ALCIBIADE, OU LE MOI
LiK nature et la fortune semblaient avoir conspiré au bonheur ~ d^AIcibiade. Richesses, talens , beauté , naissance , la fleur de Tâge et de la santé ; que de titres pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade n'en avait quVn : il voi^lait être aimé 'pour lui-même. Depuis la coquetterie jusqu'à la sagesse , il avait tout séduit dans Athènes ; mais en lui , était-ce bien lui qu'on aimait ? Cette délicatesse lui prit un matin , comme il venait de faire sa .cour à une prude : c'est le moment des réflexions. Alcibiade en fit sur ce qu'on appelle le sentiment pur, la métaphysique de l'amour. Je suis bien dupe, disait-il , de prodiguer mes soins à une femme qui ne m'aime peut-être que pour elle-même ! Je le saurai , de partons les dieux! et, s'il en est ainsi, elle peut chercher parmi DOS athlètes un soupirant qui me remplace^
La belle prude , suivant l'usage , opposait toujours quelque faible résistance aux désirs d' Alcibiade. C'était une chose épouvan* table! elle ne pouvait y penser sans rougir. Il fallait aimer conune elle aimait , pour s'y résoudre. Elle aurait voulu, pour tout au monde , qu'il fût moins jeune et moins empressé. Alcibiade la prit au mot. Je m'aperçois, madame, lui dit-il un jour, que ces complaisances vous coûtent : hé bien , je veux vous donner une preuve de l'amour le plus parfait. Oui, je consens, puisque vous le voulez, que nos âmes seules soient unies , et je vous donne ma parole de n'exiger rien de plus.
La prude loua cette résolution d'un air bien capable de la faire évanouir; mais Alcibiade tint bon. Elle en fut surprise et piquée ', cependant il fallut dissimuler.
Le jour suivant , tout ce que le déshabillé peut avoir d'agaçant fut mis en usage. La vivacité du désir brillait dans les yeux de la prude; dans son maintien, la nonchalance et la volupté. Les voiles les plus légers , le désordre le plus favorable , tout en elle invitait Alcibiade à s'oublier. Il aperçut le piège. Quelle victoire , lui dit-il, madame, quelle victoire à remporter sur moi<^méme! Je- Tois bien que l'amour m'éprouve , et je m'en applaudis : la délicatesse de mes sentimens en éclatera davantage. Ces voiles transparens et légers , ces coussins dont la volupté semble avoir formé son trône , votre beauté, mes désirs : combien d'ennemis à vaincre 1 Ulysse n'y échapperait pas ; Qcrcule y suçcomber4it. Je serai plus
a CONTES MORAUX.
•âge qu'Ulysse , et moins fragile qu'Hercule : oui , je vous prouverai que le seul plaisir d'aimer peut tenir lieu de tous les plaii^irs. — Vous êtes charmant , lui dit-elle , et je puis me flatter d'avoir un amant unique. Je ne crains qu'une chose : c'est que votre amour ne s'affaiblisse par la rigueur. — Au contraire , interrompit vivement Alcibiade , il n'en sera que plus ardent. — Mais , mon cher enfant, vous êtes jeune ; il est des momens oii l'on n'est pas maître de soi ; >et je crois votre fidélité bien hasardée, si je vous livre à vos âësirs. ^- Soyez tranquille, madame; je vous réponds de tout. Si je puis vaincre mes désirs auprès de vous, auprès de qui n'en serai— je pas le maître ? — Vous me promettez du moins , lui dit-elle , que s'ils deviennent trop pressans , vous m'en ferez l'aveu ? Je ne veux point qu'une mauvaise honte vous retienne. Ne vous piquez pas de nie tenir parole : il n'est rien que je ne vous pardonne plutôt qu'une infidélité. — Oui , madame^ je vous avouerai ma faiblesse de la meilleure foi du monde, quand je serai prêt &y succomber; mais laissez-moi du moins éprouver nies forces. Je sens qu'elles iront encore loin , et j'espère que l'amour m'en donnera de nouvelles. La prude était furieuse; mais sans se démentir elle ne pouvait se plaindre : elle se contraignit encore , dans l'espoir qu'à une nouvelle épreuve Alcibiade succomberait. Il reçut le lendemain , à son réveil , un billet conçu en ces termes : « J'ai passé » la plus cruelle nuit; venez me voir. Je ne puis vivre sans vous. » Il arrive chez la prude. Les rideaux des fenêtres n'étaient qu'entr'ouverts ; un jour tendre se glissait dans l'appartement à travers des ondes de pourpre. La priule était encore dans un lit parsemé de roses. Venez, lui dit-elle d'une voix plaintive, venez calmer mes inquiétudes. Un songe affreux m'a tourmentée cette nuit : j'ai cru vous voir aux genoux d'une rivale. Ah! j'en frémis encore. Je vous l'ai dit , Alcibiade , je ne puis vivre dans la crainte que vous ne soyez infidèle : mon malheur serait d'autant plus sensible , que j'en serais moi-même la cause ; et je veux du moins n'avoir rien à me reprocher. Vous avez beau me promettre de vous vaincre , vous êtes trop jeune pour le pouvoir long-temps. Ne vous connais-je pas ? Je sens que j'ai trop exigé de vous , je sens qu'il y a de l'imprudence et de la cruauté à vous imposer une loi si dure. Comme elle parlait ainsi de l'air du monde le plus touchant , Alcibiade se jeta à ses pieds. Je suis bien malheureux , lui dit-il , madame , si vous ne m'estimez pas assez pour me croire capable de m'attacher à vous par les seuls liens du sentiment ! Après tout , de quoi me suis-je privé? De ce qui déshonore l'amour. Je rougis de voir que vous comptiez ce sacrifice pour quelque chose : mais fût-il aussi grand que vous vous l'imaginez , je n'en aurai que plus de gloire. Non, mon cher Alcibiade,
lu dit la prude en lui tendant la main , ]e ne veux point d^un sacrifice qui te coûte : je suis trop sûre et trop flattée .de l'amour pur et délicat que tu m'as si bien témoigné. Sois heureux, j'y consens. Je le suis ^ madame , s*écria->tp-il , du bonheur de vivre pour TOUS : cessez de me soupçonner et de nie plaindre; vous voyez Tamant le plus fidèle, le plus tendre, le plus respectueux. ... Et le plus sot , interrompit-elle en tirant brusquement ses rideaux , et elle appela ses esclaves. Alcibiade sortit furieux de n'avoir été aimé que coauné un autre, et bien résolu de ne plus revoir une femme qui ne l'avait pris que pour son plaisir. Ce n'est pas ainsi , dit-il , qu'on aime dans l'âge de l'innocence ; et si la jeune Glicérie éprouvait pour moi ce que ses yeux semblent me dire , je suis bien certain que ce serait de l'amour tout pur.
Glicérie , dans sa quinzième année , attirait déjà les vœux de la plus brillante jeunesse. Qu'on imagine une rose au moment de f'épanoui'r; tels étaient la fraîcheur et l'éclat de sa beauté.
Alcibiade se présenta , et ses rivaux se dissipèrent. Ce n'était yoînt encore l'usage, à Athènes, de s'épouser pour se haïr et pour se mépriser le lendemain ; et l'on donnait aux jeunes gens , avant Thyoïen , le loisir de se voir et de se parler avec une liberté décente. Les filles ne se reposaient pas sur leurs gardiens du soin de leur vertii; elles se donnaient la peine d'être sages elle»*mémes. La pudeur n'a commencé à combattre faiblement que depuis qu'on lui a dérobé les honneurs de la victoire. Celle de Glicérie fit la plus belle défense* Alcibiade n'oublia rien pour la sarjM^ndre ou pour la gagner. Il loua la jeune Athénienne sur ses talens , ses grâces ^ sa beauté ; il lui fit sentir dans tout ce qu'elle disait , une finesse qu'elle n'y avait pas mise, et une délicatesse dont elle ne se doutait pas. Quel dommage qu'avec tant de charmes elle n'eût pas un cœur sensible l Je vous adore , lui disait— il , et je suis heureux si vous m'aimez. Ne craignez pas de mêle dire; une candeur ingénue est la vertu de votre âge. On a beau donner le nom de prudence à la dissimulation , cette belle bouche n'est pas faite pour trahir les sentimens de votre cœur; qu'elle soit l'organe de l'amour, c'est pour lui-même qu'il l'a formée. Si vous voulez que je sois sincère, lui répondît Glicérie avec une modestie mêlée de tendresse , faites du moiui qae je puisse l'être sans rougir. Je veux bien ne pas trahir mon Gœor, mais je veux aussi ne pas trahir mon devoir; et je trahirais l'un ou l'autre si j'en disais davantage. Glicérie voulait , avant
feindre ! C'est aujourd'hui , que vous êtes libre , qu'il serait flatteur pour moi d'entendre de votre bouche l'aveu désintéressé d'un sentiment naturel et pur. — Hé bien , soyez content , et ne me reprochez plus de n'avoir pas un cœur sensible ; il l'est dn moins depuis que je vous vois. Je vous estime assez pour vous confier mon secret ; mais à présent qu'il m'est échappé , j'exige de vous une complaisance : c'est de ne me plus parler tête à tête que vous ne soyez d'accord avec ceux dont je dépends. L'aveu qu'Ai— cibiade venait d'obtenir aurait fait le bonheur d'un amant moins difficile; mais sa chimère l'occupait. Il voulut voir jusqu'au bout s'il était aimé pour lui-même. Je ne vous dissimulerai pas , lui dit-il y que la démarche que je vais faire peut avoir un mauvais succès. Vos parens me reçoivent avec une politesse froide , que j'aurais prise pour un congé , si le plaisir de vous voir n'eût vaincu, ma délicatesse: mais si j'oblige votre père à s'expliquer, il ne sera plus temps de feindre. Il est membre de l'Aréopage ; Socrate , le plus vertueux des hommes, y est suspect et odieux : je suis l'ami et le disciple de Socrate ; et je crains bien que la haine qu'on a pour lui ne s'étende jusqu'à moi. Mes craintes vont trop loin peut-être ; mais enfin, si votre père nous sacrifie à sa politique, s'il me refuse votre main , à quoi vous déterminez-vous? A être malheureuse, lui répondit Glicérie, et à céder à ma destinée. — Vous ne me verrez donc plus ? — Si l'on me défend de vous voir , il faudra bien que j'obéisse. — Vous obéirez donc aussi si l'on vous propose un autre époux? — Je serai la victime de mon devoir.* — Et par devoir vous aimerez l'époux qu'on vous aura choisi? — Je tâcherai de ne le point haïr. Mais quelles questions vous me faites ! Que penseriez-vous de ipoi si j'avais d'autres sentimens ? — Que vous m'aimeriez comme on doit aimer. — Il est trop vrai que je vous aime. — Non , Glicérie , l'amour ne connaît point de loi ; ii est au-dessus de tous les obstacles. Mais je vous rends justice : ce sentiment est trop fort pour votre âge ; il veut des âmes fermes et courageuses , que les difficultés irritent , et que les revers n'étonnent pas. Un tel amour est rare , je l'avoue. Vouloir un état , un nom , une fortune dont on dispose , se jeter enfin dans les bras d'un mari pour se sauver de ses parens ; voilà ce qu'on appelle, amour , et voilà ce que j'appelle désir de l'indépendance. Vous êtes bien le maître , lui dit-elle les larmes aux yeux , d'ajouter l'injure au reproche. Je ne vous ai rien dit que de tendre et d'honnête. Ai-je balancé un moment à vous sacrifier vos rivaux ? Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe? Que me demandez-vous de plus? Je vous demande , lui dit-il , de me jurer une constance à toute épreuve , de me jurer que vous serez à moi , quoi qu'il arrive , et que vous ne serez qu'à jaoi. — £a vérité^ seigneur ^
étst ce qne je ne ferai jamais. — En vérité , madame , je devais m'attend re à cette réponse , et je rougis de m'j être exposé. A ces mots , il se retira outré de colère , et se disant à lui-même : J'étais Lien bon d'aimer un enfant qui n'a point d'ime , et dont le cœur ne se donne que par avis de parens I
D y avait dans Athènes une jeune veuve qui paraissait incon-» idable de la perte de son époux. Alcibiade lui rendit , comme tout le monde , les premiers devoirs > avec le sérieux que la bien* séance impose auprès des personnes affligées. La veuve trouva un soulagement sensible dans les entretiens de ce disciple de Socrate ^ et Alcibiade un charme inexprimable dans les larmes de la veuve. Cependant leur morale s'égayait de jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités du défunt , et puis on convint des mauvaises. Cétait bien le plus honnête honune du monde ; mais il n'avait précisément que le sens commun. Il était assez bien de figure; mais sans élégance et sans grâce : rempli d'attentions et de soins ( mais d'une assiduité fatigante. Enfin , on était au désespoir d'avoif perdu nn si bon mari, mais bien résolue à n'en pas prendre un second, flh quoi , dit Alcibiade » à votre âge , renoncer à l'hymen ! Je vous avoue , répondit la veuve , qu'autant l'esclavage me répugne, autant la liberté m'effraie. A mon âge, livrée à moimême et ne tenant à rien , que vais--je devenir? Alcibiade ne manqua pas de lui insinuer qu'entre l'esclavage de l'hymen et Fabandon du veuvage , il y aurait un milieu à. prendre y et qu'à l'égard des bienséances , rien au monde n'était plus facile à concilier arec un tendre attach^nent» On fut révoltée de cette proposition ; on aurait mieux aimé mourir. Mourir dans l'âge des amours et des grâces ! Il était facile de faire voir le ridicule d'un tel projet ; et la veuve ne craignait rien tant que de se donner des ridicules. Il fut donc résolu qu'elle ne mourrait pas : il était déjà décidé cp'elle ne pouvait vivre sans tenir à quelque chose : ce quelque chose devait être un amant ; et , sans prévention y elle ne connaissait point d'homme plus digne qu' Alcibiade de lui plaire et de l'attacher. Il redoubla ses assiduités : d'abord elle s'en plaignit , bientôt elle s'y accoutuma , enfin elle y exigea du mystère ; et , pour évitier les imprudences , on s'arrangea décemment.
Alcibiade était au comble de ses vœux. Ce n'étaient ni les plaisirs de l'amour 9 ni les avantages de l'hymen qu'on aimait en lui , c'était lui-même ; du moins le croyait-il ainsi. Il triomphait de la douleur , de la sagesse , de la fierté d'une femme qui n'exigeait de loi que du secret et de l'amour. La veuve , de son coté , s'apl^audissaît de tenir sous ses lois l'objet de la jalousie de toutes les beaatés de la Grèce. Mais combien peu de personnes savent jouir
sans confidens! Alcibiade, amant secret, n'e'lait qu'un amant comme un autre ; et le plus beau triomphe n'est flatteur qu'autant qu'il est solennel. Un auteur a dit que ce n'est pas tout que d'être dans une belle campagne , si l'on n'a quelqu'un à qui l'on puisse dire : La belle campagne ! La yeuve trouva de même que ce n'était pas assez d'avoir Alcibiade pour amant, si elle ne pouvait dire à quelqu'un : J'ai pour amant Alcibiade. Elle en fit donc la confidence à une amie intime , qui le dit à son amant , et celui-ci à toute la Grèce. Alcibiade , étonné qu'on publiât son aventure , crut devoir en avertir la veuve , qui l'accusa d'indiscrétion. Si j'en étais capable , lui dit-il , je laisserais courir des bruits que j'aurais voulu répandre ; et je ne souhaite rien tant que de les faire évanouir. Observons-nous avec soin , évitons en public de nous trouver ensemble ; et , quand le hasard nous réunira y ne vous offensez point de l'air distrait et dissipé que j'affecterai auprès de vous. La veuve reçut tout cela d'assez mauvaise humeur. Je sens bien , lui ditelle , que vous en serez plus à votre aise : les assiduités , les attentions vous gênent ^ et vous ne demandez pas mieux que de pouvoir voltiger. Mais , moi , quelle contenance voulez-vous que je tienne? Je ne saurais prendre sur moi d'être coquette : ennuyée de tout en votre absence , rêveuse et embarrassée auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée , et je le serai peut-être en effet. Si l'on est persuadé que vous m'avez, il n'y a plus aucun remède ; le public ne revient pas. Quel sera donc le fruit de ce prétendu mystère? Nous aurons l'air , vous , d'un amant détaché , moi , d'une amante délaissée. Cette réponse de la veuve surprit Alcibiade ; la conduite qu'elle tint acheva de le confondre. Chaque Jour elle se donnait plus d'aisance et de liberté. Au spectacle elle exigeait qu'il fût assis derrière elle , qu*il lui donnât la main pour aller au Temple , qu'il fût de ses promenades et de ses soupers. Elle affectait surtout de se trouver avec ses rivales ; et au milieu de ce concours , elle voulait qu'il ne vit qu'elle. Elle lui commandait d'un ton absolu , le regardait avec mystère , lui souriait d'un air d'intelligence , et lui parlait à l'oreille avec cette familiarité qui annonce au public qu'on est d'accord. Il vit bien qu'elle le menait partout, comme un esrclavç enchaîné à son char. J'ai pris des airs pour des sentimens, dit-il avec un soupir : ce n'est pas moi qu'elle aime , c'est L'éclat de ma conquête; elle me mépriserait, si elle n'avait point 4e rivales. Apprenons-lui que la vanité n'est pas digne de fixer l'amour.
