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Uans^ l'âge oii il est si doux d'être veuve, Cécile ne baissait patf de penser â un nouvel engagement. Deux rivaux se disputaient son choix. L^un , modeste et simple , n'aimait qu'elle ; l'autre , artificieux et vain , était surtout amoureux de lui-mênie. Le j»'emier avait la confiance de Cécile ; le second avait son anaour. Cécile était injuste ^ allez-vous dire. Point du tout. Les gens sim* pies se négligent ; il leur semble que pour plaire il suffit d'aimer de bonne foi , et *de persuader «que l'on aime. Mab il est peu de naturels qui n'aient besoin d'un peu de parure. Un homme sans artifice, au milieu du monde , est comme, an spectacle > une Cemme sans rouge*
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Erasie, avec sa franchise, avait dit à Cécile : Je vous aimé ; et dès-lors il l'avait aimée comme il avait respiré : son amour était sa vie. Floricourt s'était fait désirer par cette galanterie légère, qoi a l'air de ne prétendre à rien. Parmi les soins qu'il rendait k Cécile , il choisissait , non les plus passionnés , mais les plu« séduisans. Bien d'affecté, rien de sérieux; on le trouvait d'autant plus aimable , qu'il semblait l'être sans intérêt.
On plaignait £raste ; on ne connaissait pas un plus honnête homme ; c'était dommage qu'on ne piit l'aimer. On craignait Floricourt : c'était un homme dangereux , qui ferait peut-être le malheur d'une femme ; mais le moyen de s'en défehdre ! Cependant on ne voulait pas tromper Éraste. Il fallut lui tout avouer.
Je vous estime , Eraste , lui dit Cécile , et je sens que vous mé* ritei mieux ; mais le coeur a ses caprices ; le mien se refuse k ma raison. J'entends , madame , reprit Eraste en se possédant , mais avec les larmes aux yeux; votre raison vous parle pour moi, et votre cœur pour un autre. — Je vous l'avoue , et ce n'est pas sans regret : je serais blâmable , si j'étais libre ; mais le penchant ne se commande pas. — - A la bonne heure , madame : je vous aimerai tout seul ; j'en aurai bien plus de gloire. — Et voilà précisément ce que je ne veux point, -r* Je ne le veux pas non plus ; mais tout cela est inutile. — Et qu'allex^vous devenir 7 -* Ce qu'il plaira k rameur et k la nature. — Vous me désolez , Eraste , avec cet abandon de vous-même. *— Il faut bien que je m'abandonne , quand je ne puis me retenir. — Que je suis malheureuse de vous avoir connu î — En effet , je vous conseille de vous plaindre : c'est un furieux malheur que d'être aimée l — Oui , c'en est un à^avoir k se reprocher celui d'un homme qu'on estime. — Vous , madame ! vous n'avez rien à vous reprocher. Un honnête homme peut se plaindre d'une coquette qui le joue ; ou plutôt elle est indigne de ses {Maintes et de ses regrets : mais vous, quels sont vos torts? Aves-vous employé la séduction pour m'attirer , la complaisance pour me retenir ? vojis ai-je consultée pour vous aimer? Qui vous obligé à me trouver aimable ? Suivez votre penchant , et je suivrai le mien. N'ayez pas peur que je vous tourmente. — * Non ; mais vous vous tourmenterez vous-même ; car enfin vous me verres. — Quoi ! seriez-vous assez cruelle pour m' interdire votre Toe? — Je n'ai garde assurément ; mais je veux vous voir tranquille , et comme mon meilleur ami. — Ami , soit : le nom n'y Élit rien. — Ce n'est pas assez du nom , je veux vous ramener en effet à ce sentiment si pur, si tendre et si solide , à cette amitié que ye sens pour vous. — Eh, madame ! je ne vous empêche pas de m'aimer comme vous voulez^; de grâce , permettez que je vous
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aime comme je puis , et autant que je puis. Je ne demande que la liberté d'être malheureux à mon aise.
L'obstination d'Eraste affligeait Cécile; mais, après tout , elle avait fait ce qu'elle avait dà : tant pis pour lui s'il Taîmait encore. Elle se livra donc , sans trouble et sans reproche^ à son inclmatîoo pour Floricour^. l^out ce que la galanterie la plus rafSnée a d'ar^tiiîce et d'enchantement fut mis en usage pour la captiver. Floricourt y parvint sans peine. Il avait su ^àire ; il croyait aimer ; il était heureux, s'il avait voulu l'être. Mais l'amour-propre est le fléau de l'amour. C'était peu pour Floricourt d'être aimé plus que toutes choses ; il voulait être aimé uniquement , sans réseirve, et ians partage : il est vrai qu'il donnait l'exemple. Il s'était détaché , pour Cécile , d'une prude qu'il avait ruinée , et d'une Coquette qui le ruinait ; il'avait rompu avec cinq ou six jeunes gens des plus vains et des plus sots qu'on eût encore vus dans le monde; il ne soupait guère que chez Cécile , ou l'on soupait délicieasement ; et il avait la bonté de penser à elle au mâieu d'un cercle de femmes , dont aucune ne î'égakiit ni en grâces ni en beauté. Des procédés si rares , sans parler d'un mérite plus rare encore , n'exigeaient-^ils pas de Cécile le dévouement le plus absolu?
