LES AVENTURES D'ALCIDONIS DE MÉGARE
*''ai grand regret k la féerie : c'était pour les imaginations vives- ^lOtttxre de plaisirs innocens, et la manière la plus honnête de nn-e d'agréables songes. Anssi les climats de l'Orient étaient-ils P^lés autrefois de génies et de fées. Les Grecs les regardaient ^nie des intelligences médiatrices entre les honunes et les dieux: '^oin le démon familier de Socrate ; témoin la fée qui protc- ^t Alcidonis, comme je vais le raconter.
La fée Galante avait pris Alcidonis en amitié, même avant qu'A vînt au monde. Elle présida à sa naissance, et le doua du don de plaire , sans aucun penchant décidé à l'amour. Sa jeunesse ne fut que le développement des talens et des grâces qu'il avait reçus en partage.
Il avait passé sa quinzième année , lorsque son père , l'un des plus riches et des plus honnêtes citoyens de Mégare , l'envoyant à Athènes pour y faire ses exercices , lui dit en l'embrassant : Mon cher fils , vous allez trouver dans le monde une foule de jeunes évaporés qui se répandent en injures contre les femmes. N'en croyez rien. Ceux-là n'affectent de les mépriser, que parce qu'ils n'ont pu parvenir à les rendre méprisables. Pour moi,à commen— cer par votre mère , ma vertueuse épouse , j'ai reconnu dans le beau sexe une délicatesse de sentiment, une candeur, une vérité dont peu d'hommes sont capables. Faites conune moi ; choisisses une femme honnête, d'une humeur égale, d'un caractère solide, d'une vertu sociable et douce. Il y en a partout. Mon aveu suivra votre choix. Je suis bon père : je ne veux que votre bonheur.
Alcidonis , plein de ces leçons , arrive à Athènes. Sa première visite fiit à Séliane , à qui on l'avait recommandé. Séliane , dans sa jeunesse , avait été jolie et belle : elle était belle encore ; mais ^ elle commençait à n'êlre plus jolie. Après les premiers complw^ mens : Que venez-vous faire ici? lui dit un vieux capitaine, l'époux de Séliane et l'ancien ami de son père. C'est bien à votre âge qu'on s'ensevelit auprès des femmes ! lé Cirque, le Pirée, voilà vos écoles , et non pas ce cercle frivole qu'on appelle le beau monde. Je suis furieux quand je vois arriver un jeune homme à Athènes. Cest à Sparte qu'on devrait aller.
Alcidonis fut déconcerté par une si vive apostrophe ; mais Sé^ liane prit son parti avec chaleur. Je vous reconnais bien là , dît— elle à son mari. Sparte, le Cirque, le Pirée ! £h! qu'apprend-on , s'il vous plaît , dans ces écoles si fameuses ? A s'enrichir et à se battre , répondit brusquement l'époux. <— A s'enrichir , voilà qui est noble ! A se battre, voilà qui est gracieux ! Le premier est indigne de l'ambition d'un galant homme, et le second ne s'apprend que trop tôt. — Non pas sitôt, madame, non pas sitôt que vous croyez. Je doute qu'après avoir passé sa jeunesse à une toilette, on soit ni bon guerrier ni bon soldat. — Et moi ^ je ne vois rien de plus gauche , de plus maussade qu'un homme qui n'a jamais appris qu'à se battre. Ne dirait-on pas que vous n'êtes ici que pour vous égorger ? La paix a ses talens et ses vertus , comme la guerre. On n'est pas toujours à la tête d'une troupe. — Et voilà le mal ; de par tous les dieux ! voilà le mal. Je voudrais qu'il fût défendu , même en temps de paix , de quitter les drapeaux , sur
fane de la yie. — Quoi y monsieur , vous voulez donc que nous n'ajoiis pas un seul homme ? — Vous en aurez , madame , vous ta aurez de reste. Il y en a tant d'inutiles à Tëtal ! — Fort bien! vons nous réduisez au rebut de la république. Les femmes TOUS doivent des remerctmens. — Je les en dispense. — Non ^ monsieur , nous sommes citoyennes , et nous cédons généreusement à l'état toutes les figures qui nous déplaisent j tous ces lissées à faire peur , tous ces caractères féroces qui ne s'amusent qu'à tuer , et qui ne sont bons qu'à cela. — Et vous vous réserves les jolis hommes qui aiment à vivre , n'est-ce pas ? —Assurément. — Cest fort bien dit , et l'Aréopage ne manquera pas d'en tûn un décret pour vous plaire. Seigneur , pardonnez : ma iemme est folle. Je vous laisse ; car je n'y tiens plus. Par Hercule , madame, faut-il que je sois votre mari ! Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. A ces mots , il sortit en tapant du pied » et ferma Ivnsquement la pctte.
Yoid un singulier ménage , dit Alcidonis. Madame , avez- Toas souvent de pareilles scènes ? Mais , oui , répondit-elle froidement , toutes les fois que j'ai du monde. — Et quand vous êtes mis?— n gronde encore , mais un peu plus bas. — Et comment ^vei>rous épousé ? — Comme on épouse , par convenance et ppr raison. Au reste , c'est le meilleur homme du monde. Dès fDil m'ennuie , je le contredis ; il s'impatiente et se retire. L'on en £aiit tout ce qu'on veut. Je vous conseille de lui marquer de la déférence : son amitié n'est pas à négliger ; cela est bon < «{oelque chose. Etes-vous recommandé ici à beaucoup de oumde ? — Aux amis particuliers de mon père , et le nombre n'est pas grand. • — Tant mieux , nous nous verrons plus souvoit. Je le souhaite pour vous-même ; car en entrant dans on monde nouveau , le plus sage a besoin d'un guide. — Dai- {Dcrei-Tous m'en servir , madame ? — Ou mon mari , ou moi : ^^ choisirez. — Mon choix est fait. Ainsi se passa leur pre- "•wre entrevue. îi
Qo^d le mari fîit de retour : Vous êtes étrange ! lui dit Séliane ; votre ton a effarouché ce jeune homme. ^- Que vous yooliez apprivoiser , n'est-ce pas ? — Je vous entends , monsieur ; K^ais ordonner que ma porte lui soit fermée. — Eh ! non , ma- ^une, non y je ne suis point jaloux. Ce serait commencer un peu M ! Je ne l'ai pas été de votre jeunesse ; je ne le serai pas de lotre maturité. — Voilà de vos galanteries ; çiais j'y suis accou- ^^e. Souvenes-vous cependant que vous devez une visite au Sb de votre ancien ami. — Je le verrai, madame; je sais 'iTre, et l'on peut se fier à moi sur l'article des procédés.
I* lendemain , en entant chez Alcidonis , U reprit leur entre-
tien de la Teille. Hé bien , lui ditnil , alles^vous donner da«s Ic3 moeurs efFëminëes de la jeunesse athénienne ? Ma femme tous y a disposé sans doute ! Gardes-vous bien , non pas d'elle , car scxi temps est passé , grâce au ciel ; mais gardez-vous de ses semblables. Ce sont les sirènes les plus dangereuses-! nulle sûreté dans leur commerce. Cela vous prend , vous trompe et vous quitte sans pudeur. On dirait , à les voir se jouer des hommes , qu'il» ne sont faits que pour leurs plaisirs. S'il est ainsi , dit Alcidonis , les femmes d'Athènes ne ressemblent guère à celles de Mégare ! — A Mégare , c'est tout conune ici. Vous tenez de votre vieux père. Le bonhomme ne jurait que par sa chaste moitié. C'était par comjf^laisance pour lui qu'elle se parait et voyait du monde ; par piété , qu'elle -d'enfermait avec un jeune prêtre de Miner\'ç ; par recueillement, qu'elle allait passer les soirées dans une petite maison qu'il lui avait arrangée lui-même : il s'endormait sur sa vertu de la meilleure foi du monde. — Il avait raison sans doute ; et je vous prie de respecter la mémoire de ma mère. — Ta mère l ta mère était une femme : ne veux-tu pas qu'on l'eût faite exprès ? J'en ai bien vu ! je ne connais que mon extravagante qui soit exactement (îdèle ; et encore est-ce moi qui l'ai formée. Je Tai rendue vertueuse en dépit d'elle-même ; mais je n'ai pu lui oter ce fond de coquetterie que la nature ou l'exemple leur inspire presque en naissant. Je gage qu'elle est capable .encore de chercher à te séduire, pour le plaisir de se moquer de toi'. Tu ne serais pas le premier qu'elle aurait mis au désespoir. Elle s*àmtisait autrefois à ce petit jeu->là , et puis elle m'en faisait des contes , dont elle riait comme une folle. Heureusement elle vieillit , et le danger n'est plus si grand. '
Alcidonis fut occupé , une partie de la nuit , de tout ce qu'il Tenait d'entendre. Les femmes, disait-41 , sont donc ici bien redoutables ! Et il s'endormit dans la résolution de les fuir.
La fée Galante lui apparut en songe , et lui dk : Rien ne ressemble tàiftt aux hommes que les femmes. Tout le bien , tout le mal qu'on en publie est vrai en particulier , et faux en général. Il ne faut ni se fier à tout , ni se défier de tout. Vivez avec' les femmes , n^ais ne vous j livrez qu'il propos. Je ne vous ai point donné de caractère , afin que vous soyez plus flexible au leur. Un homme décidé est un homme insociable. Vous serez charmant, si l'on dit de vous : On en fait tout ce qu*on veut. Mais ce n'est pas assez de plaire , il ftut encore savoir aimer , et n'aimer ni trop, ni trop peu. Il j a trois sortes d'amour, la passion , le goût, et la fantaisie. Tout l'art d'être heureux consiste à placer bien ces trois nuances. Pour cela, voici quatre flacons dont vous «eu! pouvez faire usage. Us sont différens de vertus comme de cou-*
knrs. Vous boirez du flacon pourpre, pour aimer éperdument; ia coolenr de rose , pour effleurer le sentiment et le plaisir ; du bien , pcmr le goûter sans inquiétude et sans ivresse ; e{ du blanc , pour reTenir à votre état naturel. A ces mots, l'image de la fée s'évanouit comme une vâpéur.
Alcîdonis s'éveille enchanté d'un ri beau songe. Mais quelle fut sa surprise , en trouvant en effet les quatre flacons sous sa main I Ah ! pour le coup , dit-il , je n'en prendrai qu'à mon aise. Il se lève en rendant grÂce à la fée , et le même jour il revoit Séliane. Elle était seule. Vous avec vu mon mari? lui dit-elle , ne s'est-il pas déchaîné contre la galanterie? — Beaucoup. — Il vous a dit mille horreurs des femmes ? — Il est vrai. — Je me flatte qu'il m'a exceptée. — Il n'a même excepté que vous , sur l'article de la fidélité. — - Le bon homme ! — Il est persuadé que vous lui êtes fidèle ; mais ri prétend que vous n'en êtes que plus dangereuse , et que vous vous moquez impitoyablement de ceux qui ont le malheur de TOUS aimier. — Et voilà comme il me décrie! Il mériterait bien... Mais non; je dois me respecter moi-même. — Votre vertu , dit*-il , est de sa façon ; c'est lui qu^ tous a rendue honnête. ^- Lui ! — Lni«<nême ; et malgré vous. — Malgré moi ? L^.£elcû-4à est fort. Je lui ferai bien voir si l'on me rend honnête ^telgré moi. *- Je vous avoue qu'à votre place.... Et j'aurais bien ^ t me Tenger aussi de l'insulte qu'il a fafte à ma mère ! — A votre mère ? — Il a osé me dire que mon père n'était qu'un sot , et qu'il n'j aTait que lui au monde qui ne le fût pas. — Le malheureux ! c'est bien à lui de se vanter ! Mais , encore une fois , je me respecte. Non , monsieur , je ne suis point coquette ; et puisqu'il m'oblige à me justifier , j'ai le cœur aussi tendre et plus tendre qu'une autre. — Et qu'en faites-vous de ce cœur ? — Hélas ! je n'en fsâs rien du tout : mais vous croyes bien que ce n'-est pas pour ses beaux jeux que je le garde. Je suis sage pour mon repos, pour ne pas m'exposer au caprice, à l'inconstance, à l'ingratitude des hommes. Je sens que si j'aimais , j'aimerais passionnément , et je voudrais être aimée de même. — Ah ! vous le seriez. — Je n'ose m'en flatter. Rien n'est plus faible, plus vain , plus léger que l'amour de yos pareils. Ils ont des goûts, des fantaisies ; mais b passion de l'amour , cette ivresse qui en fait le charme , et qui en est l'excuse , ils ne la connaissent pas. — Pour moi , madame , je sais bien ou il y en a de cet amour que vous méritez ; et si j'étais sûr du retour , j'en prendrais une bonne dose ! Séliane sourit de la simplicité d'Alcidonis (car la fée lui donnait auprès d'elle cet air naïf , ce ton ingénu que les coquettes aiment tant ). Non , lui dit-elle , on ne s'enflamme pas ainsi tout à coup. Eh T le moyen de nous aimer ? nous ne nous connaissons pas encore*
-— A la bonne heure , madame : je ne suis pas pressé. Demain nous nous connaîtrons mieux. — Je vous verrai donc demain ? ^ — Oui , madame. — L'après-dînée , entendes-vous ? car je veux vous éviter Tennui de trouver mon mari. Nous serons seuls , nous serons libres , et je vous parlerai raison.
Alcidonis ne manqua pas de se trouver au rendes-vous avec ses flacons dans sa poche. Séliane le reçut dans le négligé le plus séduisant. Voilà , dit Alcidonis en la voyant , le privilège de la beauté : moins elle a de parure , plus elle a de charmes. Séliane fit semblant de rougir. Savez-vous , lui 4it-elle , que vous êtes dangereux avec cette ingénuité feinte ? on s'y laisserait prendre , et on y serait trompée. — Moi , madame , vous tromper ! Je n'ai jamais trompé personne. — Et vous voulez commencer par moi ? — Non , je vous le jure. — Pourquoi donc ces propos flatteurs , ces regards tendres ? — Vous êtes belle , j'ai des yeux , je dis ce que je vois ; il n'y a point là de flatterie, -r- En effet, votre tranquillité fait bien voir que vous n'avez au* cun intérêt à me séduire. — Ah ! ah ! si vous vouliez , cette tranquillité me passerait bien vite. — Oh! sans doute ; et pour vous enflammer , vous n'attendez que mon aveu , n'est-ce pas ?
— Kien n'est plus vrai : vous n'avez qu'à dire. — En vérité , vous êtes bon , avec ce ton froidement résolu. — Cest que je suis s&r de mon fait. — Qnd , si je vous faisais voir quelque envie d'être aimée?.... — Vous léseriez à point nommé, je vous en donne ma parole. — Je vois bien , Alcidonis , que vous ne savez à quoi vous vous engagez , ni combien je suis exigeante. — Exigez , madame , exigez ; mon cœur vous défie. Je vous aimerai tant qu'il vous plaira. — Vous m'aimeriez donc , si je voulais , à la folie? — A la folie , soit; il ne m'en coûtera pas davan-p tage. — Sa simplicité me charme. Hé bien , oui , je veux que vous m'aimiez , et que vous m'aimiez beaucoup. — A la passion ?
— A la passion. — Et vous m'aimerez de même ? — Je le crois.
— Ce n'est pas assez. — J'en suis sûre. — Cela me suffit , et vous allez voir beau jeu. — Oii allez-vous donc ? — Je suis à vous ; je ne demande qu'une minute.
Le crédule Alcidonis , s'étant * retiré dans un coin , but l'élixir du flacon pourpre jusqu'à la dernière goutte. Il reparaît , les yeux enflammés , le cœur palpitant , la voix éteinte. Plus de fadeur , plus de galanterie : son langage était rapide , entrecoupé, plein de substance et de chaleur. Les mots ne pouvaient suffire aux sentimens ; des accens inarticulés suppléaient aux paroles : un geste véhément , une action impétueuse en redou— blaient l'énergie. Cette éloquence pathétique mit Séliane hors d'elleHoiême. Elle est émue » agitée , interdite : elle a peine à
le reconnaitre; elle sr peine à concevoir ce changement prodigieux. Elle veut paraître douter , craindre , hésiter encore s inutiles efforts ! Son cœur s'attendrit , ses jeux s'animent , sa raison l'abandonne ; et l'on eût dit y l'instant d'après , qu'elle avait ba au même flacon.
Deux mois se passèrent dans des transports qu'ils avaient peine à contenir. Le mari ne cessait de plabanter Alcidonis sur ses assiduités auprès de sa femme. Pauvre dupe , lui disait-il , vous n'avez pas voulu me croire ! Vous y êtes pris ; j'en suis bien aise. Consumez-vous auprès d'elle : voilà un temps bien employé ! Alcidonis se vengeait le mieux qu'il pouvait de cette ironie insultante. Mais sa passion n'était plus secondée -: celle de Séliane s'affaiblissait de jour en jour» Séliane lui suffisait ; il ne poavait plus lui suffire. Elle eut besoin de se dissiper , de se distraire , de voir le monde , qu'elle avait oublié. Alcidonis en prit de l'ombrage. Il s'aperçut , avec un chagrin profond, qu'elle s'amusait de tout , tandis qu'il ne s'occupait que d'elle. Il devint triste > inquiet , jaloux; il fit tant, qu'elle en fut excédée 9 et prit le parti de le congédier.
Il est rrai , lui dit-elle , je vous ai aimé c j'étais foUe. Je suis -fige ; imitez-moi. Il n'est pas dit qu'on doive s'aimer jusqu'à la adncité. Tout passe, et l'amour lui «-même. Le mien s'est affiubli, vous m'avez grondée : il s'éteint, vous vous désespérez ; tant pis pour vous : je ne sais qu'y faire^ --«- Eh quoi , per« fide ! ÎB^ate ! parjure ! •— Tant qu'il vous plaira. Dites - moi bien des injures , si cela peut vous soulager. ~- Ah I juste ciel I comme on me traite ! — Comme un enfant à qui l'on pardonne tout» — Est-ce là , perfide , les sermens que vous m'aviea faits, cent fois de m'aimfer jusqu'au dernier soupir ! ^— Sermens téméraires , qui n'engagent à rien : insensé qui les fait , insensé qui s'y fie. En croiriez - vous quelqu'un qui , en se mettant à table, jurerait par tous les dieux d'avoir toujours le même ap« petit ? — Le m:ême appétit! quelle image ! Eit-ce là cette délicatesse dont votre cœur se glorifiait 7 — Autre sottise. On désavoue l'empire des sens au moment même qu'on en est esclave. Je suis femme , j'aime comme une femme ; et vous n'avez pas dû voos attendre que la nature fit un miracle en votre faveur. Alci-* donis y à ce discours , s'arrachait les cheveux de désespoir. Hé bien ! poursuivit-elle , que faites-vous? En serez-vous plus aimable ou plus aimé, quand vous serez chauve? Alcidonis, écoutez-moi : je conserve pour vous une amitié compatissante. — Ah 1 cruelle I est-ce de l'amitié , de la pitié que je vous demande ? — Il faut bien vous y réduire ; je ne sens pour vous rien de plus. Lequel de> deux a tort , ou celui qui cesse d'aimer , ou celui qui cesse a. 4
5o CONTES MORAUX.
4}e plaire 7 Le procès n'est pas décidé , et ii£ le sera pas sâtât. En attendant , croyez-moi y prenes votre parti avec courage. — Il est pris , ingrate , il est pris , dit->ii en s'éloignant pour boire : et je n'ai pas besoin de dire qu'il eut recours au flacon blanc.
Tout à coup ses sens se calmèrent ^ et la raison lui revint. En effet , dit-il en retournant vers Séliane avec un air doux et tran— quille , j'étais un sot de me fâcher. Nous avons été amans ; nous sommes amis. Il faut de tout dans la vie. La passion est un accès r quand il est passé, tout est dit. On n'est obligé de se voir qu'autant que l'on s'amuse ; et rien n'est plus naturel que de changer quand on s'ennuie. Vous m'avez aimé autant que vous avez pu. Vous auriez été bien dupe de vous piquer d'une constance pénible ! Jouissez , madame y du droit que vous donne votre beauté de multiplier vos conquêtes. Je suis trop heureux d'avoir été du nombre : il faut que chacux^ ait son tour ; je vous souhaite bien du plaisir.
Séliane fut aussi surprise que piquée de la froideur de ses adieux. Elle voulait bien qu'il se consolât , mais pas sitôt , ni si aisément. Cette révolution n'était pas concevable. Réflexion faite ^ elle fiit persuadée que la tranquiUité qu'il faisait paraître n'était qu'un dépit simulé; et rile ne manqua pas de dire à quelques unes de ses amies, que le pausrre garçon était désespéré, qu'il lui avait fait une peur horrible , et qu'elle avait eu toutes les peines du monde à l'empêcher de prendre un parti violent.
Le jour suivant , Alcidonis alla souper chez le voluptueux Alcipe, avec les plus jeunes et les plus jolies femmes d'Athènes. Cela m'est égal , disatt^l en lui-même , le flacon pourpre est à sec ; mais la fée aurait beau le remplir , je veux bien mourir si jjy goûte. Dès qu'il vit toutes ces beautés : Ah ! pour le coup , jouis* sons : c'est le moment des fantaisies. Il boit du flacon couleur de rose 'f et voilà ses yeux et tes désirs qui se promènent sans se fixer.
Le hasard l'avait placé k table auprès d'une blonde aux regards languissans , d'une modestie et d'une timidité extrême. Il en fut vivement touché ; mais il avait de l'autre cÂté une brune éblouissante de vivacité et de frakheur. Il eût bien voulu de celle-ci, mais il aimait bien celle-là ; et, réflexion faite , il e&t ' préféré la blonde , sans je ne sais quoi qui l'inclinait vers la brune. Ce je ne sais quoi détermina ses vœux. Il eut pour elle tous les soins d'une galanterie empressée ; elle les reçut d'un air 4istrait, et comme un hommage qui lui était dû. Alcidonis en fut piqué ; la fantaisie , comme la passion , s'irrite contre les obs-* tacles. Excité par le désir de plaire , il flt les plaisirs du souper. Corine I sa brune charmante ^ vit bien qu'on lui enviait sa con-
LES QUATRE FLACONS. 5i
^éte. E31e an coiinat enfin le prix, et quelques regtrds Je complaisance portèrent respotr dans le oœur de son nouvel amant.
