I. Et si, et pourtant
J. Satire ix, vers 29-8 2. — Le premier et le troisième vers cités ici lont imprimés un peu différemment dans les éditions de Régnier.
Lxxx VIE DE MALHERBE
pour se moquer de ceux qui faisoient des vers latins, il disoit qjdé si Virgile et Horace revenoient au monde i)s bailleroient le fouet à Bourbon et à Sirmond^
Il disoit souvent, et principalement quand on le reprenoit de ne suivre pas bien le sens des auteurs qu*il traduisoit ou paraphrasoit, qu'il n'apprétoit pas les viandes pour les cuisiniers; comme s'il eût voulu dire qu'il se soucioit fort peu d'être loué des gens de lettres qui entendoient les livres qu'il avoit traduits, pourvu qu'il le fût des gens de la cour; et c'étoit de cette même sorte que Racan se défendoit de ses censures, en avouant qu'elles étoient fort justes, mais que les fautes qu'il lui reprenoit n'étoient connues que de trois ou quatre personnes qui le hantoient, et qu'il faisoit ses vers pour être lus dans le cabinet du Roi et dans les ruelles des dames, plutôt que dans sa chambre ou dans celles des autres savants en poésie.
Il avoit* pour ses écoliers les sieurs de Touvant', Colomby, Maynard et de Racan. Il en jugeoit diversement, et disoit en termes généraux que Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit ; que Colomby avoit fort bon esprit, mais qu'il n' avoit point le génie à la poésie ; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit le mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force et qu'il s* étoit adonné à un genre de poésie auquel il n'étoit pas propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit pas assez de pointe ; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travail loit pas assez ses vers ; que le plus souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on feroit un grand poète.
1. Nicolas Bourbon, poste latin, membre de TAcadémie française, né en 1574, mort en i()44> — J^^^ Sirmoud, poëte latin, membre de l'Académie française, né en 1689, mort eu 1640.
2. On lit avouait dans Pellissou, qui a cité ce passage (p. 445), dans Tallemant des Réaux et dans les anciennes éaitions.
3. Charles de Piard, sieur d'Infrain ville et de Touvant. Ses vers sont épars dans les recueils du commencement du dix -septième siècle, et entre autres dans le tome I des Délices de la poésie française ^ 161 5, où il en est parlé comme d'un mort. Le manuscrit porte par «rreur Tourant au heu de Touvani,
PAR RACAN. Lxxxi
La coimoissance qu'avoît eue Racan avec M. de Malherbe étoît lorsqu'il étoit page de la chambre chez M. de Bellegarde , âgé au plus de dix-sept ans ^ ; c'est pourquoi il respectoit toujours M. de Malherbe comme son père, et M. de Malherbe vivoit avec lui comme avec son fils. Cela donna sujet i Racan, à son retour de Calais , où il fut porter les armes en sortant de page, de demander avis à M. de Malherbe de quelle sorte il se devoit conduire dans le monde, et lui fit la déduction de quatre ou cinq sortes de vies qu'il pouvoit faire. La première et la plus honorable étoit de suivre les armes ; mais d'autant qu'il n*y avoit alors point de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, il n' avoit pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour faire son équipage et les firais de son voyage.
La seconde étoit de demeurer dans Paris pour liquider ses affaires, qni étoient fort brouillées, et celle-là lui plaisoit le moins.
La troisième étoit de se marier, sur la créance qu'il avoit de trouver un bon parti dans l'espérance que 'on auroit de la succession de Mme de Bellegarde, qui ne lui pouvoit manquer : à cela il disoit que cette succession seroit peut-être bogue à venir, et que cependant, épousant une femme qui l'obligeroit , si elle étoit de mauvaise humeur il seroit c(mtraint d'en souffrir.
U lui proposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot*; ce qui n'eût pas été séant à un homme de son Age, et rf n'eût pas aussi été vivre selon sa condition.
Sur tontes ces propositions dont Racan lui demandoit conseil, M. de Malherbe, au lieu de lui répondre directement à sa demande, commença par une fable en ces mots' :
« n y avoit, dit-il, un bonhomme âgé d'environ cinquante ans qui avoit un fils qui n'en avoit que treize ou quatorze. Ils n'avoient , pour tous deux , qu'un petit âne pour les porter
I. Racan étant né en i589, <^^^^ date noos reporte à Tannée iGo6.