'y en iroit avec deux légions, cinq mille hommes de pied des alliés du nom latin, et cinq cents chevaux; le tout porté sur vingt longs

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navires, qui lui seroient baillés pour cet effet; que Tautre consul lèveroit deux légions, qui lui suffiroient pour tenir les Boïes et les Insubriens en cervelle ^ , attendu que les défaites de Tannée précédente ne pou voient pas leur avoir laissé ni grand moyen ni grande envie de faire du mal. Après les consuls, les préteurs tirèrent leurs départements au sort. La préture de la ville échut à Luscinus, celle des étrangers à Labéo, à Yolso la Sicile, à Néron TAudelousie, et Pise à Lecca. Cette partie de Toscane avoit été mise entre les départements des préteurs, afin que celui à qui elle toucheroit tint les Liguriens en bride et fût prêt à leur courir sus aussitôt qu'ils feroient quelque semblant de remuer. Manlius (ut baillé pour aide au consul qui avoit r Aragon. Quintius, pour T ombrage que Ton avoit, non-seulement d'Antiochus et des Etoliens, mais aussi d'un Nabis, tyran de Lacédémone, fut continué au gouvernement de la Grèce avec deux légions. S'il avoit besoin de quelque crue , les consuls eurent commandement de la faire, et la lui envoyer. On bailla à Glaudius Néro la légion qu'avoit eue Fabius et pouvoir de lever jusqu'à deux mille hommes de pied et deux cents chevaux. Manlius , qui devoit aller en Aragon , eut la légion qu'avoit eue Minutius, et pouvoir de faire même levée que Fabius. A Lecca, qui avoit son département aux environs de Pise, furent ordonnés deux cents hommes de pied et cinq cents chevaux de l'armée qui étoit destinée pour la Lombardie. Le gouvernement de Sardaigne fut continué à Sempronius Longus.

XLIV. Les provinces étant distribuées, les consuls, avant que sortir de la ville, suivant le commandement

I. Tenir en cervelle ^ tenir en inquiétude, et par suite contenir. Le latin parte : His Galliam ohtineri xatis esse^ fractis proximo anno /njuhrium et Boiorum animis.

que leur en firent les pontifes, mirent en exécution le printemps sacré dont , sous le consulat de Gneus Servilius et Caïus Flaminius , par Tavis du sénat et de Fordonnance du peuple, le préteur Mammuia a voit fait le vœu vingt et un an auparavant. En ce même temps, Glaudius Pulcher, fils d'Appius, fut fait augure en la place de Quintus Fabius, qui étoit augure Tannée précédente. Comme le monde commençoit à murmurer que , la guerre d'Espagne ne se faisoit pas avec le soin qu'elle méritoit, Minutius écrivit à Rome qu'auprès de Tarbes, il avoit défait deux capitaines espagnols, Budare et Besaside ; qu'il leur avoit tué douze mille hommes sur la place; que Budare étoit prisonnier et le reste de leurs gens à vau-de-route ^ . Cette nouvelle diminua l'appréhension que l'on avoit de ce côté-là, et dès lors, surtout depuis le retour des commissaires qui étoient allés en Grèce, on ne pensa plus qu'à Antiochus. Après qu'ils eurent (ait leur relation de ce qui s'étoit passé avec Philippe, et des conditions auxquelles on lui avoit accordé la paix, ils ajoutèrent qu'à cette heure, on alloit avoir affiaiire à Antiochus, qui feroit une guerre aussi périlleuse que celle de Philippe ; qu'il étoit passé en Em'ope avec deux gi*andes armées, l'une de mer et l'autre de terre; et que sans une vaine espérance qu'il avoit eue de s'emparer de l'Egypte, sur le bruit qui avoit couru de la mort de Ptolomée, il n'y auroit lieu en toute la Grèce où il n^eùt déjà mis le feu; davantage; qu'étant les Etoliens d'une humeur inquiète, il ne se falloit pas imaginer qu'en un temps où ils étoient mal avec les Romains , lorsqu'il se feroit quelque remuement, ils ne voulussent être de la partie; qu'après tout cela, il y avoit encore un autre grand mal dans les entrailles de la Grèce : c'étoit un

!• En déroute.

