IV LEXIQUE DE MALHERBE
peut-être pas d'exemple qui montre mieux que le sien combien venir à propos, voir nettement la pente et le besoin du moment, bien savoir ce qu'on veut, ce qu'il est opportun de vouloir, et y tendre opiniâtrement, armé d'une grande fermeté de caractère autant que d'esprit, combien tout cela, quand on s'est fait sa place et qu'on la garde longtemps, assure d'autorité et d'action efficace.
C'est sur la langue principalement, sur l'instrument de la pensée et du style, que s'est exercé l'impérieux et inflexible bon sens de ^lalherbe. Le nommer, comme on l'a fait, le père de la langue à la fois et de la poésie française^, c'est assurément aller au delà, bien au delà des bornes. Pour ne citer que les plus récents prédécesseurs et les meilleurs d'entre eux, après les vers de Marot, de Ronsard et de la Pléiade, ajoutons de des Portes, chez qui Balzac lui-même reconnaît d'heureux efforts et comme les premiers linéaments de l'art de Mal« herbe'; après la prose d'Amyot, de Montaigne', la langue n était plus à naître. Il ne s'agissait que de mettre la dernière main à srm éducation, fort avancée déjà, on peut le dire. Belles et copieuses étaient ses ressources; très-riche, trop plutôt que pas assez, son trésor de mots et de tours*. La force et la grâce, la finesse et le brillant y abondaient. Mais le caprice et le hasard y étaient trop souvent les maîtres ; on changeait, on innovait audacieusement : la rè-
t . Voyez VExtraii des mémoires Je iitiérature placé en tête du Malherbe de Ménage (tome I, p. 6, édition de 17 13}.
a. Primas quasi limeas artis Maiherbiatm, (Balzac, lettre citée plui haut, p. 65.)
3. D*Amyot, dans ses traductions; car, dans ses ouvrages originaux, « il me semble, dît son biographe Rooillard, étrangement pesant et trainassier. n Voyez la restriction que M. Nisard apporte avec raison à ce jugement dans son Histoire de la Ùttérature française, tome I, p. 38o. — Pour la langue de Montaigne nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer au très- juste éloge qu'en fait, avec autant de précision que de goât, M. Prevost-Paradol, dans la belle Étude pkcée eu tête de Tédition de Montaigne de i865 (p. xvn).
4. Ronsard, on le sait, conseillait encore de puiser a toute source. Il voulait qu*on ne fît conscience « de remettre en usage les antiques vocables, principalement ceux du langage wallon et picard, » ni même, ajoutait-il, de « choisir les mots les plus pregnants et significatifs.... de toutes les proninces de France *. « Et aiileun : « Ne se faut soucier, disait-il, si les vocables sont Gascons, Poiteuîns, Normans, Manceanx, Lionnois ou d'autres pais, pourueu qu'ils soient bons **. » Voyez, dans le livre de FHelU^ nisme en France, que M. Egger est à la veille de publier, Tintéressante leçon où il est traité de la Langue française au seizième siècle.
* Préface sur la Prandade^ OEueres de Ronsard (édition BlancbaiMin, tome Kf, p.3aet33.)
Abrégé de VArtpoëtiqme français, ibidem^ tome YII, p. Su.