L'heure de se quitter arrive ; Gorine se 1ère , il la suit. Vous vonles donc bien m'accompagner ? lui dit-elle en acceptant sa main ; je sens tous les sacrifices que vous me faites. Il jura qu'il ne lui en Catiaait aucun. -— Pardonnes-moi : je vous enlève aux pins jolies femmes d'Athènes ; et c'est un triomphe asses beau. — Je n'ai fait que les entrevoir ; elles m'ont paru assez bien. -— Asses bien! vos âoges sont modestes! IXiree-vous de Géonide , qu'elle est asses bien ? Ces grands yeux , ces traits réguliers, cette taille majestueuse.... on croit voir une déesse. -* Il est vrai, l'auguste Junon. — Vous êtes méchant ! Et Amate , que vous en semble ? Cet air de volupté , cette nonchalance attrayante qui semble appeler le plaisir. — Oui, c'est ainsi que je peindrais Foc* casion négligée. — Négligée ! le mot est cruel; je ne le répéterai pas , il passerait en proverbe. J'espère du moins que vous fer^i grâce à l'air ingénu et craintif de Céphise. Ce coloris , ce regard tendre , cette bouche qui n'ose sourire , et qui est $i belle lorsqu'elle sourit y qu'en dites-^ous ? — Qu'il ne manque à tout cela qu'une âme. -^ Et vous voudriez bien lui donner la vâtre ? *— Je vous avouerai que sans vous elle aurait eu la pomme. *— Hélas ! et qu'en aurait-elle fait ? Bien n'est plus froid , plus indolent , plus insensible que Céphise. — Aussi n'a^t-«elle eu que le premier coup d'œil. *-* Je vous ai surpris cependant , même vers la fin du souper , les regards attachés sor elle. — Il est vrai , je Tadmiraîs comme un beau modèle en cire. — - Beau modèle , si vous voulez : on dit dans le monde que ce modèle a grand besom d'une draperie.
En parcourant ainsi les objets de la jalousie de Corîne , ils arrivent à son logis. Montez-vous un moment ? dit-elle k Alcidonis; il est de bonne heure; nous causerons. Alcidonis fut enchanté. La fée , qui le rendait méchant avec Corine , savait Hen ce qu'elle faisait : la louange la plus flatteuse pour une jolie femme , c'est le mal qu'on lui dit de ses rivales ; aussi avait-elle bien pris.
n me tarde, poursuivit Corine , de savoir À mon tour le bien et le mal que vous pensez de moi. — * Le mal ! Eh ! s'il y en a , nf avez-vous laissé le temps , la liberté de l'apercevoir ? L'illusion vous environne ; cet éclat , cette vivacité brillante nous cacheraient la laideur même ; je l'aurais prise pour la beauté. Je TOUS T<HS , je suis ébloui , enivré , transporté : voilà mon histoire, Cest xm enchantement , une fblie , c'est tout ce qu'il vous plaira ; mais rien au monde n'est si sérieux , et vous m'allez rendre , d'un seul mot , le plus fortuné ou le plus malheureux des hommes. En
5i CONTES MORAUX.
effet , rien n'est plus fou , s'écria-trelle en le voyant a ses ge* noux : vous m'apercevez en passant, vous m'aimec, s'il faut vous en croire , et vous osez me l'avouer ! Savez-vous si je mérite ces sentimens ? Savez-vous si je puis y répondre ? — Non , madame , fe ne sais rien. Vous êtes peut-être la plus cruelle des fenmies ^ la plus volage y la plus perfide. Ce beau corps , ces traits char^ notans peuvent cacher une âme insensible. Je le crains ; mais j'en cours les risques ; 'et le danger fùt-il encore plus grand , ik n'est pas en moi de l'éviter, — Ab ! je reconnais bien k ces traits ce qu'on m'a dit de votre caractère : c'est vous , Alcidonis , qui êtes le plus dangereux des hommes , «t celui de tous que je craindrais le plus d'aimer. — Pourquoi donc ? que vous a->t-on "dit ? — Que vous êtes un homme à passion ; et un homme k passion est un homme insoutenable. Vous vous abandonnes k corps perdu. Vous aimez comme un furieux , et vous voules être aimé de même. Si l'on n'est pas aussi passionnée que vous , ce jBont des plaintes , des reproches ; vous devenez sombre y inquiet , ombrageux. On ne sait comment vous quitter ; il n'y a pas moyen de vous prendre. — Il est vrai , madame , que j'ai donné dans ces travers ; mais m'en voilà bien revenu ; on peut me prendre en toute sûreté ; je signerai mon congé d'avance. — Ne croyez pas plaisanter , monsieur : c'est le charme de l'amour , que la liberté , la franchise. Sans cela un amant serait un mari; et en vérité ce ne serait pas la peine d'être veuve. — J'entends raison , belle Corine , et vous pouvez compter sur moi. — Vous donneriez donc votre parole d'honneur k une ienmie qui aurait pour vous de la faiblesse , de vous retirer sans faire de scène y dès qu'elle vous dirait en amie : Je vous aimai ; je ne vous aime phis ? — Assurçment : j'ai appris à vivre , et vous n'avez qu'à m'éprouver. — Je le veux bien ; mais souvenez-vous que je ne m'engage k vous aimer qu'autant que vous saurez me plaire.
Je vois bien , disait Alcidonis en lui'^même , qu'ici le flacon blanc me sera d'un gra'nd secours. Il se trompait ; il n'en eut pas besoin : l'impression du couleur de rose s'effaça bientôt d'ellemême. Il était encore aux pieds de Corine , et déjà l'image des autres beautés qu'il avait vues chez Alcipe venait s'offrir à sa pensée. Celle-ci est vive , disait-il y mais voilà tout ; nul senti— ment , nulle délicatesse ; cela change d'amans comme de parure. Demain je serai renvoyé, si demain quelque autre l'amuse. £n yérité , je suis bien bon de lui prodiguer mes soupirs ! J'aurais bien mieux fait de les adresser à cette blonde languissante , dont les yeux se levaient sur moi d'un air si tendre et si toucluint. Cprine m'a dit du md! d« Céphise ; il faut que Cé{>luâ« ait du mé<*
LES QUATRE PLAÇONS. Si
rite. Blé nVst pas bien animée ; mais quel plaisir de l'animer ! Une femme naturellement vive Test pour tout le monde : celle-ci ne le serait que pour moi. Allons la Toir : aussi-bien je ne veux pas qu'on me renvoie. Corine apprendra que je ne suis pas de ceux que l'on met sur le pavé , et que je sais donner un congé tout comme elle.
H dit à Céphise les mêmes choses qu'& G>rine , mais avec pins déménagement. £st*il possible? s'écria*t-elle sans s'émouvoir. Quoi! TOUS serez malheureux si je ne vous aime pas ? — - Plus mallievreux que je ne puis dire. — J'en suis fâchée; car je ne sais point aimer. •— Ah ! belle Céphise , avec ce sourire enchanteur , ce regard tendre , cette voix qui va jusqu'à l'àme , vous ne con- ■aisses pas l'amour ? — En vérité , je ne le connais pas. — Et si ]c TOUS le faisais connaître? — ^ Vous me fériés bien du plaisir , car l'en suis fort curieuse. Mais tant de gens l'ont essayé ! et pas un n'j a réussi. Mon mari lui-même y perdait ses peines. — Votre mari ! je le crois bien : mais vous avev eu des amans ? — Beaucoup, et des mieux faits', et des plus tendres. — Et les rendie^-vou!^ lienreux ? — Non ; car ils se plaignaient tous que je ne les aimais pas. Ce n'était pas ma faute , j'y faisais mon possible. Imaginezvous que j'en pvenais quelquefois quatre en même temps , pour tâcher, dans le noosbre , d'en aimer au moins un ou deux : tout cela était inutile.
Voilà, dit Alcidonis, une ingénuité dont j'ai vu peu d^exemjdes. Ne nous décourageons pas , ma chère enfant, vous m'aimerez.— Vous croyez? — Je le crois. Vous êtes sensible? — Oui, sensible, par-ci , par-là : mais en un'moment cela me passe. — C'est une maladie assurément. Avez-vous fait , pour en guérir, cpielque sacrifice à Vénus ? —Mon mari en faisait beaucoup ; mais il me retrouvait la même au retour du temple. — Et pourquoi ne pas tous y mener vous-même ? — H n'aTait garde : leprêtre était un jeune homme qui voulait m'initier. —Vous initier ! Et savez^vons quelle est cette cérémonie ? — Hélas ! non , fe nesaîs rien. «- Voalez-Tous que je vous l'apprenne , reprit Alcidonis en risquant quelque liberté? Doucement, setgoenr, s'écria-'t-elle , vous faites comme si je vous aimais : je île TOUS aime point encore. — Et comment tous en apercevoir, si nous ne fusons pas quelques essais ?— J'en ai fait mille ; mais tout cela ne prouTe rien. D'abord il me semble que j'aime, et puis il me semble que je n'aime plus. H vaut mieux attendre que cela vienne : si cela vient , je vous le dirai.
Alcidonis iTaisait de jour en jour quelques nouveaux progrès sur l'indolente sensibilité de Céphise; mais elle n'en était pas encon& eii il voulait l'amener> Pour lui échauffer l'imagination , il lttipr<>^
posa de se trouver ensemble à une fête qui deyaît se célArer Thonneur de Vénus. Elle y consentit , à condition qu'elle ne serait. point initiée. Le lendemain chacun d'eux, pour la décenœ, s'y rendit de^aon c&té. Les filles et les garçons , vêtus en gréées et en amours , chantaient des hjrratAes en| l'honneur de la déesse , e^ dansaient au son de la lyre , sous Tombrage du bots sacré qui environnait le temple.
Céphise s'y était rendue la première. Ah ! dit«-ell« à Alcidonis , |e vous cherchais des jeux; j'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. La déesse a prévenu nos voeux : je crois q^e je coaunence à vous aÎBMr tout de bon. Cette nuit je vous ai vu dans mon som— meil ; vous éties pressant ; j'étais animée. «-«-Hé btén ? -^Hé bien , je vous dirai le reste à souper. A souper? reprit Alcidonis d'an air préoccupé et les jeux attachés sur la fête ; k souper, soit , je le veux bien.... Ah ! la )olie danseuse que voilà ! que celle-ci chante avec grâce ! — Nous serons seuls , entendez^vous ? — Seuls , j'y consens* Je voudrais bien savoir quelle est cette |otie ésmBen»^ ! — Alcidonis , vous ne m'écoutes pas ! -— Pardonnes-moi , je vous entends ; mais je cherche quelqu'un qui me dise.... Ah ! Pana» phile ^ un mot. Apprends*moi quelle est cette jolie enlaat. C'est (3oé y dit Pamphile. Je soupe avec elle. -^Avec elle ? ce soir? — Ce soir même. •^- Ah ! j'en veux être.— ^<!]ela ne se peut pas.-*Je t'en conjure, mon cher Pamphile , au nom de notre amitié. — Von» n'y penses pas , Alcidoiiîs , lui dit tous bas Céphise interdite r vous soupes atec moi ; j.e vous l'ai dit. -^ Il est vrai , c'était mon dessein ; mais j'ai promis à mon ami Pamphile; ma parole est sacrée , et je ne saurais y manquer.
n vit Qoé, la trouva <» qu'on appelle aàovMe un quart d'heure , et insipide l'instant d'après. Ù vit la chastense Phylire ; il en fut épris une soirée ; le lendemain die Tennuyar Ah t que les fantaisies sont fatigantes I dit^il. A chaque instant des désirs nouveaux , dont aucun ne vensplit mon âme ! Ces! le tourment des Danaides* Ltfin de nMi ees ]u^|ars de senptusent passagères et renaissantes , qui ne mé laûscnt aucun repos ; bavons l'oubli de med foKes. Il dit , et vida le flacon Blanc. Il ne hti veste plus que le bteu , et son bonhear dépend^de Fusage qu'il en va faire.
Akidonia étudiait la philosophie sous Ariste l'académicieii. Ariste , en mourant, laissa une jeune v^wçe, la pins honnête et la plus belle du monde. Le ddscqÂe d' Ariste crut devmr à sa veuve les consolations et les secours de l'amitié' Th^sie les refusa avec une modestie mêlée de douceur et de fierté. J'ai peu de bien , lui dit«*elle ; j'ai encete moins de désirs. Mon époux nifa laissé le plus prédeua héfilage , le goftt de la nsédîoepité , l'iu^ilude k vi\ re
ie peu. Tant de sagesse unie à tant de beauté méritait bien un attachement délicat et solide. Il est temps , dit Alcidonis , que je godte du flacon bien.
Une chaleur douce et TÎve se répandit dans ses reines. Ce n'était point rinquiétude des fantaisies , ce n'était p#înt l'emportement de la passîcm ; c'était une émotion délicieuse , le pressentiment d# la félicité. H brûle d'être à Thélésie ; il brûle de n*a?otr plu» avec elle qu'un même sort y qu'une vie et qu'une &me ; et cédant à soit impatience , il lui propose de s'unir à elle. Tbélésié ne fut point insensible à cette marque d'amour et d'estime. Vous êtes asses généreuT , lui dit-elle , pour m'offirir TOtre main. Je veux la mériter ; je la refuse : j'en serais indigne, si je l'acceptais. Il eut beau lui répondre de l'ajeu de son père , lui faire un crime de ses refus, la menacer des reproches qn'eHe se ferait à elle-même de l'aToir rendu malheureux ; elle partit inébranUable.
Cependant Thélésie , dans sa retraite , ne cessait de verser des lames. La seule esclave qui lui restait voyait la douleur dont eUe était consnmée, et n'en pouvait pénétrer la canse. Fallait-if rattrftner à la mort de son époux ? Qnof ! pleurer sans cesse un ]naripiiiIo60{die? Cela n'était pas naturel. 8tk maîtresse écrivait souvent à un citoyen d'Argus ; et le» réponses qu'on lui rendait lui arrachaient de profonds soupirs. La curiosité on le eële porta Tesdave à ouvrir une des lettres de Thélésie. EUe était conçue en ces termes :
« Si vous n'aves un cœur d'airain , vonsseres teuehé , seignenr, du désespoir d'une infortunée qui donnerait son sang pour la liberté de son père. Ariste, mon époux, k qui je n'avais pas rougi d'avouer que j'étais née d'un esclave , n'a rien épargné poixr rendre mon père à mes vcsuxl II l'a fait chercher vainement. J'apprends enfin qu'il est en votre pouvoir, et je l'apprend» dans l'indigence. J'ai apprécié tout ce qui me reste. Hélas t il s'en faut bien que je sois en état de suffire à ce qae vous exigez. Je n'ai plus qu'une seule ressource : c'est de m'offirir moi-même en échange pour mon père. Il n'est pa» juste que je sois libre, tandb que mon père est esclave : je suis jeune , il est accablé* i^snnies ; vous pouvez tirer de ma servitude pln^ d'avantages que de la sienne ; mes mains s'endurciront au travail ; mon cœur est fait à la patience. Si je voulais user de la fiicilité qu'on peut avoir à mon âge de séduire et d^iartéi^esser les hommes , je ne serais pas réduite à cette craelle extrmité ; mais Pesclavage est moins hontenx que le vios : je n'hésite pas à dioisir. •»
L'esclave , pénétrée d^admiration et de pitié , porta oette lettre
à Alcidonis. Ah ! s*écria-t-il , le cœur saisi et les jeux en larmes , voilà donc la cause de ses refus ! Elle est née esclave ! Et qu'inx'» porte ? la vertu est la reine du monde. C'est à la fortune à roix-> gir. Quelle piété ! quelle tendresse ! Vous, Thélésie , vous , dans l'esclavage ! Que n'ai-*je un trône à vous offrir ! Au nom <3es dieux y dit-il à l'esclave , garde-moi bien le secret : je pars, les pleurs de ta maîtresse vont être essuyés. Ton zèle aura sa récompense.
Alcidonis se rend à Argos ; et le père de Thélésie est libre. L'inconnu qui l'affranchit lui donne de quoi se rendre à Athènes, et lui dit en le quittant : Vous allez revoir Thélésie ; vous devez la liberté à sa tendresse et à ses vertus. Il dépend d'elle d'être heureuse et de vous cendre heureux. Mais si le service que je viens de vous rendre vous est cher, promettez-moi d'engager cette fîUe vertueuse à cacher sa naissance et vos malheurs aux yeux de celui qui la demande pour épouse. Je le connais ; il la respecte -, il lui serait affreux de la voir rougir. Si votre bienfiad*teur paraît {amais devant vous , renfermez votre reconnaissance : il ne veut être connu que de vous seul. Quoi ! dit le vieillard attendri y ma fille ne connaîtra jamais la main qui vient de briser ma chaîne ! Non, reprit Alcidonis; n'accablez point Thélésie de ce fardeau humiliant. Il est des devoirs qui abaissent l'âme : laissons à la sienne y je vous «n conjure, sa noblesse et sa liberté. L^e vieillard promit tout à son libérateur.
Il arrive à Athènes, Sa fille s'évanouit en le voyant. O mou père ! lui dit -elle .quel dieu vous accorde à mes larmes ? L'ava-* rice de votre maître s'est-elle enfin laissé fléchir ? Oui , ma fille y répondit le vieillard. Je sais^que je. dois à ta tendresse et à tes vertus la liberté » la vie , et le bonheur inespéré de venir mourir, dans tes bras.
Alcidonis , de retour , vint presser de nouveau Thélésie , par tout ce que l'amour a de plus tendre , de consentir à leur hymen « Le vieillard n'avait pas manqué d'exhorter sa fille au silence sur l'humiliation de leur premier état. Non , lui avait-elle répondu avec courage , il est moins humiliant de l'avouer que de le taire : quiconque aura intérêt à me connaître , apprendra de moi qui je suis.
Vous voulez donc , dit-elle à Alcidonis , que je vous ouvre mon &me ? Tant que j'ai été malheureuse , j'ai renfermé ma douleuren moi-même ; mais vous méritez de partager ma joie. Apprenez que mon destin m'a fait naître dans la servitude. On m'en avait retirée ; mon père y gémissait encore. Un dieu bienfaisant me Ta rendu ; il est libre -, il est ici; vous l'allez voir. Cependant la tache
de notre servitude est ineffaçable; et tous avouer qui nous sommes , c'est vous déclarer sans retour y que ni votre honneur, ni ma reconnaissance, ne me permettent de vous écouter.
Vous m'outragez , Thélésie , lui dit Alcidonis d'un air plein de tendresse et d'amertume. Mecroyes-vous moins philosophe, moins généreux qu'Ariste ? Lui aviez-vous caché le malheur de votre naissance? Non , sans doute. N'a-t-îl pas méprisé l'injustice de la fortune et de l'opinion ? Je suis son disciple; ses préceptes sont gravés dans mon cœur : son exemple est-il honteux à suivre ? ou ne me crojes-vous pas assez de vertu pour l'imiter? Ce n'est pas la vertu , lui dit-elle en souriant , c'est la prudence qui vous manque. Ariste avait eu le temps de s'éprouver : vous n'êtes pas , comme lui , dans l'âge où l'on peut se répondre de soi*m^e ; )e vous épargne des regrets.
Alcidonis , désolé de cette constance invincible , tombait aux genoux de Thélésie , pour la fléchir par la pitié. Dans ce moment parait le vieillard qu'il avait tiré d'esclavage. Que vois-je? Ah!
ma fille , s'éctia-t-il , c'est lui Et tout ii coup , se souvenant
de la défense d' Alcidonis , il s'interrompit lui-même , et demeura les jeux attachés sur son libérateur, en laissant échapper quelques larmes. Quoi ! mon père , dit Thélésie étonnée , vous le connaissez ! Cest lui , dites - vous ! Achevez ; qu'a-t-il fait ? oii râves-votts connu ? Alcidonis , vous baissez les yeux ! vous rougissez ! mon père vous regarde avec attendrissement ! Ah ! je vous entends l'un et l'autre. Mon père ! c'est lui qui vous a racheté ; c^est à lui que )e dois mon père. — Oui , ma fille , voilà mon bientû^euT. Est-ce là , dit Alcidonis en embrassant le vieillard qui se prosternait à ses pieds , est-ce là ce que vous m'aviez promis ! Pardonnez , dit le vieillard , mon cœur était saisi ; ma fille m'a deviné ; ce n'est pas ma faute. — Elh bien ! puisqu'elle sait tout , obl%ez-la donc, cette fille cruelle, à ne pas me désespérer: ^est sa main , c'est son cœur que je demande pour prix du bien que je lui rends. Le vieillard pénétré reprocha vivement à sa ' fille une ingratitude dont eHe n'était point coupable ; et prenant sa main tremblante , il la mit dans celle de son libérateur. Cest à votre père que je la dois , cette main que vous m'avez refusée, dit tendrement Alcidonis en la baisant. Consolez-vous , répondit Thélésie avec un sourire : vous ne lui devez que ma main ; mon cirar s'était donné lui-même.
Alcidonis , enchanté, employa le reste du jour à se disposer à partir le lendemain pour Mégare. La nuit , comme il goûtait nn doux sommeil , la fée Galante lui apparut de nouveau , et lui dit : Soyez heureux , Alcidonis ; aimez sans inquiétude i possédez sans dégoàt ; désirez pour jouir ; faites des jaloux , et ne
le soyez jamais. Ce n'est pas un conseil que je tous donné , c'est votre destin que je vous annonce. Vous avec bu k la source de la félicité parfaite. Je distribue à pleines mains des flacons pourpres et couleur de rose ; mais le flacon bleu est un don qpM je réserve à mes favoris.
LAUSUS ET LYDIE.
LauMUê eguUm domiior deheUatonfueJkramm*
ViRG. AEn. VU.
. Lœ caractère de Mézence , roi de Ty renne , est assex connu. Mauvais prince et bon père , cruel et tendre tour à tour , il n'avait rien d'un tyran , rien qui annonçât la violence , tant que ses volontéa ne trouvaient aucun obstacle i mais le calme de cette • âme superbe était le repos du lion.
Mézence avait un fils appelé Lausus , que sa valeur et sa beauté rendaient célèbre parmi les jeunes héros de l'Ausonie« Lausus avait suivi Mézence dans la guerre contre le roi de Pré^ neste. Son père , au comble de la joie , l'avait vn , couvert de sang, combattre et vaincre à 6e$ cotés. Le roi de Préneste , chassé de ses Etats , et cherchant son salut dans la fuite , avait lais^ dans les mains du vainqueur un trésor plus précieux que sa couronne » une princesse dans l'âge oii le coeur n'a que les vertus de la na*ture j ou la nature a tous les charmes de l'innocence et de la beauté. Tout ce que les grâces éplorées ont de noble et d'atteur drissant était peint sur le visage de Lydie. A sa douleur mêlée de courage et de dignité , l'on distinguait la fille des rois dans la foule des esclaves. Elle reçut les premiers respect» de ses ennemis , sans hauteur , sans reconnaissance , conuue un hom* mage dà à son rang , dont le sentiment généreux n'était point aflaibli dans son âme par l'infortune.
Elle entendit nommer son père, et à ce nom elle leva au ciel ses beaux yeux remplis de larmes. Tons les cœors en furent émus : Mézence lui-même , interdit , oublia scua ovgueil ^ et son âge. La prospérité , qui endurcit les âmes faibles , amollit les cœurs altiers ; et rien n'est plus doux qu'un héros après le gain d'une bataille.