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Nabis, qui pour iors étoit tyran de Lacédémone, mais qui, si on le laissoit faire, le seroit bientôt de toute la Grèce , et tel qu'il iroit du pair avec les plus cruels et les plus avares dont on eût jamais ouï parler aux siècles passés ; que si une fois il tenoit Argos, qui est comme une citadelle à tout le Péloponnèse, après que les armées romaines seroient de retour en Italie, en vain les Grecs auroient été délivrés des mains de Philippe, puisqu^au lieu d'un roi , qui au pis aller étoit fort éloigné d'eux, ils se trouveroient à la merci d'un tyran qui par le moyen du voisinage auroit tous les jours quelque nouveau sujet de leur faire du déplaisir.

XLV. Comme l'on eut ouï ce rapport fait par des personnes sérieuses, et qui ne parloient point des choses par ouï-dire, mais pour avoir été sur les lieux, il fut avisé que pour ce qui touchoit Ântiochus, on y donneroit ordre tout aussitôt qu'il auroit pris le chemin de la Syrie. Quant à Nabis, les opinions furent différentes. Les uns tenoient que l'affaire étoit déjà assez considérable pour y pourvoir à bon escient. Les autres étoient d'avis de la remettre à Quintius, et lui donner pouvoir d'y faire ce que pour le ser\ice de la République il estinieroit plus à propos. La dernière opinion fui suivie; et jugea-t-on que d'y pourvoir un peu plus tôt ou un peu plus tard, ce pou voit bien être chose de quelque conséquence, mais non pas telle qu'il n'y eût bien plus à penser du côte d'Annibal et de Carthage, s'il falloit que Ton vînt à rompre avec Antiochus. On avoit chaque jour avis de Carthage, par des lettres que ceux de la faction contraire à Annibal écrivoient à Rome à leurs amis, que Antiochus avoit écrit à Annibal, et Annibal à Antiochus, et même qu' Antiochus avoit souvent envoyé vers lui; qu'Annihal étoit un esprit irréconciliable et véritablement (lu naturel de ces bêtes qui ne se peuvent

jamais apprivoiser; qu'ordinairement il se plaignoit que le repos et Toisiveté avoient endormi les courages de Carthage, et disoit qu'il n'y avoit qu'une trompette capable de les éveiller. La mémoire de la guerre précédente , dont il n'avoit pas moins excité le commencement qu'il en avoit conduit le progrès, faisoit aisément ajouter foi a tous ces avis. Même depuis peu de temps, il s'étoit offert une occasion, où il avoit extrêmement offensé les principaux de Carthage.

XLVI. Les officiers de la justice avoient alors un pouvoir absolu dans la ville. La raison étoit que leurs charges étant perpétuelles, il ne se pouvoit faire que le bien, la vie et l'honneur de tout le reste ne fussent en leur disposition . Qui en touchoit l'un , avoit quand et quand toute la compagnie sur les bras, et qui avoit un juge pour ennemi étoit assuré de n'être point sans accusateur. Cet excès de pouvoir les ayant portés à ne faire cas de personne, rendoit leur gouvernement de si mauvais goût et si odieux qu'il n'y avoit plus de patience qui fût capable de les souffrir. Comme Annibal (ut élu préteur, il fit dire au trésorier qu'il vînt parler à lui. Le trésorier, qui étoit de parti contraire, se moqua de son commandement. Et pource que c' étoit une règle inviolable que de la charge de trésorier on montoit à celle de juge, ce trésorier vouloit être en même considération que si déjà il eût été ce qu'il étoit assuré d'être quelque jour. Annibal, piqué de ce mépris, l'envoya prendre par un huissier, et l'ayant fait venir devant l'assemblée, se mit à faire des plaintes contre lui et plus encore contre tout l'ordre des juges , que leur autorité démesurée les avoit rendus si hauts à la main et si présomptueux qu'il n'y avoit loi ni magistrat qu'ils n'eussent la hardiesse de fouler aux pieds. Conune il vit que ce qu'il disoit étoit au gré de la compagnie, et que de ceux qui étoient là présents il n'y avoit homme à