La jalousie des philosophes ne pouvait pardonner à Socrate de n'enseigner en public que la vérité et la vertu : on portait chaque jour à l'Aréopage les plaintes les plus graves contre ce dangereux citoyen. Socrate , occupé à faire du bien , laissait dire de lui tout le mal qu'on imaginait ; mais Alcibiade , dévoué à Socrate , faisait
fice a ses ennemis. Il se présentait aux magistrats ; il leur reproduit d'écouter des lâches , et d'épargner des imposteurs ; et il ne parlait de son maître que comme du plus juste et du plus sage des mortels. L'enthousiasme rend éloquent. Dans les conférences qu'il eat arec un des membres de l'Aréopage, en présence de la femme da juge , il parla avec tant de douceur et d6 véhémence , de sentiment et de raison ; sa beauté s'anima d'un feu si noble et si touchant, que cette femme vertueuse en fut émue jusqu'au fond de rime. Elle prit son trouble pour de l'admiration. Socrate, ditelle 4 son époux , est en effet un homme divin , s'il fait de sem* blab.es discipes. Je suis enchantée de l'éloquence de ce jeune bonme : il n'est pas possible de Fentendre sans devenir meilleur. Le magistrat y qui n'avait garde de soupçonner la sagesse de son êpoise , rendit à Alcibiade Péloge qu'elle avait fait de lui. Alcibiade en fi.t flatté : il demanda au mari la permission de cultiver Testime de sa fenune. Le bon homme l'y invita. Ma femme , dit-il , est philosophe aussi ; et je serai bien aise de vous voir aux prises. Bodope ( c'était le nom de cette femme respectable ) se piquait en effet de philosophie ; et celle de Socrate , dans la bouche d' Alcibiade. la' gaginait de plus en j4us. J'oubliais de dire qu'elle était dans l'âge où l'on n'est plus jolie , mais oii l'on est encore belle ; oii l'on est peut-être un peu moins aimable , mais oii l'on sait beau* couj. mieux aimer. Alcibiade lui rendit des devoirs : elle ne se défia ni de lui ni d'elle-même. L'étude de la sagesse remplissait tous leurs entretiens. Les leçons de Socrate passaient de l'âme d'Akibiade dans celle de Rodope 9 et dans ce passage elles prenaient de aonveaux charmes : c'était un ruisseau d'eau pure qui coulait an trarers des fleurs. Rodope en était chaque jour plus altérée : elli se faisait définir, suivant les principes de Socrate , la sagesse et la vertu, la justice et la vérité. L'amitié vint à son tour, et aptes en avoir approfondi l'essence : Je voudrais bien savoir, dit Rodope , quelle différence met Socrate entre l'amour et l'amitié ? Qtuique Socrate ne soit point de ces philosophes qui analysent tovÊLy lui répondit Alcibiade ^ il distingue trois amours : l'un grossier et bas , qui nous est commun avec les animaux : c'est l'attrait dn besoin et le goût du plaisir ; l'autre pur et céleste , qui nous rapproche des dieux : c'est l'amitié plus vive et plus tendre ; le tioisiënxe enfin , qui participe des deux premiers y tient le milieu entre les dieux et les brutes , et semble le plus naturel aux hommes : c'est le lien des âmes , cimenté par celui des sens.
Socrate donne la préférence au charme pur de l'amitié ; mais , conune il ne fait point un crime à la nature d'avoir uni l'esprit à la matière , il n'en fait pas un à l'homme de se ressentir de ce mélange dans ses penchans et dans ses plaisirs. C'est surtout lorsque
la nature a pris soin d'unir un beau corps avec une belle kmê , qu'il vçut qu'on respecte l'ouvrage de la nature : car, quelque laid que soit Socrate, il rend )usti<*e à la beauté. S'il savait , par exemple , avec qui je m'entretiens de philosophie , je ne doute pas qu'il ne me fit une querelle d'employer si mal ses leçons. Je vous dis— pense d'être galant , interrompit Rodope : je parle à un 'sage ; et tout jeune qu'il est , je veux qu'il m'éclaire , et non pas qu'il me flatte. Revenons aux principes de votre maître. Il permet l'amour, dites-vous; mais en connaît->-il les égaremens et les excès? Oui , madame , comme il connaît ceux de l'ivresse , et il ne laisse pis de permettre le vin. La comparaison n'est pas juste , dît Rodope : ont est libre de choisir ses vins , et d'en modérer l'usage ; a-t-on la même liberté en amour? Il est sans choix et sans mesure. Oui , sans doute , reprit Alcibiade , dans un homme sans moeurs e1 sans principes ; mais Socrate commence par former des hommes éclairés et vertueux , et c'est à ceux-là qu'il permet l'amour. Il sait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête ; et alors on ne court aucun risque à aimer à l'excès. L'ascendant mutuel de deux âmes vertueuses ne peut que les rendre plus vertueuses encore. Chaque réponse d' Alcibiade aplanissait quelque difficulté dans l'esprit de Rodope , et rendait le penchant qui l'attirait vers lui plus glissant et plus rapide. Il ne restait plus que la foi conjugale ; et c'était là le nœud gordien. Rodope n'était pas de celles avec qui on le tranche ; il fallait le dénouer. Alcibiade s'y prit de loin. Comme ils en étaient un jour sur l'article de la société : Le besoin, dit Alcibiade, a réuni les hommes , l'intérêt commun a réglé leurs devoirs , et les abus ont produit les lois. Tout cela est sacré ; mais tout cela est étranger à notre âme. Comme les hommes ne se touchent qu*ftu dehors , les devoirs mutuels qu'ils se sont imposés ne passent peint la superficie. La nature seule est la législatrice du cœur ; elle seule peut inspirer la reconnaissance , l'amitié , l'amour : le sentiment ne saurait être un devoir d'institution. De là vient , par exemple , que dans le mariage on ne peut ni promettre ni exiger qu'un attachement corporel. Rodope , qui avait goûté le principe , fut erfrayée de la conséquence. Quoi ! dit-elle , je n'aurais promis à mon mari que de me comporter comme si je l'aimais ! — Qu'avez-vous donc pu lui promettre?— De l'aimer en efTetjlui répondît-elle d'une voix mal assurée. — Il vous a donc promis à son tour d'être nonseulement aimable , nfiais de tous les hommes le plus aimable à vos yeux?' — Il m'a promis d'y faire son possible , et il me tient parole. — Hé bien , vous faites votre possible aussi pour l'aimer uniquement ; mais ni l'un ni l'autre vous n'êtes garans du succès» Voilà une morale affreuse ! s'écria Rodc^e. — Heureusement , madame , elle n'est pas si affreuse : i} y aurait trop de coupables^
ri l'amônr conjngal était un devoir essentiel. *- Quoi « seigneur , TOUS doutez ! — Je ne doute de rien , madame. Mais ma franchise peut vous déplaire ; et je ne vous vois pas disposée à l'imiter. Je croyais parler à un philosophe , et je ne parlais qu'à une femme d'esprit. Je me retire confus de ma méprise. Mais je veux vous donner pour adieu un exemple de sincérité. Je crois avoir des mœurs aussi pures , aussi honnêtes que la femme la plus vertueuse ; je sais tout aussi-bien qu'elle à quoi nous engagent l'honneur et la relî-> gion du serment ; je connais les lois de l'hymen y et le crime de les violer : cependant, eussé-je épousé mille femmes, je ne me ferais pas le plus léger reproche de vous trouver vous seule plus belle , plus aimable mille fois que ces mille femmes ensemble. Selon vous 9 pour être vertueuse , il ne faut avoir ni une âme ni des yeux ; je \ous félicite d'être arrivée à ce degré de perfection.
Ce discours , prononcé du ton du dépit et de la colère , laissa B.odope dans un étonnement dont elle eut peine à revenir. Des* lors Alcibiade cessa de la voir. Elle avait découvert dans ses adieux un intérêt plus vif que la chaleur de la dispute ; elle sentit de son coté que ses conférences philosophiques n'étaient pas ce qu'elle r^ettait le plus. L'ennui de tout , le dégoût d'elle-même , une i^ugnance secrète pour les empressemens de son mari , enfin le trouble et la rougeur que lui causait le seul nom d' Alcibiade , tout lui faisait craindre le danger de le revoir ; et cependant elle brûlait du désir de le révoir encore. Son mari le lui ramena. Comme elle lui ayait fait entendre qu'ils s'étaient piqués l'un et l'autre sur une dispute de mots , le magistrat en fit une plaisanterie à Al(;ibiade , et l'obligea de revenir. L'entrevue fut sérieuse : le mari s'en amusa quelque temps ; mais ses affaires l'appelaient ailleurs. Je vous laisse , leur dit-il , et j'espère qu'après vous être brouillés sur les mots , vous vous réconcilierez sur les choses. Le bon homme n'y entendait pas malice ; mais sa femme en rougit pour lui.
Après un assez long silence , Alcibiade prit la parole. Nos entretiens, madame, faisaient mes délices; et, avec toutes les facilités possibles d'être dissipé , vous m'aviez fait goûter et préférer à tout les charmes de la solitude. Je n'étais plus au monde , je n'étais plus à moi-même , j'étais à vous tout entier. Ne pensez pas qu'un fol espoir de vous séduire et de vous égarer se fût glissé dans mon âme : la vertu , bien plus que l'esprit et la beauté , m'avait enchaîné sous vos lois. Mais vous aimant d'un amour aussi délicat qae tendre , je me flattais de vous l'inspirer. Cet amour pur et vertueux vous offense , ou plutôt il vous importune ; car il n'est pas possible que vous le condamniez de bonne foi. Tout ce que je sens pour TOUS 9 madame , vous l'éprouvez pour un autre y vous me
TavéZ avoué. Je ne puis vous le reprocher ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne suis pas heureux. Il n'y a peut-être qu'une femme dans Athènes qui ait de l'amour pour son mari ; et c'est f précisément de cette femme que je deviens éperdu. £n vérité ^ vous êtes bien fou pour le disciple d'un sage ! lui dit Rodope en souriant. Il répliqua le plus sérieusement du monde ; elle repartit en badinant ; il lui prit la main , elle se fâcha ; il baisa cette main , elle voulut se lever ; il la retint y elle rougit ; et la tête tourna aux deux philosophes.
Il n'est pas besoin de dire combien Rodope fut désolée, ni comment elle se consola : tout cela se suppose aisément dans une femme vertueuse et passionnée.
Elle tremblait surtout pour l'honneur et le repos de son mari. Alcibiade lui fit le serment d'un secret inviolable ; mais la malice du public le dispensa d'être indiscret. On savait bien qu'il n'était pas homme à parler sans cesse de philosophie à une femme aimable. Ses assiduités donnèrent des soupçons : les soupçons , dans le monde , valent des certitudes. Il fut décidé qu' Alcibiade avait Rodope. Le bruit en vint aux oreilles de l'époux. Il n'avait garde 4'y ajouter foi ; mais son honneur et celui de sa femme exigeaient qu'elle se mît au-dessus du soupçon. Il lui parla de la nécessita d'éloigner Alcibiade , avec tant de douceur , de raison , et de confiance, qu'elle n'eut pas même la force de répliquer. Rien de plus accablant pour une âme sensible et naturellement vertueuse que de recevoir des marques d'estime qu'elle ne mérite plus.
Rodope , dès ce moment , résolut de ne. plus voir Alcibiade ; et plus elle sentait pour lui de faiblesse , plus elle lui montra de fermeté dans la résolution qu'elle avait prise de rompre avec lui sans retour. Il eut beau la combattre avec toute son éloquence. J'ai pu me laisser persuader , lui dit-elle , que les torts secrets qu'on avait avec un mari n'étaient rien ; mais les seules apparences sont des torts réels , dès qu'elles attaquent son honneur , ou qu'elles troublent son repos. Je ne suis pas obligée à aimar mon époux , je veux le croire ; mais le rendre heureux autant qu'il dépend de moi , est un devoir indispensable. — Ainsi, madame, vous préférez son bonheur au mien ? — Je préfère , lui dit-elle , mes engagemens a mes inclinations : ce mot échappé sera ma dernière faiblesse. Et je me croyais aimé I s'écria Alcibiade avec dépit. Adieu , madame : ye vois bien que je n'ai dû. mon bonheur qu'au caprice d'un moment. Voilà de nos honnêtes femmes , poursuivit-il : quand elles nous prennent , c'est excès d'amour ; quand elles nous quittent , c'est effort de vertu ; et dans le fond , cet amour et cette vertu ne sont Qu'une fantaisie qui leur vient , ou qui leur passe. J'ai mérité
tons ces outrages , dit Rodope en fondant en larmes. Une femme qui ne s^est pas respectée , ne doit pas s'attendre à l'élre. Il est bien juste que nos faiblesses nous attirent des mépris.