Si le ccipir farouche du vieux Mézence ne put résister aux charmes de sa captive, quelle fat leur impression sur l'âme ver^ tueuse du jeune Lausus! ,tt gémit de ses exploits; il se m^ procha sa victoire , elle coûtait des larmes à Lydie. Qu'elle se
LAUSUS ET LYDIE. Sg
TCnge, dis«it»3, qu'elle me haïsse autant que je Taime ; je ne l'ai que trcf» m^rhé. Mais uue idée plus accablante encore vint se présenter à son âme : il vit Mézence étonné, attendri, passer tout k coup de la fureur à la clémence. Il jugea bien que Thu* nmkité seule n'arait pas fait cette révolution , et la crainte d'avoir aea përe pour rival (îit pour lui un nouveau tourment.
DacBs FÀge oii était Méience , la jalousie suit de près l'amour. Le tjraa observa les yeux de Lausus avec une attention inquiète : il vit s'éteindre en un moment cette joie et cette ardeur qui d'abord avaient éclaté sur le front du jeune héros , vainqueur po«r la première Ibis. Il le vit se troubler ; il surprit des regards qu'il n'était que trop aisé d'entendre. Des ce moment il se crut tralii ; mais la nature eut un retour qui suspendit la co^ ftre. Uu ^ran , même dans la fureur , s'effi>rce de se croire juste; et avant de condamner son fils, Mézence voulut le convaincre.
n eonusença par se dégriser lui-même avec tant d'art , que It prince Assuré crut ne v<Mr, dans les soins de l'amour , que les eSets de la démence. D'abord il affecta de laisser à Ljdie tentes le» apparences de la liberté; mais la cour du tyran était remplie d'espions et de délateurs, cortège ordinaire des henmea paâssans , qui , ne poiivant se faire aimer , mettent leur grandeur à se faire craindre.
Son fila ne se défendit plus de rendre à la captive un honnfluige respectueux. Il mêlait 4 ses sentimeus un intérêt si délicat , si tendre , que Lydie commença bientôt k se reprocher la httue qu'elle croyait éyit pour le sang de son ennemi. I^ son cdté , Lausus se plaignît d'Javeir contribué aux malheurs de Lydie. Il prit les dieux à témoins qu'il ferait tout pour les réparer. Le toi mon père , di^il , est a/ussi généreux après la victoûre qu'intraitable avant le combat : satis&it de vaincre , il ne sait peint (opprimer : 3 est j^ua fiidle que jamais au roi de FvéBesba de Fengager k une pais glorieuse peuri'un et pour Fantrr. Cette paix tarira vos larmes , belle Lydie ; mais effacera-t^lle de votre souvenir le crime de ceux qui vous les ont fait fépanére? Qme n'aî-je vu couler tout mon tai^, au lieu de ces précienses lamws I
Lee réponses de Lydie y piemes de modestie et de grandeur , Ht laissaient voir à Laiums .qu'une tranquille reconnaissance ; nais dans le fond de sou mur elb n'était que trop sensible aa soin qu'il prenait de la consoler. EUe rougissait quelquefois de Favoif écouté avec compkiaance ; mais Fiutérét de son père hn faisait ane loi de ménager un tel appui.
Ceptudant leurs entretiens pins fréquens tous les jours , deve» aaîent aussi phis animés , jdus intéressans , plus intimes ; et
Go CONTES MORAUX.
Tamôur petçait insensiblement à travers le respect et la recùn* naissance , comme une fleur qui , pour éclore , entr'oavre le tissu léger dont elle est enveloppée.
- Trompé de plus en plus par la fausse tranquillité de Mésence, le crédule Lausus se flattait de voir bientôt son devoir d'accovd avec son penchant ; et rien au monde , à son avis , nVtait plm facile que de les concilier. Le traité de paix qu'il avait médité se réduisait à deux articles, à rendre au roi de Préneste sa couronne et ses Etats , et à faire , de son hymen avec la princesse , le lien des deux puissances. Il communiqua ce projet à Lydie. La confiance qu'il y avait mise , les avantages qu'il en voyait naître , les transports de joie que l'idée seule lui en inspirait , surprirent à l'aimable captive un sourire mêlé de larmes. Généreux prince, lui dit-elle , puisse le ciel accomplir les vœux que vous faites pour mon père ! Je ne me plaindrai pas d'être le gage de b paix et le tribut de la reconnaissance. Cette réponse touchante fut accompagnée d'un regard" plus touchant encore. Le tyran fut instruit de tout. Son premier mouvement l'eAt porté à sacrifier son rival ; mais ce flls était l'unique appui de sa couronne y la seule barrière entre son peuple et lui : le même coup achevait de le rendre odieux à ses sujets, et lui enlevait le seul défenseur qu'il pût opposer à la haine publique. La crainte est la passion dominante des tyrans. Mézence prend donc le parti de dissimuler, n fait venir son fils , lui parle avec bonté , et lui ordonne de se préparer à partir des le lendemain pour la frontière de ses Etats, où Û avait laissé l'armée. Le prince fit un efibrt sur son âme pour renfermer sa douleur , et partit sans avoir eu le temps de recevoir les adieux de Lydie.
Le jour même du départ de Lausus , Mécence avait fait propenser au roi de Préneste les conditions d'une paix honorable , dont la première était son mariage avec la -fille du vaincu. Ce monar^ que infortuné n'avait point hésité k y consentir; et le mémeea« Toyé qui lui offrit la paix rapporta son aveu pour réponse.
Lausus avait à la cour un ami qui lui était attaché dès l'en-» fance. Une ressemblance singulière avec le prince avait Cait U fortune de ce jeune homme , appelé Phanor. Mais ils se ressemblaient encore plus par le caractère que par la figure ; mêmes penchans , mêmes vertus : Lausus et Phanor semblaient n'avoir qu'une âme. Lausus, en partant, avait confié à Phanor son amour et son désespoir. Celui-ci fut inconsolable en apprenant l'hymen de Lydie avec Mésence. Il crut devoir en instruire le prince. A cette nouvelle , la situation de cet amant ne peut se rendre : son esprit se trouble, sa raison l'abandonne ; et, dans l'égaren^ent d'une douleur aveugle , il écrit à Lydie la lettre la plus passionné!
LAUSUS ET LYDIE. 6i
et la plus imprudente que l'amour ait jamais dictée. Phanor fut diargé de la remettre : il y allait de sa vie , s'il était découvert ; il le lut. Mézence furieux ordonna qu'on le chargeât de fers , et qu'on le traînât dans une horrible prison.
Cependant tout se préparait pour la célébration de cet hymen funeste. On juge bien que la fête répondait au caractère de Mécence. La latte , le ceste , les gladiateurs y les combats entre les hommes et les animaux nourris au carnage, tout ce que la barbarie aimanté pour ses plaisirs , en devait orner la pompe. Il ne manquait plus , pour ce sanglant spectacle , que des combattans contre les bétes fé^ joces ; car il était d'usage de n'exposer à ces combats que des cri* mînels condamnés k mort ; et Mézence qui se hâtait , sur un soupçon, de faire périr les innocens , différait encore moins le supplice des coupables. Il ne restait dans les prisons que le fidèle ami de Laosos. Qu'on l'expose , dit Mézence, qu'il soit en proie aux lions dévorans : le perfide mérite une mort plus cruelle ; mais ceDfr-ci convient mieux à son crime et à ma vengeance , et son suppHce est une fête digne de l'amour outragé.
Lausus attendait vainement la réponse de son ami : l'impatience 4it place à l'eflroi. Serion*-nous découverts ! dit-il. Aurais-je
perdu naon ami par ma fatale imprudence ! Lydie elle-même
Ah ! je frémis. Non , je ne puis vivre plus long-temps dans cette herriUe incertitude. Il part ; il se déguise avec précaution ; il arrive; il écoute les bruits répandus parmi le peuple; il apprend que son ami est dans les fers , et que le jour suivant doit unir Lydie avec Mézence ; il apprend que l'on prépare la fête qui doit précéder le festin nuptial, et que pour spectacle dans cette fête , on doit voir le malheureux Phanor en proie aux bêtes féroces. Il succombe à ce récit ; un froid mortel se répand dans ses veines. Il levient à lui éperdu ^ il tombe à genoux , il s'écrie : Grands Dieux , retenez m» main ; mon désespoir m'épouvante. Que je meure pour sauver mon ami ; mais que je meure avec ma vertu ! Eàolu de délivrer son cher Phanor, fallùt^il périr à sa place , il vole aux portes de la prison. Mais comment y pénétrer ? Il s'adrease à l'esclave chargé de porter la nourriture aux prisonniers. Ouvre les yeux , dit-il , reconnais-moi ; je suis Lausus , je suis le fils de ton it>i; j'attends de toi un service important. Phanor est dans les fiers ; je veux le voir, je te veux ; je n'ai qu'un moyen ^'arriver jusqu'à lui ; donne -moi tes vêtemens ; prends la fîiite : voilà des gages de ma reconnaissance ; dérobe-toi à la vengeance de mon père. Si tu me trahis, tu cours à ta perte ; si tu me sers dans mon entreprise , mes bienfaits t'iront chercher jusque dans le fond des déserts.
fei CONTES MORAUX.
Cet homme £aîble et timide cède aux promesses et aux menaces*
pour tromper la vigilance des gardes. La nuit approdie tant arrive : Lausus se présente ; il se nomme du nom de TescL Us verroux des cachots s'ouvrent avec un bruit lugubre. A la fiaible lueur d'un flambeau , il pénètre dans ce séjour d'horreur : il écoute ; les accens d'une voix gémissante frappent son oreille; iljreoonnaît la voix de son ami ; il- le voit couché dans un coin de la prison ^ «son.— vert de lambeaux , consumé de langueur, la pâleur de la mort sur le visage , et le feu du désespoir dans les yeux. Laisse-moi y lui dit Phanor en le prenant pour l'esclave ; remporte ces secouni odieux , laisse-moi mourir. Hélas ! ajoutaitF-il en jetant des cria entrecoupés de sanglots , hélas ! mon cher Lausus est encore pliu malheureux que moi ! O dieux ! s'il sait l'état oii il a réduit son ami ! Oui , s'écria Lausus en se précipitant dans son sein , oui y mon cher Phanor, il le sait , et il le partage. Que voift-je ? dit Phanor transporté. Ah ! Lausus ! ah ! mon prince I A ces mots tous deux perdent Tusage de leurs sens ; leurs bras s'entrelacent , leurs cœurs se pressent , leurs sanglots se confondent. Long-temp« immobiles et muets , ils demeurent étendus sur le pavé de la prison ; la douleur étouffe leur voix , et ce n'est qu'en se serrant plus étroitement et en se baignant de leurs larmes , qu'ils se répondent l'un à l'autre. Lausus enfin revenant k lui-même : Ne perdons point de temps , dit-il à son ami ; prends ces vétemens , sors de ces lieux , et m'y laisse. — Moi , grands dieux ! Je serais asses lâche ! Ah ! Lausus , l'avez-vous pu croire ? deves-vous me le proposer ? Je te connais , dit le prince ; mais tu dois me connaître. L'arrêt est prononcé, ton supplice est prêt ; il faut mourir, ou prendre la faite. — - Prendre la fuite ! y — Ecoute-moi : mon père est violent, mais il est sensible ; la nature a des droits sur son cœur : si je te dérobe à la mort , je n'ai plus à le fléchir que pour moi-^même ; et son bras , levé sur. un fils , sera facile à désarmer. Il frapperait , s'écria Phanor , et votre mort serait mon crime : non , je ne puis vous abandonner. £h bien ! reprit Lausus , demeure ; mais en mourant , tu me verras mourir. N'attends plus rien pour moi de la clémence de mon père ; il aurait beau me pardonner , ne crois pas que je me pardonne : cette main qui a tracé le billet fatal qui te condamne, cette main qui t'a chargé de fers , cette main qui , après son crime , est encore celle de ton ami , nous réunira malgré toi. En vain Phanor voulut insister. N'en parlons plus , interrompit le prince : tu n'as rien à me dire qui puisse ba** UAcer la honte de survivre à mon ami , après l'avoir j>erda. Tes
LAUSUS ET LYDIE. 63
ioilaaces me font rou^ , et tes prières sont des oatriges. Je te réponds de mon salut , si tu prends la fuite : je jure ma mort , si tu Tcux périr. Choisis ; les momens nous sont chers.
Phanor connaissait trop hien son ami ponr prétendre ébmnler la résolution. Je consens , dit»il, k vous laisser tenter le seul jnejeiii de salut qui nous reste j mais vives , si vous voules que je me : Totre échafaud serait le mien. Je m'y attends bien , dit Lausns ; et ton ami t'estime trop pour t'eihorter k lui survivre. A ces mots , ils s'embrassèrent , et Phanor sortit des cachots sous les mêmes habits d'esclave que Lauaus venait de quitter.
Quelle nuit! quelle affreuse nuit pour Lydie! Eh! comment peindre les mouvemens qui s'élèvent dans son Ame , qui la partaient , qui la déchirent, entre l'amour et la vertu? Elle adore Lausos; elle déteste Mésence; elle s'immole aux intérêts de son père; elle se livre à l'objet de sa haine ; elle s'arrache pour jamais aux Tœnz d'un amant adoré. On la traîne à l'autel comme au supplice. Barbare Mésence, il te suffit de régner sur un cœur par la violence et par la crainte ; il te suffit que ton épouse tremble devant toi comme une esclave devant son maître. Tel est l'amour dans ie oœur d'un tyran.
Cependant , hélas ! c'est pour lui seul qu'elle va vivre ; c'est i lui qu'elle va s'unir. Si elle résiste , elle va trahir son amant et son père : on refus va découvrir le secret de son âme ; et si Lausut eA soupçonné de lui être cher, il^est perdu.
Cétait dans cette agitation cruelle que Lydie attendait le jour* U arrive ce jour terrible. Lydie , éperdue et tremblante, se voit parée , non comme une épouse qui va se présenter aux autels de l'Hjrmen et de l'Amour , mais comme une de ces victimes inncH Centes qu'une piété barbare couronnait de fleurs avant de les sacrifier.
On la mène au lieu du spectacle. Le peuple en foule est assem* blé, les jeux commencent. Je ne m'arrête point à décrire les combats du ceste , de la lutte et du glaive : un objet plus affi>eux m'attend.
Un énorme lion s'avance. D'abord tranquille et fier, il parcourt Faréne en promenant ses regards terriUes sur l'amphithéâtre qui l'environne: un murmure confus annonce l'effiroi qu'il inspire i bientôt le son des clairons l'anime , il y répond en rugissant : son épaisse crinière se dresse autour de sa tête monstrueuse ; il se bat les flancs de sa queue , et le feu oonunence à jaillir de ses pru-* nelles étincelantes. Le peuple effrayé désire et craint de voir paraître le malheureux qu'on va livrer à la rage du monstre. La terreur et la pitié s'emparent de tous les esprits.
il se présente > ce combattant que les satellites de Mésence ont
64 CONTES MOAAÙX.
pris eut-mêmes pour Phanor. Lydie ne peut le recotiiiaftre. L'horreur dont elle est saisie lui a fait détourner les yeux de ce spectacle, qui révolte la sensibilité de sou âme compatissante. Que serait-ce , hélas ! si elle savait que Phanor , que le tendre ami de Lausus est le criminel qu'on a dévoué ; si elle savait que Lausua lui-même a pris la place de son ami y et que c'est lui qui va com-' battre !
A demi - nu , les cheveux épars , il marche d^un pas intrépide : un poignard pour l'attaque , un bouclier pour la défense , sont les seules armes dont il est couvert. Mézence prévenu ne voit en lui que le coupable Phanor. Le sang est muet , la nature est aveugle : c'est son fils qu'il livre à la mort , et ses entrailles ne sont point émues : le ressentiment de l'injure et la soif de la vengeance étouffent en lui tout autre sentiment. Il yoit ^ avec une joie barbare , la fureur du lion i s'animer par degrés. Lausus impatient irrite le monstre et l'appelle au combat. Il marche à lui ; le lion s'élance , Lausus l'évite. Trois fois Tanimal furieux lui présente une gueule écumante , et trois fois Lausus échappe à ses dents meurtrières.
Cependant Phanor vient d'apprendre ce qui se passe. H accourt^ il fend la foule : ses cris perçans font retentir l'amphithéâtre. Arrête ! Mézence ! sauve ton fils : c'est lui , c'est Lausus qui combat ! Mézence regarde , et reconnaît Phanor qui se précipite vers lui. O dieux! que vois-je ? .Peuples , secourez-moi; jetes-vous dans l'arëne , arrachez mon fils à la mort !
Au nom de Lausus , Lydie se renverse expirante sur les marches de l'amphithéâtre ; son cœur se glace , ses yeux se courrent de ténèbres. Mézence ne voit que son fils dans un danger inévitable ; mille bras s'arment en vain pour sa défense : le monstre le poursuit , et l'aura dévoré avant qu'on soit arrivé jusqu'à lui. Mais, 6 prodige incroyable ! bonheur inespéré ! Lausus , en se dérobant aux élans de l'animal furieux , le frappe lui-même du coup mortel ; et le fer dont sa main est armée sort fumant du cœur du lion. Il tombe , et nage dans les flots de sang que vomit sa gueule écumante. L'alarme universelle se change en triomphe ; et le peuple ne répond aux cris douloureux de Mézence que par dès cris d'admiration et de joie.
Ces cris rappellent Lydie h la lumière; elle ouvre les y eut ; elle voit Lausus aux pieds de Mézence , tenant d'une main le poignard sanglant , de l'autre son cher et fidèle Phanor. Cest moi , dit-il à son père , c'est moi seul qui suis coupable. Le crime de Phanor était le mien : c'était à moi à l'expier. Je l'ai forcé à me céder sa place ; j'allais mourir s'il m'eût résisté. Je respire , je lui dois la vie ; et si votre fils vous est cher encore, vous lui devez
LAUSCS ET LYDIE. 65
TilK fils. Mais si votre vengeance n'est pas apaiâ^e , nos joon lont en -vos mains ; frappez : nous périrons ensemble ; nos cceim en ont fait le serment. Lydie , tremblante à ce discours y regardait Mëxence avec des yeux supplians et remplis de lances. La cmeuté du tyran ne peut soutenir cette éprenve. Le cri dé la nature et la voix des remords font taire dans son cœur la jaloiftie et la vengeance. Il demetire loilg*- temps immobile et muet, roulant tour à toor sur les objets qui l'environnent des regards troublés et confus , oii l'amour et la haine , l'indignation et la pitié se combattent et se suocëdent. Tout tremble autour du tyran. Laosus y Phanor , Lydie , tm peuple innombrable , attendent avec e&oi les premiers niots qu'il va prononcer. Il succombe enfin , malgré lui, sous la vertu doi|t l'ascendant l'accable; et passant tout à coup ) avec une violence impétueuse , de la foreur à la tendresse , il se jette dans les bras de son fils. Oui y lui dit^il ^ je te pardonne , et je paardimne à ton ami. Vivez , aimez^vous l'im l'antre. Mais il me reste 'encore un sacrifice à te faire , et ta viens de t'en rendre digne. Reçois-la donc , dit->il avec un nouvel effort y reçoîs^la cette main dont le présent t'est plus oher que la ne : c'est ta valeur qui me l'arrache ; çlle seule pouvait l'obtenir^
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JlfviTEZ les pièges des hommes y dit-on sans cesse k une jeune fille : évites la séduction des femmes , dit-on sans cesse à un jeune homme. £$t-H:e le plan de la nature que l'on croit suivre , en faisant d'un sexe l'ennemi de l'autre ? ne sont - ils faits ' que pour se nuire ? sont-ils destinés à se fuir? et quel serait 1» fruit de ces leçons, si tous les deux les prenaient à la lettre?
Lorsqu'Élise sortit du couvent pour aller à l'autd épouser le marquis de Yolange, elle était bien persuadée qu'après un amant, Fêtre le plus dangereux de la nature était un mari. Elevée par une de ces solitaires dont l'imagittation mélancolique se peint en noir tous les objets , elle ne voyait pour elle , dans le monde , que des écaeils , et que des piëges dans le mariage. Son âme délicate et timide fut d'abord flétrie par la crainte -, et l'âge n'avait pas encore donné à ses sens l'heureux pouvoir de vaincre l'ascendant de Popinion. Ainsi , tout fut pour elle , dans l'hymen , humiliant et pénible. Les premiers soins de son époux , loin de la rassurer , Talarmaient encore. C'est ainsi , disait^lle, que les hommes couvrent de fleurs les chaînes de notre esclavage. La flatterie
66f CONTES MORAUX.
couronna la vicHme ; l'orgueil va bientôt Timmoler. On consulte aujourd'hui mes désirs , pour les contrarier sans cesse. On veut pénétrer dans mon cœur , pour en développer les replis ; et si on me découvre quelque faiblesse , c'est par-là même qu'on' aura soin de m'humilier avec plus d'avantage. Gardons* nous bien des * piéjges qu*on nous tend.
il est aisé de prévoir l'amertume et la froideur que ce funeste préjugé répandit du côté d'Elise dans leur commerce le plus intime? Yolange s'aperçut de la répugnance qu'elle avait pour lui. lleftttàdié de l'en guérir, s'il en eàt deviné la cause: mais la persuasion qu'il étai4 haï le découragea ; et , en perdant l'espoir de plaire , il était tout simple qu'il en perdit le soin»
Sa situation fut d'autant plus pénible , qu'elle était plus opposée à son caractère. Yolande était la gaieté , la galanterie » la complaisance même. Il s'était fait de son mariage une fête riante, plutôt qu'une affaire sérieuse. Il avait pris une épouse jeune et belle , comme on se choisit une divinité , pour lui élever dei autels. Le monde va l'adorer , disait'-il ; je l'y mènerai en trioni« phe. J'attrai mille rivaux; tant mieux: je les effacerai tous par mes seins , mes vœux , mes hommages ; et l'inquiétude attachée à une- jalousie délicate et timide préservera l'amant d'£lise des négligences de l'époux.
La froideur impatiente et dédaigneuse de sa femme détruisit cette illusion. Plus il était amoureux d'elle , plus il était blessé de l'éloignemenl qu'elle avait pour lui; et cet amour si tendre et si pur, qui devait faire son 4>onlieur, allait devenir son supplice. Mais UA artiâce innocent, dont le hasard lui donna l'idée, le rétablit dans tous ses droits.
Il faut que la sensibilité de l'&me s'exerce; et si elle. n'a pas un objet véritable , elle s'en fait un lantasiique. 11 était décidé , dans Topinion d'Ëlise , qu'il n'y avait rien dans la nature qui fût digne de rattacher ; mais elle avait trouvé dans la fiction de quoi Toocuper , l'émouvoir , l'attendrir. La fable des Sylphes était à la mpode* Il lui était tombé sous la main quelques uns de ces romans où Ton a peint le commerce délicieux de ces esprits avec les mortelles; et pour eHe ces brillantes chimères avaient tout le charme de la vérité.