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qui rinsolence de ces gens ne fôt insupportable , il fit à rheure même faire un édit que dorénavant les charges de judicature seroient annuelles, et que le terme expiré, il n'y auroit espérance quelconque d'en obtenir la continuation. Si cela fut bien reçu des petits, il ne le fut pas des grands. Mais Aîinibal ne laissa pas de passer outre, et pour le bien public fit encore une autre chose , qui en son particulier lui acquit force nouveaux ennemis. Les deniers des recettes en partie se pei*doient par mauvais ménage, et en partie étoient mangés par les principaux de la ville, qui les partageoient entre eux ; tellement que n'y ayant point de fonds pour payer le droit des Romains, il en falloit venir à une cotisation des particuliers, qui ne pouvoit que leur être mal agréable.

XLVII et XLVIIL Annibal, après qu'il eut exactement appris ce que se montoient les fermes tant de la mer que de la terre , quelles étoient les causes des impositions, ce qui s'en employoit aux charges ordinaires et combien il en pouvoit demeurer aux mains des receveurs, tout compté et rabattu, il fit voir à l'œil et toucher au doigt que quand les restes seroient exigés, il y auroit de quoi payer les Romains, sans que personne fût cotisé. Là-dessus tout plein de gens, qui jusques alors avoient vécu de grivelées, estimant que les empêcher de les continuer, c'étolt leur ôter leur propre bien, n'oublièrent artifice quelconque pour exciter les Romains à une chose à quoi d'eux-mêmes ils avoient assez de disposition, qui étoit de ruiner Annibal. Les avis que l'on donnoit contre lui ayant été proposés au sénat, l'affaire fut mise en délibération. Scipion y fit de grandes remontrances, que c'étoit chose contre la dignité du peuple romain de s'embarrasser dans les partialités de la ville de Carthage, et qu'il leur devoit suffire d'avoir vaincu Annibal l'épée à la main, sans le persécuter encore par des chicaneries. Mais

quoi qu'il sût dire, il ne put empêcher qu'on n'envoyât à Carthage pour accuser Annibal. Le crime dont on le chargeoit étoit qu'il avoit sollicité Antioclius, de faire la guerre contre les Romains. Les députés pour en aller faire la poursuite furent Caïus Servilius, Glaudius Marcellus et Térentius Labéo. Gomme ils anîvèrent à Carthage, ils publièrent, suivant l'avertissement que les ennemis d'Annibal leur avoient donné, qu'ils étoient là pour composer les différends de ceux de Carthage avec le roi des Numides. La chose, assez vraisemblable de soi, fut estimée vi*aie de tout le monde. Annibal , qui eut meilleur nez que les autres, sentit bien que c'étoit à lui que le paquet s'adressoit, et que si les Romains avoient fait la paix avec ceux de Carthage , ils s'étoient réservé cette pensée intérieure de n'être jamais qu'en guerre avec lui. Il se résolut donc de céder au temps et à la fortune ; et après avoir pourvu à tout ce qu'il pensa lui être nécessaire pour se sauver, s'étant tout du long du jour promené emmi la place, pour ne donner point de soupçon de ce qu'il avoit envie de faire, le soir, avec l'habit même qu'il avoit porté au conseil , et seulement accompagné de deux honunes auxquels il n'avoit rien communiqué , sortit de la ville, s'en alla où ses chevaux l'attendoient , et prenant son chemin par le terroir de Vocan, pour la doute qu'il avoit d'être suivi, fit telle diligence, que le lendemain au matin il se trouva à une maison qu'il avoit entre Thapse et Adrumète, où il s'embarqua sur une frégate bien armée qu'il y faisoit tenir pour cet effet*. Voilà comme Annibal sortit de Carthage, plus affligé du mauvais état de son pays que de celui de ses propres affaires. Le même jour il passa en

X. Malherbe a réuni en une seule phrase la dernière du chapiuv xLyn et la première du chapitre xltiu. Celui-ci commence dans Tite Lire après les mots traduits par « sortit de la ville. »