A]cibiade , après tant d'épreuves , était bien convaincu qu'il ne allait plus compter sur les femmes ; mais il n'était pas asseï sûr de luwnéme pour s'exposer à de nouveaux dangers ; et , tout résolu qu'il était à ne plus aimer, il sentait confusément le besoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude secrète , comme il se promenait un jour sur le bord de la mer , il vit venir k lui une femme que sa démarche et sa beauté lui auraient fait prendre pour une déesse , s'il ne Teût pas reconnue pour la courtisane Érigone. Il voulait s'éloigner ; elle l'aborda. Alcibiade, lui dit-elle , la philosophie te ren* dra fou. Dis-moi, mon enfant, est-ce à ton âge qu'il faut s'ensevelir tout vivant dans ses idées creuses et tristes ? Crois-moi , sois heureux : l'on a toujours le temps d'être sage. Je n'a^ire à être sage 9 lui dit-il , que dans le dessein d'être heureux* -^ La belle route pour arriver au bonheur ! Crois^tu que je me consume , moi, dans l'étude de la sagesse , et cependant est-il d'honnête femme plus contente de son sort? Ce Socrate t'a gâté , c'est dommage ; mais il j a de la ressource, si tu veux prendre de mes leçons. Depuis long-temps j'ai des desseins sur toi : je suis jeune , belle et sensible , et je crois valoir , sans vanité , un philosophe à longue barbe. Ils enseignent a se priver ; triste science ! Viens à mon école ; je t'apprendrai à jouir. Je ne l'ai que trop bien appris à mes dépens , lui dit Alcibiade ! le faste et les plaisirs m'ont ruiné. Je ne snis plus cet homme opulent et magnifique , que ses folies ont rendu si célèbre ; et je ne me soutiens aujourd'hui qu'aux dépens de mes créanciers. •— Bon ! est-ce là ce qui te chagrine ? Console-toi : j'ai de l'or, des pierreries à foison ; et les folies des antres serviront à réparer les tiennes. Vous me flattes beaucoup , lui répondit Alcibiade , par des offres si obligeantes ; mais je n'en abuserai point. — Que veux-tu dire avec ta délicatesse ? l'amour ne rend-il pas tout commun ? d'ailleurs , qui s'imaginera que tu me doives quelque chose ?' tti n'es pas assez fat pour t'en vanter , et j'ai trop de vanité pour le publier moi-même. — Je vous avoue que vous me surprenez; car enfin vous avez la réputation d'être avare. — Avare 1 oui , sans doute ^ avec ceux que je n'aime pas , pour être prodigue avec celui que j'aime. Mes diamans me sont bien chers, mais tu m'es plus cher encore ; et s'il le faut , tu n'as qu'à parler , demain je te les sacrifie. Votre générosité , reprit Alcibiade , me confond et me pénètre : je vous donnerais le plaisir de l'exercer, si je pouvais du moins la reconnaître en jeune homme ; mais je ne^dois pas vous dissimuler que l'usage unmo-
tî CONTES MORAUX.
déré des plaisirs n'a pas seidement ruiné ma fortune : j'ai trouvé le secret de vieillir avant l'âge. Je le crois bien , reprit Ërigone en souriant : tu as connu tant d'honnêtes femmes ! Mais je vais bien plus te surprendre : un sentiment vif et délicat est tout ce que j'attends de toi , et si ton cœur n'est pas ruiné , tu as encore de quoi me sui&re. Vous plaisantez , dit Alcibiade. — Point du tout.. Si je prenais un Hercule pour amant , je voudrais qu'il fût un Hercule; mais je veux qu' Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec toute la délicatesse de cette volupté tranquiUe dont la source est dans le cœur. Si du côté des sens tu me ménages quelque surprise , k la bonne heure : je te permets tout , et je n'exige rien. En vérité , dit Alcibiade, je demeure aussi enchanté que surpris ; et fians l'inquiétude et la jalousie que me causeraient mes rivaux.... ^- Des rivaux ! tu n'en auras que de malheureux , je t'en donne ma parole. Tiens , mon ami , les femmes ne changent que par coquetterie ou par curiosité , et tu sens bien que chez moi l'une et l'autre sont épuisées. Si je ne connaissais point les hommes , la parole que je te donne serait un peu hasardée ; mais en te les sa-» crifiant , je sais bien ce que je fais. Apres tout , il jr a un bon moyen de te tranquilliser ; tu as une campagne assez loin d'A-> thënes, oii les importuns ne viendront pas nous troubler. Te sen^ tu capable d'y soutenir le téte*-à-téte ? Nous partirons quand tu voudras. Non, lui dit-il, mon devoir me retient pour quelque temps à là ville. Mais si nous nous arrangeons ensemble, devons* nous nous afficher? -^ Tu en es le maître : si tu veux m'a vouer , je te proclamerai; si tu veux du mystère, je serai plus discrète et plus réservée qu'une prude. Comme je ne dépends de personne, et que je ne t'aime que pour toi, je ne crains ni ne désire d'attirer les yeux du public. Ne te gêne point, consulte ton cœur; et si je te conviens, mon souper nous attend. Allons prendre à témoin de nos sermens les dieux du plaisir et de la joie. Alcibiade prit la main d'Erigone , et la baisant avec transport : Enfin, dit-il , j'ai trouvé de l'amour; et c'est d'aujourd'hui que mon bonheur com-* mence.
Us arrivent chez la courtisane. Tout ce que le goût peut inventer de délicat et d'exquis pour flatter tous les sens à la fois j semblait concourir , dans ce souper délicieux , à l'enchantement d' Alcibiade : c'était dans un salon pareil que Vénus recevait Adonis , lorsque les Amours leur versaient le nectar , et que les Grâces leur servaient l'ambroisie. Quand j'ai pris, dit Ërigone, le nom d'une des maîtresses de Bacchus , je ne me flattais pas de posséder un jour un mortel pi us beau que le vainqueur de l'Inde. Que dis-je , un mortel? Cest Bacchus , Apollon et l'Amour que je possède ; et je suis dans ce moment l'heureuse rivale d'Erigone ^
ÀLCIBIADE.* iS
lie Callîopê et ie Psjché. Je vous couronne donc , 6 mon jeune dieu y de pampre , de laurier et de myrte : puissé-)e rassem-» bler à Tos jeux tous les attraits qu'ont adores les Immortels dont vous réunissez les charmes ! Alcibiade , enivre d'anoiour^ propre et d'amour, déploya tous ses talens enchanteurs qui Nuisaient la sagesse même. Il chanta son triomphe sur la lyre. Il compara son bonheur à celui des dieux , et il se trouva plus heureux , conmie on le trouvait plus aimable.
Apres le souper , il fut conduit dans un appartement voisin ^ mais séparé de celui d'Erigone. Keposez-vous , mon cher Alcibiade , lui dit-elle en le quittant ; puisse l'amour ne vous occuper que de moi dans vos songes ! Daignez du moins me le faire croire ; et si quelque autre objet vient s'offrir k votre pensée, épargnez ma délicatesse ; et , par un mensonge complaisant , réparez le tort involontaire que vous aurez eu pendant le sommeil. £h quoi , lui répondit tendrement Alcibiade , me réduirez-vous aux plaisirs de l'illusion ! Vous n'aurez jamais avec moi d'autres lois que vos désirs. A ces mots , elle se retira en chantant.
Àkâbiade transporté s'écria : O pudeur ! ô vertu ! qu'étes-vous donc, si dans un cœur oii vous n'habitez point se trouve l'amour pur et chaste , l'amour tel qu'il descendit des cieux pour animer rhonune encore innocent , et pour embellir la nature ? Dans cet excès d'admiration et de joie , il se lève , et il va surprendre £rigone.
Erigone le reçut avec un souris. Sensible sans emportemens « ion cœur ne semblait enflammé que des désirs d' Alcibiade. Deux mob s'écoulèrent dans cette union délicieuse , sans que la courtisane démentît un seul moment le caractère qu'elle avait pris; maïs le jour fatal approchait , qui devait dissiper une illusion si flatteuse.
Les apprêts des jeux en l'honneur de Neptune faisaient l'entretien de toute la jeunesse d'Athènes. Erigone parla de ces jeux et de la gloire d'y remporter le prix , avec tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à son amant le dessein d'entrer dans la carrière , et l'espoir d'y triompher. Mais il voulait lui ménager le plaisir de la surprise.
Le jour que devaient se célébrer les jeux , Alcibiade la quitta pour s'y rendre. Si l'on nous voyait ensemble à ce spectacle , lui dit-il , on ne manquerait pas d'en tirer des conséquences ; et nous fommes convenus d'éviter jusqu'au soupçon. Rendons-nous au Cirque chacun de notre côté. Nous nous retrouverons ici après^la fête , et je vous demande à souper.
Le peuple s'assemble ; on se place. Erigone se présente, elle attire tott;$ le$ regards. Les jolies f(emme$ 1^ voient avec envie , les Uide»
î4 CONTES MORAUX.
avec dépit , les vieillards avec regret, les jeunes gens avec un trans-^ port unanime. Cependant les yeux d'£rigone , errans sur cet amphithéâtre immense, ne cherchaient qu'Alcibiade. Tout à coup elle voit paraître devant la barrière les coursiers et le char de son tfmant : elle n'osait en croire ses yeux ; mais bientôt un jeune homme , plus beau que FAmour et plus fier que le dieu Mars , s'élance sur ce char brillant : c'est Alcibiade , c'est lui-même ! Ce nom passe de bouche en bouche ; elle n'entend plus autour d'elle que ces mots : C'est Alcibiade , c'est la gloire et l'ornement de la jeunesse athénienne. £rigone en pâlit de joie. Il jeta sur elle un regard qui semblait être un présage de la victoire. Les chars se rangent de front , la barrière s'ouvre , le signal se donne , la terre retentit en cadence sous les pas des coursiers, un nuage de poussière les enveloppe. Ërigone ne respire plus. Toute son àme est dans ses yeux , et ses yeux suivent le char de son amant à travers ces flots de poussière. Les chars ^e séparent , les plus ra-* pides ont l'avantage j celui d' Alcibiade est du nombre. Ërigone , tremblante, fait des vœux à Castor, àPoJlux, à Hercule 9 à Apollon ; enfin elle voit Alcibiade à la tête , et n'ayant plus qu'un concurrent. C'est alors que la crainte et l'espérance tiennent son âme suspendue. Les roues des deux chars semblent tourner sur le même essieu , et les chevaux semblent conduits par les mêmes rênes. Alcibiade redouble d'ardeur , et le cœur d'Ëngone se dilate ; son rival force de vitesse , et le cœur d'Eri^one se resserre de nouveau : chaque alternative lui cause une soudaine révolution. Les deux chars arrivent au terme ; mais le concurrent d' Alcibiade l'a devancé d'un élan. Tout à coup mille cris font retentir les airs du nom de Pisicràte de Samos. Alcibiade, consterné, te retire sur son char, la tête penchée et les rênes flottantes , évitant de repasser du côté du Cirque , oii Erigone , accablée de confusion , s'était couvert le visage de son voile. Il lui semblait que tous les yeux attachés sur elle , lui reprochaient d'aimer un ^omme qui venait d'être vaincu. Cependant un murmure général se fait entendre autour d'elle ; elle veut voir ce qui l'excite : c'est Pisicràte qui ramène son char du côté où elle est placée. Nouveau sujet de confusion et de douleur. Mais quelle est sa surprise , lorsque ce char s'arrêtant à ses pieds , elle en voit descendre le vainqueur , qui vient lui présenter la couronne triomphale ! Je vous la dois , lui dit-il , madame , et je viens vous en faire hommage. Qu'on imagine , s'il est possible , tous les mouvemens dont l'âme d'Erigone fut agitée à ce discours ; mais l'amour y dominait encore. Vous ne me devez rien , dit-elle à Pisicràte en rougissant , mes vœux , pardonnez ma franchise , mes Tœux n'ont pas été pour vous. Ce n'en est pas moins , répliqua-t-il ,
ALCIBIADE. i5
le désir de vaincre à vos yeux qui m'en a fait aToir la gloire. Si je a'ai pas été assez heureux pour vous intéresser au combat , que je le sois du moins assez pour vous intéresser au triomphe. Alors il la pressa de nouveau , de Tair du monde le plus touchant , de recevoir son offirande : tout le monde l'y invitait par des applaudissemens redoublés. L'amour-propre enfin l'emporta sur l'amour : elle reçut le laurier fatal , pour céder , dit-elle , aux acclamations et aux instances du peuple ; mais , qui le croirait ? elle le reçut avec im air riant , et Pisicrate remonta sur son char , oâm d'amour et de gloire.
Des qu'Alcibiade fut revenu de son premier abattement : Tu es bien faible et bien vain , se dit-il à lui-même , de t'affliger à cet excès! Et de quoi ? De ce qu'il se trouve dans le monde un honune plus adroit et plus heureux que toi ! Je vois ce. qui te désole : tu aurais été transporté de vaincre aux yeux d'Erigone , et tu crains (Ten être moins aimé après avoir été vaincu. Rends-lui plus de Joslice. £rigone n'est point une femme ordinaire ; elle te saura gré de l'ardeur que tu as fait paraître; et quant au mauvais succès, eUe sera la première à te faire rougir de ta sensibilité pour un si petit malheur. Allons la voir avec confiance. J'ai même lieu de m'applandir de ce moment d'adversité : c'est pour son coeur une ■onvelle épreuve y et l'amour me ménage un triomphe plus flatteur que n*eat été celui de la course. Plein de ces idées consolantes , il arrive cbez Erigone : il trouve le char du vainqueur à la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La honte , l'indignation , le désespoir s'emparent de son âme : éperdu et frémissant , ses pas égarés se tournent comme d'eux-mêmes vers la maison de Socrate;
Le bon homme , qui avait assisté aux jeux , accourut au-devant
de lui. Fort bien , lui dit-il ; vous venez vous consoler aveo
moi y parce que vous êtes vaincu ? Je gage , libertin , que je ne
vous aurais pas vu si vous aviez triomphé. Je n'en suis pas moins
reconnaissant. J'aime bien qu'on vienne h moi dans l'adversité.
One âme enivrée de son bonheur s'épanche oii elle peut ; la con**
fiance d'une âme* affligée est plus flatteuse et plus touchante.
Avouez cependant que vos chevaux ont fait des men^eilles. Com^
ment donc! vous n'avez manqué le prix que d'un pas ! Vous pouvez
vous vanter d'avoir, après Pisicrate de Samos , les meilleurs cour-
iien de la Grèce ; et en vérité il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux ! Alcibiade, confondu, n'entendit pas même
la plaisanterie de Socrate. Le philosophe , jugeant du trouble
de son cœur par l'altération de son visage : Qu'est-ce donc? lui
dit-il d'un ton plus sérieux ; une bagatelle , un jeu d'enfant vous
aflecte ! Si v^ous aviez perdu un empire , je vous pardonnerais à
i6 CONTES MORAUX.
peine d'être dans l'état d'humiliation et d'abattement ou {e vousvois. Ah ! mon cher maître , s'écrie Alcibiade revenant à luimême 9 qu'on est malheureux d'être sensible I il faut avoir une âme de marbre dans le siècle oii nous vivons. J'avoue , reprît Socrate , que la sensibilité coûte cher quelquefois ; mais c'est une si bonne chose , qu'on ne saurait trop la payer. Voyons cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta ses aventures avec la prude j la jeune fille , la veuve , la fename du magistrat, et la courtisane, qui dans l'instant même venait de le sacri^er. "De quoi vous; plaignezvous? lui dit Socrate après l'avoir entendu: -ijl më semble que chacune d'elles vous a aimé à sa façQJa^'ide Ta meillenre foi du. monde. La prude , par exemple^ aûçi^ le pl^iisir ;• èlle'le trouvait en vous : vous l'en priviez; elle vous|;t^nvbie: ainsi' des autres.* C'est lei^ir bonheur , n'en doutez pàs-^ qiiVUes cherchaient dans leur amant. La jeune fille y voyait un éppux qu'elle pouvait aimer en liberté et avec décence ; la veuve , .Hn'hiomphe éclatant qui honorerait sa beauté ; la fenune du magistrat, -un homme aimable et discret, avec qui , sans danger et'-sàns^eâat, sa philosophie et sa vertu pourraient prendre du relâcihe ; la courtisane , un homme admiré , applaudi, désiré partout , qu'elle aurait le plaisir «ecret de posséder seule , tandis que toutes les beautés de la Grèce se disputeraient vainement la gloire de le captiver. Vous avoues donc , dit Alcibiade , qu'aucune d'elle ne m'a aimé pour moi ? Pour vous ! s'écria le philosophe ; ah ] mon cher enfant , qui vous a mis dans la tête cette prétention ridicule ? Personne n'aime que pour soi. L'amitié, ce sentiment si pur , ne fonde elle-même ses préférences que sur l'intérêt personnel ; et si vous exigez qu'elle soit désintéressée, vous pouvez commencer par renoncer à la mienne. J'admire , poursuivit-il , comme l'amour-propre est sot dans ceux même qui ont le plus d'esprit !Je voudrais bien savoir quel est ce moi que vous voulez qu^on aime en vous? La naissance , {a fortune et la gloire , la jeunesse , les talêns et la beauté ne sont que des accidens. Rien de tout cela n'est, vous , et c'est tout cela qui vous rend aimable. Le moi qui réunilTces agrémens n'est en vous que le canevas de la tapisserie ; la broderie en fait le prix. En aimant en vous tous ces dons , on les confond avec vous-même. Ne vous engagez pas, croyez-moi, dans des distinctions qu'on ne fait point , et prenez comme on vous U donne le résultat de ce mélange : c'est une monnaie dont l'alliage fait la consistance , et qui perd sa valeur au creuset. Aii surplus , il en est de l'amour et de l'amitié comme de tous les mouvemens de l'âme : ce n'est jamais que son bien qu'elle cherche ; et si du vôtre elle fait le sien , vous devez être fort content d'elle. Oui , mon enfant ,
^acnn fidt tout pour soi ; et si jamais vous Toas iévonez pour la patrie , ce qui pourrait bien arriver , vous le ferez pour votre plaisir. N'exigez donc pas que Tamour soit plus généreux que Hiéroîsme, et trouvez bon qu'une femme ne fasse pour vous que ce qu'il lui plait. Je ne suis pas fiché que votre délicatesse TOUS ait détaché de la prude et de la veuve , ni que la résolution de Kodope et la vanité d'Erigone vous aient rendu la liberté ; mais je regrette Glicérie , et je vous conseille d'y retourner. Vous T01U moquez , dît Alcibiade : c'est un enfant qui veut qu'on répoose. — Hé bien , vous l'épouserez. — L'ai-je bien entendu ? c'est Socrate qui me conseille le mariage ! — Pourquoi non ? Si Totre femme est sage et raisonnable , vous serez un homme Beuienx ; si elle est méchante ou coquette , vous deviendrez un philosophe : vous ne pouvez jamais qu'y gagner.
vj'csT un plaisir de voir les graves historiens se creuser la tête pour trouver de grandes causes aux grands événemens. Le valet de chambre de Sylla aurait peut-être bien ri d'entendre les politiques raisonner sur l'abdication de son maître ; mais ce nVst pas de Sylla que je veux parler.