Elise croyait donciiux Sylplle<«, et brûlait d'envie d'en avoir un. Il faut pouvoir au moins se peindre ce que l'on désire ; et il n'est pas facile de se peindre un esprit. Elise avait été obligée d^ttribuer tous les traits d'un homme au Sylphe qu'elle désirait ; mais pour loger une Ame céleste , elle avait omiposé un corps fait à plaisir : une taille élégante et noble , une figure animée , intéres-^ santé , ingénieuae , un teint d'un édat et d'une fraîcheur digne
LE MAEI SYLPHE. 67
du Sylphe «pii prMde k Tetoile du matin , de beaux yeux bleiu et kâguissans , et >je ne saû quoi d*acriea dans toutes les grAcea de sa personne. Elle y arait ajouté la parare.la plus légère , dea fleurs, quelques [rubans des couleur» les plus tendres, un tissa de soie à demi-transparent et dont se fouaieat Jes Zéphyrs , deux ailes semblables à celles de l'Amour , dont ce beau Sylphe était l'image : telle était la chimère d'Elise ; et 9pn cœur , séduit par son imagination , soupirait pour ce qu'elle avait feint.
Il est naturel que nos idées les plus fatailiëtes et les plus rives se retraçait pendant le sommeil t bientôt les soi^es d'EHse lui firent croire que sa chimère avait quelque réalité.
Volange, bien sûr de n'être pas aimé de sa fevune, avait beau Tchserwer avec les yeux de la jalousie ; il lui voyait avec ses pareiUes une gaieté douce , un commerce &ciie , quelquefob même l'air de Famitié ; mais aucun homme encore n'avait obtenu d'elle un accueil qui pût Falarmer. Avec eux , son regard était sévère, sou air dédaigneux , son maintien froid ; elle parlait peu , écoutait à peine ; et, quand elle n'avait pas Tair de l'ennui , elle arait celui de l'impatience. N'être à son âge ni tendre, ni coquette ! cela s'était pas concevable. A la fin elle se trahit.
L'opéra de 2iélindor , dans sa nouveauté , avait le jrfus brillant succès. Elise était à ce spectacle , dans si petite loge , atec un^ de ses fenunes qu'elle avait prise en amitié. Justine avait sa confiance ; et rien n'attache une âme timide comme la difficulté vaincue de se livrer une fois. Elise e&t voulu avoir sans cesse ayec elle la confidente de sa faiblesse ; et sa petite loge ne lui était chère que par la liberté qu'elles avaient d'y être ensemble et sans témoin.
Volange , qui d'une place opposée observait tous les mouvemens d'Elise, la vit plusieurs fois tressaillir à la vue de Zélindor , et purkr à Justine avec un air. passionné.
Je ne sais quelle inquiétude lui prit y mais le soir ayant trouvé Justine un moment seule : Il me semble , lui dit-il , que ta pu^î-* tresse a eu bien duplaisi^r au spectacle ? -^ Ah ! monsieur, elle en est &Ue. Ce Zélindor est ses amours. H semble qu'on l'ait fait exprès ponr elle. Elle ne revient pas de la surprise oh elle'a été de voir * jouer ses propres songes. -^ Quoi! ta maîtresse fait de ces songeslà? — Hélas! oui, monsieur ; et c'est bien mal k. vous de la rédmre an plaisir de rêver. En vérité , vous êtes bien heureux, que , jeune et jolie comme elle est , elle s'en tienne à aûner des SylfAies/ — Des Sylf^es! — Et oui , monsieur , des Sylphes. Mais je trahis son secret. —-Tu plaisantes , Justine I «— Il y a bien de quoi ! AUec, . monsieiir , c'eat nne diose indigne de vivre avec elle comme vous fiutes. Ail! quand je vois cette jeune femme , à son réveil , le teint
ftnim^ ) les yeux langiiissans , la bouche plus fraîche qu'une rose y lnV<)tre, avec un soupir, qu^elle vient d'être heureuse en songe ; que je la plains ! et que je vous hais ! — Que veux-tu? ta maîtresse avait dans son mari un amant comme il y en a peu ; mais à ce que l'amour a de plus tendre, elle n'a répondu que par une froideur qui va jusqu'à la répugnance. — Vous le croyez , vous avec pris de la timidité pour de la froideur; et voilà comme sont les hommes , ils n'ont «ucune pitié d'une jeune femme. Pourquoi vous refroidir ? pourquoi ne pas user des droits que vous avec sur elle? — C'est là ce qui m'a retenus. Je ne voulais rien devoir à la contrainte ; et j'aurais été bien plus vif dans mes instances , si elle avait été pins lih^e dans ses refus. -—Eh! messieurs, que vous êtes Jmus avec votre délicatesse ! Vous allez voir qu'on vous en saura gré ! — Ëcoute, Justine, il me vient une idée qui peut, si tu le veut , nous réconcilier. — Si je le veux ! — Élise aime les Sylphes ; je puis être un Sylphe amoureux. — Et comment vous rendre in— fisible ?< — En ne l'allant voir que la huit. — Oui , cette ruse me plaît assez. — Elle n'est pas nouvelle : plus d'un amant s'en est servi : mais Élise ne s'y attend pas; et je suis persuadé qu'elle y serait trompée. Il n'y a de difficile que le début, que le premier nœud de Tintrigue : mais je compte sur ton adresse pour m'en procurer le moyen.' *
L'occasion ne se fit pas attendre. Ah ! Justine , dit Élise le lendemain en s'éveillant , de quelle félicité je viens de jouir! J'ai rêvé que j'étais sous un berceau de roses , où le plus beau des esprits célestes soupirait à mes genoux. — Quoi ! madame, les esprits soupirent ! Et comment était (ait ce bel esprit-là ? — Je tâcherais en vain de te dépeindre ce qui n'a pas de modèle parmi les hommes. Quand l'idée en est effacée par le réveil , j'ai peine moi-même à me la retracer. — Et du moins , puis-je savoir ce qui s'est passé dans ?otre tête-à«tête ? — Je ne sais : mais j'étais enchantée , j'entendais une voix ravissante^ je respirais les plus doux parfums; et k mon réveil tout s'est évanoui.
Vol^nge apprit le rêve de sa £nnme; et, dans ses regrets, il crut voir le moyen de débuter en Sylphe auprès d'elle. On connaissait à peine encore à Paris la quintessence de roses; Yolange remit k Justine un petit flacon de cet élixir précieux. Demain lui dit-il , avant le réveil de ta maîtresse , tu auras soin d'en par %imer son lit.
O ciel ! dit Elise en s' éveillant , est-ce encore un songe ? Approche , Justine , respire , et dis-moi ce que tu sens. — Moi , maclfime?je ne sens rien. — Tu ne sens rien! tu ne sens pas les roses! — Vous devenez folle, ma chère maîtresse, permettezmoi de vous le dire. Passe pour vos songes; mais tout éveillée ! En
pai?-
LE MARI SYLPHE* Gy
Terité , je ne tous conçois pas. -— Tu «s raison , rien n'est tûûùu
concevable. Laisse-moi ; ferme les rideaux Ah ! Todeur est
plus sensible encore! — Vous m'alarmez. — Ecoute-moi. Je te
Toi r y puisqu'il est présent, que ce ne sont pas les fleurs que je regrette. Ah ! que sa voix était bien plus douce ! qu'elle touchait bien plus mon cœur! Et ses traiu, ses traits divins! Inutiles Tœux! hélas ! je ne le verrai jamais. — Ma foi, madame , il n'y a pas d'apparence. —Tu me désespères : est-ce là m'aimer , que de m'envîer , que de vouloir détruire la plus flatteuse illusion ? Car c'en est une , je dois le croire , et je ne suis pas un enfant. • . . Cependant l'odeur des roses ! . . . Oui , je la sens , rien n'est plus réel ; et ce n'est pas la saison de ces fleurs. — Que voulee-vous que je tous dise , madame ? Tout le désir que j'ai de vous plaire ne peut me faire croire qu'un songe soit une vérité. — Eh bien ! ioiademoiselle , ne le croyes pas. Préparée ma toilette , et que je m'habille. Je suis dans un trouble, dans une émotion dont je rougis , et que je ne saurais calmer.
Victoire , monsieur , dit Justine en revoyant Volange : le Sylphe est annoncé, désiré; on l'attend; qu'il paraisse, il sera , ma foi ! bien reçu.
Elise fut plongée tout le jour dans une rêverie qui avait Tair de l'enchantement ; et le soir son mari - s'aperçut qu'elle attendait avec impatience le moment d'aller se livrer au sommeil. Leurs appartemens se conununiquaient , ^elon l'usage , et Volange était d'accord avec sa confidente sur le moyen d'arriver sans bruit au dievet du lit de sa femme. Mais il fallait que , par un soupir ou par quelques mots échappés , elle l'invitât à parler luinnéme.
J'ai oublié de dir^ qu'Elise ne voulait , la nuit , auprès d'elle aucune lumière ; et ce n'était pas sans raison : les tableaux de l'imagination ne sont jamais si vifs que dans l'obscurité profonde. Ainsi, Volange , sans être aperçu , épiait le moment favorable. Il entendit Elise soupirer et chercher le repos avec inquiétude. Vient donc , dilr-elle , heureux sommeil : toi seul me fais aimer la vie. Cest k moi , dit Volange avec un son de voix si donx qu'Elise Fentendait à. peine , c'est à moi d'appeler le sommeil ; je ne auis heureux que par lui ; c'est d^ins son sein que je vous possède. U n'eut pas le temps d'achever. Elise jeta un cri perçant , et V«- ' lange ayant disparu, Justine accourut à la voix d'EUse. Qu'àvex* TOUS donc, madame ? lui dit-elle. -* Ah ! je me meurs; je viens de rentendre. Rappelle * moi , s'il se peut , à U vie. Je suis aimée»
je sois hearetue. Hàte-toî, je ne puis respirer. Justine s'empresse, dénoue les n^bans, lui fait respirer un sel qui la ranime , et soutenant son rôle d'incrédule , lui reproche de se livrer à des idées ^ui troublent son repos et qui altèrent sa santé. Traitez-moi d'enfant, d'insensée , lui dit Elise. Ce n'est plus un songe ; rien n'est si vrai; je l'ai entendu comme je vous entends.— A la bonne heure , madame : je ne veux pas vous impatienter ; mais tâchez de calmer vos esprits : souvenez-vous que , pour plaire à un Sylphe , il faut être jolie , et qu'on ne l'est bientôt plus quand on ne dort pas. •:— Tu t'en vas , Justine ! que tu es cruelle ! Ne vois*-tu pas que je suis toute tremblante ? Attends du moins que je sommeille , s'il est possible de sommeiller dans l'émotion où je suis.
Enfin ses beaux yeux s'appesantirent , et il fut résolu , entre Justine et Volange , qu'effarouché par le cri qu'Elise avait fait , te Sylphe se laisserait désirer la nuit suivante : en effet , elle eut beau l'appeler.
Elle avait peur qu'il ne revhit plus. Mes cris l'auront effrayé , disait-elle. Bon , madame , lui dit Justine , un esprit estr-il donc si timide , et n'avaitr-il pas dû s'attendre à la frayeur qu'il VQus a causée ? Soyez tranquille : il sait ce qui se passe dans votre cœur comme vous-même ; et peut-être , dans ce moment , il est là qui prête l'oreille. — Que dis-tu , là ? tu me fais tressaillir. — Eh quoi ! n'êtes-vous pas bien aise que votre Sylphe lise dans votre ^e ? — Assurément : il ne s'y passe rien dont il n'ait lieu d'être flatté!; mais il se mêle toujours de l'homme dans l'idée que l'on se fait des Sylphes, et la pudeur.... — La pudeur, ce me semble, est déplacée avec des esprits. Oh serait le mal , par exemple , de l'engager à revenir ce*Boir? — Ah! j'aurais beau dissimuler, il sait bien que je le désire.
Le vœu d'EJise fut accompli. Elle était couchée , la lumière éteinte, et Yolange au chevet de son lit. Crois-tu qu'il revienne, dit-elle à Justine ?— Oui , s'il est galant, il doit être arrivé. — Ah ! du moins , s'il pouvait m'entendre ! Il vous entend , répondit Yolande avec sa douce voix : mais écartez ce témoin qui m'afSige, Justine , dit Elise en tremblant , éloigne-toi. — Qu'est-ce donc , madame? Vous me semblez émue? — Ce n'est rien ; laisse-moi, te dls-je. Justine obéit ; et des qu'ils furent seuls : Eh quoi ! lui dit le Sylphe , ma voix vous intimide ! on ne craint pas ce que l'on aime. Hélas ! dit-elle , puis-je voir sans trouble réaliser ainsi mes songes , et passer , par un prodige inconcevable , de l'illusion à la réalité ? croirai - je que l'un des esprits célestes daigne quitter le ciel pour moi , et se familiariser avec une simple mortelle? Si vous saviez, lui répondit Yolange, combien vous
LE MARI SYLPHE. . -t
effaces tout ^ que les Nymphes de l'air ont de oharmes « ^ouf seriet pea HntU^e de votre victoire. Aussi n'est-ce pas à la vanité que je veux devoir le prix de mon amour. Cet amour est pur et inaltérable comme mon essence ; mais il est délicat à Texcës* HoBS n'avons que les sens de l'âme t vous les avec comme nous ^ Elise ; mais ^ pour en goûter les délices , il faut me réserver cette âaae dont ]e suis jaloux ; vous amuser de tout ce que le moud* a d'intéressant et d'aimable ; mais n'y rien aimer comme moi. Hélas ! il m'est bien fadle de vous obéir , dit--elle d'une voiv encore mal assurée t le monde n'a poiur moi nul attrait. Le ride mAme de mon âme n'a pu donner accès aux vains plaisirs qni voulaient la séduire; comment j serait-elle accessime, à pré* fcnt que vous l'occupea ? Méii vous , esprit céleste et pur « camment p4iis-je me flatter de vous fixer et de vous suffire ? Apprenea, répondit Volange, ce qui noue distingue de tous les écrits répandus dans l'univers , et |dus encore de l'espèoe luunaine. Un Sjlpbe n'a point de bonheur à lui ; il n'est heureux que daaa ce qu'il aime. La nature lui a interdit la £u:ulci de s'aimer seul ; et comme il partage tons les plaisirs qu'il cause , il éprouve aussi toutes les peines qu'il fait souÉrir. Le destin m'a laissé le choix de cette moitié de moHnéme , dottt mon bonheur devait dépendre ; mais ce choix décidé, nous n'avons plus qu'une ime, et ee n'est qu'en vous rendant heureuse que je puis espérer d'être heureux. Soyef4e donc bien , lui*dit-elle #vec transport ; car la seule idée d'une union si douce me ravit et m'élève an-dessna de moi-même. Quelle ceuaparaison de ce commerce intime avee celni des dangereux mortels dont nous sommes ici les esclaves 1 Hélas ! vous saves que j'ai sid>i les lois de l'hymen » et que Tem m'a donné des chaioes. Je le sais , dit VcÂange ; et l'un de mes soins sera de les rendre légères. Ah! reprit-elle , n'en soyei pobt jaUmx. Mon mari est peut-être celui des hommes qui se fessent le moins des vices de son espèce ; mais ils sont tous si per^ snadés et si fiers de leurs avantages, si indulgens pour leur torts ^ et si rigoureux pour les n^res, si peu scrupuleux sur les moyaia de BOUS séduire et de nous asservir , qu'il y aurait autant d'im^ prodeneeque éè faiblesse à s'y livm. £h bien ! lui dit son Sylphe» le croiriex-vous? Tout ce que vous reproches aux hommes , nous le reprochons aux Sylphides. Douces , insinuantes , fertiles en détours y il n'est point d'art qu'elles n'emploient pour dominer les esprits ; mais ime fois sûres de leur ascendaot, une volonté ca^ ]Nriciense et absolue , une fierté impérieuse et sous laquelle toaft doit fléchir , prenneat la place de la timidité , de la douceur, éie la complais— re ; et ce n'est qu'i|>flè« les jNroir aisiées qu'on s'o-^ perçait qu'on devait Les baïr. Ce oaroctèft djomi«aAt que Ifur «
donné la nature , a cependant ses exceptions : il en est de même parmi les hommes. Mais, quoi qu'il en soit , ma chëre Elise, Tun c^t Fautre monde nous seront étrangers , si vous m'aimez commie je vous ajzne. Adieu i mon devoir et votre repos m'obligent de vous quitter. Le ciel m'a confie le soin de votre étoile, je vais en diriger le cours : puisse-t-elle répandre sur vous la plus favorable influence ! — Eh quoi ! sitôt , vous vous éloignes ! -^ Oui , pour vous revoir demain à la même heure. — Adieu.... Mais non , encore un mot. Puis-je avoir une confidente ? — ■ Vous en ave» une , tenez-vous-en là. Justine vous aime , et elle m'est chëre.'— Quel nom vqus donnerai-je en lui parlant de vous ? Dans le ciel on ni'appelle Vatoé^^ et en langue sylphide , ce nom veut dire tout âme. — Ah ! je mérite le même nom depuis que je vous entends. Alors le Sylphe s'évanouit. Le cœur d'Elise nageait dans la joie ^ elle était au comble de ses vœux; et, an milieu des idées délicieuses qui l'occupaient, le sommeil s'empara de ses sens.
Justine fut instruite de tout ce qui s'était passé , et n'eut -pas besoin de le répéter k Yolange. Elle lui dit. seulement qu'il avait laissé sa femme dans l'enchantement. Ce n'est pas assez, dit-il; Je veux qu'en l'absence du Sylphe tout lui rappelle son amour. Tu lis dans son âme , tu connais ses goûts ; instruis-moi bien de ce qu'elle désire : le Sylphe aura l'air de la deviner. — Sur le soir , Élise , pour être plus libre , alla se promener seule, avec Justine , dans l'un de cél jardins jbagnifiques qui font l'ornement de Paris ; et , quoiqu'elle îtiX tout occupée de son Sylphe , un p*enchant naturel aux jeunes femmes lui fit jeter lés yeux sur la parure d'une inconnue. Ah! la jolie robe ! s'écria-4:-«elle ; et Justine feignit de ne pas l'entendre. Mais l'adroite suivante ayant entendu nommer cette femme si bien parée , retint son nom, et le dit^à Volange,
L'heure du rendez-vous étant venue , Elise se couche ; et des qu'ijle est seule : Ah ! mon cher Yaloé , dit-elle , m'avez-voiis oubliée ? Me voilà seule , et vous ne venez pas ! Il vous attendait, lui dit Yolange : votre image l'a suivi dans le ciel : il n^a TU que vous au milieu de la cour aérienne. Mais vous , Elise , en son absence n'avez-vous désiré que lui? Non , lui dit-elle assurément , rien que vous seul ne m'intéresse. — Je sais cependant , Elise , que vous avez formé un désir qui n'était pas pour moi. Vous m'inquiétez , lui dit-elle ; j'ai beau m'examiner , je ne sais quel est ce désir. Vous l'avez oublié ; mais je m'en souviens , et loin de m'en plaindre , je souhaite moi-même que vous en ayez . souvent de pareils. Je vous l'ai dit , les Sylphes sont jaloux ; mars ils n'en sont que plus soigneux de plaire. Ne vous étonnez pas de Vi% voir curieux des plus petits détails de votre vie ) je veux. n';y
laisser que les fleurs , et en oter jusqu'à la moindre épine. Par exemple , \otre mari ne laisse pas de. m'inquiéter. Comment êtes-vons avec lui ? Mais , dit Elise un peu confuse , je vis avec lui comme avec un homme : dans la défiance et la crainte que nous inspire naturellement un sexe né l'ennemi du nôtre. On m'a donnée à lui sans me consulter; j'ai suivi mon devoir y et non pas mon penchant. Il m'aimait , disait-il, et il eût voulu me plaire , c'est-à-dire me captiver : il n'a pas réussi ; et sa vanité , qu'il appelle délicatesse, Fa détaché de ce dessein, Nous voilà bons anus, ou , si vous voulee , libres l'un et l'autre. — Est-ril au moins unpen complaisant? — Mais, oui , assez pour séduire une femme qui ne saurait pas, comme moi, combien les hommes sont dange« reux. — Vous auriez pu tomber plus mal ; et ce mari n'est pas aussi fâcheux que ses pareils ont coutume de l'être. Il fait bien du reste; et si jamais tous aviez à vous plaindre de lui , il en serait puni sur l'heure. Oh ! non , je vous conjure , dit-elle en tremblant ; quoi qu'il se passe de lui à moi , ne vous en mêlez jamais. Je vous dois tonte ina confiance ; mais ce serait en abuser cruellement que de lui nuire en aucune façon. Il est assez malheureux d'être homme , et il en est assez puni. — Votre âme est céleste , char-» mante Elise ; un mortel ne vous méritait pas. Ecoutez , je ne vous ai pas dit notre façon de corriger les hommes. Ils ne connaissent que le fer et le feu ; mais nous avons de plus douces vengeances. Des que votre mari vous aura déplu , vous m'en instruirez , et dans l'instant le regret , le reproche , se saisiront de son âme , et il n'aura de paix ni avec moi , ni avec lui-même , qu'il n'ait expié à vos genoux le déplaisir qu'il vous aura causé. Je ferai plus, je lai inspirerai tout ce que vous m'inspirez ft 'moi-même. Ainsi , Fesprit de votre Sylphe animera votre mari , et vous sera présent 9ans cesse. Voilà , dit Elise enchantée , le seul moyen de me le faire aimer. Ainsi se passa ce nouvel entretien.
Le lendemain , Elise étant à sa toilette , Justine jette les yeux sorlesQpba du cabinet , et fait un cri d'étonneraent. Elise se retourne , et y voit étalée une robe pareille à celle qu'elle avait vue à la promenade. Ah ! voilà donc comme il se venge de ce désir qui n'était pas pour lui ! Justine, enfin me croiras-tu? n'est-ce pas un Sylphe adorable ? Les yeux d' Elise ne pouvaient se lasser d'admirer ce nouveau prodige. Volange arrive dans ce moment. Voilà, dit-il, une robe charmante ! votre goiU, madame, fait bien reloge de ce que vous aimez. En vérité , poursuivit-il en considérant de plus près l'étoffe , cela est fait de la main des fées. Cette &ÇOU de parler familière venait là si à propos , qu'Elise rougit (onune si on }'e&t tr^e ^ et (|ue son secret eût été révélé,
Le SMr elle ne manqua pas de donner des éloges k la galanteriti empressée de son joli petit Sylphe ; et celui-ci lui dit mille chosei( si délicates et si tendres sur le bonheur d*embellir ce qu'on aime^ et de jouir du bien qu'on lui fait , qu'elle ne cessait de répéter ; Non 9 jamais mortel ne connut ce langage ; il n'est donné qu'à i u^e intelligence céleste de penser et de parler ainsi. Je vous pré-» Tiens cependant , lui ditp-il , que votre époux va bientèt devenir mon émule. Je me plais à épurer son âmê , à la rendre aussi ' douce , aussi tendre , aussi flexible à vos désirs que me le permet la nature. Vous y gagnerez sans doute ^ Elise , et votre bonheur est tout pour moi ; mais n'y perdrai-je pas quelque chose ? Ah ! doutee-vous , lui dit-elle , que je ne vous attribue tous les soins qu'il prendra de me plaire? N'est-ce pas comme une statue que vous voulez bien animer ? — Ainsi vous m'aimerez en lui ? et , en pensant que c'est moi qui l'anime , vous vous plairez à le rendre heureux ? -^ Non , Yaloé , ce serait le tromper : la fausseté m*e9t odieuse. C'est vous que j'aime , ce n'est pas lui ; et lui témoigner ce que je sens pour vous , ce serait vous trahir l'un et l'autre. Yolange , pour ne pas s'engager plus avant dans une dispute si délicate y changea de propos , et lui demanda k quoi elle s'était amusée tout le jour. Eh ! lui dit-elle , ne le savez-vous pas , vous qui lisez dans ma pensée? Les momens oii j'ai été libre, je les al employés à tracer un chiffre ou nos deux noms sont entrelacés. Je dessine assez bien les fleurs ; et je n'ai jamais rien fait avec tant de goèt que celles qui forment cette espèce de chaîne. Vous avez aussi , lui dit-il , un talent rare que vous négligez , et dont les plaisirs sont célestes : vous avez une voix touchante , une oreille exquise , et la harpe sous vos doigts, mêlant ses accords à vos sons, ferait les délices des habitans de l'air. Elise promit de s'y exercer, et ils se quittèrent plus épris , plus enchantés que jamais l'un de l'autre.
