‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 61 sur 268 · Faire petit pot^ vivre petitement · texte numérisé non relu

Faire petit pot^ vivre petitement

3. On tait cnie la Fontaine, qui a mis en vers cette fable (livre III, i) , publiée antérieurement dans îes Facéties du Pogge, dans les Fables ^ Faëme et de Verdiaotti, a mentionné ainsi le récit de Malherbe :

Autrefoîa à Racan Malherbe Ta conté

BfALHiaBB. I f

Lxxxii VIE DE MALHERBE

en un long voyage qu'ils entreprenoicnt. Le premier qui monta sur Fane , ce fut le père ; mais après deux ou trois lieues de chemin , le fils commençant à se lasser, il le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux qui les voyoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à pied cet enfant qui étoit encore jeune, et qu'il eût mieux porté cette fatigue-là que lui. Le bonhomme mit donc son fils sur Tâne et se mit à le suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent, lesquels disoient que ce fils étoit bien ingrat et de mauvais naturel , d'aller sur l'âne et de laisser aller son père à pied. Ils s'avisèrent donc de monter tous deux sur l'âne, et alors on y trouvoit encore à dire: c Ils sont bien cruels, disoient les passants, de monter ainsi tons « deux sur cette pauvre petite béte , qui à peine seroit snfiî- « santé d'en porter un seul. » Comme ils euront ouï cela, ils descendirent tous deux de dessus l'âne et le touchèrent devant eux. Ceux qui les voyoient aller de cette sorte se moquoient d'eux d'aller à pied, se pouvant soulager d*aller Tun ou Tautre sur le petit âne. Ainsi ils ne surent jamais aller au gré de tout le monde ; c'est pourquoi ils se résolurent de faire à leur volonté , et laisser au monde la liberté d'en juger à sa fantaisie. Faites-en de même, dit M. de Malherbe à Racan pour toute conclusion; car quoi que vous puissiez faire, vous ne serex jamais généralement approuvé de tout le monde , et Ton trouvera toujours à redire en votre conduite'. »

Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit, que Racan avoit de la force en ses vers , il disoit qu'il étoit hérétique en poésie, pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses observations , et voici particulièrement de quoi il le blâmoit :

Premièrement, de rimer indifréreiiiment aux terminaisons en ant et enent, comme innocmce ai /missance y apparent ei compteront, grand ei prend; et vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles, il le reprenoit aussi de rimer le simple et le composé , comme temps et printemps , sé^ jour et jour. Il ne vouloit pas aussi qu'il rimât les mots qui

I . Les ancienni's éditions ont intercalé ici la fable de la Fontaine, qui ne se trouvait certainement pas dans Técrit de Racan.

PAR RACAN. Lxxxiii

avoient quelque convenance*, comme montagne et campagne^ défense et offense ^ père et mère^ toi et moi. Il ne vouloit pas ocm plus que Ton rimât les mots qui dérivoient les uns des autres, comme aâlmettre^ commettre, promettre, et autres, qu41 dîsoit qui dérivoient de mettre. Il ne vouloit point encore qu'on moât les noms propres les uns contre les autres, comme Théssaiie et Italie, Castiile et Bastille , Alexandre et Lysandre; et ssr la 6n il étoit devenu si rigide en ses rimes qu'il avoit Bême peine à souffrir que Ton rimdt les verbes de la termination en er qui avoient tant soit peu de convenance, comme tkandonner , ortlonner et pardonner, et disoit qu'ils venoient tous trois de donner, La raison qu'il disoit pourquoi il falloit plutôt rimer des mots éloignés que ceux qui avoient de la contenance est que Ton trouvoit de plus beaux vers en les rapprochant qu'en rimant ceux qui avoient presque une même signification ; et s^étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient produire quelques nouvelles pensées, outre qu*il disoit que cela sentoit MO grand poète de tenter les rimes difficiles qui n'avoient point encore été rimées. Il ne vouloit point qu'on rimât sur malheur ni bonheur , parce qu'il disoit que les Parisiens n'en prononçoient que Vu, comme s'il y avoit bonhur, malhur*, et de le rimer à honneur il le trouvoit trop proche. Il ne vouloit non plus que Ton rimât à flame, parce qu'il l'ccrivoit et le prononçoit ainsi avec deux m : flamme, et le faisoit long en le prononçant ; c'est pourquoi il ne le pouvoit rimer qu'à épigrammc. Il reprenoit aussi Racan quand il rimoit quHls ont eu avec t^ertn on baitu, parce «{u'il disoit que l'on prononçoit à Paris ont eu en trois syllabes, en faisant une de 1'^ et l'autre de Vu du mot eu.

Outre les réprimandes qu'il faisoit à Racan pour ses rimes , 0 le reprenoit encore de heaucx)up de choses pour la construction de ses vers , et de quelques façons de parler trop hardies qni seroient trop longues à dire, et qui auroient meilleure frlce dans un art poétique que dans sa vie. C'est pourquoi je

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