Soliman II épousa son esclave , au mépris des lois des sultans. On se peint d'abord cette esclave comme une beauté accomplie , nec une âme élevée , un génie rare , une politique profonde. Hien de tout cela : voici le fait.
Soliman s'ennuyait au milieu de sa gloire : les plaisirs variés , nuùs faciles du sérail lui étaient devenus insipides. Je suis las, dit-il un jour , de ne voir ici que des machines caressantes. Ces esclaves me font pitié. Leur molle docilité n'a rien de piquant» rien de flatteur. Cest à des cœurs nourris dans le sein de la liberté qo'il serait doux de faire aimer l'esclavage.
Les Smtaisies d'un sultan sont des lois pour ses ministres. On promit des sommes considérables à qui amènerait au sérail des esclaves européennes. Il en vint trois en peu de temps , qui , pa- Tnlles aux trois Grâces , semblaient avoir partagé entre elles tous les charmes de la beauté.
I^ traits nobles et modestes, des yeux tendres etlanguissans , BU esprit ingénu et une âme sensible distinguaient la touchante Eimire. L'entrée du sérail , l'image de la servitude y l'avaient glacée d'un mortel effroi : Soliman la trouva évanouie dans les hru des femmes. D approche ; il la rappelle à la lumière ; il la
i8 CONTES MORAUX.
rassure avec bonté. Elle lève sur lui de grands y«ax bleus monOlé» de larmes : il lui tend la main ,11 la soutient lui-même ; elle le suit d'un pas chancelant. Les esclaves se retirent ; et des qu'il est seul avec elle : Ce n'est pas de l'effroi, lui dit-il , belle Elmire y que je prétends vous inspirer. Oubliez que vous avec un maître ; ne voyez en moi qu'un amant. Le nom d'amant ne m'est pas moins inconnu que celui de maître , lui dit-elle , et l'un et l'autre nàe font trembler. On m'a dit , et j'en frémis encore, que j'étais destinée à vos plaisirs. Hélas ! eb ! quels plaisirs peut-on avoir k tyranniser la faiblesse et l'innocence ? Croyes&-moi , je ne suis point ca^ pable des complaisances de la servitude ; et le seul plaisir qu'il vous soit permis de goûter avec moi, est celui d'être généreux. Rendesmoi à mes parens et à ma patrie ; et en respectant ma vertu , ma jeunesse et mes malheurs , mérites ma reconnaissance , mon estime et mes regrets.
Ce- discours d'une esclave était nouveau pour Soliman : sa grande âme en fut émue. Non , lui dit-il , ma chère enfant , je ne * veux rien devoir à la violence. Vous m'enchantez : je ferais mon bonheur de vous aimer et de vous plaire ; mais je préfère le tourment de ne vous voir jamais , à celui de vous voir malheureuse. Cependant , avant que de vous rendre la liberté , permettec-moi d'essayer du moins s'il ne me serait pas possible de dissiper l'effroi que vous cause le nom d'esclave. Je ne vous demande qu'un vaois d'épreuve ; , après quoi , si mon amour ne peut vous toucher, je ne me vengerai de votre ingratitude qu'en vous livrant à l'inconstance et à la perfidie des hommes. Ah ! seigneur , s'écria Elmire avec un saisissement mêlé de joie , que les préjugés de ma patrie sont injustes , et que vos vertus y sont peu connues ! Soyez tel que je vous vois , et je cesse de compter ce jour au nombre des jours malheureux.
Quelques momens après , elle vit entrer des esclaves portant des corbeilles remplies d'étoffes et de bijoux précieux. Choisissez , hii dit le sultan ; ce sont des vétemens , non des parures qu'on ' vous présente : rien ne saurait vous embellir. Décidez-moi , lui dit Elmire en parcourant des yeux ces corbeilles. Ne me consulteac pas , répliqua le sultan : je hais sans distinction tout ce qui peut me dérober vos charmes. Elmire rougit ; et le sultan s'aperçut qu'elle préférait les couleurs les plus favorables au caractère d^ sa beauté. II en conçut une douce espérance. Le soin de s'embellir est presque le désir de plaire.
Le mois d'épreuve se passa en galanteries timides de la part du sultan ; et du côté d'Elmire, en complaisances et en attentions délicates. Sa confiance pour lui augmentait chaque jour, sans qu'elle s*en aperçût. D'abord il ne lui fut permis de la voir qu'après la
SOLIMAN IL ,g
toilette , et jusqu'au déshabillé ; bientôt il fut admis au déshabillé et à la toilet|fB.: c'était là que se formait le plan des amusemens du jour et du lendemain. Ce que l'un proposait était précisément ce qu'allait proposer l'autre. Leurs disputes ne roulaient que sur des lardns d'idées. Eknire, dans ces disputes , ne s'apercevait pas de petites nég^ences qui échappaient à sa pudeur. Un peignoir dérangé, une jarretière mise imprudemment , ménageaient au sultan des plaisirs dont il n'atait garde de rien témoigner. Il sa* Tait , et c'était beaucoup savoir pour un sultan y qu'il y a de Ta maladresse à avertir la pudeur des dangers oii elle s'expose ; qu'elle n'est jamais plus farouche que lorsqu'elle est alarmée , et que, pour la vaincre, il faut l'apprivoiser. Cependant plus il découvrait de charmes dans £lmire , plus il sentait redoubler ses craintes à l'approche du jour qui pouvait les lui enlever.
Ce terme fiital arrive. Soliman fait préparer des caisses rem- ]rfies d'étoffes, de pierreries, et de parfums. Il se rend chez Elmire, suivi de ces présens. Cest demain , lui dit-il , que je vous ai promis de vous rendre la liberté , si vous la regrettez encore. Je viens m'acquitter de ma parole , et vous dire adieu pour jamais. Qam , dit Elmire tremblante , c'est demain ! je l'avais oublié. C'est demain, reprit le sultan , que , livré à mon désespoir , je vais être le plus malheureux des hommes. — Vous êtes donc bien emel k Tous-méme de m'en avoir fait souvenir ! — Hélas ! il ne tient qu'à vous, Elmire , que je l'oublie pour toujours. Je vous avoue , lui dit-elle , que votre douleur me touche , que vos prc^ eédés m'ont intéressée à votre bonheur , et que si , pour vous marquer ma reconnaissance, il ne fallait que prolonger de quelque temps mon esclavage... —Non , madame ; je ne suis que trop âccoatumé au bonheur de vous posséder. Je sens que plus je vous aurais connue , et plus il me serait afireux de vous perdre : ce sacrifice me coûtera la vie ; mais je ne le rendrais que plus douloureux en le différant. Puisse votre patrie en être digne ! puissent ' les mortels à qui vous allez plaire , vous mériter mieux que moi ! Je ne tous demande qu'une grâce , c'est de vouloir bien accepter ces présens , comme de 6iibles gages de l'amour le plus pur et le plus tendre que vous-même , bai , que vous-même soyez capable d'inspirer. Non , lui dit-elle d'une voix presque étemte , je n'accepte point ces présens. Je pars ; vous le voulez ! mais je n'emporterai de vous que votre image. Soliman , levant les yeux sur Elmîré, rencontra les siens mouillés de larmes. Adieu donc , Ehmre. — Adieu , Solinuin. Ils se dirent tant et de si tendres sdieux , qn'Us fitûrent par se jurer de ne se séparer de la vie.
Les avenues du bonheur , oii il n'avait fait que passer rapidement avec ses esclaves d'Asie , lui avaient paru si délicieuses avec
Ëlmir^ qu'il avait trouvé un charme inexprimable k les parcourir pas à pas. Mais arrivé au bonheur même , ses plaisi^ eurent deslors le défaut qu'ils avaient eu ; ils devinrent trop faciles , et bientôt après languissans. Leurs jours, si remplis jusqu'alors^ conunencërent k avoir des vides. Pans l'un de ces momehs où la seule complaisance retenait Soliman auprès d'Ëlmire : \ ouïesvous, lui dit-il , que nous entendions une esclave de votre patrie dont ou m'a vanté la voix ? Ëlmire , à cette proposition , sentit bien qu'elle était perdue ; mais contraindre un amant qui s'ennuie « c'est Fennuyer encore plus. Je veux , lui dit-elle, tout ce qu'il vous plaira ; et l'on fît venir l'esclave.
Délia ( c'était le nom de la musicienne ) avait la taille d'une déesse. Ses cheveux effaçaient le noir de l'ébène , et sa peau , la blancheur de l'ivoire. Deux sourcils hardiment dessinés couronnaient ses yeux étincelans. Dès qu'elle vint à préluder , ses lèvres , du plus beau vermeil , laissèrent voir deux rangs de perles en» chassés dans le corail. D'abord elle chanta les victoires de Soliman ; et le héros sentit élever son Âme au souvenir de ses triomphes. Son orgueil , encore plus que son goût , applaudissait aux accens de cetty^ voix éclatante , qui i^mplissait la salle de son volume harmonieux.
Délia changea de mode pour chanter la volupté. Alors elle prit le théorbe , instrument favorable au développement d'un bras arrondi et aux mouvemens d'une main délicate et légère. Sa voix , plus flexible et plus tendre, ne fit plus entendre que des sons tou« 4:hans. Ses modulations , liées par des nuances insensibles , ex>primaient le délire d'une âme enivrée de plaisir , ou épuisée de sentimens. Ses sons, tantôt expirant sur ses lèvres , tantôt enflés et battus rapidement, rendaient tour à tour les soupirs de la pudeur et la véhémence du désir ; et ses yeux , encore plus que sa voix , animaieût ces vives peintures.
Soliman , hors de lui-même , la dévorait de l'oreille et des yeux. Non , disait-il , jamais une si belle bouche n'a formé de si beaux sons. Que celle qui chante si bien le plaisir , doit l'ins^ pirer et le goûter avec délices ! Quel charme de respirer cette haleine harmonieuse , et de recueillir au passage ces sons animés par l'amour ! Le sultan , égaré dans ces réflexions , ' ne s'apercevait pas qu'il battait la mesure sur le genou de la tremblante £lmire. Le cœur serré de jalousie , elle respirait à peine. Qu'elle est heureuse , disait-elle tout bas k Soliman , d'avoir une voix si docile ! Hélas ! ce devrait être l'organe de mon cœur ! tout ce qu'elle exprime, vous me l'avez fait éprouver. Ainsi parlait Elmire ; 'mais Soliman ne l'écoutait pas.
Délia changea de ton une seconde fois , pour célébrer l'incon-
rtance. Tout ce que la mobile variété de la nature a d'intéressant* et d'aimable fut retraeé dans ses chants. On croyait voir le papillon voltiger sur les roses , et les zéphyrs s'égarer parmi les fleurs. Ecoutez la tourterelle , disait Délia ; elle eut iidële , mais die est triste. Voyez la fanvette volage ; le plaisir agite ses ailes , sa brillante voix n'éclate que pour rendre grâce à l'amour. L'onde ne se glace que dans le repos ; un cœur ne languit que dans la constance. H n'est qu'un mortel sur la terre qu'il soit possible d'aimer toujours : qu'il change , qu'il jouisse de l'avantage de rendre mille cœurs heureux ; tous le préviennent ou le suivent. On Padore dans ses bras ; on l'aime encore dans les bras d'une antre. Qu'il se rende ou qu'il se dérobe à nos désirs , il trouvera partout Tanaour, partout il le laissera sur ses traces.
Elmire ne put dissimuler plus long-temps son dépit et sa don* leur. Elle se lève et se retire : le sultan ne la rappelle point ; et tand» qu'elle va se noyer dans ses larmes , en répétant mille fois : Ah ! l'ingrat ! ah ! le perfide I Soliman , charmé de sa di\îne cantatrice , va réaliser avec elle quelques uns des tableaux qu'elle lui a pejnts si rivement. Dès le lendemain matin , la matheurense Elmire lai écrivit un billet plein d'amertume et de tendresse , oii elle lai rapelait la pasole qu^il lui avait donnée. Cela e^t juste , dit le sultan : qu'on la renvoie dans sa patrie, comblée de mes bienfaits. Cette enfiemt-là m'aimait de bonne foi 9 et j'ai des torts avec elle.
Les premiers momens de son amour pour Délia ne furent qu'une ivresse; mais des qu'il eut le temps de la réflexion /il s'aperçut qu'elle était plus pétulanve que sensible , plus avide de plaisir que flattée d'en donner, en un mot , plus digne que lui d'avoir an sérail sous ses lois. Pour nourrir son illusion , il invitait quelquefois Délia à lui faire entendre cette voii qui l'avait enchanté ; mais cette voix n'était pins la même. L'impression s'en affaiblissait chaque jour par l'habitude; et ce n'était plus qu'une émotion légère , lorsqu'une circonstance imprévue la dissipa pour Jamais.
Le principal ministre du sérail vint déclarer au sultan qu'il n'était plus possible de contenir l'indocile vivacité d'une de ses esclaves d'Europe ; qu'elle se moquait des défendes et des menaces , et qu'elle ne lui répondait que par de sanglantes railleries et des édats de rire immodérés. Soliman , qui était trop grand homme pour traiter en affaire d'état la police de ses plaisirs , fut curieux de voir cette jeune évaporée. Il se rendit chez elle , suivi de l'eunuque. Dès qu'elle vit parahre Soliman : Grâces au ciel , dit-elle , voici one figure humaine ! Vous êtes , sans doute , le sublime sultan dont j'ai Thomiear d'être esclave? Faites-moi le plaisii" de
2î CONTES MORAUX.
chasser ce vieux coquin qui me choque la vue. Le sultan eut bien de lai peine à ne pas rire de ce début. Eoxelane , lui dit-il (c'est ainsi qu'on l'avait nommée), respectez , s'il vous plaît , le ministre de mes volontés. Les mœurs du sérail ne vous sont point connues ;. en attendant qu'on vous en instruise , modérefr-vous , et obéisses*. Le compliment est honnête , dit Roxelane. Obéissez ! est-ce là de la galanterie turque ? Vous m'avez l'air d'être bien aimé , si c'est sur ce ton-là que vous débutez avec les femmes I Respectât le ministre de mes volontés ! Vous avez donc des volontés ? et quelles volontés , juste ciel ! si elles ressemblent à leur ministre ! Un vieux monstre amphibie qui nous tient eufermées comme dans un bercail , et qui rôde à l'entour avec des yeux terribles, sans cesse prêt à nous dévorer ! Voilà le confident de vos plaisirs et le gardien de notre sagesse !. Il faut lui rendre justice, si vous le pajez pour vo.us faire haïr, il ne vole pas ses gages. Nous ne pouvons faire un pas qu'il ne gronde. Il nous défend jusqu'à la promenade et aux visites mutuelles : bientôt il va nous pes^r l'aûr et nous mesurer la lumière. Si vous l'aviez vu frémir hier au soir, pour m'avoir trouvée dans ces jardins solitaires ! £lst-çe que vous lui ordonnes de nous en interdire l'entrée? Avez-vous peur qu'il ne pleuve des hommes? Et quand il en tomberait quelques uns des nues , le grand Bial ! le ciel nous devrait ce miracle.