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nie de Cercine. Comme il y eut pris terre, s'étant treuvé là quelques marchands de Carthage, il fut tout aussitôt environné de personnes qui lui vinrent (aire la révérence. Il a voit fait dire par ses gens qu il s'en alloit à Tyr en ambassade. Toutefois, ayant peur que de nuit il ne partît quelque vaisseau , qui portât nouvelles à Thapse ou à Adrumète qu'on Tavoit vu à Cercine, il fit préparer un sacrifice au bord de la mer, et y convia tout ce qu il y avoit dans le port, tant de marchands, que de maîtres de navire. On étoit alors aux plus grandes chaleurs de Tété. Cela lui fut un prétexte de leur emprunter leurs voiles et leurs verges^, pour faire un lieu où ils pussent mangera r ombre. Le festin fut magnifique, autant que la chose et la saison le purent permettre. Tant y a qu'il y fut bu à bon escient, et bien avant en la nuit. Conufne Annibal vit les affaires en état qu'il pouvoit partir sans être aperçu, il leva l'ancre. Les autres qui avoient bu plus que leur saoul, ne s'éveillèrent qu'il ne (ut bien grand jour, et encore quand ils furent éveillés, ils ne pensèrent qu'à remettre en leurs navires ce qu'ils en avoient ôté pour le service du festin. A Carthage, ceux qui avoient accoutumé de fréquenter chez Annibal s'étant treuvés de matin en grand nombre à la porte de son logis, comme le bruit fut épandu qu*il ne se treuvoit point, la place fut aussitôt pleine de gens, qui demandoient ce qu' étoit devenu le premier homme de leur ville. I^es uns disoient, comme il étoit vrai, qu'il s'en étoit fui ; les autres que les Romains l'avoient fait tuer; et c' étoit de toutes les opinions celle que l'on tenoit la plus certaine. Chacun avoit le visage selon sa passion. Enfin il vint des nouvelles qu'il avoit été vu à Cercine.

1. Nicot, dans son Dictionnairey dit quVn fait de navires on emploie verges ou vergues.

XliX. Et alors les députés de Rome exposèrent le véritable sujet de leur venue , qui étoit que les Romains étoient fort bien avertis que rien n avoit tant porté Philippe à leur faire la guerre que les sollicitations d'Annibal ; qu'encore à cette heure il étoit après, et par lettres et par messages, à en faire faire de même à Antiochus ; que c' étoit un esprit né au mal, qui ne seroit jamais à son aise qu'il n'eût mis le feu aux quatre coins de la terre; que si la ville de Garthage vouloit faire chose qui fût agréable au peuple romain, il ne falloit pas qu'il en demeurât impuni. A cela ils répondirent que si Annibal avoit offensé les Romains, il ne se treuveroit point que leur viUe y eût aucune part, et qu'en ce qu'ils leur commanderoient, ils étoient prêts à leur donner toute sorte de satisfaction. Cependant Annibal qui eut bon vent, ne tarda guère d'arriver à Tyr, où pour la réputation des grandes choses qu'il avoit faites , et pour la gloire que les Tyriens se donnent d'avoir été fondateurs de Garthage, il fut accueilli comme en un autre lieu de sa naissance. Il y séjourna dix jours, et puis s'en alla à Antioche. Le Roi en étoit parti quelques jours auparavant. 11 s'en alla donc faire la révérence à son fils, qui étoit lors à Daphné, pour y voir de certains jeux qui ont accoutumé de s'y f^ire tous les ans. Après qu'il eut fait son compliment au jeune prince et qu'il eut reçu de lui toutes sortes de bonne chère, il continua son voyage. Antiochus étoit à Ephèse, non encore bien résolu à la guerre contre les Romains. Sa venue lui fit franchir le saut, et ce qui l'y confirma, fut le mauvais ménage où il vit les Étoliens avec les Romains , pommée que ayant envoyé à Rome demander Phai*sale, Leucade, et quelques autres villes, que par leur premier traité ils prétendoient leur appartenir, on ne leur avoit donné autre satisfaction que de les renvoyer à Quintius.

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