‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 259 sur 268 · I. Dans le texte latin : ciùos et potlones percolare · texte numérisé non relu

I. Dans le texte latin : ciùos et potlones percolare

à laquelle nous sommes tous destinés des le point de notre naissance ? Otez-moi ce bien inestimable, le demeurant de la vie ne vaudra seulement qu on s'en échauffe. Oh! que riiomme est peu de chose , s'il ne monte plus haut que r humanité ! Quand nous luttons avec nos passions, que faisons-nous qui soit digne de si grande louange ? Et bien que nous demeurions les maîtres, de quoi sommesnous victorieux que de chimères et de fantômes? Quelle occasion avons-nous de nous vanter, pource que nous ne ressemblons pas à ceux qui sont parvenus au dernier degré de méchanceté? Je ne trouve pas qu'être plus fort qu'un qui est maladif et de petite complexion, soit chose qui mérite de s'en glorifier. H y a beaucoup de différence entre là force et la bonne disposition. Vous vous êtes sauvé des vices de râmc. Vous n'avez point de déguisement au visage, de flatterie en la bouche, ni de feintise au cœur. Vous n'êtes commandé ni de l'avarice , qui ruinant tout le monde, craint de s'entretenir; ni de la luxure, qui faisant des dépenses honteuses, cherche encore des moyens plus déshonnêtes, afin d'y pouvoir fournir; ni de l'ambition, qui ne nous conduit jamais aux dignités qu'avec toutes les indignités du monde. Vous n'avez rien avancé pour tout cela. Vous vous êtes paré de beaucoup de choses, mais non encore de vousmême ; car la vertu que nous recherchons est brave et magnifique; non pource que de soi ce soit félicité de n'avoir point de mal, mais pource qu'elle lâche l'esprit, le prépare à la connoissance des choses célestes, et rend l'homme digne de se trouver en la présence de Dieu. Nous arrivons lors à la perfection de tout le bien (jue la condition des hommes peut désirer , quand ayant mis toutes choses mauvaises sous le pied, nous prenons le haut, et pénétrons au plus particulier cabinet de la nature. C'est alors que l'homme se promenant parmi les

astres, prend plaisir à se moquer des palais des grands, voii'e même de la terre avec tout Tor qu'elle a déjà mis entre les mains des hommes pour être employé à leur usage , et qu'encore au fond de ses entrailles elle réserve à Ta varice de notre postérité. Car de mépriser les galeries, les planchers marquetés d'ivoire , les forêts suspendues sur des voûtes , et les conduits des rivières qu'on détourne dans les maisons, c'est chose qu'il ne sauroit faire que premièrement il n'ait circuit le monde *, et que d'en haut il n'ait considéré la petitesse de la terre, couverte de mer en la plus grande part, et le plus souvent inhabitable aux lieux où elle est découverte, ou pour une excessive chaleur, ou pour une froidure trop violente. Alors je ne crois pas qu'il se puisse garder de dire en soimême : Est-il vrai que ce soit là le point de qui tant de nations débattent le partage par le feu et par le fer ? Oh! que les bornes des hommes sont ridicules ! Que les Daces demeurent au delà del'Istre*. Que le Strymon enferme les Thraces, l'Ëuphrate arrête lesParthes, le Danube divise la possession des Romains de celle des Sarmates. Que le Rhin soit le bout de la Germanie. Que les monts Pyrénées s'élèvent entre les Gaules et l'Espagne. Qu'une grande campagne pleine de sablons et de solitudes sépare l'Egypte de rÉthiopie. S'il étoit possible que les fourmis eussent l'entendement tel que les hommes, ne feroient-ils* pas la même division d'une aire en plusieurs provinces? Quand vous aurez élevé votre âme à ces choses qui sont véritablement grandes, combien de fois voyant marcher deux camps les enseignes déployées , et comme si c'étoit pour quelque chose d'importance, une cavalerie tantôt

I. Fait le tour du monde; en latin : totiim circumeat mundum.

•j. L'Isler, le bas Danube.

3. Fourmi est du genre masculin dans le Dictionnaire de Nicot.

s avancer pour découvrir, et tantôt s'élargir sur les ailes, aurez-vous envie de dire :

La bande noire aux campagnes s'épand * ?