Tandis que Roxelane parlait ainsi, le sultan examinait avec surprise le feu de ses regards et le jeu de sa physionomie. Par Mahomet I disait-il en lui mémq, voilà le plus joli minois qui soit dans toute l'Asie. On n'en fait de semblables qu'en Europe. Roxelane n'avait rien de beau , rien de régulier dans les traits ; maïs leur ensemble avait cette singularité piquante qui touche plus que la beauté. Un regard parlant , une bouche iBraiche et tapissée de roses , un fin sourire, un nez en l'aîr, une taille leste et bien prise ; tout cela donnait à squ étourderie un charme qui déconcertait la gravité de Soliman. Mais les grands , dans ces situations , ont la ressource du silence ; et Soliman , ne sachant que lui répondre , prît le parti de se retirer , en cachant son embarras sens un air de majesté.
L'eunuque lui demanda ce qu'il ordonnait de cette esclave audacieuse. C'est un enfant, répondit le sultan ; il faut lui passer quelque chose.
L'air , le ton , la figure , le caractère de Roxelane avaient excité dans l'âme de Soliman un trouble et une émotion que le sommeil ne put dissiper. A son réveil, il fit venir le chef des eunuques. Il me semble , lui dit-il , que tu es assez mal auprès de Roxelane ^ pour faire ta paix , va lui annoncer que j'irai prendre du thé avec elle. A l'arrivée du ministre, les femmes de Roxelane se hâtèrent
ée réveiller. Que me Tent ce singe ? aVcri^-t-elle en te frottant les yeux. Je viens , répondit l'eunuque , de la part de l'empereur , baiser ta ponssière de vos pieds , et tous annoncer qu'il viendra prendre dn thé avec les délices de son âme. — Va te promener arec ta barangne : mes pieds n'ont point de poussière, et ]ene prends pas an thé si matin.
I7eunaque se retira sans répliquer , et rendit compte de son
annbassade. EHe a raison , dit le sultan ; pourquoi l'avoir éveillée?
Vous ^ites tout de travers. Des qu'il fut grand Jour chex Roxelane,
£f s^j ren^t. Vous êtes en colère contre moi , lui dil-il ; on a tro*-
Mé votre sommeil , et j'en suis la cause innocente. Là , faisons fa
paix ; imites-moi : vous voyez que j'oublie tout ce que vous m'aves'
dît hier. — Vous Toubliee 7 tant pis : Je vous ai dit de bonnes
choses. Ma franchise vous déplaît, je le vois bien ; mais vous vous
y accoutumerez. Et n'étes-vous pas trop heureux de trouver une
amie dans une esclave ? Oui , une amie qui s'intéresse à vous ,
et qui veut vous apprendre à aimer. Que n'avez-vous fait quelque
voyage dans ma patrie! Cestlà que l'on connaît l'amour; c'est
là qu*ll est vif et tendre: et pourquoi? parce qu'il est libre. Le
sentiment s'inspire , et ne se commande point. Notre mariage ,
ft beaucoup près , ne ressemble pas à la servitude ; cependant
un mari aimé est un prodige. Tout ce qui s'appelle devoir attriste
rime , flétrit l'imagination , refroidit le désir , émousse cette
pointe d'amour-propre qui fait tout le sel de l'amour. Or si l'on
a tant de peine à aimer son mari , combien plus il est difficile
d'aimer son maitre , surtout s'il n'a pas Tadresse de cacher les
fers qu'O nous donne ! Aussi , reprit le sultan , n'oublierai-Je
rien pour adoucir votre servitude ; mais vous devez à votre tour...
— Je dois! et toujours du devoir ! Défaites-vous , croyez*moi , de
ces termes humilians ; ils sont déplacés dans la bouche d'un galant
homme qni a l'honneur de parler k une jolie femme. — Mais ,
Roxelane , oubliez-vous qui je suis , et qui vous êtes? — Qui vous
êtes, et qui je suis? Vous êtes puissant , je suis jolie : nous voilà,
je crois , de pair. Cela pourrait être dans votre patrie , reprit le
sultan avec hauteur; mais ici, Roxelane , je. suis maitre , et vous
êtes esclave. — Oui , je sais que vous m'avez achetée ; mais le
brigand qui m'a vendue n'a pu vous donner sur moi que les droits
qu'il avait lui-même , les droits de rapine et de violence , en un.
mot y les droit» d'un brigand ; et vous êtes trop honnête homme
pour vouloir eu abuser. Après tout , vous êtes mon maitre , parce
que ma vie est en vos mains ; je ne suis plus votre esclave , si je
sais mépriser la vie ; et franchement la vie qu'on mène ici mérite
peu qu'on la ménage. Quelle idée funeste! s'écria te sultan ; me
jvenez-vous pour un barbare ? Non , ma chère Roxelane , je ne
a4 CONTES MORAUX.
veux employer mon pouvoir qu'à rendre pour vous et pour moi cette vie délicieuse. Ma foi, cela s'annonce mal^ ditRoxelane : ces gardiens , par exemple , si noirs , si dégoûtans , si difformes , sont'* ce là les ris et les jeux qui accompagnent ici l'amour ? — Ces gardiens ne sont pas ici pour vous seule. J'ai cinq cents femmes sur lesquelles nos mœurs et nos lois m'obligent à faire veiller. ¥À h quoi bon cinq cents femmes ? lui demanda-t-elle en confidence. — C'est une espèce de faste que m'impose la dignité de sultan.- *-~ Mais qu'en faites-vous , s'il vous plaît ; car vous n'en prêtez à per-> sonne ? — L'inconstance, répondit le sultan , a introduit cet usage. Un cœur qui n'aime point a besoin de changer. Il n'appartient qu'à Famant d'être fidèle , et je ne le suis moi-même que depuis que je vous vois. Que le nombre de ces fenmies ne vous cause aucun, ombrage ; elles ne serviront qu'à orner votre triomphe. Vous les verrez toutes empressées à vous plaire , et vous ne me verrez occupé que de vous. En vérité , dit Roxelane d'un air compatissant , vous méritiez un meilleur sort. C'est dommage que vous ne soyez pas un simple particulier dans ma patrie : j'aurais pour vous quelque faiblesse ; car au fond ce n'est pas vous que je hais , c'est ce qui vous environne. Vous êtes beaucoup mieux qu'il n'appartient à un Turc ; vous avez même quelque chose d'un Français, et j'en ai aimé, sans flatterie, qui ne vous valaient pas. Vous avez aimé ! s'écria So* liman avec effroi. -^ Oh ! point du tout ; je n'ai eu garde. Ne pré-» tendez-vous pas encore qu'on ait dû être sage toute sa vie, pour cesser de l'être avec vous ? En vérité , ces Turcs sont plaisans. — Et vous n'avez pas été sage! ôciel! que viens-je d'entendre? je suis trahi^ je suis désespéré. Ah ! qu'ils périssent les traîtres qui ont voulut m'en imposer. Pardonnez-leur, dit Roxelane; les pauvres gens n'ont pas tort : de plus habiles s'y trompent. Du reste , le mal n'est pas grand. Que ne me rendez- vous la liberté , si vous ne me crojes pas digne des honneurs de l'esclavage ? Oui , oui , je vous la reib-^ drai cette liberté dont vous avez si bion usé. A ces mots , le sultan se retira furieux ; et il disait en lui-même : Je l'avais bien prévu que ce petit nez retroussé aurait fait quelque sottise.
On ne peut se peindre l'égarement oii l'avait jeté l'impradent aveu de Roxelane. Tantôt il veut qu'on la chasse , et tantôt qu'oa l'enferme , et puis qu'on l'amène à ses pieds , et puis encore qu'où l'éloigné. Le grand Soliman ne sait plus ce qu'il dit. Seigneur , lui représenta l'eunuque , faut-il vous désespérer pour une baga» telle? Une de plus , une de moins ; est-ce une chose si rare? D'ail<^ leurs , qui sait si l'aveu qu'elle vous a fait n'était pas un artifice pour se faire renvoyer ? — Que dis-tu ? quoi , serait-il possible ? C'est cela même. Il m'ouvre les yeux. On n'avoue point ces vérités. C'est une feinte , c'est une ruse. Ah ! la perjSde ! Dissimulons k
Botre tour : ]e veux la pousser à bout. Écoate :.Ta lui dire.... que jefaii demandé à souper ce soir.... Mais non ; fais Tenir la cantttrice : il yant mieux la lui envoyer.
Délia fut chargée d'employer tout son art à gagner la confiance de Roxelane. Des que celle-ci l'eut entendue : Quoi, lui dit-elle, jeune et belle comme vous êtes , il vous charge de ses messages , et Yons avec la faiblesse de l^i obéir ! Allez , vous n'êtes pas digne d'être ma compatriote. Ah ! je vois bien quW le gâte , et qu'il &nt que je me charge seule d'apprendre à vivre à ce Turc. Je vais Ihî envoyer dire que je vous retiens à souper ; je veux qu'il répare son impertinence.— Mais , madame , il trouvera mauvais... — Loi ! je Tondrais bien voir qu'il trouvât mauvais ce que je tropve bon. — Mais il m'a semblé qu'il désiraitde vous voir tête à tête. -— Tête à tête ! Ah ! nous n'en sommes pas là; et je lui ferai bien voir dn pays avant que nous ayons rien de particulier à nous dire.
Le sultan fut aussi surpris que piqué d'apprendre qu'ils auraient un tiers. Cependant il se rendit de bonne heure chez Roxelane. Des qu'elle le vit paraître 9 elle courut au-devant de lui d'un air anssi délibéré que s'ils avaient été le mieux du monde ensemble. Toila , dit-elle , un joli homme , qui vient souper avec nous. Madame, vous voulez bien de lui 7 Avouez , Soliman , que je suis une honne amie. Allons , approchez , saluez madame. Là , fort bien. A présent remerciez- moi : doucement ; je n'aime pas qu'on ap^ pnie sur la reconnaissance. A merveille ! je vous assure qu'il m'étonne. Il n*a que deux leçons ; voyez comme il a profité ! je ne désespère pas d'en faire quelque jour un Français.
Qu'on s'imagine l'étonnement d'un sultan , et d'un sultan vainqueur de l'Asie , de se voir traiter comme un écolier par une esdave de dix-huit ans. £lle fat pendant le souper d'une gaieté , d'une folie inconcevable. Le sultan ne se possédait pas de joie. Il Fînterrogeait sur les mœurs de l'Europe. Un tableau n'attendait pas l'antre. Nos préjugés y nos ridicules , nos travers , tout fut saisi , tout fat joné. Soliman croyait être à Paris. La bonne tête ! s'écriaitf-îl , la bonne tête ! De l'Europe elle tomba sur l'Asie : ce fut bien pts. La morgue des hommes , l'imbécillité des femmes , l'enmi de leur société , la maussade gravité de leurs amours , rien ne fan était échappé , quoiqu'elle n'eût rien vu qu'en passant. Le sérail eut son tour, et Roxelane commença par féliciter le sultan d'avoir imaginé le premier d'assurer la vertu des femmes par la onllité absolue des noirs. Elle allait s'étendre sur l'honneur que loi ferait dans l'histoire cette circonstance de son règne ; mais il la piia de l'épargner. Çà , dit-elle , je m'aperçois que j'occupe de j momens qne Délia remplirait bien mieux. Mettez-vous à ses pieds, pour obtenir un de ces airs qu'elle chante , dit-on, avec tant de
goût et tant d'âme. Délia né se fit point prier. Roxelane parut charmée ; elle demanda tout bas un mouchoir à Soliman : il lui en donna un, sans se douter de son dessein. Madame , dilnelle à Délia en le lui présentant , c'est de la part du sultan que je vous donne le mouchoir; vous l'avez bien mérité. Oui , sans-doute ! dit le sultan outré de dépit ; et présentant sa main à la cantatrice , il se retira avec elle.
Dès qu'ils furent seuls : Je vous avoue , lui dit-il , que cette étourdie me confond. Vous voyez le ton qu'elle a pris avec moi , je n'ai pas le courage de m'en fâcher ; en un moi y j'en suis fou , et je ne sais c<munent m'y prendre pour la réduire. Seigneur , lui dit Délia , je crois avoir démêlé son caractère : l'autorité n'y peut rien ; vous n'avez plus que l'extrême froideur , ou l'extrême galanterie. La froideur peut la piquer ; mais je crains qu'il ne soit plus temps. Elle sait que vous l'aimez. Elle jouira en secret de la violence qu'il vous en coûtera , et vous reviendrez plutôt qu'elle. Ce moyen d'ailleurs est triste et pénible ; et s'il vous échappe un moment de faiblesse , ce sera à recommencer. Eh bien ! dit le sultan , essayons de la galanterie.
Dans le sérail , dès lors , chaque jour fut une nouvelle fête , dont Roxelane était l'objet ; mais elle recevait tout cela comme un honunage qui lui était dû , sans intérêt et sans plaisir , avec une complaisance tranquille. Le sultan lui demandait quelquefois : Comment avez-vous trouvé ces jeux y ces concerts , ces spectacles 7 Assez bien , disait-elle ; mais il y manquait quelque chose. — Et quoi ? — Des hommes et de la liberté.
Soliman était au désespoir : il eut recours à Délia. Ma foi, lui dit la musicienne y je ne sais plus ce qui peut la toucher, à moins que la gloire ne s'en mêle. Vous recevez demain les ambassadeurs de vos alliés ; ne pourrais-je pas la mener voir cette cérémonie , à travens un voile qui nous déroberait aux yeux de votre cour ? Et croyea>*vous , dit le sultan , qu'elle y soit sensible? Je l'espère, dit Délia : les femmes de son pays aiment la gloire. Vous m'enchantez ! s'écria Soliman. Oui , ma chère Délia , je vous devrai mon bonheur.
Au retour de cette cérémonie , qu'il eut soin de rendre la plus pompeuse qu'il fut possible , il se rendit chez Roxelane. Ailes , lui dit*^]le , 6tei>>vous de mes yeux , et ne me revoyez jamais. Le sultan demeura immobile et muet d'étonnement. C'est donc ainsi, poursuivit-elle , que vous savez aimer ? La gloire et les grandeurs , les seuls biens dignes de toucher une âme , sont pour vous seul ; la honte et l'oubli , les plus accablans de tous les maux , sont mon partage ; et vous voulez que je vous aime ! je vous hais plus que la mort. Le sultan voulut tourner ce reproche en plaisanterie.
