PRÉFACE DE SÉNÈQUE
Autant que la philosophie a d'avantage sur les autres sciences , autant en a la partie de philosophie qui touche la connoissance des dieux par-dessus Tautre qui concerne les affaires des hommes. Elle est plus haute et plus courageuse ; et ne se tenant pas contente, comme fait Tautre, de la vue , a pris beaucoup plus de liberté , se persuadant qu'il y avoit quelque chose de plus grand et de plus beau que la nature n'avoit pas voulu nous montrer. Somme, il n'y a pas moins de différence de lune à Tautra
que de rhomme à Dieu. L^unc enseigne ce qu'il faut faire en la terre, Tautre ce qui se fait au ciel. L'une règle nos erreurs , et nous résout les doutes qui sont en cette vie ; l'autre est bien haut par-dessus cette épaisseur où nous sommes, et nous an*achant de l'obscurité, nous conduit à la source même de la lumière. Quant à moi, je me trouve infiniment redevable à la nature, non de se laisser voir à moi du côté que tout le monde la voit, mais quand arrivé à ce qu'elle a de plus secret et de plus retiré, j'apprends quelle est la matière de l'univers , quelles mains l'ont bâti, quelle puissance le gouverne ; que c'est que Dieu ; s'il est empêché du tout à la considération de soi-même , ou si quelquefois il nous daigne regarder ; si tous les jours il travaille à quelque chose , ou si dès le commencement il a fait, une fois pour toutes, ce qu'il vouloit faire ; s'il est une partie du monde ou s'il est le monde même; s'il a l'autorité de faire chaque jour des ordonnances, et déroger à la loi des destinées, ou si ce seroit point retrancher de sa gi*andeur et l'accuser de faute, de dire qu'il ait fait des choses où la réformation et le changement soient nécessaires ; car il faut que toujours mêmes choses plaisent à celui qui ne sauroit se plaire à rien qui ne soit bon. Non que pourtant il soit moins libre, ni qu'il ait moins de pouvoir; mais c'est qu'il est lui-même sa nécessité. Si je n'avois eu le crédit d'entendre ces merveilles, ce ne m'eût pas été grand avantage de naître ; car à quelle occasion me fussé-je réjoui d'avoir été mis au nombre des vivants ? EiU-ce été pour couler éternellement du pain et du vin*, et farcir ce misérable corps, qui se ruineroit tout aussitôt s'il n'étoit rempli d'une heure à l'autre, passant tout ainsi ma vie que ceux qui sont à servir un malade ? Ou pour craindre la mort,