Cette façon de courre appartient proprement aux fourmis qui travaillent en un lieu trop étroit. Et de fait, en quoi différent-ils de nous, sinon en ce qu'ils n'ont pas une si grande masse de corps ? Ce n'est qu'un point que toute cette grandeur où vous naviguez, où vous faites vos guerres et disposez vos royaumes, lesquels semblent encore plus petits quand des deux côtés ils sont environnés de l'Océan. Là-haut il y a des espaces infinis, qu'il est permis à l'esprit de posséder, pourvu qu'il se dépouille du corps autant qu'il lui sera possible, et paroisse pur et net, content de peu de chose, et déchargé de toute superfluité. Quand il y est arrivé, il s'y nourrit et s'y fortifie, et comme délivré de prison reprend possession du lieu de son origine ; ayant pour témoignage de sa divinité le plaisir qu'il prend aux choses divines , lesquelles il regarde comme siennes, et non comme étrangères. Il voit à son aise tous les astres, il les voit coucher, et combien qu'ils s'accordent, tenir toutefois chacun un chemin différent Il prend garde où chaque étoile commence de luire, en quel lieu elle est en sa perfection, quelle route elle tient, et jusques en quelle part elle descend. Il épluche curieusement toutes ces choses Tune après l'autre, et met peine de s'en informer, comme sachant bien que c'est à lui qu'en importe la connoissance. Il méprise alors la petitesse de sa première demeure, quand il voit que le dernier rivage de l'Espagne n'est pas tant éloigné des Indes qu'une barque avec le vent à propos n'arrive de l'un à l'autre en l'espace de fort peu de jours. Mais en la

i. Virgile, Enéide, liv. IV, v. 404.

47a QUESTIONS NATURELLES DE SÉNÈQUE.

région du ciel, il y a du chemin pour trente années à celui des astres qui va le plus vite , bien qu'il ne s'arrête en nulle part , et que toujoui-s il chemine avec une pareille diligence. C'est là qu'enfin il parvient à l'intelligence de ce que longtemps il a cherché. C'est là que premièrement il commence à connoître Dieu. Qu'est-ce que Dieu? L'âme de l'univers. Qu'est-ce que Dieu ? Tout ce qui se voit, et qui ne se voit pas. C'est là qu'enfin il recouvre sa grandeur, qui est telle qu'il ne s'en peut imaginer de plus grande. Si Dieu seul est toutes choses, il faut croire qu'il comprend et dedans et dehors tout ce qu'il a fait. Quelle différence donc trouvons-nous entre sa nature et la nôtre? La meilleure partie de nous, c'est l'esprit; en Dieu, hors l'esprit, il n'y a chose quelconque. 11 est tout raison; combien que l'aveuglement est si grand ici-bas , que les hommes, au lieu de l'estimer tel qu'il est , beau , réglé, ferme et constant en ses résolutions, que rien ne le peut être davantage, se le figurent néanmoins je ne sais quoi de fortuit et de tumultueux , qui chemine à l'aventure parmi les foudres, les nuées, les tempêtes, et toutes autres choses semblables, dont la terre et ce qui est voisin de la terre est ordinairement battu. Et cet erreur* n'a pas seulement saisi le menu peuple, mais est même par\enu jusques à ceux qui font profession ouverte de sagesse. C'est grand cas qu'il soit des hommes si présomptueux, qu'ils pensent avoir un entendement capable de gouverner eux et tout le reste du monde, et toutefois estiment que cet univers, duquel nous-mêmes sommes une portion, n'ait point de conseil, et soit porté casuellcnient, ou par une témérité, sans dessein et sans ordre, ou par la nature qui ignore elle-même ce qu'elle fait. Combien

I. Erreur du masculin, comme en latin. Voyez ci-dessus la So~ tice Itiogrnphique ^ j>. xr.vi.

pensez-vous qu'il est expédient de savoir ces particularités, et d'assigner des limites à toutes choses? comme , jusques où s'étend la puissance de Dieu; s'il a fait luimême la matière, ou s'il la trouva faite avant que de l'employer; si l'idée fut premier que la matière, ou la matière premier que l'idée; si Dieu fait tout entièrement ce qu'il lui plaît, ou si bien souvent plusieurs choses sortent imparfaites de sa main ; et s'il est possible qu'un si grand ouvrier fasse rien de mal à propos, non par ignorance, mais faute que la matière ne s'accommode et n'obéit pas à la science. Toutes ces considérations ne nous élèvent-elles pas au-dessus de ce qui est mortel, et ne nous rangent- elles pas à quelque chose de meilleur que la condition ordinaire des hommes ? Vous me demanderez à quoi cela sera bon ; et je vous répondrai que si je n'en remporte autre chose, pour le moins en aurai-je ce point, que je trouverai toutes choses étroites entre les hommes, après que j'aurai considéré les grandeurs de Dieu. Mais nous en parlerons puis après.

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