Rien n'est plus sérieux , reprit-elle. Si mon amant n'avait qu'une cabane , je partagerais sa cabane , et je serais contente ; il a un trône , je Teux partager son trône j ou il n'est pas mon amant. Si Toufr ne me croyez pas digne de régner sur les Turcs , renvojeaaïoi dans ma patrie , oii toutes les jolies femmes sont souveraines , et Inen plus absolues que je ne le serais ici ; car c'est sur les coeurs ({u'elles régnent. L'empire du mien ne vous suffit donc pas? lui dît le sultan de l'air du monde le plus tendre. — Non , je ne veux point d'un oœur qui a des plaisirs que je n'ai pas. Ne me parles plus de VO& filtes : jeux d'en&ns que tout cela. Il me faut des ambassades.— Mais, Roxelane, ou vous êtes folle , ou vous révez. — Et que tEomres-Tous donc de si extravagant à vouloir régner avec vous ? Est<^on faite de manière k déparer un trône ? Et croye»-vous qu'on eAt moins de noblesse et de dignité que vous i assurer de sa protectkm ses sujets et ses alliés ? Je crois , dit te sultan , que vous fera tout avec grâce ; mais il ne dépend pas de moi de remplir votre amiHiîon ; et je vous prie de n'j pins penser. — N'y plus penser ? «3i ! je vous réfMmds que je ne penserai à autre chose , et que je ne fais plus rêver que scvpixe , couronne , ambassade. Elle tint parole. Le lendemain matin eHe avait déjà fait le dessin de son diadème ; elle n'était plus indécise que sur la couleur du ruban qui de?aîtFattac1ier. Elle se fit porter des étoflfes superbes pour ses habits de cérémonie ; et dès que le sultan parut , elle lui demanda sou avis pour le choix. Il fît tous ses efforts pour la détourner de cette idée. Mais la contradiction la plongeait dans une tristesse morteltej et pour l'en retirer y il était obligé de Qattei: son illusion. Alors elle devenait d'une gaieté brillante. H saisissait ces momens fma loi parler d'amour ; mais ^ sans l'écouter , elle lui parlait pofitîqne. Toutes ses réponses étaient déjà préparées pour les harangaes des dépatés, sur son avènement à la couronne. Elle avait même des projets de réglemens pour les états du grand-seigneur. EHe voulait qufon plantât des vignes et qu'on bâtît des salles d'o- )éra : qu'on supprimât les eunuques , parce qu'ils n'étaient bons i rien ; qu'on enfermât les jaloux , parce qu'ils troublaient la so* ciété ; et qu'cm bannit tous les gens intéressés , parce qu'ils devenaient des fripons tôt ou tard. Le sultan s'amusa quelque temps de ses Ibfiea; cependant il brûlait du plus violent amour , sans aucm espoir d'être heureux. Au moindre soupçon de violence elle devenait furieuse , et voulait se donner la mort. D'un autre côté , Sofîmam ne trouvait pas Fambition de Roxelane si folle : car enfin ^ &ait-i], n'est-il pas cruel d'être seul privé du bonheur d'associer à mon sort une femme que j'estime et que j'aime ? Tous mes sujets peuvent avoir une épouse légitime 5 une loi bizarre ne défend l'hymen que pour moi. Ainsi parlait l'amour; mais la politique le fai-
sait taire. Il prit le parti de confier à Roxelane les raisons qui l€ retenaient. Je ferais , lui dit-il , mon bonheur de ne rien laisser manquer au votre ; mais nos mœurs. — Ce sont des contes. — !N'os lois. — Ce sont des chansons. — Les prêtres. — De quoi se mélenl>ils ?-^Le peuple et les soldats. —Que leur importe ? En seront— ils plus malheureux quand tous m'aurez pour épouse? Vous aves bien. peu d'amour , si vous avez si peu de courage ! Elle fit tant que So-> ïiman eut honte d'être si timide. Il fait venir le muphti, le visir, le caïmacan , l'aga de la mer et celui des janissaires , et il leur dit : J'ai porté aussi loin que je l'ai pu la gloire du croissant ; j'ai affermi la puissance et le repos de mon empire ; et je ne veux , pour récompense de mes travaux , que jouir au gré de mes sujets d'un bonheur dont ils jouissent tous. Je ne sais quelle loi , qui ne nous vient pas du prophète , interdit aux sultans les douceurs du lit nuptial : je me vois par là réduit à des esclaves que je méprise | et j'ai résolu d'épouser une femme que j'adore. Prépares mon peuple à cet hymen. S'il l'approuve , je reçois son aveu comme un témoignage de sa reconnaissance ; mais s'il osait en murmu-* rer , vous lui dires .que je le veux. L'assemblée reçut les ordres dif sultan dans un respectueux silence , et le peuple suivit cet exemple.
Soliman , transporté de joie et d'amour y vint prendre Roxelane pour la mener à la mosquée ; et il disait tout bas en l'y conduisant : Est^il possible qu'un petit nés retroussé renverse les lois d'un empire !
ou L'AMOUR MÉCONTENT DE LUI-MÊME.
1j e ciel soit loué ! dit Bélise en quittant le deuil de son époux : je viens de remplir un devoir bien affligeant et bien pénible ; il était temps que cela finit. Se voir livrée , des l'âge de seice ans , à on honmie que l'on ne connait pas ; passer les plus beaux jours de sa vie dans l'ennui , la dissimulation , la servitude ; être l'esdave et la victime d'un amour qu'on inspire et qu'on ne saurait partager : quelle épreuve pour la vertu ! Je l'ai subie ; m'en voilà quitte ; je n'ai rien à me reprocher. Car enfin je n'ai point aimé mon époux ; mais j'ai fait semblant de l'aimer , et cela est bien plus héroïque ; je lui ai été'fidële malgré sa jalousie ; en un mot ,
Jl LE SCRUPULE. 29
je Tu pleuré : c'est , je crois , porter la honié d'âme aussi loin fi'elle peut aller. Enfin , rendue à moi-même , je ne dépends plut fte de ma Tolonté ; et ce n'est que d'aujourd'hui que je vais com- WBcer à vivre. Ah ! que mon cœur va s'enflammer , si quelqu'un pnrneat à me plaire ! Mais consuUon^nous bien avant que d'eupger ce cœur ; et ne courons , s'il est possible , ni le risque de ttuer d'aimer , ni celui de cesser d'être aimée. Cesser d'être aînée 1 cela est difficile , reprit-elle en consultant son miroir ; mais cesser d'aimer est encore pis. Le moyen de feindre long-temps un onour qu'on ne sent plus ! je n'en aurais jamais la force. Quitter m homme après l'avoir pris , est une eflronterie qui me passe ; et fois les plaintes , le désespoir , les éclats d'une rupture , tout cela est affineux. Aimons 9 puisque le ciel nous a donné un coeur sensible ; mais aimons pour toute la vie , et ne nous flattons point sur ces goûts passagers , ces fantaisies capricieuses , qu'on prend si toaveiit pour l'amour. J'ai le temps de choisir et de m'épî^nver : il ne s'agit , pour éviter toute surprise , que de me former une bi^i claire et bien précise de l'amour. J'ai lu que l'amour est passion qui de deux âmes n'en fait qu'une , qui les pénètre en temps et les remplit l'une de l'autre , qui les détache de tout , qui leur tient lieu de tout , et qui fait de leur bonheur miitoel leur soin et leur désir unique. Tel est l'amour , sans doute ; et d'après ces idées , il me sera bien aisé de distinguer , en moinême et dans les autres , l'illusion de la réalité.
Sa première épreuve se fit sur un jeune magistrat avec qui le partage de la succession de son époux l'avait mise en relation. Le président de Sovrane , avec une figure aimable , un esprit cultivé, un caractère doux et sensible , était simple dans sa parure , naturel dans son maintien , modeste dans ses propos. Il ne se pîqaait d'être connaisseur ni en équipages , ni en pompons. Il ne jiarlait point de ses chevaux aux femmes , ni de ses bonnes fortunes aux honunes. Il avait tous les talens de son état sans osten^ tatioa , et tous les agrémens d'un homme du monde sans ridicule. H était le même au palais et dans la société : non qu'il opinât dans un souper , ni qu'il plaisantât à l'audience ; mais comme il n'aiSectait rien , il n'était jamais déguisé.
Bélise fut touchée d'un mérite si rare. Il avait gagné sa con» iance ; il obtint son amitié : et sous ce nom le cœur va bien loin. La successiqp du mari de Bélise étant réglée : Me serait-il permis, dit on jour % président à la veuve , de vous demander une confidence? Vous proposec-vous de demeurer libre , ou le sacrifice de votre liberté fera-t-il encore un heureux? Non , monsieur , lui ditéïe , pai trop de délicatesse pour faire jamais un devoir à perde ne vivre ^oe pour moi. Ce devoir serait bien doux > re-
3o CONTES MORAUX. |
prit le galant magistral ; et je crains bien que', sans votre aveu , plus d'un amant ne se rim.pose. A la bonne heure , dit Belise , qu'on m'aime sans y être obligé : c'est le plus flatteur de tous les honunages. — Cependant , madame ^ je ne vous soupçonne point d'être coquette. — Oh ! vous auriez tort : j'ai la coquetterie en horreur. — Mais vouloir être aimée sans aimer ! — Et qui vous dît , monsieur , que je n'aimerai pas ? On ne prend point de ces rés<dutiotts à mon âge. Je ne veux ni gêner ni être gênée t voilà tout. —Fort bien y vous voulez que l'engagement cesse où finira le penchant. — Je veux que l'un et l'autre soit étemel ; et c'est pour cela que je veux éviter jusqu'à l'ombre de la contrainte. Je me sens capable d'aimer toute ma vie en liberté ; mais , à vous parler vrai , je ne répondrais pas d'aimer deux jours dans l'esclavage.
Le président vit bien qu'il fallait ménager sa délicatesse , et se contenter avec elle de la qualité d'ami. Il eut la modestie de s'y réduire ; et des lors toi^t ce que l'amour a de plus tendre fîit mis en usage pour la toucher. Il y parvint. Je ne vous dirai point pair quels degrés la sensibilité de Bélise était chaque jour plus émue ; qu'il vous suffise de savoir qu'elle en était an point oii la sagesse , en équilibre avec l'amour , n'attend plus qu'un léger efibrt pour laisser pencher la balance. Ils en étaient là, et ils (étaient tête à tête. Les yeux du président, enflammés d'amour ,dévo^aient les charmes de Bélise ; il pressait tendrement sa main. Bélisé tremblante respirait à peine. Le président la sollicitait avec l'éloquence passionnée du désir. Ah ! président , lui dit-elle enfin , seriez-vous capable de me tromper ? A ces mots , le dernier soupir de la pudeur semblait s'échapper de ses lèvres. Non , madame , lui ditil , c'est mon cœur , c'est l'amour même qui vient de parler par ma bouche ; et que je meure à vos pieds , si . . . . Gomme il tombait aux pieds de Bélise , son genou porta sur une patte de /oiryo», le chien favori de la jeune veuve. Joujou fit un cri de douleur. Ah ! monsieur , que vous êtes maladroit ! s'écria Bélise avec un mouvement de colère. Le président rougit, et fut déconcerté. Il prit Joujou dans son sein, lui baisa la partie ofiensée, lui demanda mille fois pardon , et le pria de solliciter sa grâce. Joujou^ revenu de sa douleur , rendit au président ses caresses. — Vous le voyez , madame , il a le cœur bon ; il me pardonne : c'est un bel exemple pour vous. Bélise ne répondit point. Elle était tombée dans une rêverie profonde et dans un sérieux glacé. Il voulut d'abord prendre ce sérieux pour un badinage , et se remettre aux ge-noux de Bélise pour l'apaiser. De grâce , monsieur , levez^vons , lui dit-elle : ces libertés me déplaisent, et je ne crois pas y avoir donne lieu.
Qu'on s'imagine l'étonnement du président. Il fut deux mi-
LE SCRUPULE. 3i
nfes confondu sans proférer une pafole. Quoi, mndame , lui dit^il enfin , serait-*il possible qu'un accident aussi léger m'eût attiré Yotre colère? — Point du tout, monsieur; mais )e puis , ans colère , trouver mauvais qu'on soit à mes genoux : c'est une {ttnatîon qui ne convient qu'aux amans heureux ; et je vous estime trop pour vous soupçonner d'avoir wé prétendre à l'être. Je ae Tois point , madame , répliqua le président avec émotion , en quoi un espoir fondé sur l'amour me rendrait moins estimable : mais oaeraii-^e vous demander , puisque Tamour est un crime à ?os jeux, quel est le sentiment que vous m'avez témoigné ?•« De Fainîtié , monsieur , de l'amitié ; et je vous prie très-fort de vous en tenir là. «—Je vous demande pardon, madame, j'aurais juré que c'était autre chose ; je vois bien que je ne m'j connais pas. — Cela se peut, monsieur; bien d'autres que vous s'j trompent. Le président ne put soutenir plus long-temps un caprice aussi étrange. U sortit, le désespoir dans l'àme, et il ne fut point rappelé.
Dès que Bélise fut seule : N'allais-je pas faire une belle folie ? fit-elle avec dépit. J'ai vu le moment oii ma faiblesse cédait à un iMimmeque je n'aimais pas. On a bien raison de dire qu'on ne connaît rien moins que soi-même. J'aurais juré que je l'adorais , qof îl n'était rien dont je ne fusse disposée k lui faire le sacrifice ; point du tout : il lui arrive , sans le vouloir, de faire du mal à mon petit chien ; et cet amour si passionné fait place à la colère. Un chien flie touche plus que lui , et je ne balance point k prendre parti jM^ur ce petit animal , contre l'homme du monde que je croyais aimer le plus ! N'est-ce point ]k un amour bien vif, bien solide , et bien tendre? Et voilà comme nous prenons nos idées pour des sentimens. On s'est échauffé la tête , et l'on croit avoir le cœur enflammé ; on part de là pour faire toutes sortes de sottises : Ffllnsion cesse, le dégoût survient; il faut essuyer l'ennui d'être constante sans amour, ou changer avec indécence. Oh! mon dier Joujou , que ne te dois-je pas ! C'est toi qui m'as détrompée : sans toi je serais peut-être en ce moment accablée de confusion et déchirée de remords.
Soit que Bélise aimât ou n'aimât point le président, car ces sortes de questions ne roulent guère que sur l'équivoque des termes , il est certain qu'à force de se dire qu'elle ne l'aimait pas, eBe parvint à s'en convaincre ; et un jeune militaire acheva bientAt de le lui persuader.
lindor venait d'obtenir une compagnie de cavalerie, au sortir des pages. La fraîcheur de la jeunesse, l'impatience du désir, Pëtoorderie et la légèreté , qui sont des grâces à seize ans , et des ridicolesà trente, rendirent intéressant aux yeux de Bélise cet
enfant bien né , qui avait l'honneur d'appartenir à la famille de son époux. Lindor s'aimait beaucoup lui-même, conmie de raison; il savait qu'il était bien fait et d'une figure charmante. Il le disait quelquefois; mais il riait de si bon cœur après l'avoir dit , il montrait en riant une bouche si fraîche et de si belles dents , qu'on pardonnait ces naïvetés k son âge. Il mêlait d'ailleurs des sentimens si fiers et si nobles aux enfantillages de l'amour-propre , que tout cela ensemble n'avait rien que d'intéressant. Il voulait avoir une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille ; il se regardait dans une glace , faisant l'exercice à la prussienne. U priait Bélise de lui prêter le Sopha couleur de rose , et lui demandait si elle avait lu le Pofybe de Folard, Il lui tardait d'être an printemps , pour avoir im habit délicieux en cas de paix, ou pour entrer en campagne s'il y avait guerre. Ce mélange de frivolité et d'héroïsme est peut-être ce qu'il y a de plus séduisant aux yeux d'une femme. Un pressentiment confus que cette jolie petite créature qui badine à une toilette, qui se caresse, qui se mire^ va peut-être dans deux mois se précipiter à travers les batteries sur un escadron ennemi > ou grimper comme un. grenadier sur une brèche minée ; ce pressentiment donne aux gentillesses d'un petitmaitre un caractère de merveilleux qui étonne et qui attendrit. Mais la fatuité ne sied qu'à la jeunesse militaire : c'est un avis que je donne en passant aux petits-maîtres de tous états.
Bélise fiit donc sensible aux grâces naïves et légères de lindor^ Il s'était passionné pour elle dès la première visite. Un jeune page est pressé d'aimer. Ma belle cousine , lui dit^i} un jour ( car il la nommait ainsi à cause de leur alliance ) , je ne demande au ciel que deux choses : de faire mes premières armes contre les Anglais, et avec vous. Vous êtes un étourdi , lui dit-elle ; et je vous cq^hseille de ne désirer ni l'un ni l'autre : l'un n'arrivera peut-être que trop tôt , et l'autre n'arrivera jamais. -* Jamais ! cela est bien fort , ma belle cousine. Mais je m'attendais à cette réponse ; elle ne me rebute point. Tenez , je gage qu'avant ma seconde campagne vous cesserez d'être cruelle. A présent que je n'ai pour moi que mon âge et ma figure , vous me traitez comme un enfant ; mais quand vous aurez entendu dire : Il s'est trouvé à telle affaire, son régiment a donné dans telle occasion , il s'est distingué, il a 'pris un poste , il a couru mille dangers ; c'est alors que votre petit cœur palpitera de crainte , de plaisir, peut-être d'amour s que sait-on ? si j'étais blessé , par exemple ! Oh ! cela est bien touchant! Pour moi, si j'étais femme , je voudrais que mon amant eût été blessé à la guerre. Je baiserais ses cicatrices , je trouverais une volupté infinie à les compter. Ma belle cousine , je vous montrerai les miexmes: vous n'y tiendrez pas. — Allez, jeune
faa, faites Totre devoir en galant homme , et ne m'afRigezpas par ie$ présages qui me font trembler. — Yoye^-vous si je n'ai pas dit vrai ! je vous fais trembler d'avance. Ah! si la seule idée vous touche, que fera la réalité? Çà, ma belle cousine, vous pouvez vous fier à moi : ne me donnerez-vous point quelque à compte Hir les lauriers que je vais cueillir?