Je suis souvent seule , dit-elle à son mari , la musique me dissiperait. La harpe est k la mode, et j'ai envie d'en essayer. Bien n'est plus facile , dit Volange avec l'air de la complaisance ; et le soir même elle eut une harpe.
Le Sylphe revint k son heure , et parut charmé de lui voir saisir et suivre ses idées avec tant de vivacité. Hélas ! lui dit Elise, vous êtes plus heureux, vous devinez les miennes, et vous savez les prévenir. Que le don de lire dans l'âme de ce qu'on aime est précieux ! on ne lui donne pas le temps de désirer. Tel est sur moi votre avantage. Consolez-vous , lui dit Yaloé , la complaisance a bien son prix : je fais ma volonté quand je préviens la vâtre ; et vous , en attendant la mienne , vous avez le plaisir de vous dire
que c'est mon âme qui vous coudait. Il est plus flattear de pr^ Todr ; mais il est plus doax de complaire. Mon arantage est celui de Famum'^ropre ; le TÔtre est celui de l'amour.
Tant de délicatesse était pour Elise le plus diarmaat de tous les liens. Elle eût voulu ne jamais cesser d'entendre une voa si cfaêre; mais, par ménagement pour elle, Volange ayait soin de s'éloigner dès qu'il l'avait doucement émue ; et le sommeil venait la calmer.
La première idée qu'elle eut à son réveil fîit celle de son Sylpbe , et la seconde celle de sa harpe. On la lui avait apportée la veille, toute simple et sans omemens. Elle vole dans son cabinet d'étude , et trouve une barpe décorée d'une guirlande de fleurs qui semblaient firaicbement cueillies. Sa joie fut égale à son étonne* nent. Non , disait-elfe , non , jamais le pinceau , dans une main mortelle, n'a produit cette illusion. Et le moyen de douter que ce vie fût un présent dn Sylphe ? Deux brillantes ailes couronnaient cette harpe , la même sans doute dontValoé jouait au céleste concert. Tandis qu'elle lui rendait grâce , arrive le musicien qu'elle avait mandé pour lui donner leçon.
M. Tîmothée , instruit par Volange du r61e qu'il devait jouer , ecnnmença par réloge de la harpe. Quelle plénitude , quelle harmonie dans les sons de ce bel instrument ! Quoi de plus doux , de plus majestueux ? La harpe , à l'en croire , devait renouveler tous les prodiges de la lyre. Mais où triomphe la harpe , ajouta ce Bonvel Orphée , c'est lorsqu'elle soutient de ses accords les accens d\iiie voix mélodieuse et tendre. Observez encore , madame , que rien ne développe avec plus d'avantage les grâces d'un beau bra^ et d'une belle main ; et lorsqu'une femme sait placer sa tête avec Pair de l'enthousiasme , que ses traits s'animent, que ses yeux l'enflanmient aux accords qu'elle Fait entendre , elle s'embellit de moitié. EJise 'abrégea cet éloge, en demandant à son maître s'il était descendant du Timothée , musicien d'Alexandre ? Oui , madame , dit-il, c'est la même famille. Elise prit sa première leçon. Le musicien parut enchanté de l'éclat des sons que rendait cette liarpe. Cela est divin! s'écriait-il. Je le crois bien, disait tout kas EKse. — Allons , madame , essayez-vous sur ces cordes harmomenses. Elise y porta une main timide , et chaque son qu'elle en tirait retentissait jusqu'à son cœur. A merveille ! madame , s'écriait Timothée, à merveille ! Bientôt j'espëre vous entendre accom- ÇKgner votre voix touchante , et embellir ma musique et mes vers. OQS faites donc aussi des vers ? lui demanda-t-elle en souriant. Ah ! madame , lui dit Timolhce , c'est la chose du monde la plus nnguliëre j et j'ai peine moi-même à la concevoir. J'avais ouï àirt qu*on avait un Génie , et je prenais cela pour une fable ; mais ^
ma foi ! rien n'est plus réel. J'en avais un \, moi qui tous parle , el je l'avais sans le savoir. Hier au soir encore je ne m'en doataû pas. — Et comment aves-vous fait cette découverte? — Comment 1 Cette nuit , dans le sommeil , en songe , mon Génie m'est apparu , et m'a dicté les vers que voici :
Je renonce an frivole bonneur
De (^ider le char de FAnrore ,
D^annoncer le retour de Flore :
Un •ûin plus doux fait mon bonheur ; - Je pVeside au rcfreil de celle que j^adore.
L^Aurore a beau yerser des pleurs , L'amante de Zcphyre a beau semer des fleurs , Elise est à mes yeux cent fois plus belle encore.
Quoi ! dit Elise tout émue , quoi ^ M. Timothée , vous aver fait ces vers? Moi , madame, je n'en ai fait de ma vie : c'est mon Génie qui me les a dictés. Il a fait plus ; il les a mis en obant , et vous allez voir comme il est habile.... Eh bien! madame, dit*il après avoir chanté , que vous en semble ? N'es^on pas heureux d'avoir un Génie comme le mien ? Et , monsieur , saves-vous du moins quelle est cette EHise que vous célèbres ? — Mais , madame , je crob que c'est un nom comme Philis , Cloris , Iris. Mon Génie a pris celui-là , parce qu'il est doux à l'oreille. — Ainsi , voos ne vous piquez pas d'entendre le sens des vers que vous chantez ? — Non, madame ; mais cela est égal: ils sont mélodieux, sensibles; et c'en est assez pour le chant. J'exige de vous , reprit-elle , qu'ils ne soient connus que de moi ; et si votre Génie vous en inspire encore , je veux qu'ils me soient réservés.
Elle attendit son S jlphe avec impatience , pour le remercier de l'inspiration. Il s'en défendit, mais si faiblement, qu'elle n'en fiit que plus persuadée. Il avoua cependant que ce n'était pas sans raison qu'on regardait comme inspirés ceux des hommes qui , sans réflexion , produisaient de belles idées. Ce sont , dit-il , les favoris des Sylphes ; et chacun d'eux a le sien , qu'on appelle son Génie. Il ne serait donc pas étonnant que M. Timothée en eût un ; et s'il lui inspire des vers qui vous plaisent , il peut se vanter d'être » après moi , le plus heureux des habitans de l'air. Le Génie de M. Timothée devint chaque jour plus fertile, et chaque jour Elise était plus sensible aux éloges qu'il lui donnait. Cependant Yolange lui préparait une surprise nouvelle ; et voici quel en fut l'objet.
On se souvient qu'elle s'était amusée à tracer un chifiEre oii le nom de Yaloé était enlacé dans le sien. Un, jour qu'elle était invitée à une fêle , elle voulut mettre ses diamans ; elle ouvre json «:rin : que voit-elle ? ses bracelets | son collier i son aigrette , ses
LE MABÎ SYLPHE. 77
boucles d'oreilles montées sur le dessin de ce chiffre qu'elle avait tracé. Son prenjier sentiment fnfcelui de l'embairas et de la surprise. Que va penser Volange ? que va-t-il soupçonner? Comme efie était encore à sa toilette , Volange arrive , et jetant les jeux nr sa parure , Ah ! dit-il , rien n'est plus galant : mon nom et le votre dans un ra^me chiffre ! Je serais bien flatté , madame , fae ce fût là nn trait de sentiment! Elise rougit, au lieu de lieiadre : mais le soir Yaloé fot grondé. Vous m'avez exposé , ditelle , à un péril dont ]e tremble encore. J'ai Vu le moment oii il fallait que je trompasse mon mari , ou que je lui donnasse de moi Fidée la plus humiliante ; et , quoique l'avantage que tirent les bonunes de notre sincérité nous autorise à la dissimulation , je sens qu'en usant de ce droit je serais mal avec moi-*méme. Yaloé ne manqua pas de louer cette délicatesse. Un petit mensonge , ditil, est toujours un petit mal j et je serais fâché d'en avoir été cause. Mais la ressemblance du nom de Volange avec le mien ne m'avait pôÎQt échappé, et je savais que votre époux n'irait pas plus loin «piefapparence. J'ai commencé par le rendre discret : c'est la pieoiiêre vertu d'un mari.
La fin de l'hiver s'était passée en galanteries de la part du Sjlphe , et du coté d'Elire en mouvemens de surprise et de joie , qui tenaient de l'enchantement.
La première et la plus belle des saisons , le temps oii l'on jouit delà nature, arrive. Volange avait une maison de campagne. Noos partirons quand il vous plaira , dit-il à sa femme ; et quoiqu'il j eût mfs l'air le plus honnête et le ton le plus doux , elle ientait fort bien , disait-elle , que cette invitation cachait la v(h lonté impérieuse d'un mari. Elle confia sa peine à Vaioé. Je ae Tois pas , lui dit-il , ce qu'a d'affligeant ce qu'il vous propose : rien ne vous attache à la ville ; et la campagne est , dans ce moment , un séjour délicieux , surtout pour une âme sensible et bienfaisante comme la vôtre. Elle y voit, dans la nature libérale , le premier modèle de cet heureux penchant; et le soin de Cure des heureux s'y reproduit sous mille faces. Les forêts coumnées d'une épaisse verdure 7 les vergers en fleurs , les moissons ubsantas , les prairies émaillées , les troupeaux récemment reproduits et bondissans de joie à la première vue de la lumière, tout présente , dans la campagne , le caractère de la bonté. En Uver , la nature se peint sous un aspect menaçant et terrible : en aatomne , elle est riche et féconde ; mais elle gémit de se dépaniller , et sa libéralité l'afflige : en été même , elle vend ses ^s ; et la triste image d'un travail accablant se joint à celle de Fabondance. Cest au printemps que la nature est gaiement prodigue de ses richesses , et amoureuse du bien qu'elle fait. Hélas !
dit Elise , la nature est belle , je le «ai» i piaii le $era->t-elle potai moi daoâ ce lieu même où je me sui» liée au sprt d'un mortel 9 01 j'ai fait serment d'être à lui , oil tout me retracera rbumiliaxa souvenir....? — Non, reprit le Sylphe, rien, ma chère Elise, rieK dans la nature n'est humiliant que ce qui la trahit. La perfectioi d'une plante est de fleurir et de germer : la perfection d'une mortelle est d'être épouse et de devenir mère. Si vous avies ooatranc la sagesse de ce dessein , vous n'auriez pas reçu mes vœux. Quoi i dit Elise, une essence pure, un esprit céleste aimerait en mai c« qui m'abaisse au-dessous de lui ! — Soyez ce que tous êtes , xoon enfant :^ vous aime en Sylphe; et ce n'est pas de vos sens que ]« suis jaloux. Que votre âme soit belle et pure , qu'elle soit à moi ; c'est assez. Quant à ce qu'on appelle vos charmes , ils sont sotunis aux lois des mortels : un d'eux les possède, ij[u'il en dispose : loio de m'en plaindre , je m'en réjouirai ; car l'un de vos devoirs est de le rendre heureux. — Ah I du moins donnez-tnoi le temps de m'accoutumer à cette pensée. A la campagne on se voit plus souvent : je m'apprivoiserai peuU-etre avec ce devoir ; mais, de grâce 9 ne m'abandonnez pas. — Non , j'y serai sans cesse avec vous ; j'aime la paix et le silence.
Il y avait dans cette campagne un lieu sauvage et solitaire 9 qu'Elise appelait son désert, et où elle avait coutume de se retirer pour lire ou rêVer à son aise. A peine arrivée , elle s'y rendit. Tout était changé : au lieu de son siège de mousse , elle trouva un trône de gazon semé de violettes en festons et en lacs d'amour. Ce trône était ombragé de lilas qui se courbaient en voûte ; l'épine fleurie en formait l'enceinte 1 et mêlait à l'odeur du lilas les plus délicieux parfums.
Le premier soin d'Elise , à son retour , fut de remercier son mari de l'attention qu'il avait eue d'embellir son petit ermitage. C'est apparemment , lui dit-il , une galanterie de mon jardinier : \e lui sais bon gré d'en avoir eu l'idée.
Hilaire , lui dit Elise en le voyant , je vous suis obligée de m'avoir planté un si joli bosquet. Des bosquets , madame ? dit le rusé villageois ; c'est , ma foi ! bien la oS^qui m'occupe. A peine puis-je suffire au travail de mon potager. Si l'on veut des bosquets bien tenus , il faut me donner plus de monde. — Au moins n'avez- TOUS pas négligé le mien ; et ce joli berceau de lilas , cette haie d'épine m'enchante. — Oh I le lilas, l'épine, tout cela, grâces à Dieu , vient de soi-même , et sans que je m'en mêle. — Quoi ! tout de bon, vous n'y avez pas touché? — Non, madame : mais qu'à cela ne tienne ; et si vous voulez , après la sève , j'y donnerai quelques coups de croissant. — Et ce gazon semé de violettes , ce n'est pas vous qui l'avez cultivé ? — Ma foi 9 madame , excusez^'
ce n'est ni de gason, ni de violettes qne l'on fait yotre potage , et mon jardin m'occupe asses sans toutes ces gentillesses-là. .
Elise , après cet entretien , ne douta plus que la mëtamor- |iio5e de son réduit sauvage en un bosquet dëlicieuY , ne fAt pMnrrage de son Sylphe. Ab ! dit*eUe dans son ravissement , ce icra le temple où firai l'adorer. Je me flatte qu'il y sera présent; atais sera-t-il toujours invisible ?
Il vint le soir y comme de coutume. Valoë , Ini ditrelle, mon bosquet est charmant. Mais , vous le diraî-je ? pour achever de l'embellir, il faut faire un dernier prodige , et vous j rendre visible k mes jeux. Cela seul manque à mon bonheur. — > Vous me demandes , ma chère Elise , ce qui ne dépend pas de moi. Le roi des airs accorde quelquefois cette grâce à ses favoris ; mais cela est si rare ! et puis quand il l'accorde , c'est lui qui prescrit la forme qu'il vent que l'on prenne ; et le plus souvent il préfère la plus biaane, pour s'amuser. Ah ! dit Elise , pourvu que je vous voie, il m'importe peu sons quels traits. Il lui promit donc de solliciter cette faveur avec les plus vives instances.
A présent , lui dit->il , comment s'est passé votre voyage 7 — Mais , fort bien. Mon mari a causé avec une gaieté assef natutdie ; et je n'ai pas de peine k reconnaître l'effet des soins que vom prenez de lui ; mais le naturel impérieux des hommes a beau se plier, il garde son ressort : on le tempère, on ne le change pas , à moins d'une longue habitude. Ne désespérons de rien , dit Valeé : j'ai bien du pouvoir sur son âme. Que feres-vous demain, nu chère Elise ? -*- Je me baignerai le matin. — J'irai vous voir an bain , s'il est possible , et je passerai un moment avec vous.
Au réveil d'Elise , on vint lui dire que son bain l'attendait. Elle •'7 rendit avec la fidèle Justine ; mais comme le Sylphe devait tenir la voir , et que la pudeur est timide , elle voulut que les ndeanx fassent tirés , et que le jour à peine éclairât la salle.
Elise se met dans le bain, et dans un trumeau placé vis-à-vis ''elle , ses yeux aperçoivent quelques traits confus : c'était le paîtrait même d'Elise, peint sous glace, et que Yolange avait &it mettre à la place d'un miroir : prestige frappant , mais facile « produire , an moyen d'une coulisse ménagée dans la cloison , •b glissaient sans bruit tour k tour le miroir et le tableau , pour se •accéder l'un k l'anljre.
Dans ce tableam , Elise était élevée sur un nuage , et envid'esprits aériens qui lui présentaient des guirlandes de . lyaboid elle prit ce qu'elle apercevait pour la réflexion des objets <^posés : mais , à me^re que d'un œil plus attentif elle èciBéle ce qui la frappe , la sarpri^e succède à l'erreur. Justine , fit-elle, drâneiB-moi du jour. Ou je rêve, ou je vois.... O ciel .
8o CONTES MORAUX.
s'écria-*t«elle des que le tableau fut éclairé , mon image daiis cette glacQ ! £h quoi ! madame , j'y vois aussi la mienne. Oii est la merveille , que dans un miroir on se voie eii se regardant ? *— Viens toi-même, viens ici , te dis-je. E$t-ce là l'effet d'un miroir? '— Assurément. <— Assurément ! Ce nuage , ces fleurs ^ ces gé-» nies , et moi au milieu de cette cour céleste ^ portée en triomphe dans les airs ! -— Vous n'êtes pas bien éveillée , .madame ; et c'est sans doute encore tin songe que vous achevez dans le bain. «^Non , Justine^ je ne rêve point; mais je vois que ce tableau n'est pas fait pour tes yeux. Ô mon cher Yaloé ! c'est vous qui l'avez ^eint ! Que votre tendresse est ingénieuse !
JLes yeux d'EHse furent une heure entière attachés sur le tst^ bleau. Elle attendait son Sylphe ; mais il ne vint pas. Il n'a fait que passer , dit'^lle , et par cet hommage il s'est annoncé. Cependant , que dira mon mari ? comment lui expliquer ce prodige ? Eh ! madame , lui dit Justine , si ce tableau n'est pas visiMe à mes yeux , pourquoi le serait'^il aux siens ? — Tu as raison ; mais je suis si troublée !.... En disant ces mots, elle lève les yeux ; et , au lieu du tableau qu'elle avait vu, c'est le miroir qu'elle retrouve. Ah ! je suis tranquille , dit-elle : le tableau s'est évanoui. Mon Sylphe aimable ne veut pas me laisser la plus légère in-quiétude. Et comment n'aimerais-je pas un esprit tout occupé de mes plaisirs et de mon repos?
Impatiente de savoir le succès de sa demande, elle fit sem-* blant , le soir , d'être fatiguée de sa promenade , et d'avoir besoin de sommeil. Le Sylphe ne se fit pas attendre. Je ne sais, lui dit-il , ma chère Elise y si vous serez contente de ce que j'ai obtenu. Il m'est permis de paraître à vos yeux. — Ah ! c'est tout ce que je désire. — Mais ce que je prévoyais est arrivé t le roi des airS| qui lit dans nos pensées , m'a prescrit la forme que je dois prendre ; et cette forme est celle.... devinez. — Je ne sais. Tiresmoi vite d'inquiétude. — Celle de votre mari. — De mon mari î — J'ai fait tout au monde pour en obtenir une qui vous plût davantage ; mais il n'a pas été possible. Il m'a menacé de retirer sa grâce, si je n'en étais pas content; et, réduit à l'alternative, j'ai mieux aimé cela que rien. — A la bonne heure ; et quand TOUS verrai-je ? — Demain , dans votre petit désert , au moment du coucher du soleil. — J'y serai , car je me fie à vous. — Vous le pouvez sans inquiétude. — Vous m'aviez promis cependant de venir me voir ce matin. J'ai reçu de vous le plus galant hommage ; mais c'était vous que je désirais. — Je n'étais pas loin ; mais , intimidé par la présence de Justine.... — Ah ! j'ai eu tort, je devais l'éloigner : mais vous n'aurez plus ce reproche à me faire , et jeserai seule au bosquet.
LE MARI SYLPHE. 8i
Ce rendes-YOus ne laissait pas d'inquiéter un peu Yolange. EUe M Uvre à moi , disait-il. Profiterai-je y pour l'éprouyer , de Hlluâo& on je l'ai mise ? Il me serait bien doux de l'attaquer , si j'étais fAr qu'elle résbtàt ! Mais si j'en étais si sûr , je n'aurais pas besoin d'épreuve. Fatale curiosité ! G>nsultons-nous : voyons avec nous-méme quel est le parti le moins dangereux. Dois-je m'éclaircir , ou rester dans le doute ? D'abord le doute me laisse nn nuage ; et pui»-je répondre de mes idées? Peut-être y quand il ne sera plus temps de la justifier , lui ferai-je l'injure de croire que son imagination séduite eût triomphé de sa vertu. J'aurai beau me le reprocher, et le mal sera sans remède. Si au contraire je réprouve , et qu'elle résiste , je suis trop heureux. Mais si elle cède !.... £h bien ! si elle cède , je croirai que la vertu des femmes Détient pas contre les esprits. Oui, mais cet esprit est revêtu d'un corps ; et si ce corps se trouve le mien , je n'en dois pas remercier Elise. Me voilà dans un labyrinthe : en y entrant , j'ai tout prévu , excepté le moyen d'en sortir. Ne délibérons plus ; rendons-nous ta bosquet : l'occasion me décidera.
Yolange , sans faire semblant d'observer Élise, ne perdit pas un de ses monvemens. Il la vit se parer avec une modestie pleine de grices; et la décence qu'elle mit dans son ajustement le rassura on peu. n remarqua même qu'elle fut tout le jour d'une douceur, d'une sérénité qui annonçait une joie innocente.
Cependant les yeux impatiens d'Ëlise mesuraient le cours du soleil. Enfin l'heureux moment approche ; et Yolange, qu'elle arait vu partir en habit de chasse, se rend le premier au bosquet dans la parure la plus élégante. Élise arrive, l'aperçoit de loin , et le saisissement qu'il lui cause la fait presque s'évanouir. Il vole au-devant d'eUe, lui tend la main; et la voyant tremblante, la fait asseoir sur son petit trône de gazon.
Elise, reprenant ses esprits, trouve son Sylphe à ses genoux. Eh quoi! lui dit-il , était-ce de l'effroi que devait vous inspirer ma me? ne vous en ai-je pas épargné la surprise? n'avez-vous pas désiré de me voir? en étes-vous fâchée, et voulez-vous que je disparaisse? — Hélas! non : ne me punissez pas d'une faiblesse involontaire. La joie et l'attendrissement ont plus de part que la frayeur au trouble que vous me causez. Je tremble, disait Yolange ^ lui-même: elle est attendrie; cela débute mal. Ah! ma chëre Bise, que n'ai-je été libre de choisir, entre les mortels, celui doQt les traits auraient pu vous plaire ; et qu'un amant est mal à MU aise sous la figure d'un mari! Cela est égal, lui dit-elle en sonnant. Il m'eût été plus doux, je l'avoue, de vous voir sous fimage de quelqu'une des fleurs que j'aime, ou de l'un de ces ^ûeanx qui y comme vous i sont habitans de l'air ; mais en homme i a, 6
Sa CONTES MORAUX.
j'aime autant \ous voir sous les traits de mon mari que sous les traits d'un autre. Il me semble même que vous l'embellissez. Cest bien Yolangc que je vois en vous; mais votre âme donne à ses yeux je ne sais quoi de céleste : votre voix, en passant par sa bouche 9 lui communique un charme tout divin; et dans son action je trouve des grâces que n'eut jamais un corps animé par l'esprit d'un simple mortel. — Eh bien! si vous m'aimez tel que vous me voyez, je puis toujours être le même. — Vous m'enchantez. — Serez-vous heureuse ? ajouta-t-il en lui baisant la main. — Élise rougit, et retira cette main qu'il avait saisie. Vous oubliez, lui dit-elle , que c'est un Sylphe et non pas un homme que j'aime en vous. Yaloé n'est pour moi qu'un esprit, comme Élise n'est pour vous qu'une âme; et si vous n'avez pu prendre les traits d'un mortel sans altérer la pureté de votre essence et de votre amour, quittez cette forme avilissante, et ne me faîtes plus rougir de l'imprudence de mes souhaits. Fort bien! disait Volange tout bas; mais je touche au moment critique.
Élise, il n'est plus temps de feindre. J'ai fait ce que vous avez voulu : mais apprenez ce qu'il m'en coûte. « J'y consens ( m'a dit , » le roi des génies ) , obéis aux lois d'une femme, deviens homme ; H mais ne te flatte pas de n'avoir, des sens qu'en apparence. Tu M vas aimer comme les mortels , et en ressentir les plaisirs et les » peines. Si tu es malheureux, ne viens pas gémir et troubler » les airs de tes plaintes. Je t'exile du ciel jusqu'au moment oii » Élise aura comblé tes vœux. » J'espérais vous fléchir^ ajouta le Sylphe, ou plutôt je voulais vous complaire : j'ai subi cette dure loi. Jugez à présent si )e vous aime et si vous devez m'en punir.
Ce discoifrs mit Élise au désespoir. O le plus impi^udent et le plus cruel des esprits aériens! s'écria-t-elle , qu'avez-vous fait, et à quelle extrémité me réduisez-vous? Yolange frémit en voyant les yeux de sa femme se remplir de larmes. Pourquoi Àe m'avoir pas consultée? ajouta-t-elle. Était-ce pour ma honte ou pour voire supplice que je désirais de vous voir ; et quel que fût ce désir, avez-vous pu penser qu'il l'emportât sur ce que je vous dois^ et sur ce que je me dois à moi-même? Je vous aime, Valoe, je vous le dis encore ; et s'il ne fallait que ma vie pour réparer les maux que je vous fais, vous n'auriez plus à vous plaindre. Mais ma vertu m'est plus chëre que ma vie et que mon amour. Yolange tressaillit de joie. Je ne puis vous blâmer, lui dit-il, d'un excès de délicatesse. Mais voyez combien je ressemble à Yolange : c'est presque lui , ou plutôt c'est lui-même qui tombe à vos gieds, qui vous adore , et qui vous demande le prix du plus fidèle et du plus tendre amour. — Non , vous avez beau lui ressembler , vous n'êtes pas lui , et c'est à lui seul qu'est dû le prix que vous me de-
mandiez. Levez-vous, éloignez-^vous de moi, ne me revoyez de la vie. Lrfiissez-moi y tous dis-je. Étes^vous insensé? Quelle est cette joie insultante que je vois briller dans vos yeux? Auriez-vous l'audace d'espérer encore ? — Oui, j'espère, ma chère Élise, que tu ne vivras que pour moi. — Ah! c'est le comble de l'outrage! — Écoute. — Non , je ne veux rien entendre. — Un seul mot va te désarmer. — Ce mot doit être un étemel adieu. — Non , la mort seule doit nous séparer : reconnais ton mari dans ton Sylphe. Oui, ce Volange que tu haïssais , est ce Valoé que tu aimes. — O ciel ! . . . Mais non, vous m'en imposez; vous abusez de la ressemblance. — Non, te dis-je, et Justine est témoin que tout ceci n'est qu'un badinage. -^ Justine l — Elle est dans ma confidence : elle m'a aidé à te séduire ; elle m'aidera à te détromper. — - Vous , mon mari! serait-il possible? Je tremble encore. Achevez : dites-moi comment se sont opérés ces prodiges. — C'est l'amour qui les a tous
faits, et tu sauras par quels moyens. — Ah! s'il est vrai! -^
S'il est vrai ,mon Elise, croiras-tu qu'il y ait au monde un homme digne d'être aimé ? — Oui , je croirai qu'il en est un , et que c'est moi qui le possède.
Justine interrogée avoua tout, et on la^^fit jurer que Yaloé n'était que Volange. C'est à présent , dit Élise en se jetant dans les bras de son époux, c'est à présent que je suis enchantée; et j'espère que la mort seule détruira cet enchantement.
JNoN, madame, disait l'abbé de Cfaâteauneufà la vieille marquise de Lisban , je ne puis croire que ce qu'on appelle vertu dans une femme soit aussi rare qu'on le dit, et je gagerais, sans aller plus loin, que vous avez toujours été sage. — Ma foi, mon cher abbé, peu s'en faut que je ne vous dise comme Agnès: Ne gagez pas, <— Perdrais-je? — Ndn, vous gagneriez; mais de si peu, si peu de chose, que franchement ce n'est pas la peine de s'en vanter. — C'est-àdire, madame, que votre sagesse a couru des risques. — Hélas ! oui; et plus d'une fois je Faî vue au moment de faire naufrage. HeureusemefU la voilà au port. Ah! marquise, confiez-moi le récit de ces aventures. — Volontiers : nous sommes dans l'âge oiil'on n'a plus rien k dissimuler; et ma^eutiesse est si loin de moi, que j'en puis parler comme d'un beau songe.
Si vous vous rappelez le marquis de Lisban, c'était une de ces figures froidement belles, qui vous disent, mê voilà; c'était une de ces vanités gauches qui manquent sans cesse leur coup. Il se
p^Uait de tout, et n'était bon à rien; il prenait la parole , demandait silence , suspendait l'attention , et disait une platitude ; il riait avant de conter, et personne ne riait de ses contes; il visait souvent à être fin , et il tournait si bien ce qu'il voulait dire , qu'il ne savait plus ce qu'il disait. Quand il ennuyait les femmes, il croyait les rendre réveusjes ; quand elles s'amusaient de ses ridicules , il prenait cela pour des agaceries. — Ah ! madame, l'heureux natu«rel ! — Nos premiers téte-à^téte furent remplis par le récit de se» bonnes fortunes. Je commençai par l'écouter avec impatience ; je finis par l'entendre avec dégoût : je pris même la liberté d'avouer à mes parens que cet homme-là m'ennuyait à l'excès. On me répondit que j'étais une sotte, et qu'un mari était fait pour cela. Je l'épousai. On me fit promettre de l'aimer uniquement : ma bouche dit oui , mon cœur dit non ; et ce fut mon coeur qui lui tint parole. Le comte de Palmène se présenta chez moi avec toutes les grâces de l'esprit et de la figure. Mon mari, qui l'amenait, fit les honneurs de ma modestie. Il répondit aux choses agréables que lui dit le comte sur son bonheur, avec un air avantageux dont je fus indignée. A l'en croire, je l'aimais à la folie; et de là toutes ces confidences indiscrètes qui ne choquent pas moins la vérité que la bienséance , et dans lesquelles la vanité abuse du silence de la pudeur. Je n'y pus tenir, je quittai la place;- et Palmène put s'apercevoir, à mon dépit, que le marquis lui en imposait. L'impertinent! disais-je en moi-même : il va s'applaudissant de son triomphe, bien assuré que je n'aurai pas le courage de le démentir. On le croira , on me supposera assez peu de goût pour aimer l'homme du monde le plus sot et le plus vain. S'il parlait d'un attachement honnête à mes devoirs, encore passe; mais de l'amour! de la faiblesse ! il y a de quoi me déshonorer. Non , je ne veux pas qu'on dise dans le monde que je suis folle de mon mari : il est important surtout de désabuser Palmène; et c'est par lui que je dois« commencer.
Mon mari , qui se félicitait de m'avoir fait rougir , ne démêla pas niieux que moi la véritable cause de ma confusion et de ma colère. Il s'estimait trop ,'et ne m'aimait pas assez pour daigner être jaloux. Tu as fait l'enfant, me dit-ii quand le comte fut sorti : je te dirai pourtant qu'il te trouve charmante. Ne l'écoute pas trop , au moins ; c'est un homme dangereux. Je le sentais mieux qu'il ne pouvait le dire.
Le lendemain , le comte de Palmène vint me voir; il me trouva seule. Me pardonnez-vous , dit-il , madame , l'embarras oii je vous vis hier ? J'en étais la cause innocente ; et j'aurais bien dispensé le marquis de me prendre pour confident. Je ne sais pas , lui dis-je en baissant les yeux, pourquoi il a tant déplaisir à raconter
ce que f ai tant de peine à entendre. — Quand on est si heureux, madame j on «st bien pardonnable d'être indiscret. — S'il est heureux , je l'en félicite; mais en vérité il n'y a pas de quoi. — Eh! peut-il ne pas l'être ^ reprit le comte avec un soupir , en possédant la plus belle personne du monde 7 — Je suppose , monsieur , \e suppose que je sois telle ; oii est la gloire , le mérite y le bonheur de me posséder? Est-<e moi qui me suis donnée ? — Non, madame; mais, si je l'en crois , vous avez bientôt applaudi vous* même au choix qu'on avait fait sans vous. — - Quoi ; monsieur , les hommes ne^penseront-ils jamais qu'on nous élève à la dissi-» mulation dès l'enfance ; que nous perdons la franchise avec la liberté , et qu'il n'est plus temps d'exiger de nous que nous soyont sincères , quand on nous a fait un devoir de ne l'être pas?
Je l'étais un peu trop moi-même , et je m'en aperçus trop tard : l'espoir s'était glissé dans l'àme du comte. Avouer qu'on n'aime pas son mari , c'est presque avouer qu'on en aime un autre ; et le confident d'une telle faiblesse en est asses souvent l'objet.
Ces idées avaient plongé le comte dans une douce rêverie. Vous êtes donc bien dissimulée ? me dit-il après un long silence ; car le marquis m'a raconté des choses étonnantes de votre mutuel amour. — A la bonne heure , monsieur ; qu'il se flatte tout k son aise : je n'ai garde de le désabuser. — Mais vous , madame , seriez— vous à plaindre ? — Je' fais mon devoir , je subis mon sort t ne m'en demandez pas davantage , et surtout n'abusez jamais du secret que l'imprudence de mon mari , ma sincérité naturelle et mon impatience m'ont arraché. — Moi ! madame , ah ! que je meure plutôt que d'être indigne de votre confiance; mais je veux l'avoir seul et sans réserve. Regardez-moi comme un ami qui partage toutes vos peines , et dans le sein duquel vous pouvez les dé~ poser.
Ce nom d*ami porta dans mon cœur une tranquillité perfide s je ne me défiai plus ni de moi-même , ni de lui. Un ami de ving^ quatre heures , de l'âge et de la figure du comte , me paru! la chose du monde la plus raisonnable et la plus honnête ; et un mari tel que le mien , la chose du monde la plus ridicule et la plus aflUgeante pour moi.
Celui-ci n'obtint plus de mon devoir que quelques froides complaisances , dont il avait encore la sottise de se glorifier ; et c'était toujours à Palmène qu'il en faisait confidence , et qu'il en exagé-^ rait le prix. Le comte ne savait qu'en croire. Pourquoi me tromper ? me disait-il quelquefois, pourquoi désavouer une sensibilité louable ? Rougissez-vous de vous dédire ? — Eh ! non , monsieur ^ i'en ferais ^oire ; je ne suis pas assez heureuse pour avoir k me rétracter.
86 CONTES moraux;
.A ces mots,, xuesyeaxse remplireut de larmes. Palmëne en fut attendri. Que ne me dit-il point pour adoucir mes peines ! Quel charme j'éprouvais à l'entendre ! O mon cher abbé l le dangereux consolateur ! Il prit des ce moment un empire absolu sur mon âme ; et de tous mes sentimens , mon amour pour lui était le seul dont je lui faisais un mystère. Il ne m'avait jamais parle du sien que sous le nom de l'amitié ; mais abusant enfîn de l'ascendant qu'il avait sur moi , il m'écrivit : « Je me suis trompé , et » je vous ai trompée : cette amitié si tranquille et si douce y M à laquelle je me livrais sans crainte , est devenue l'amour le » plus violent, le plus passionné qui fut jamais. Je vous verrai » ce soir , pour vous consacrer ma vie , ou pour vous dire un éter- >» nel adieu. »
Je ne vous expliquerai pas , mon cher abbé , les mouvemens opposés qui s'élevèrent dans mon âme : je sais qu'il y avait de la vertu , de l'amour , de la frayeur ; mais je sais bien aussi qu'il y avait de la joie. Je tâchai cependant de me préparer à une belle défense. Premièrement , je ne serai pas seule, et je vais dire qu*on laisse entrer tout le monde : en second lieu , je ne le regarderai que légèrement , sans permettre que ses yeux s'attachent un instant sur les miens. Cet effort sera pénible ; mais la vertu n'est pas vertu pour rien. Enfin j'éviterai qu'il me parle en particulier, et, s'il l'ose , je lui répondrai d'un ton, mais d'un ton à lui imposer.
. Ma résolution bien prise , je me mis à ma toilette , et , sans y penser, je me parai ce jour-là avec plus de grâce et d'élégance que je n'avais jamais fait. Il me vint sur le soir un monde prodigieux ; et ce monde me donna de l'humeur. Mon mari, plus empressé, plus assidu que de coutume , comme s'il l'avait fait exprès, me causa un ennui mortel : enfin on annonça Palmène. Il me salua en rougissant : je le reçus avec une révérence profonde , sans daigner fever les yeux sur lui ; et je me disais à moi-même : En vérité , cela est fort beau ! La conversation fut d'abord générale. Palmène laissait éch)ïpper des mots qui , pour tout le mondç , signifiaieiit peu de chose , et qui , pour moi , disaient beaucoup. Je feignis de ne les pas entendre , et je m'applaudissais tout bas d'une rigueur si bien soutenue. Palmène n'osait s'approcher de moi I mon mari l'y obligea avec ses plaisanteries familières. Le respect et la timidité du comte m'attendrirent. Le malheureux , disais-^e , est plus à plaindre qu'il n'est à blâmer : s'il osait , il me demanderait grâce ; mais il ne l'osera jamais. Je l'y encourageai par un regard. J'ai fait une imprudence , me dit-il , madame , m« la pardenneE-voiis ? — Non , monsieur. Ce non , prononcé je ne sais commei|t y me parut sublime. Palmène se leva comme pour s*en aller : mon mari le retint de force. On vint avertir que
le souper était servi. Allons , cher comte , sois galant ; donne la main à ma femme : elle a de Fhumeur , ce me semble; mais nous saurons la dissiper.
Palmène désespéré me serra la main 9 et je crus voir dans ses jeux Timage de l'amour et de la douleur. J'en fus pénétrée , mon cher abbé; et, par un mouvement qui partait de mon cœur, ma main répondit à la sienne. Je ne puis vous peindre le chan* gement qui se fit tout à coup sur son visage. Il devint rayonnant de )oie ; cette joie se répandit dans l'âme de tous les convives : l'amour et le désir de plaire semblaient les animer tous comme bu.
Le propos tomba sur la galanterie. Mon mari , qui se croyait un Ovide dans l'art d'aimer , dit à ce sujet mille impertinences. Le comte , en y répondant , tâchait de les adoucir avec une délicatesse ingénieuse qui achevait de me charmer. Heureuêtmêut un jeune étourdi, qui s'était mis à c6té de moi , s'avisa de me dire de jolies cboses ; heureuêement aussi je lui donnai quelque attention , et loi répondis avec un air de complaisance. Palmëne , cet homme si aimable, changea tout à coup de langage et d'humeur. La conversation avait passé de l'amour à la coquetterie. Le crante se déchaîna contre cette envie générale de plaire avec une dialeur et un sérieux qui me confondirent. Je pardonne , disait-il , à une femme de changer d'amant , je lui passe même d'en avoir plusieurs ; tout cela est dans la nature : ce .n'est pas sa faute si on ne peut l'attacher : au moins ne cherche-t-elle k captiver que ceux qu'elle aime et qu'elle rend heureux; et si elle iait en même temps le bonheur de deux ou trois , c'est un bien qui se multiplie. Mais une coquette est un tyran qui veut tout asservir , pour le seul plaisir d'avoir des esclaves. D'ellemême idolâtre , tout le reste ne lui est rien : son orgueil se fait on jeu de notre faiblesse , et un triotnphe de nos tourmens ; ses regards mentent , sa bouche trompe , son langage et sa conduite ne sont qu'un tissu de pièges , ses grâces sont autant de syrènes , ses chajÉfep autant de poisons.
GelteaSclamation étonna toute l'assemblée. Quoi ! monsieur , lui dit le jeune homme qui m'avait parlé, vouspréférei une femme galante à une femme coquette ? — Oui , sans doute , je la préfere; et il n'y a pas à balancer. Cela est plus conunode, lui dis - je ironiquement. Et plus estimable , madame , me dit - il d'un ton chagrin, plus estimable mille fois. Je vous avoue que je fus piquée de cette insulte. Allez , monsieur , repris^je avec dédain, vous avez beau nous faire un crime du plaisir le plus innocent et le plus naturel qui soit au monde , votre opinion ne fera pas loi. Les coquettes, dites-vous , sont des tyrans! Vous
êtes bien plus tyran vous-même , de vouloir nous priver du seul avantage que nous ait donné la nature. S'il faut renoncer au soin de plaire , que nous reste-t-il dans la société ? Talens , génie y vertus éclatantes , vous avez tout , ou vous croyez tout avoir : «I n'est accordé à une femme que de prétendre à être aimable ; et vous la condamnez impitoyablement à ne vouloir l'être que pour un seul ! C'est l'ensevelir au milieu des vivans ; c'est pour elle anéantir le monde. Ab ! madame , me dit le comte avec dépit , vous êtes bien de votre siècle! En vérité, je ne le croyais pas. Tu avais tort , mon cher , reprit mon mari , tu avais tort : ma fenune veut plaire à toute la nature ; mais elle ne veut rendre heureux que moi. Cela est cruel , je l'avoue , et je le lui ai dit cent fois ; mais c'est sa folie : tant pis pour les dupes. Aussi pourquoi prendre au sérieux ce qui n'est qu'une plaisanterie ? Si elle a 'du plaisir à s'entendre dire qu'elle est belle , faut-il pour cela qu'elle réponde sur le même ton ? Elle m'aime , cela est tout simple : mais toi , mais tant d'autres qui l'amusent , n'ont rien à prétendre à son cœur. Il est pour moi celui-lÀ , et je défie qu'on me l'enlève. Vous me fermez la bouche , dit Palmène , dès que vous prenez madame pour exemple ; et je n'ai point à répliquer. A ces mots i on sortit de table.
Je conçus dès ce moment pour le comte , je ne dis pas de l'aversion , mais une crainte qui en approche. Quel homme ! disais-je en moi - même ; quel caractère impérieux ! il ferait le malheur d'une femme. Après le souper, il tomba dans un silence morne , d'oii rien ne put le retirer. Enfin , me trouvant seule un instant : Pensez -vous ce que vous m'avez dit ? me demanda-t-il du ton d'un juge sévère. — Assurément. —C'en est assez : vous ne me verrez de ma vie.
Heureusement il m'a tenu parole ; et je sentis , par le chagrin que me causa cette rupture , tout le danger que j'avais couru. Voilà , dit l'abbé en profond moraliste, ce que produit un moment d'humeur. Une bagatelle devient sérieuse; on s'aigrit, on s'humilie ; l'amour s'épouvante et s'enfuit. ||||l
Le caractère du chevalier de Luzel , reprit la marquise , était tout opposé à celui du comte de Palmène. — Ce chevalier , madame , était sans doute le jeune homme qui vous avait souxi pendant le souper? — Oui, mon cher abbé, c'était lui-même. Il était beau comme Narcisse , et il ne s'aimait guère moins : il avait de la vivacité , de la gentillesse dans l'esprit , mais pas Tombre du sens commun.
Ah ! marquise , me dit-il , votre Palmène est un triste personnage ! que faites-vous de cet homme -là ? Il raisonne , il mora-* lise, il nous assomme avec son bon sens. Pour moi, je ne sais que
âeax choses , m'amaser et être amusant. Je connais mon monde ; )eTOÎs ce qui s'y passe; je vois que le plus grand des maux qui affligent rhumanité , c'est l'ennui : or l'ennui vient de l'égalité dans le caractère , de la constance dans les liaisons y de la solidité dans les goûts , de la monotonie enfin qui endort le plaisir lui-même ; au lieu que la légèreté , le caprice , la coquetterie le réveillent. Aussi î'aime les coquettes à la folie ; c'est le charme de la société. D'ailleurs les femmes sensibles sont fatigantes à la longue. Il est bon d'avoir quelqu'un avec qui se délasser. — • Avec moi , lui dis-je en souriant , vous vous délasserez tout à votre aise. — Et voilà ce que je désire , ce que je cherche auprès d'une coquette ; qu'elle combatte , qu'elle résiste , qu'elle se défende y s'il est possible. Oui , madame , je vous fuirais , si je vous croyais capable d'un engagement sérieux. Madame , reprit gravement l'abbé , ce jeune fat était un homme à craindre. — Je vous en réponds , mon ami , et je ne fus pas long-temps à m'en apercevoir. Je le traitais d'abord comme un enfant ; et cet empire de ma raison sur la sienne ne laissait pas d'être flatteur à mon âge : mais c'était à qui me Tenleverait. Je commençai à en avoir de l'inquiétude. Ses absences me donnaient de l'humeur, ses liaisons de la jalousie. J'exigeai des sacrifices , et je voulus imposer des lois.
fila foi ! me dit - il un jour que je lui reprochais sa dissipation , vonlex -TOUS faire un petit miracle ? rendez-moi sage tout d'un coup : je ne demande pas mieux. J'entendis bien que pour le rendre sage , il fallait cesser de l'être moi-même. Je lui demandai cependant à quoi tenait ce petit miracle. A peu de chose , me ditr il : nous nous aimons, à ce qu'il me semble ; le reste n'est pas nialaisé. — Si nous nous aimions , comme vous le dites , et comme je ne le crois pas , le miracle serait opéré : l'amour seul vous eût rendu sage. — Oh ! non , madame ; il faut être juste ; f abandonne volontiers tous les cœurs pour le votre ; perte ou gain , c'est le sort du jeu , et j'en veux bien courir les risques. Mais il y a encore un échange à faire; et, en conscience , vous ne pouvez pas exiger que je renonce au plaisir pour rien. Madame , interrompit encore l'abbé , le chevalier n'était pas aussi dépourvu de bon sens que vous le dites ; et le voilà qui raisonne assez bien. J'en fus étonnée , dit la marquise ; mais plus je sentais qu'il a^ait raison , plus je tâchai de lui persuader qu'il avait tort. Je lui dis même , autant qu'il m'en souvient, les plus beUes choses du monde sur l'honneur , le devoir , la fidélité conjugale. Il n'en ttat compte : il prétendit que l'honneur n'était qu'une bienséance, le mariage une cérémonie , et le serment de fidélité un compliment , une politesse qui , dans le fond , n'engageait à rien. Tant
fut disputé de part et d'autre , que nous nous perdions dans nos idées , quand tout à coup mon mari arriva.