Cétaient tous les jours de semblables folies. Bélise, qui faisait semblant d'en rire , n'en était pas moins sensiblement touchée ; mais cette vivacité, qui faisait tant d'impression sur son âme, empêchait Lindor de s'en apercevoir. Il n'était ni assez éclairé , ni. assez attentif pour observer en elle les gradations du sentiment, et pour en tirer avantage. Ce n'est pas qu'il ne fût aussi entrepre- ' nant que la politesse l'exige ; mais un regard l'intimidait , et la crainte de déplaire balançait en lui l'impatience d'être heureux. Aussi deux mois se passèrent-ils en légères tentatives , sans aucun succès décidé. Cependant leur amour mutuel s'animait de plus en plus; et quelque faible que fût la résistance de Bélise , elle en était lasse elle— même, lorsque le signal de la guerre vint donner l'alarme aux amours.
A ce signal terrible , tous leurs travaux sont su$pendus. L'un s'envole sans attendre la réponse au billet le plus galant ; l'autre manque au rendez-vous oii l'on devait le couronner : c'est une ré— solution générale dans tout l'empire des plaisirs.
Lindor eut à peine le temps de prendre congé de Bélise. Elle s'était reproché cent fois les rigueurs qu'elle n'avait pas. Ce pauvre enfant , disait-elle , m'aime de toute son âme : rien de plus naturel ni de plus tendre que l'expression de ses sentimens ; il est fait à peindre; il est beau comme le jour; il est étourdi : qui ne l'est pas à son âge ? mais il a le cœur excellent. Il ne tient qu'à lui de s'amuser : il trguverait peu de cruelles ; cependant il ne voit que moi , il ne respire que pour moi , et je le traite avec une hauteur!... Je ne sais pas comment il y tient. J'avoue que si j'étais à sa place , je laisserais bien vite cette Bélise si sévère s'ennuyer avec sa vertu : car enfin la sagesse est bonne quelquefois ; mais toujours de la sagesse I Comme elle faisait ces réflexions , on vint lui dire que les négociations de la paix étaient rompues , et que les officiers avaient ordre de rejoindre leurs corps sans différer d\in seul instant. A cette nouvelle, tout son sang se gela dans ses veines. Il va partir ! s'écna-t-elle le cœur saisi et pénétré ; il va se battre I il va mourir peut-être , et je ne le verrai plus ! Lindor arrive en uniforme. Je viens vous dire adieu , ma belle cousine : je uar$ ; nous allons nous voir de près avec l'ennemi. La moitié de mes vceiix est remplie , et j'espère qu'à mon retour vous remplirez f autre moitié. Je vous aime bien , mu b^k cousine! souvenez- 2. 3
vous un peu de votre petit cousin : il reviendra fidèle , il tous en donne sa parole. S'il est tué , il ne reviendra pas ; mais on vous remettra sa bague et sa montre. Vous voyer ce petit chien d'é— mail; il vous retracera mon image, ma fidélité , ma tendresse , et vous le baiserez quelquefois. En prononçant ces dernières pa* rôles , il souriait tendrement , et ses yeux étaient mouillés ée larmes. Bélise , qui ne pouvait plus retenir les siennes , lui dit de Tair du monde le plus affligé : Vous nous quittez bien gaiement , Lindor ! Vous dites que vous m'aimez : sont-ce là les adieux d'un amant ? Je croyais qu'il était affreux de s'éloigner de ce qu'on aime. Mais il n'est pas temps de vc^us faire des reproches : venez , èmbrassee-moi. Lindor , transporté , usa de cette permission jusqu'à la licence , et Bélise ne s'en fâcha point. Et à quand votre départ ? lui dit-elle. — Tout à l'heure. — Tout à l'heure! Quoi! vous ne soupez point avec ^oi ! — Cela est impossible. — J'avais mille choses à vous dire. — Dites-lès moi bien vite : mes chevaux m'attendent. — Vous êtes bien cruel de me refuser une soirée ! -^ Ah ! ma belle cousine , je vous donnerais ma vie ; mais il y va de mon honneur : mes heures sont comptées ; il faut que j'arrive à la minute. Songez, s'il y avait une affaire , et que je n'y fusse point, je serais perdu : votre petit cousin ne serait pas digne de vous. Laissez-moi vous mériter.
Bélise l'embrassa de nouveau en le baignant de ses larmes. Allez , lui dit-elle, je serais au désespoir de vous attirer un re— proche : votre honneur m'est aussi cher que le mien. Soyez sage , ne vous exposez qu'autant que le devoir l'exige , et revenez tel que je vous vois. Vous ne me donnez pas le temps de vous en dire davantage; mais nous nous écrirons : adieu. — Adieu, ma belle cousine. — Adieu, adieu, mon cher enfant.
C'est ainsi que parmi nous la galanterie est l'âme du point d'honneur, qui est celle de nos armées. Nos femmes n'ont pas besoin d'aller au-devant de nos gueifriers pour les renvoyer au combat; mais lés mépris dont elles accablent un lâche, et l'accueil qu'elles font aux hommes courageux, rendent leurs amans intrépides.
Bélise passa la nuit dans la plus profonde douleur; son lit fut baigné de ses larmes. Le jour suivant elle écrivit à Lindor : tout ce qu'une âme tendre et délicate peut ihspirer de plus touchant était exprimé dans sa lettre. O vous , qu'on élève si mal , qui vous apprend à si bien écrire? La nature se plaît- elle à nous humilier en vous vengeant?
Lindor, dans sa réponse pleine de feu et de désordre , exprimait tour à tour les deux passions de son âme , l'ardeur militaire et l'amour. L'impatience de Bélise ne lui laissa aucun repos qu'elle
nVAt reçu cette réponse. Leur relation s'établit et se s >utint sans interruption la moitié de la campagne ; et la dernière lettre qu'on écrivait était toujours la plus vive ; la dernière qu'oa attendait était toujours la plus désirée.
Lindor, pour son malheur, eut un confident jaloux. Tu es encbanté, lui dit celui-ci, de la passion que tu inspires. Si tu savais k quoi tout cela tient ! Je connais les femmes. Veux-tu faire une épreuve sur celle que tu aimes? Ecris-lui {pie tu as perdu un œil: je gage qu'elle te conseille de prendre patience , et de l'oublier. Lindor, bien sûr de son triomphe , consentit à celte épreuve ; et comme il ne savait pas mentir, son ami dicta cette lettre. Bélise fut au désespoir : l'image de Lindor vint s'offrir à son esprit , mais avec un œil de moins, (^tte grande mouche noire le rendait mé-* connaissable. Quel dommage ! disait-elle en soupirant. Ses deux jeux étaient si beaux! les miens les rencontraient avec tant de plaisir ! l'amour s'j peignait avec tant de charmes ! Mais il n'en est que plus intéressant , et je dois l'en aimer davantage. Il doit être désolé : il tremble surtout de m'en paroître moins aimable. EcrivoD5-tui pour le rassurer, pour le consoler, s'il- est possible. C'était la première fois que Bélise avait été obligée de se dire : Ecnifons^lui, Sa lettre fut froide malgré elle : elle s'en aperçut , la déchira, l'écrivit de nouveau. Les expressions étaient assez fortes; mais le tour en était contraint et le style recherché. Cette mouche noire , à la place d'un bel œil , lui offusquait l'imagination et lui glaçait le sentiment. Eh ! cessons de nous flatter , dit-elle en déchirant une seconde fois sa lettre ; ce pauvre enfant n'est plus aimé : un œil perdu bouleverse mon âme. J'ai voulu faire l'héroïne , je suis une femmelette : n'affectons point des sentimens audessus de mon caractère. Lindor ne mérite pas qu'on le trompe. H compte sur une âme généreuse et sensible ; si je ne le suis pas assec pour l'aimer encore , je dois l'être assez pour le désabuser t son méftis «deviendra ma peine. Je suis désolée , lui écrivit-elle y et bien plus à plaindre que vous : vous n'avez perdu qu'un agrément , et je vais perdre votre estime , comme j'ai perdu la mienne. Je me croyais digne de vous aimer et d'être aimée de vous ; je ne le suis plus : mon cœur se flattait d'être âunlessus des événemens; on seixl accident m'a changée. Consolez-vous , monsieur : vous aurez toujours de quoi plaire à une femme raisonnable ; et , après l'humiliant aveu que je viens de vous faire, vous n'avez plus k me regretter.
Lindor fut au 4lésespoir à la lecture de ce billet i le monsieur surtout lui parut une injure atroce. Monsieur I s'écriait-il. Ah! la perfide! Son petit cousin , monsieur t On donne du monsieur k «n borgne. U alla trouver son ami. Je te l'avais bien dit, mon
cher, lui dit le confident. Voilà le moment de te Tenger; si ta n'aimes mieux attendre la fin de la campagne , pour ménager à ton héroïne le plaisir de la surprise. Non , je veux la confondre des aujourd'hui , lui dit le malheureux Lindor. Il lui écrivit donc qu'il était enchanté de l'avoir éprouvée; que Monsieur avait encore ses deux yeux ; mais que ses yeux ne la verraient plus que comm.e la plus ingrate de toutes les femmes. Bélise fut anéantie , et prît des ce moment le parti de renoncer au monde et de s'ensevelir à la campagne. Allons végéter, disait-elle , je ne suis bonne qu'à cela.
Dans le voisinage de cette campagne , était une espèce de philosophe dans la vigueur de l'âge , qui , après avoir joui de tout pendant six mois de l'année à la ville , venait jouir six mois de lui-* même dans une solitude voluptueuse. Il rendit ses devoirs à Bélise. Vous avez , lui ditr-elle , la réputation d'être sage ; dite»-moi quel est votre plan de vie ? De plan , madame , je n'en eus jamais , répondit le comte de Pruli. Je fais tout ce qui m'amuse ; je cherche tout ce que j'aime , et j'évite avec soin ce qui m'ennuie ou me déplaît. — ViveiF-vous seul ? Voyez-vous du monde ? — Je vois quelquefois notre pasteur^Âjo[ui j'enseigne la morale ; je cause avec des laboureurs plus instfuits que tous nos savans ; je donne le bal à de petites villageoises les plus jolies du monde ; je fais pour elles des loteries de dentelles et de rubans , et je marie les plus amou— reuses. Quoi ! dit Bélise avec étonnement , ces gens-là connaissent l'amour? — Mieux que nous y madame , mieux que nous cent fois. Ils s'aiment comme des tourterelles : ils me donnent appétit d'aimer. — Vous avouerez cependant que cela aime sans délicatesse. — £h ! madame , la délicatesse est un raffinement de l'art : ils ont l'instinct de la nature ; et cet instinct les rend heureux. On parle d'amour à la ville ; on ne le fait que dans les champs. Ils ont en sentiment ce que nous avons en esprit. J'ai essayé , comme un autre , d'aimer et d'être aimé dans le monde ; le caprice , les convenances arrangent et dérangent tout : une liaison n'est qu'une rencontre. Ici le penchant fait le choix : vous verrez , dans les jeux que je leur donne , comme ces cœurs simples et tendres se cherchent sans le savoir, et s'attirent mutuellement. Vous me faites , reprit Bélise , un tableau de la campagne auquel je ne m'attendais pas. On dit ces gens-là si à plaindre ! — > Us l'étaient , madame , il y a quelques années ; mais j'ai le secret de rendre leur condition plus douce. Oh ! vous me direz votre secret , interrompit Bélis^ avec vivacité ; je veux aussi en faire usage. — Il ne tient qu'à vous. Le voici : j'ai quarante mille livres de rente ; j'en dépense dix ou douze à Paris dans les deux saisons que j'y passe , huit ou dix dans ma liaison de campagne; et par cette économie, j'ai vingt mille
Erres k perdre sur les échanges que je fais. — Et quels échanges £ûtes— TOUS? — J'ai des champs bien cultiTés, des prairies bien arrosées, des vergers clos et plantés avec soin. — Hé bien ? — Hé* bien , Lucas y Biaise , Nicolas , mes voisins et mes bons amis , ont des terreins en friche ou appauvris ; ils n'ont pas de quoi les cultiver î îe leur cède les mriens troc pour troc ; et la même étendue de terrein qui les nourrissait à peine , les enrichit dans deux moissons. La terre, ingrate sous leurs mains , devient fertile dans les naiennes. Je lui choisis la semence , le plant , l'engrais , la culture qui loi convient , et des qu'elle est en bon état , je pense à un nouvel échange : ce sont là mes amusemens. Cela est charmant , s'écna Bélise : vous savez donc l'agriculture?— Un peu , madame ; je m'en instruis ; je confronte la théorie des savans avec l'expé^ rience des laboureurs ; je tâche de corriger ce que je vois de défectueux dans les spéculations des uns , et dans la pratique des autres : c'est une étude amusante. — Oh! je le crois ; et je veux m'y livrer aussi. Gomment donc ! Mais vous devez être adoré dans tous ces cantons ; ces pauvres laboureurs doivent vous regarder comme leur père. — Oui , madame ^ nous nous aimons beaucoup. — Je suis bien heureuse, monsieur le comte, que le hasard m'ait procuré un voisin tel que vous ! Yojons-nous souvent , je vous prie ; je veux suivre vos travaux , prendre votre méthode , et devenir votre rivale dans le cœur de ces bonnes gens. — Vous n'aurez, madame, ni rivaux ni rivales partout où vous voudrez plaire , et lors même que vous ne le voudrez pas.
Telle fut leur première entrevue ; et des ce moment, voilà Bé> lise villageoise , tout occupée de l'agriculture , conversant avec ses fermiers , et ne lisant que la Maiaon rustique. Le comte finvita' à l'une des fêtes qu'il donnait les jours consacrés au repos , et la présenta à ses paysans comme une nouvelle bienfaitrice , ou plutôt comme leur souveraine. Elle fut témoin de l'amour et du respect qu'ils avaient pour lui. Ces sentimens se communiquent : ils sont si naîfs et si tendres ! C'est le plus sublime de tous les éloges; et Bélise en fut touchée au point d'en être jalouse. Mais que cette jalousie était loin de la haine ! Il faut avouer , disait-elle , qu'ils ont bien raison de l'aimer : indépendamment de ses bienfaits , personne au monde n'est plus aimable.
II s'établit dès ce jour entre eux la liaison la plus intime , et en apparence la plus philosophique. Leurs entretiens ne roulaient que sur l'étude de la nature , sur lés moyens de rajeunir cette terre , notre vieille nourrice , qui s'épuise pour ses enfans. La l)otanîq[ae leur indiquait les plantes salutaires aux troupeaux , et celles qui leur étaient pernicieuses ; la mécanique leur donnait des forces pour élever les eaux à peu de frais sur les collines
3ft CONTES MORAUX.
altérées , et pour soulager le travail des animaux destinés 'au labourage; l'histoire naturelle leur apprenait à calculer les inconvéniens et les avantages économiques , dans le choix de ces animaux laborieux. La pratique confirmait ou corrigeait leurs observations, et on faisait les expériences en petit, afin de les rendre moins coûteuses. Le jour du repos revenait ^ et les jeux suspen-* daient les études.