Heureusement ^ mtadame. — Oh! trës-heureusement , je Ta— voue : jamais mari ne vint plus à propos. Nous étions troubles ; ma rougeur m'eût trahie ; et, sans avoir le temps de réfléchir , je dis au chevalier : Cachez^vous, Il se sauva dans mon cabinet de toilette. — Retraite dangereuse ! madame la marquise. — Il est vrai ; mais ce cabinet avait une issue /et je fus tranquille sur l'évasion du chevalier. Madame , dit l'abbé avec son air réfléchi , je gage que M. le chevalier est encore dans le cabinet. Patience <, reprit la marquise , nous n'en sommes pas au dénouement. Moa mari m'aborda avec cet air content de soi , qu'il portait toujours sur son visage ; et moi, pour lui cacher mon embarras , je courus vite l'embrasser avec un cri de surprise et de joie. Eh bien ! pe~ tite folle, me dit-il , te voilà bien contente ! tu me revois. Je suis bien bon de venir passer la soirée avec cette enfant ! Tu ne rougis donc pas d'aimer ton mari? Sais -tu bien que cela est ridicule, et que l'on dit dans le monde qu'il faut nous ensevelir ensemble, ou m'exiler d'auprès de toi ; (fie tu n'es bonne à rien , depuis que tu es ma femme ; que tu désoles tous tes amans ; et que cela crie vengeance ? — Moi , monsieur, je ne désole personne. Ne me connaissez-vous pas ? je suis la meilleure femme du monde. — Quel air ingénu ! On l'en croirait. Ainsi , par exemple , Palmëne doit trouver bon que tu n'aies fait avec lui que le rôle d'une coquette ? Le chevalier doit être content qu'on lui préfère un mari ? £t quel mari encore ! Un ennuyeux , un maussade , qui n'a pas le sens comjnun , n'est^-ce pas ? Quelle comparaison avec l'élégant chevalier ! — Assurément je n'en fais aucune. — Le chevalier a de l'esprit , de la légèreté , des grâces* Que sais-je ? il a peut-être le * don des larmes. A-t-il jamais pleuré à tes genoux ? Tu rougis ; c'est presque un aveu ; achève , conte-moi cela. Finissez , lui disje , ou je quitte la place. — £h quoi ! ne vois-tu pas que je plaisante ? — Cette plaisanterie mériterait bien... — Comment donc ! le dépit s'en mêle ! Tu menaces ! Tu le peux , je n'en serai pas moins tranquille. — Vous vous prévalez de ma vertu. — De ta vertu ? Oh ! point du tout : je ne compte que sur mon étoile , qui ne veut pas que je sois un sot. -^ Ei vous croyez à votre étoile ? — J'y crois si fort, j'y compte si bien , que je te défie de la vaincre. Tiené, mon enfant, j'ai connu des femmes sans nombre; jamais aucune , quoi que j'aie fait , n'a pu se résoudre à m'étre infidèle. Ah ! je puis dii*e, sans vanité , que quand on m'aime , on m'aime bien. Ce n'est pas que je sois mieux qu'un autre ; je ne m'en fais pas accroire : mais c'est un je ne sais quoi , comme dit
HEUREUSEMENT. gi
VeSère , que l'on ne saurait expliquer. A ces mots , se mesurant ia jeux, 0 se promenait devant une glace. Aussi , poursuivit-il, Cb ¥ois si je te gène. Par exemple , ce soir as-tu quelque rendez- Tvas 9 quelque téte-â-téte? Je me retire. Ce n'est qu'en supposant ^ae ta sois libre , que je viens passer la soirée avec toi. Quoi qu'il «n âoît , lui dis-je , vous ferez bien de rester. — Pour plus de sûreté , n cstr-ce pas ? — Peut-être bien. — Je te remercie : je vois qu'il iaat que je soupe avec toi. Soupez donc bien vite , interrompit l'abbé ; M. le marquis m'impatiente : il me tarde que vous sortiez de table , que vous soyez retirée dans votre appartement , et que votre mari vous y laisse. — Eh bien ! mon cher abbé , m'y voOa , dans le trouble le plus cruel que j'aie éprouvé de ma vie. L'âme combattue (j'en rougis encore) entre la crainte et le désir, je m'avance à pas tremblans vers le cabinet de toilette , pour voir enfin si mes alarmes étaient fondées. Je n'y vois personne , et je le crois parti , ce perfide chevalier ; mais heureusement j'entends parler à demi'Voix dans la chambre voisine. J'approche, j'écoute : c'était Luzel lui-même avec la plus jeune de mes (emmes. Il est vrai , disait*il , je suis venu pour la marquise ; mais le hasard me sert mieux que l'amour. Quelle comparaison! et que le sort est injuste ! Ta maîtresse est assez bien ; mais a-t-elle cette taille , cet air leste , cette fraîcheur , cette gentillesse ? Par exemple , c'est cela qui devrait être de qualité. Il faut qu'une femme soit , on bien modeste , ou bien vaine , pour avoir une suivante de ta figure et de ton âge. Ma foi! Louison, si les Grâces sont faites comme toi , Vénus ne doit pas briller à sa toilette. — Réservez , monsieur le chevalier , vos galanteries pour madame , et songez qu'elle va venir. — Eh non ! elle est avec son mari : ils sont le mieux du monde ensemble ; et je crois même, Dieu me pardonne, avoir entendu tantôt qu'ils se disaient des choses tendres. Il serait plaisant qu'il vint passer la nuit avec elle ! Quoi qu'il en soit , elle ne me sait point ici , et des ce moment je n'y suis plus pour elle. — ^Mab, monsieur, vous n'y pensez pas. Que deviendra is-je , si Ton savait?... — Rassure-loi , j'ai tout prévu. Si demain l'on me voit sortir , il est aisé de donner le change. — Mais , monsieur le chevalier , l'honneur de madame ? — Tu badines : l'honneur de madame est bien à cela près ! Tant mieux , après tout , qu'on lui donne nn homme comme moi ; cela va la mettre à la mode. Ah » le «célérat , s'écria l'abbé. Jugez , mon ami , reprit la marquise , jugez de ma colère à ce discours. Je fus au moment d'éclater ; mais cet éclat allait me perdre : ni mes gens , ni mon man , n'auraient pn se persuader que le chevalier fût là pour Louison. Je pris le parti de dissimuler. Je sonnai , Louison parut : jamais je ne l'avais vue si jolie : car la jalousie embellit son objet , quand
elle ne peut Tenlaidir. Est-ce un des gens de monsieur, lui dis-}e , que je viens d'entendre avec vous ? Oui , madame , répondit— elle avec embarras. — Qu'il se retire à l'instant même , et ne revenez qu'après qu'il sera sorti. Je n'en dis pas davantage ; mais , soit que Louison m'eût pénétrée , soit que la crainte la déterminât à renvoyer le chevalier , il se retira dans la minute , et sortit sans être aperçu. Vous juges bien, mon cher abbé , qu'il fut consigné à ma porte ; et que Louison , le lendemain , me coiffa mal , fit tout de travers , ne fut bonne à rien , m'impatienta , et fut congédiée^ Vous aviez raison, madame , conclut l'abbé : votre vertu a couru des risques.
Ce n'est pas tout, poursuivit-efle, et voici bien une autre aventure. Nous passions tous les ans la belle saison à notre maison de campagne de Corbeil, et pour voisin nous avions un peintre célèbre, qui fit naître au marquis l'idée galante d'avoir mon portrait et le sien. Yous ^ savez que sa folie était de se croire aimé de moi? Il voulait qu'on nous vit dans le même tableau , enchaînés par l'Hymen avec des nœuds de fleurs. Le peintre saisit sa pensée ; mais , accoutumé à travailler d'après nature , il désirait d'avoir on modèle pour la figure de l'Hymen. Dans cette même campagne était alors un jeune abbé qui nous venait voir quelquefois. Ses beaux yeux , sa bouche de rose , son teint à peine encore velouté du duvet de l'adolescence , ses cheveux d'un blond cendré , qui flottaient à petites ondes sur un cou plus blanc que l'ivoire , la tendre vivacité de ses regards , la délicatesse et la régularité de ses traits , tout semblait fait en lui pour le dessein qu'on se proposait. Le marquis obtint de l'abbé qu'il servît de modèle an peintre.
A ce début , l'abbé de Gh&teauneuf redoubla d'attention ; mais il dissimula jusqu'au bout , pour entendre la fin de l'histoire.
L'expression qu'on voulait donner aux têtes , continua la marquise , produisit d'excellentes scènes entre le peintre et le marquis. Plus mon mari tâchait d'avoir l'air passionné , plus il avait l'air imbécile. Le peintre copiait fidèlement ; et le marquis était furieux de se voir peint au naturel. De mon côté, j'avais je ne sais quoi de moqueur dans la physionomie , que le peintre imitait de même. Le marquis jurait , l'artiste retouchait sans cesse , et toujours il retrouvait sur la toile l'air d'une friponne et d'un sot. Enfin l'ennui me gagna. Le marquis prit cela pour une douce langueur ; de son côté , il se donna un rire niais , qu'il appelait un tendre sourire ; et le peintre en fut quitte pour le rendre comme il le voyait. Il fallut en venir à la figure de l'Hymen. Allons , monsieur l'abbé , disait le peintre , des grâces , de la volupté : regardez madame tendrement. . . plus tendrement encore .Prenez-lui la main^
ajoutait mon mari , et supposez que tous lui dites : « Ne craignes » rien , ma belle enfant ; ces chaînes sont de fleurs : elles sont » fortes j mais légères. » Animes-Tous donc , monsieur l'abbé ; Totre visage ne dit mot ; tous avec l'air d'un Hymen transi. Le jeune homme profitait à merveille des leçons du peintre et du marquis. Sa timidité se dissipait peu à peu , sa bouche souriait amoureusement , son teint se colorait d'une rougeur plus rive , ses jeux pétillaient d'une plus douce flanmie , et sa main serrait la mienne avec un tremblement dont moi seule je m'aperceTais. Il faut tout vous dire : l'émotion de son Ame passa dans mes sens ; et )e regardais le dieu bien plus tendrement que l'époux. Voilà ce que c'est , disait le marquis ; continuez , monsieur l'abbé , cela vient à merveille. N'est-ce pas, monsieur? demandait-il au peintre; nous ferons quelque chose de notre petit modèle. Allons , ma Gemme , ne nous rebutons point ; je savais bien que cela serait beau. Vous voilà comme je vous Toulais. G>urage , abbé ! conti^ ttuez y madame ! Je vous laisse tous deux en attitude ; n'en changez pas jusqu'à mon retour. Dès que le marquis s'était éloigné , mon petit abbé devenait céleste : mes yeux dévoraient ses regards ^ et je ne pouvais m'en rassasier, hes séances étaient longues , et nous semblaient ne durer qu'un instant. Quel dommage , disait le peintre, que je n'aie pas saisi madame dans un moment comme celuiri! Voilà l'expression que je demandais : c'est toute une autre physionomie. Ah ! monsieur l'abbé , quel plaisir de vous peindre ! Vous ne vous refroidissez point; vos traits s'animent de plus en plus. Point de distraction, madame; attachez tos yeux sur les siens : mon Hymen sera un morceau sublime. Quand la tête de THymen fut achevée , je Teux , madame , me dit-il un jour en Fabsence de mon mari , je Teux retoucher Totre portrait. Changez de {dace, monsieur l'abbé , et prenez celle de M. le marquis. Pourquoi donc, monsieur? lui demandai-je en rougissant. — £h! mon dieu , madame , laissez-moi faire : je connais mieux que tous ce qui TOUS est aTantageux. Je l'entendis à menreille , et l'abbé en rougit comme moi. L'artifice du peintre eut un effet merreilleux. Cette langueur qu'il m'aTait donnée fit place à l'expression la plus touchante d'une timide Tolupté. Le marquis, à son retour, ne pouvait se lasser d'admirer ce changement , qu'il ne concevait pas. Cela est singulier ! disait-il ; il semble que ce tableau se soit animé de lainnéme. C'est l'effet de mes couleurs , lui répondit froidement le peintre , de se développer ainsi à mesure qu'elles traTaillent. Vous verrez bien autre chose dans quelque temps d'ici. Mais ma tête , à moi , reprit le marquis , ne s'embellit pas de même. La raison en est simple, répliqua l'artiste : les traits en sont plus forts et les couleurs moins délicates. Mais M tous impatientez pas; cela
doit faire, avec le temps, ane des plus belles têtes de mari qu,^ ait vues.
Quand le tableau fut fini , nous tombâmes , Tabbë et moi , d une tristesse profonde. Us n'étaient plus, ces momens si doux, nos âmes se parlaient par nos yeux, et s'élançaient Tune vers V tre. S'a timidité, ma pudeur, nous imposaient une gène cruelle : il n'osait plus nous venir voir aussi souvent , et je n'osais plus l'jr inviter moi-même.
Un jour, enfin , qu'il était chez moi , je le trouvai seul , immo* bile et rêveur devant le tableau.Yous voilà bien occupé ! lui di^e. Oui , madame, me répondit-il naïvement ; je goAte le seul plaisir qui me soit permis désormais : je vous admire dans votre imia^e. — Vous m'admirez : cela est bien galant ! — Ah ! je dirais mîeuic , si je l'osais. — Eln vérité , vous êtes content? — Content , madame ! je suis enchanté.. Hélas! que n'êtes-vous encore telle que je vous vois dans ce portrait ! Il est.assez bien , înterrompis-je en feignant de ne l'avoir pas entendu; mais le vôtre est mieux, ce me semble. — Mieux, madame, que dites-vous? Le mien est d'un froid à glacer. — Vous plaisantez avec votre froideur ; il n'y a rien de plus vif dans le monde. — Ah! madame, que n'étais-je libre de laisser éclater sur mon visage ce qui se passait dans mon cœur ! vous auriez vu bien autre chose. Mais le moyen d'exprimer ce que je sentais dans ces momens! Si ce n'était pas le marquis, c'était le peintre qui avait sans cesse les yeux sur moi : il fallait bien avoir l'air tranquille. Voulez-vous voir, ajouta-t-il , comme je vous aurais regardée , si nous avions été sans témoins? ren— dez-la moi cette main que je ne serrais qu'en tremblant , et re* prenons la même attitude. Le croiriez - vous , mon ami ? j'eus la curiosité^ la complaisance, et, si vous voulez, la faiblesse de laisser tomber ma main dans la sienne. Il faut l'avouer, je n'ai rien vu de si tendre , de si passionné , de si Couchant , qlie la figure de mon petit abbé dans ce dangereux tcte-à-^tête. La volupté souriait sur ses lèvres , le désir brillait dans ses yeux , et toutes les fleurs du printemps semblaient éclore sur ses belles joues. Il pressait ma main contre son cœur , et je le sentais battre avec une vivacité qui se communiquait au mien. Oui , lui dis -^ je en tâchant de dissimuler mon trouble , cela serait plus expressif , je l'avoue ; mais ce ne serait plus la figure de l'Hymen. Non , madame , non ; ce serait celle de l'Amour : mais l'Hymen à vos pieds ne doit être que l'Amour même. A ces mots il parut s'oublier ; et je vis le moment qu'il se croyait tout de bon le dieu dont il était l'image.
Heureusement qu'il me restait encore assez de force pour me fâcher : le pauvre enfant , interdit et confus , prit mon émotion
HEUREUSEMENT. gS
pour de la colère , et perdît , à me demander grâce , le moment Je plus favorable de m'offenser impunément. Ah ! madame , i'écria l'abbé de ChÂteauneuf , est-il possible que j'aie été si sot? Comment donc ? reprit la marquise. *— Hélas ! ce petit imbécile , c'était moi. — Vous! il n'est pas possible ! — C'était moimênae , rien n*est plus certain. Vous me rappelez mon histoire. Ah ! cruelle , si j'avais su ce que je sais ! — Mon vieil ami , TOUS auriez eu trop d'avantage ; et cette sagesse que vous vantez tant y vous eût faiblement résisté. Je suis confondu , s'écriait l'abbé ; je ne me le pardonnerai de ma vie. Consolez-vous , il en est temps , reprit en souriant la marquise ; mais avouez qu'il j a souvent bien du bonheur dans la vertu même , et que celles qni en ont le plus devraient juger moins sévèrement celles qui n'en ont pas assez.
Ll Air S le couvent de la Visitation de Cl s'était retirée depuis
peu la marquise de Clarence. Le calme et la sérénité qu'elle voyait régner dans cette solitude , ne rendaient que plus vive et plus amère la douleur qui la Consumait. Qu'elles sont heureuses, disaitelle 9 ces colombes innocentes qni ont pris leur essor vers le ciel ! La vie est pour elles un jour sans nuages : elles ne connaissent du tnonde ni les peines , ni les plaisirs.
Parmi ces filles pieuses dont elle enviait le bonheur , une seule , nommée Lncile , lui semblait triste et languissante. Lucile , encore dans le printemps de son âge , avait ce caractère de beauté qui est l'image d'un coeur sensible : mais la douleur et les larmes en avaient terni la fraîcheur. Telle on voit une rose que le soleil a flétrie, et qui laisse encore juger , dans sa langueur, de tout l'éclat qu'elle avait le matin. Il semble qu'il y ait un langage muet pour les âmes tendres. La marquise lut dans les yeux de cette aimable affligée ce que personne n'y avait aperçu. Il est si naturel aux malheureux de plaindre et d'aimer leurs semblables ! Elle se prit d'inclination pour Lucile. L'amitié , qui dans le monde est à peine un sentiment , est une passion dans les cloîtres. Bientôt leur liaison fut intime; mais, des deux côtés, une amertume cadiée en empoisonnait la douceur. Elles étaient quelquefois une heure entière à gémir ensemble , sans oser se demander la confidence de leurs peines. La marquise enfin rompit le silence.
Un aveu mutuel, dit-elle, nous épargnerait peut-être bien des rnnuis. Nous étoufbns nos soupirs Tune et l'autre ; l'araîHé doit-
gfi , CONTES MORAUX.
elle avoir des secrets pour ramitié ? A ces mots , le rouge de la. pudeur anima les traits de Lucile , et le voile de ses paupières se déploya sur ses beaux yeux. Ah ! pourquoi, reprit la marquise , pourquoi cette rougeur ? est-elle un effet de la honte ? Cest ainsi que le sentiment du bonheur devrait colorer la beai^té. Parlez , Lucile , épanchez votre cœur dans le sein d'une amie , plus à plaindre que vous sans doute , mais qui se consolerait de son mial- ^ heur y si elle pouvait adoucir le votre. — Que me demandez— vous , madame? Je partage toutes vos peines ; mais je n'en ai pas à yous confier. L'altération de ma santé cause seule cette langueur ou vous me voyez plongée. Je m'éteins insensiblement; et, grâce au ciel , mon terme approche. Elle dit ces dernières paroles avec un sourire dont la marquise fut pénétrée. C'est donc là , lui dit-elle , votre unique consolation ? Impatiente de mourir , vous ne voules pas m'a vouer ce qui vous rend la vie odieuse? Depuis quand êtesvous ici ? — Depuis cinq ans, madame. — Est-ce la violence qui vous y a conduite? — Non, madame , c'est U raison : c'est le ciel même qui a voulu attirer mon cœur tout à lui. — Ce cœur était donc attaché au monde? —Hélas ! oui, pour son supplice. ~ Achevez. — Je vous ai tout dit. — Vous aimiez , Lucile ; et tous avez pu vous ensevelir ! Est-ce un perfide que vous avez quitté ? — C'est le plus'vertueux, le plus tendre, le plus aimable des hommes. Ne m'en demandez pas davantage ; vous voyez les larmes criini-> nelles qui s'échappent de mes yeux ; toutes les plaies de mon cœur se sont ouvertes à cette idée. — Non, ma chère Lucile, il n'est plus temps de nous rien taire. Je veux pénétrer jusque dans les replis de votre âme , pour y verser la consolation. Croyez-moi , le poison de la douleur ne s'exhale que par les plaintes : renfermé dans le silence , il n'en devient que plus dévorant. — Vous le voulez , madame ? Eh bien ! pleurez donc sur l'infortunée Lucile , pleurez sa vie , et bientôt sa mort.
A peine je parus dans le monde , que cette beauté fatale attira les yeux d'une jeunesse imprudente et légère , dont l'hommage ne put m'ébloùir. Un seul homme , dans l'âge encore de l'innocence et de la candeur , m'apprit que j'étais sensible. L'égalité d'âge , la naissance , la fortune , la liaison même de nos deux familles , et , plus encore , un penchant mutuel , nous avaient unis l'un à l'autre. Mon amant ne .vivait que pour moi ; nOus voyions avec pitié ce vide immense du monde , où le plaisir n'est qu'une lueur ; noscœurs pleins d'eux-mêmes.... Mais je m'égare. Ah ! madame , quel souvenir m'obligez-votis à rappeler ! — Eh quoi ! mon enfant , te reproches-tu d'avoir été juste ? Quand le ciel a formé deux cœurs vertueux et sensibles , leur fait-il un crime de se chercher , de s'attirer, de $e captivçr l'un l'autre 7 Et pourquoi les aurait-il donc
? — H TaTait formé sans doute avec plaisîi- , ce cœur dans kquel le mien se perdit, où la vertu devançait la raison , où je ne voyais rien à reprocher à la nature. Ah ! madame , qui fut jamais aimée comme moi ! Croiriez-vous que j'étais obligée d'épargner à la délicatesse de mon amant Taveu même de ces légères inquiétudes qui affligent quelquefois l'amour ? Il se fût privé de la lumière , si Lucile en eAt été jalouse. Quand il apercevait dans mes jeux quelque impression de tristesse , c'était pour lui l'éclipsé "^ de la nature entière : il croyait toujours en être la cause, et se reprochait tous mes torts.
n n'est que trop facile de juger à quel excès devait être aimé de tons les hommes le plus aimable. L'intérêt , qui rompt tous les nœuds , excepté ceux du tendre amour, l'intérêt divisa nos familles ; un procès fatal , intenté à ma mère , fut pour nous l'époque et la source de nos malheurs. La haine mutuelle de nos parens sVIeva entre nous, comme une étemelle barrière; il fallut renoncer à nous voir. La lettre qu'il m'écrivit ne s'effacera jamais de ma mémoire.