Bélise et le philosophe se mêlaient aux danses de ces villageois. Bélise s'aperçut avec surprise qu'aucun d'eux ne s'occupait d'elle. Vous allez, dit-elle à son ami , me soupçohner d'une coquetterie bien étrange; mais je ne veux rien vous dissimuler. On m'a dit cent fois que j'étais jolie ; j'ai par-dessus ces paysannes l'avantage de la parure ; cependant je ne vois dans les yeux des jeunes paysans aucunes traces d'émotion à ma vue. Us ne pensent qu'à leurs compagues ; ils n'ont des âmes que pour elles. Rien n*est plus naturel , madame , dit le comte : le désir ne vient jamais sans quelque lueur d'espérance ; et ces gens-là ne vous trouvent belle que comme ils trouvent belles les étoiles et les fleurs. Vous me surprenez , dit Bélise : est-ce l'espérance qui rend sensible ? — - Non , mais elle dirige la sensibilité. — On n'aime donc qu'avec l'espoir de plaire ? — Non vraiment , madame ; et sans cela , qui pourrait ne pas vous aimer? Un philosophe est donc galant ? reprit Bélise avec un sourire. — Je suis vrai , madame, et ne suis point philosophe ; mais si je méritais ce nom , je n'en serais que plus sensible : un vrai philosophe est homme , et fait gloire de l'être. La sagesse ne contredit la nature que lorsque la nature a fort. Bélise rougit , le comte se troubla , et ils furent quelque temps les yeux baissés , sans oser rompre le silence. Le comte voulut renouer l'entretien sur les charmes de la campagne ; mais leurs propos furent confus , entrecoupés et sans suite : on ne savait plus ce qu'on avait dit , encore moins ce qu'on allait dire. Ils se quittèrent enfin , l'une rêveuse, l'autre distrait, et craignaiit tous deux d'en avoir trop dit.
La jeunesse des villages voisins s'assembla le lendemain pour leur donner une fête : la gaieté en faisait l'ornement. Bélise en fut enchantée; mais le dénouement la surprit. Le màgister avait fait des chansons à la louange de Bélise et du comte , et les couplets di'^aient que Bélise était l'ormeau, et que le comte était le lierre. Celui-ci ne savait s'il devait leur iknposer silence , ou prendre la chose en badinant ; mais Bélise en fut offensée. Je vous demande pardon pour eux, madame , lui dit le comte en la ramenant : ces bonnes gens disebt ce qu'ils pensent ; ils n'en savent pas davantage. Je les aurais fait taire , si j'avais eu le courage de les affliger. Bélise ne lui répondit rien ; et il se retira pé^
wkré de douleur de l'impression qu'avait faite ,8ur elle cet innocent liadinage.
Qae je suis malheureuse ! dit Bélise après le départ du comte : Toilà encore un homme que je vais aimer. Cela est si clair que ces paysans s'en aperçoivent : ce sera , conune avec les autres , un feu léger, une étincelle. Non , je ne veux plus le voir ; il est honteux de vouloir inspirer une passion , quand on n'en est pas susceptible. Le comte se livrerait à moi sans réserve , et de la meilleure foi: c'est un homme repectable , dont je ferais le malheur si je venais a m'en détacher. Le lendemain il envoya savoir si elle était visible. — Quel parti prendre? Si je le refuse aujourd'hui , il faudra le recevoir demain ; si je persiste à ne le plus voir , que va-t-il penser de ce changement ? Qu'a-t-il fait qui ait pu me déplaire ? Loi laisserai-je croire que je me défie de lui, ou de moi? Apres tout, qui m'assure qu'il m'aime ? et quand il m'aimerait , suis-je obligée de l'aimer ? Je lui ferai entendre raison, je lui peindrai oum caractère; il m'en estimera davantage : il faut le voir. Le comte vint.
Je yais bien vous surprendre , lui dit-elle ; j'ai été sur le point de rompre avec vous. — - Avec moi , madame ! et pourquoi ? quel est mon crime ? — D'être aimable et dangereux. Je vous déclare que je suis venue chercher le repos ; que je ne crains rien tant que l'amour ; que je ne suis pas faite pour un engagement solide ; que j'ai rame la plus légère , la plus inconstante qui fut jamais ; que je méprise les goûts passagers, et que je n'ai pas un assez grand fond de sensibilité pour en avoir de durables. Voilà mon caractère : je vous en avertis. Je réponds de moi pour l'amitié; mais pour l'amour , il n'y £uit pas compter : et , afin de n'avoir aucun reproche à me ^ire, je ne veux absolument ni en inspirer ni qu'on m'en inspire. Votre sincérité encourage la mienne, lui répondit le comte; vous allez me connaître à mon tour. J'ai pris pour vous , sans m'en dooter et sans le vouloir , l'amour le plus tendre et le plus violent : c'est ce qui pouvait m'arr^ver de plus heureux , et je m'y livre de tout mon cœur , quoi que vous puissiez m'annoncer. Vous vous croyez légjère et inconstante ; il i?en est rien. Je crois connaître mieux que vous le caractère de votre âme. — Non , monsieur , je me suis éprouvée , et vous allez en juger. Elle lui raconta l'histoire du président et celle du jeune page. Vous les aimiez , madame , vous les aimiez : vous vous êtes découragée mal à propos. Votre colère ctmtre le président éta^ sans conséquence : le premier mouvement est toujours pour le chien , mais le second est pour FamaAt ; ainsi l'a voulu la nature. Le refroidissement de votre amour pour le page n'aurait pas été plus durable : un œil de moii^s produit toujours cet effet-là ; mais peu à peu on s'y accoutume.
4o CONTES MORAUX.
Quant à la durée d'une passion , il faut être juste. Quel est l'insensé qui exige l'impossible? Je désire ardemment de vous plaire , j'en ferai ma félicité : mais si votre penchant pour moi venait à. s'affaiblir , ce serait un malheur , ce ne serait pas un crime. Kh. quoi ! parce qu'il n'est point dans la vie de plaisir sans mélange , faut-il se priver de tout , renoncer à tout? Non , madame , il faut tirer parti de ce qu'on a de bon , se pardonner à soi-même et aux autres ce qui est moins bien , ou ce qui est mal. Nous menons ici une vie douce et tranquille ; l'amour nous manque , il peut rem— bellir : laissons-le faire : s'il s'en va, l'amitié nous reste ; et , quand la vanité ne s'en mêle point , l'amitié qui sur\'it à l'amour en est bien plus douce , plus intime , et plus tendre. — En vérité , monsieur 9 voilà une morale bien étrange ! — Elle est simple et natu— relie, madame. Je ferais des romans tout comme un autre ; mais la vie n'est pas un roman : nos principes , comme nos sentimens , doivent être pris dans la nature. Bien n'est plus facile que d'imaginer des prodiges en amour ; mais tous ces héros n'existent que dans la tête des auteurs : ils disent ce qu'ils veulent ; nous faisons ce que nous pouvons. C'est un malheur, sans doute , de cesser de plaire ; c'en est un plus grand de cesser d'aimer : mais le comble du malheur , c'est de passer sa vie à se craindre et à se combattre. Fiez-vous à vous-même, madame, et daignez vous fier à moi. Il est assez cruel de ne pouvoir pas aimer toujours , sans se condamner à n'aimer jamais. Imitons nos villageob : ils n'examinent pas s'ils s'aimeront long-temps ; il leur suffit de sentir qu'ils s'aiment. Je vous étonne? Vous avez été élevée dans le pays des chimères. Croyez-moi , vous êtes bien née; revenez à la vérité; laissez-vous guider par la nature : elle vous conduira beaucoup mieux qu'un art qui se perd dans le vide , et qui réduit le sentiment à rien , à • force de l'analyser.
Si Bélise ne fut point persuadée , elle fut bien moins affermie dans sa première résolution ; et dès que la raison chancelle , il est aisé de la renverser. Celle de Bélise succomba sans peine ; et jamais un amour mutuel ne rendit deux cœurs plus heureux. Lavrés l'unà l'autre en ^îberté , ils oubliaient l'univers , ils s'oubliaient euxmêmes : toutes les facultés de leurs âmes , réunies en une seule , ne foraoïaient plus qu'un tourbillon de feu, dont l'amour était le centre , dont le plaisir était l'aliment.
Cette première ardeur se ralentit, et Bélise en fut alarmée : mais le comte la rassura. On revint aux amusemens champêtres. Bélise trouva que la nature s'était embellie , que le ciel était plus serein et la campagne plus riante. Les jeux des villageois lui plaisaient davantage : ils lui rappelaient un souvenir délicieux. Leurs travaux l'intéressaient beaucoup plus. Mon amant^ disait-elle en elle*
LE SCRUPULE. 4t
même , est le dieu qui ]es encourage ; son humanité , sa bien* faisance , sont comme des ruisseaux qui fertilisent ces champs. EUle aimait à s'entretenir avec les laboureurs , des bienfaits que « répandait sur eux ce mortel qu'ils appelaient leur père. L'amour lui rendait personnel tout le bien qu'on disait de lui. Elle passa ainsi toute la belle saison à l'aimer y k l'admirer , à lui voir faire Aes heureux, et à le rendre heureux elle-même.
Bélise avait proposé au comte de passer l'hiver loin de la ville , et il lui avait répondu en souriant : Je le veux bien. Mais dès que la campagne commença k se dépouiller , que la promenade fut interdite , que les jours furent pluvieux , les matinées froides , et les soirées longues , Bélise sentit avec amertume que l'ennui s'emparait de son âme , et qu'elle désirait de revoir Paris. EHle en fit l'aveu à son amant avec sa franchise ordinaire. Je vous l'avais prédit , vous n'avez pas voulu me croire : l'événement ne justifie que trop la mauvaise opinion que j'avais de moi-même. — Quel est donc cet événement ? — Ah ! mon cher comte , puisqu'il faut vous le dire, je m'ennuie: je ne vous aime plus. Vous vous ennu jez; cela est possible, lui répondit le comte avec un sourire ; mais TOUS ne m'en aimez pas moins : c'est la campagne que vous n'aimes plus. — £h ! monsieur , pourquoi me flatter ? Tous les lieux , tous les temps sont agréables avec ce que l'on aime. — Oui , dans les romans , je vous l'ai déjà dit , mais non pas dans la nature. Vous avez beau dire, insista Bélise , je sens très-bien qu'il y a deux mois que j'aurais été heureuse avec vous dans un désert. — Sans doute , madame : telle est l'ivresse d'une passion naissante ; mais ce premier feu n'a qu'un temps. L'amour heureux se calme et se modère : l'âme , dès*lors moins agitée , commence à devenir sensible aux impressions du dehors : on n'est plus seul dans le monde ; on éprouve le besoin de se distraire et de s'amuser. ^- Ah ! monsieur, à quoi réduisez-vous l'amour? — A la vérité, ma chère Bélise. — ^Au néant, mon cher comte , au néant. Vous cessez de me suffire ; j'ai donc cessé de vous aimer. — - Non , tout ce que j'adore , non , je n'ai point perdu votre cœur , et je vous serai toujours cher. — Toujours cher : oui , sans doute ; mais comment ? — • Comme je veux l'être. — Ah ! je sçns trop mon injustice pour me la dissimuler. — Non , madame, vous n'êtes point injuste. Vous m'aimez assez : j'en suis content , et je ne veux pas être aimé davantage. Serei&-vous plus difficile que moi ? — Oui , monsieur : je ne me pardonnerai jamais d'avoir pu m'ennuyer avec l'homme du monde le plus aimable. — Et moi , madame , et moi , qui ne me vante de rien, je m'ennuie aussi parfois avec la plus adorable de toutes / les femmes , et je me le pardonne. — Quoi ! monsieur, vous vous ennujrez avec moi ? — Avec vous-même ; et je ne laisse pas de
4a CONTES MORAUX.
TOUS aimer pins que ma vie. Ëtes-vous contente ? — - Ailons , inon* sieur , retournons à Paris. — Oui , madame , j'y consens : mais êouvenes-YOus que le mois de mai nous retrouvera à la campagne. -— Je n'en crois rien. — Je vous l'assure , et plus amoureux que jamais.
Bélise , de retour à la ville , commença par se livrer à tous les amusemens que l'hiver rassemble , avec une avidité qu'elle croyait insatiable. Le comte , de son coté , s'abandonna au torrent du monde , mais avec moins de vivacité. Peu à peu l'ardeur de Bélise se ralentit. Les soupers lui paraissaient longs ; elle s'ennuyait au spectacle. Le comte avait soin de la voir rarement; ses visites étaient courtes , et il prenait les heures oii elle était environnée d'une foule d'adorateurs. £lle lui demanda un jour tout bas : Que vous semble de Paris ? — Tout m'y amuse , et rien ne m'y attache. — Pourquoi ne venez^vous pas souper avec moi ? — Vous m'avez tant vu , madame ! Je suis discret : le monde a son tour , j'aurai le mien. '~~ Vous êtes donc toujours persuadé que je vous aime ? — Je ne parle jamais d'amour à la ville. Que pensei^vous , madame , du nouvel opéra ? poursuivit-il à haute voix. Et la con* versation devint générale.
Bélise comparait toujours le comte À ce qu'elle voyait de mieux, et toujours la comparaison concluait à son avantage. Personne , disait^lle , n'a cette candeur y cette simplicité , cette égalité de caractère ; personne n'a cette bonté d'âme et cette élévation de sentimens. Quand je me rappelle nos entretiens y tous nos jeunes gens ne me semblent que des perroquets bien instruits. Il a bien raison de douter qu'on cesse de l'aimer après l'avoir connu ! Mais non , ce n'est pas l'estime qu'il a de lui-même , c'est l'estime qu'il a de moi qui lui donne cette confiance. Que je serais heureuse si elle était fondée !
Telles étaient les réflexions de Bélise ; et plus elle sentait Renaître son inclination pour lui , plus elle se trouvait bien avec ellemême. Enfin le désir de le voir devint si pressant, qu'elle ne put résister k celui de lui écrire. Il se rendit auprès d'elle ; et l'abordant avec un sourire : Quoi ! madame , lui dit-il , un tête-à-tête ! vous m'exposez à faire des jaloux. Personne , monsieur , n'a droit de l'être , lui dit Bélise ; et vous savez que je n'ai plus que des am's. Mais vous , ne craignez-vous pas d'inquiéter quelque nouvelle conquête? Je n'en ai fait qu'une en ma vie, répondit le comte ; elle m'attend à la campagne , et j'irai la voir ce printemps. — Elle serait à plaindre , si elle était à la ville : vous y êtes si occupé , qu'elle risquerait d'être négligée. — Elle s'y amuserait , madame , et n'y penserait pas à moi. Laissons là les détours ^ reprit-elle : pourquoi vous voi*-je si rarement et si peu ? — Pour
TOUS Isîsser îoîiir en liberté de tons les plaisirs de votre Age. — y ma ne serez jamais de trop , monsieur : ma maison est la votre ; rt^axÀnAm comme telle , j'en serai flattée , je le désire , et j'ai acquis le droit de l'exiger. Non , madame , n'exigex rien ; je serais au désespoir de vous déplaire : mais permettez-moi de ne vous rrroir qu'au retour de la belle saison. Cette obstination la piqua Tivement. Ailes , monsieur , lui ditrelle avec dépit , ailes chercher ^es plaisirs oh je ne serai pas : j'ai mérité votre inconstance. Dès ce j<mr , elle n'eut pas un moment de repos : elle s'informait de les démarches ; elle le chercliait et le suivait des jeux aux prome*^ nades et aux spectacles ; les femmes qu'il voyait lui devinrent odieuses; elle ne cessait de questionner ses amis. L'hiver lui parut à niw longueur mortelle , quoiqu'on ne fût encore qu'au commencement du mois de mars. Quelques beaux jours étant venus : Il &Qt, dît-elle, que je le confonde , et que je me justifie. J'ai tort jusqu'à présent : il a sur moi cet avantage ; mais demain il ne Taurapltts. Elle le fit prier de se rendre chez elle. Tout était prêt pour le départ. Le comte arrive. Donnes-moi la main , lui dit Bélisè, pour monter dans mon carrosse. OU allons-nous donc , liadaffle? lai dit-il. — Nous ennujer à la campagne. A ces mots , k comte fut transporté de joie. Bélise, au mouvement de la main <pi la soutenait , s'aperçut du saisissement et de l'émotion qu'elle faisait naître. O mon cher comte , lui dit-elle en pressant cette nain qui tremblssit sous la sienne , que ne vous dois-je pas ! Vous i&'atei appris à aimer , vous m'aves convaincue que j'en étais capaUe ; et en m'éclairant sur mes sentimens , vous m'aves fait la plus donce des violences : vous m'aves forcée à m'estimer moinicme et à me croire digne de vous. L'amour est content : je n'ai plus de scrupule , et je suis heureuse.
OU