« Tout est perdu pour moi, ma chère Lucile ; on m*arrache » mon unique bien. Je viens de me jeter aux pieds de mon père ; » je viens de le conjurer , en les baignant de mes larmes , de re« » noncer à ce procès funeste ; il m'a reçu conune un enfant. J^aî » protesté que votre fortune m'était sacrée , que la mienne me >• serait odieuse ; il a traité mon désintéressement de folie. Les » hommes ne conçoivent pas qu'il y ait quelque chose au-dessus
■ des richesses. Et qu'en ferai-je , si je vous perds ? Un jour , ^ dit-on , je m'applaudirai que l'on ne m'ait pas écouté. Si je ^ croyais que Vàge , ou ce qu'on appelle la raison , put jusque-
* là dégrader mon âme , je Cesserais de vivre dei à présent , « effirayé de mon avenir. Non, ma chère Lucile, non; tout ce ^ que je suis est à vous. Les lois auraient beau m'attribuer une
> partie de votre héritage ; mes lois sont dans mon cœur , et mon
* père y -est condamné. Pardon mille fois des chagrins qu'il vous
> cause. A Dieu ne plaise que je fasse des vœux criminels ! Je
> retrancherais de me$ -jours pour ajouter à ceux de mon père ;
* mais si jamais je suis le maître de ces biens qu'il accumule ,
> et dont il vent m'accabler malgré moi , tout tout sera bientôt
■ réparé. Cependant je suis privé dé vous ; on disposera peut-être
* da co?nr que vous m'avez donné. Ah ! gardes-vous d'y consentir *^ janunis : pensez qu'il y va de ma vie ; pensez que nos sermei^s
> sont écrits dans le ciel. Mais résistere^vous à la volonté im^^
* rieuse d'une mère ? Je Grémiii ; rasture&^aoi , au nom de Famoar
* Ieplu»t«ndre. «
— Vous lui répondttes sans doute ? — Ouï j madame , mais «r peu de mots.
« Je ne vous reproche rien. Je suis malheureuse ; mais je saii » ]*étre : appreneft de moi à souffrir. »
Cependant le procès était engagé, et se poursuivait avec cha— ]eur. Un jour, hélas ! jour terrible I comme ma mère lisait , en frémissant , un mémoire publié contre elle , quelqu'un demaii<la à me parler. Qu'est-ce? dit-elle ; faites entrer. Le domestique , interdit , hésite quelque temps , se coupe dans ses réponses , et finît par avouer qu'il est chargé d'un billet pour moi. — Pour nma fille ! Et de quelle part? — J'étais présente ; juges de ma situation ; jugez de l'indignation de ma mëre en entendant nommer le fils de celui qu'elle appelait son persécuteur. Si elle eût daigné lire ce billet qu'elle renvoya sans l'ouvnr , peut-4tre en ei\t-elle été attendrie ; elle eût vu du moins que rien au monde n'était plus pur que nos sentimens. Mais , soit que le chagrin où ce procès Ta* vait plongée ne demandât qu'à se répandre , soit qu'une secrète intelligence entre sa fille et ses ennemis fût à ses yeux un Crime réel , il n'y eut point -d'opprobres dont je ne fusse accablée. Je tombai confondue aux pieds de ma mère , et je subis l'humiliation de ses reproches, comme si je les avais mérités. Il fut décidé su]>4e-cluanp que j'irais cacher dans un cloître ce qu'elle appelait ma honte et la sienne. Conduite ici dès le lendemain , il y eut défense de me laisser voir personne ; et j'y fus trois moi& entiers comme si ma famille et le monde avaieht été anéantis pour moi. La première et ia seule visite que je reçus fut celle de ma mère. Je pressentis , dans ses embrassemens , l'arrêt qu'elle venait me prononcer. Je suis ruinée , me dil-^le dès que nous fûmes seules : l'iniquité a prévalu , j'ai perdn mon procès, et avec lui tout moyen de vous établir dans le monde. Il reste k peine à mon fils de quoi soutenir sa naissance. Pour vous, ma fille, c'est ici que Dieu vous a appelée ; c'est icî qu'à faut vivre et mourir : demain vous prenez le voile. A ces mots, appnyés d'un ton froidement absolu, mon coeruT fut saisi , ma langue glacée ; mes geseux ployèrent sous moi , et je tombai sans connaissance. Ma mère appela du secours , et saisit cet instant pour se dérober k mes lahnes. Revenue à là vie , je me trouvai environnée de ces filles pieuses dont je devais être la compagne , et qui m'invitaient à partager avec elles la douce tranquàlité de leur état. Mais cet état , si fortuné pour une âme tnnocente et libre , n'ofint à mes yeux que des combats , des parjures , et des remords. Un abîme allait s'ouvrir entre mon amant et moi ; je me sentais arracher la plus chère partie de moi-même ; je ne voyais plus autour de moi que le silence et le néant ; et dans cette solitude immense « dans cet abandon de la nature entière , je
me trouTais en présence du ciel 9 le cmur plein de l'ebjet aimable qu'il ûdlait oublier pour lui. C^ saintes fiUef me disaient, de la meilleure foi , tout ce qu'elle» savaient des vanités dn monde ; mais ce n'était pas au monde que j'étais attachée : le désert le plut horrible eût été pour moi un séjour enchanté avec celui que je laissais dans ce uAonde qui ne m'était rien.
Je demandai à,revoir ma mère. Elle feignit d'abord d'avoir pris mon évanoui&sen^ent pour un accident naturel. -^ Non , madame , c^est l'effet d^ la situation violente 011 vous m'avei mise ; car il n'e»t plus temps de feindre. Vous m'^ve* donné la vie , vous pouvez me rôter ; mais, ma chère mère , ne m'ave»-veus conçue dans votre sein que comme une victi^ie dévouée au supplice d'une mort lente? {It à qui me sacrifies^vous ? Ce n'est point k Dieu ; je sens qu'il me rejette 2 il ne veut qi^e des yictiines pures » des sacrifices volontaires : il est jaloux des ofirandes qu'on lui £iit , et le cœur qui se donne à lui ne doit plus être qu'à lui seul. Si la violence me conduit k l'autel , le parjure , le sacrilège m'y attendent. — Que dites-veus, malheureuse? — Une vérité terrible que m'arrache le iééespoir. Oui > madame » mon çœw ?'est donné sans votre tveu ; innocent ou coupable , il n'est plus A ffioi; D^eu seul peut rompre le lien qui l'attache, -r- AUf z , £Ue indigne , elles vous perdre ; je ne vouf connais plus. — Ma mère , au 90m de votre ttiy , ne m'abandpnnes pas ; voye9 mef larmes > n^on désespoir; Toje^ l'enfer ouvert à mes pieds. — Cest donc ainsi qu'un amour foneste te fait voir l'esile de l'honneur , le port tranquille de l'in* oocence ! Qu'es^Kie donp que le monde k tes jeux? Âpprejids que ce monde n'a qu'une idole : c'est l'intérêt. Tous le« fiommagee sont pour les heureux ; l'oubli ^ l'abandon , le ipépris sppt Le par* tage de l'infortune.
Ah! madame, sépares de cette foulfi corrompiie celuj —
Celui que vous aimez, n'est-ce pas? Je vois ce qu'il a pu vous dire. II. n'est point complice de l'iniquité de son pèi^e ; il îa désa* Toi^e; il vous plaint; il veut réparer le tort qu'on vous fait. Promesses vaines , discours de )eune homngbe , qui seront onbliés demain. Mais f&t^il constant dans son amour et fidèle dans ses promesses , son pèrç est jeune ; il vieillira , car les méchans vieillissent ; ft cepen4«9t J'a^our s'éteint, l'ambition parle, le devoir coQimande; un grade, une alliance, u^ fortune viennent s'offrir, H l'amante crédule et trompée devient U fabl^ du pubdi|Ç. Vo^à )e soft qni vous attendait ; votre jo^ière vous ^n a f auvéi». f^ T^us co^te fiqoiwd'hni à^ larmes; m^ vous ifxe bénirez np joiju*. Je tous lai^, ma ^ç ; prépare^vous ^u sacrifia que Dieu vous demande. Plus ce sacrifice sera pénible, plus il sefa digne d« lui*
Que vous dirai'-je, madame? il fallut m'y résoudre. Je pris ce voile , ce bandeau ^ j'entrai dans la voie de la pénitence ; et pendant ce temps d'épreuve oii l'on est libre encore , je me flattai de me vaincre moi-même, et je n'attribuai mon irrésolution et ma iaiblesse qu'à la funeste liberté de pouvoir revenir sur mes pas. S me tardait de me lier par un serment irrévocable. Je le fis, ce «erment; je renonçai au monde : c'était peu de chose. Mais, hélas! je renonçai à mon amant; et c'était plus pour moi que de renoncer à la vie. £n prononçant ces vœux, mon âme , errante sur mes lèvres, semblait prête à m'abandonnèr. A peine avais— je eu la force de me tramer au pied des autels ; mais il fallut qu'on m'en retirât expirante. Ma mëre vint à moi, transportée d'kne joie cruelle. Pardonnez-moi, mon Dieu! je la respecte, je l'aime encore , je l'aimerai jusqu'au dernier soupir. Ces paroles de Lucile furent coupées par ses sanglots , et deux ruisseaux de larmes inondèrent son visage.
Le sacrifice était Consommé , reprit-elle après un long silence : j'étais à Dieu, je n'étais plus à moi'-méme. Tous les liens des sens devaient être rompus. Je venais de mourir pour la terre ; j'osais le croire ainsi. Mais quelle fut ma frayeur en rentrant dans l'abîme de- mon âmè! j'j retrouvai l'amour, mais l'amour furieux et coupable , l'amour honteux et désespéré , l'amour révolté contre le ciel , contre la nature , contre moi-même , consumé de regrets^ déchiré de remords , et transformé en rage. Qu'ai-je fait! m'écriai^je mille fois , qu'ai-je fait! Ce mortel. adoré , que je ne devais plus voir , s'offrit à ma pensée avec tous ses charmes. Le nœud foftuné qui devait nous unir, tous les instans d'une \i6 délicieuse, tous les mouvemens de deux cœurs que le trépas seul eût séparés, se présentèrent à mon âme éperdue. Ah! madame, quelle image désolante! Il n'est rien que je n'aie fait pour l'effacer de mon souvenir. Depuis cinq ans je l'écarté et la revois sans cesse ; en vain je m'arrache au sommeil qui me la retrace , eu vain je me dérobe à la solitude oii elle m'attend; je la retrouve au pied des autels, je la porte au sein de Dieu même. Cependant ce Dieu plein de clémence a pris enfin pitié de moi. Le temps, la raison , la pénitence ont affaibli les premiers accès de cette passion criminelle ; mais une langueur douloureuse a pris la place. Je me sens mourir à. chaque instant; et le plaisir d'approcher du tom* beau est le seul que je goûte encore.
O ma chère Lucile ! s'écria madame de Clarence après l'avoîi* entendue , qui de nous est la plus à plaindre? L'amour a fait vos malheurs et les miens ; mais vous avez aimé le plus tendre , le plus fidèle , le plus reconnaissant des hommes; et moi, le plus perfide, le plus ingrat , le plus cruel qui fût jamais : vous tous êtes donnée
LES DEUX INFORTUNÉES. toi
tu ciel ; ]e me suis livrée à un lâche : votre retraite a- été un triomphe; la mienne est un opprobre : on vous pleure, i« vous time , on vous respecte ; on m'outrage , et on me trahit. ■
De tous les amans, le plus passionné avant l'hymen ce fut le manpiis de Clarence. Jeune, aimable , séduisant à l'excès, il annonçait le naturel le plus heureux. U promettait toutes les vertusi comme il avait toutes les grâces. La docile facilité de son carao* tcre recevait si vivement l'impression des sentimens honnêtes ^ qu'ils semblaient devoir ne s'en effacer jamais» Il lui fut, hélas! trop aisé de m'inspirer l'amour qu'il avait lui-mcme, Ou qu'il croyait avoir pour moi. Toutes les convenances- qui font les grands mariages s'accordaient avec ce penchant mutuel ; et me^parens^ qui l'avaient vu naître , consentirent à le couroAner. Deuii ans se passèrent dans l'union la plus tendre. O Paris! ô théâtre des vices! 6 funeste écueil de l'amour, de l'innocence et de la vertu! Mon mari, qui jusqu'alors n'avait vu ceux de son âge qu'en passant , et pour s'amuser, disait-il, de leurs travers et de leurs ridicules , respira insensiblement le. poison de leur exemple. L'appareil brajant de leurs rendes-vous insipides , les confidences myaté* rieuses de leurs aventures, les récits fastueux de .leurs vain» plai* sirs, les éloges prodigués à leurs indignes conquêtes, excitèrent d'abord sa curiosité. La douceur d'une union innocente et paisible n'eut plus pour lui les mêmes charmes. Je n'avais que les talens que donne une éducation vertueuse; je m'aperçus qu'il m'en dé^ lirait darantage. Je suis perdue, dis*je en moi-même*: mon cœur ne suffit plus au sien. £n effet, son assiduité ne fut dès-4ors qu'une bienséance : ce n'était plus par goût qu'il préférait ces doux en-> tretiens, ces tête-à-tête délicieux pour moi, au flux et reflux d'une société tumultueuse. Il m'invita lui-ménie à me dissiper pour l'autoriser à se répandre. Je devins plus pressante ; je le gê* nais. Je pris le parti de le laisser en liberté , afin qu'il p&t me souhaiter et me revoir avec plaisir, après une comparaison que je croyais devoir être à mon avantage. Mais de jeunes corrupteurs se saisirent de cette âme, par malheur trop flexible; et dès. qu'il eut trempé ses lèvres dans la coupe empoisonnée ^ son ivresse fut sans remède, et son égarement sans retour. Je voulus le ramener : il n'était plus temps. Vous vous perdez^ mon ami, lui dis-jo; et, quoiqu'il me soit affreux de me voir enlever un époux, qai faisait mes délices, c'est plus pour vous que pour moi-même que- je déplore votre erreur. Vous cherchez le bonheur oii certainement il n'est pas : de faux biens, de honteux plaisirs ne rempliront jamais votre âme. L'art de séduire et de tromper est Tart de ce monde qui vous enchante; votre épouse ne le connaît point, vous ne le connaissez pas mieux qu'elle. Ce manège infâme u'est pas £titpour
lûîi CONTES MORAUX.
nos cœuts ; le vôtre se laisse égarer dans son ivresse; mais son ivresse n'aura qu'un temps; l'illusion se dissipera comme les Ta— peurs du sommeil ; vous reviendrez à moi ; vous me retrouverez la méine. L'amour indulgent et fidèle vous attend au retour ; tout sera oublié ; vous n'aurez à craindre de mot ni reproche , ni plainte. Heureuse si je vous console de tous les chagrins que vous m'aurez causés! Mais vous, qui connaissez lé prix de la vertu, et qui en avez {goûté les Charmes ; vous , que le vice aura précipité d'abîme en abîme; vous, qu'il renverra, peut«-étre avec mépris, cacher auprës de votre épouse les jours languissans d'une vieillesse prématurée, le cœur flétri par la tristesse, l'âme en proie Siut cruels remords , comment vous récoftcilierez^vous avec vous-même ? comment poutrez-vous goûter encore le plaisir pur d'être aimé de moi? Hélas! mon amour même sera votre supplice. Pins cet flulour sera vif et tendre, plus il sera htikniliant pour vous. Cest là, mon cher marquis, c'eét là ce qui me désole et m'accable. Gesses de m'aitner , j'j conseus; je vous le pardonne, puisque j'ai cessé de vous plaire; îuais lie vous rendez jamais indigne dé ma tendresse, et soyez du moins tel que vous n'ajez point à rougir à mes yeux. Le croiriez-vous , ma chère Lucile? une plaisanterie fut sa réponse. Il me dit que je parlais comme un ange , et que cela méritait d'êlt*e écrit; mais voyant mes yeux se remplir de larmes : Ne fais donc pas l'enfant , me dit'-il ; je t'aime , tu ie sais : laisse-^moi m'amUiiër de tout , et sois sûre que rieti ue m'attache.
Cepeudaut d^odSdeux amis ne manquèrent pas de m'instruire de tout ce qui pouvait me tlésoler et me confondre. Hélas ! mon époux luiHtnême se lassa bientôt de se contraindre et de me flatter.
Je ne vous dirai point, ma chëre Lucile , tout ce que j'ai ^uf* fert d'humiliatious et de dégoûts ; vos péittes, auprès des mièttnes, vous sembleraient encore légères. Imaginez, s'il est possible, la situation d'une âme vertueuse et paUsidnnée, vive et délicate à Tekcès, qui reçoit tous les jours de iàôuveiiult outragés de celui qu'elle aime Utaïqùétnent; qui vit pour lui seul encore, quand tl, ne vit plus pour elle, qnsad il né rougit pas de Vivi^ pour des oI>jeb dévoila au mépris. J^épargne à votre pudeur ce que ce tableau à déplus horrible. Rebutée, abandonnée , sacrifiée par mon ihari, je dévorais ma douleur en silence; et si j'étais l'objet des Tailleries de quelques sociétés sans tndQui^, un public plus compatissant et plus estinuible me consolait par sa pitié. Je jouissais du seul bien que le vice n'avait pu m'ôter, d'une réputation sans tache. Je Vai perdue , ma chèi^e Ijucile t la méchanceté des feihittes, que mon exeibple humiliait, n'a pu me voir irréprochable. On à interprété comme on a voulu ma soHtude et ma traliq«hllité àpparetite ; oii m'a dohné le premier homme qui a eu
LES DEUX INFORTUNÉES. io3
l'ûnpriuleiice de laisser croire qu'il était bien reçu de moi. Mon mari, pourcpii ma présence était un reproche continuel, et qui ne se trouTait pas encore assez libre, a pris , pour s'affranchir de ma d^uiear importune, le premier prétexte qu'on lui a présenté, et m*a exilée dans l'une de ieê terres. Inconnue an monde , loin du spectacle de mes malheurs , j'avais du moins » dans mft solitude, la liberté de répandre des larmes ; mais le cruel m'a fait annoncer tfoe je pouvais choisir un couvent; que la terre de Flori%al était vendue , et qu'il fallait m'en retirer. Florival ! interrompit Lndietout émue. C'était m<m txil, reprit la marquise. —Ah! madame, qnel nom avefF»vons prononcé? -^ Le nom que portait mon épou avant d'acquérir le marquisat de Glarence. — > Qu'entends-je? 6 ciel! 6 juste ciell est41 possible! s'écria Lucile en se précipitant dans le sein de son amie. — 'Qu'aves-vous donc? quel trodble ! qnelle soudaine révolntiosi ! Lncile , reprenee vos sens* — Quoi! madame , Florival est donc le perfide, le scélérat qui vôiU trahitet vousdéshonore ! — Vousest^l connu? —-Cest lui, madame, qae j^adorais, que je pleuve depuis cinq ans, lui ^i aurait eu mes derniers soupirs ! ••— Que dites-vons? — C'est lui , madame. Hélas ! quel eàt été mon sort! Aces mots, Lucile se prosternant le visa|;e contre terre : O mon Dieu! dît-elle, i mon Dieu! c'est voos qui me tendiez la main.' La marquise cenfcmdué ne penvait revenir de mm éteuBcment. S*en dooies pas, dit-<eUe à Lucile, les desseins du ôel sont marqués visiUsment sur nous : il ttoiis réunit, il nous inqpire nne con6ance nuitnelle, il ouvre nos oenurs l'im 4 l'antre, comme deux sources de lumières et de consolation. £h bien! naa digne et tendre anu» » tAdboos <d'«iiblier ensemble et nos malheurs, et celui qui les cause.
Dès ce moment, la tendresse et l'intimité de leur union furent extrêmes. Leur solitude eut pour elles des douceurs qui ne sont connues que des malheureux ; maïs bientôt liprès , ce calme fut interrompu par la nouvelle du dan^r qui menaçait les jours du marquis. Ses égaremens lui coûtaient la vie ; au bord du tombeau , 3 demandait sa vèrtue«se ^épewe. EUe s'arredhe des bras de sa compagne désoiée ; elle aticoiirt $ elle arrive ; elle le trouve expi* raot. O vous que j'ai tant et si cruellement eutnsfi^e , dit -il en h leeonnaîssant , veyez le fimii de mes désordres; -iraiye» la plaie cpoavantable dont la main deDieu m'afvappé.»Si)e suis digne mosre de votre pitié, âevez au ciel nsie voix ipaocente , et pré- 9eiles4ttt mes remords. Sa fimsDfte , ^rdiie , irei|j«t se ^ier dans son sein. Éleigne»-veas , lui dit«îl y fe me fais l]|»rrettr ; tnon ssoffle est le soufle de lamert. B a^ofite, Sipves un long silrace s Me Eecoimais-tn dans l'état oii ^'a réduit le «rimf ? JËst-ce là cette âme pure qui se confondait avec la tienne 7 est-ce là cette
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moîtië de toi-même ? est-ce là ce lit nnptial qui ]me reçut Signé de toi? Perfides amis , détestables enchanteresses 9 venes ^ voyei et frémissez ! O mon âme ! qui te délivrera de cette prison hideuse! Monsieur, demandait-il à son médecin , en ai— je pour long-temps encore ? mes douleurs sont intolérables. Ne me quitte pas , ma généreuse amie ; je tomberais sans toi dans le plus afireux désespoir. . • Mort cruelle , achève, achève d'expier ma vie. Il n*est point de maux que je ne mérite' : j'ai trahi , déshonoré , persécate lâchement l'innocence et la vertu même.
Madame de Clarence , dans les convulsions de sa douleur , faisait à chaque instant de nouveaux efforts pour se précipiter sur ce lit d'oii l'on tâchait de l'éloigner. Enfin le malheureux expira , les yeux attachés sur elle , et sa voix acheva de s'éteindre en lui demandant pardon.
La seule consolation dont madanae de Qarence fut capable , était la confiance religieuse que lui inspirait une si belle mort. Il fut , disait-elle , plus faible que méchant , et plu& fragile que cou-* pable. Le monde l'avait égaré par les plaisirs , Dieu l'a ramené par les douleurs. Il l'a frappé; il lui pardonne. Oui, mon époux, mon cher Clarence ! s'écriaifc-elle , dégagé des liens du sang et du monde, tu m'attends dans le sein de ton Dieu.
L'âme remplie de ces saintes idées , elle vint se réunir à son amie , qu'elle trouva aii pied des autels. Le cœur de Ludle fiil déchiré au récit de cette mort cruelle et vertueuse. Elles pleurèrent ensemble pour la dernière fois ; et quelque temps après , madame de Clarence consacra à Dieu , par les mêmes vœux que Lucile, ce cœur , ces charmes , ces vertus , dont le monde n'était pas digne.