Cependant , comme il n'avait pas assec d'amour pour manquer d'adresse, il n'eut garde de faire sentir d'abord ses prétentions. Jamais homme , avant la cdnquéte , n'avait été plus complaisant , plus docile , moins exigeant que Floricourt ; mats dèsqu^ se vit maître du cœur , il en devînt le tyran. Difficile , ûnpérienx » jaloux, il voulait occuper seul toutes les fiicultéa de l'âme de Cécile. Il ne pouvait lui souffrir une idée qui ne (àt pas la sieane, encore moins un sentiment qui ne vint pas de Im. Un goût diécidé, une liaison suivie était sûn» de lui déplaire ; mais il ftiUnif le deviner. H se faisait demander vingt fins le sujet de sa rêverie ou de son humeur ; et ce n'était que par com|^isanoe qu'il avouait enfin que telle chose lui avait d^u , que telle personne l'ennuyait. Enfin dès qu'il eut bien éprouvé que ses volontés étaient des lois , il les annonça sans détour ; en s'y aoumitsans résûrtnace. Cétait peu d'exiger de Cécile le sacrifice des plaisirs qui se pré^ sentaient naturellement , il les faisait naître le plus sonrent , pour se les voir immoler. Il parlait avec éloge d'un ^ectacle ou d'une fête ; il y invitait Cécile ; on arrangeait la partie avec les femmes qu'il avait nommées j l'heure arrivait , on était parée , les chevaux étaient mis ; il changeait de dessein ; et Ton était obligée de prétexter un mal de *tête. Il présentait à Cécile une amie qu'il annonçait comme une femme adorable ; on la trouvait telle , on se liait. Huit jours après ,'ii avouait qu'il s'était trompé; elle était précieuse, maussade , ou étourdie; il fallait s'en détacher.
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Cécile fut bientôt rëduite à de légères connaissances , quVlIe toyait encore trop souvent. Elle ne s'apercevait pas que sa complaisance s'était changée en ser%:^âe. On croît suivre ses volontés, en smvaiit les vcrfontés de ce qu'on aime. II lui semMait que Floriconrt ne faisait que la prévenir. Elle Itn «acrifiait tout , sans se doater qu'elle lui fit des sacrifices; man l'amour-propre de Floricourt n'en était pas rassasié.
La société de la ville , toute frivde et passagère qu'elle était , lui parut encore trop intéressante. Il fit f éloge de la solitude; il répela cent fois qu'on ne ê'aîmait bien que dans les champs , loin de la dissipation et du tumulte , et qu'il ne serait heurem que dans une retraite inaccessible an importuns et aux jaloux. Cécile avait une campagne telle €[r.'ii la devrait. £31e eût voulu y passer avec lui les plus beaux jours deM'année ; mais le pouvait^elle avec décence? H lui fit entendre qu'il suffisait de rompre \t téte-4-tAte par deux amis qu'ils emmèneraient; et il dérigna Eraste et Arte* mce. Aptes tant, si la critique s'en mêlait, leur hymen , prêt à se conclure , allait bientôt lui imposer silence. On partit; Eraste fut du voyage; et c'était encore un rafinement de f amour-propre de Florîcourt. Il savait qu'Eraste était son rival , et son rival nudhenreux ; c'était le témoin le pins flatteur qu'il pât avoir de son triompbe : aussi l'avait^il bien ménagé. Ses attenfions pour lui avaient «a air de compassion et de supériorité , dont Eraste s'impatientnit quelquefois ; tuais Tamitié tendre et délicate de Cécile le dédommageait de ces humiliations , et la crainte de lui déplaire les lui taisait disdnroler. Cependant , sAr comme il était qa'ils n'allaient à la campagne que pour s'aimer en toute li* berté , comment put-il se résoudre à les suivre? C'est la rMexion qœ Cécile fit comme naos \ elle eèt veulu l'en empêcher ; mais la partie était arrangée , 3 n'était plus M^mpi de la rompre. Du reste , Arfeenice était îeune et belle : la «olitade , l'occasion , fexemple , la jalousie et le dépit pouvaient engager Eraste à tourner vers elle des wnx que Céciie ne pouvait plus écouter. Cécile était assec modeste pour penser qo'on pouvait lui être infidèle, et assez juste pour le désirer ; mais c'était peu connaître le cœur et le caractère d'Eraste.
Artenice était une de ces femmes pour qui l'amour est un arrangement de société , qui s'offensent d'un long respect , qui s'ennuient d'un amour constant , et qui comptent asses sur la probité des hommes pour s'y livrer sans réserve et les quitter sans ménagement. On lui avait dit : Nous allons passer quelque temps a la campagne ; Eraste y vient , vonles^vous en être ? EHe avait rfpondn avec nn sourire : Volontiers , cela sera plaisant ; et la partie tétait liée. Ce fut pour Eraste un tourment de plus. Arte-
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nice avait entendu faire à Cécile Téloge de son ami /comme de l'homme du monde le plus sage , le plus honnête , et le plus réservé. Cela est charmant , disait Artenice en elle-même ; voîiâ un homme que l'on peut prendre et renvoyer sans précaution et sans éclat. Heureux ou malheureux, cela ne dit mot : on n*est à son aise qu'avec ces gens-là. Un Eraste est une trouvaille. On juge bien , d'après ces réflexions , qu'Eraste fîit agacé.
Floricourt était , auprès de Cécile , d'une assiduité désolante pour un rival malheureux. Cécile avait beau se contraindre ; ses regards y sa voix, son silence même la trahissaient. Eraste était au ' supplice ; mais il renfermait sa douleur. Artenice , en fenune habile , s'éloignait à propos , et engageait Eraste à la suivre. Qu'ils sont heureux! lui dit -elle un jour en se promenant avec lui r tout occupés l'un de l'autre , ils se suffisent mutuellement , ils ne vivent que pour eux-mêmes* C'e$t un grand bien que d'aimer! qu'en dites^vous ? Oui , madame , répondit Eraste les yeux baissés , c'est un grand bien , quand on est deux. -^ Mais vraiment Ton est toujours deux : je ne vois pas que l'on soit seul au monde. *— Je veux dire , madame, deux cœurs également sensibles, faits pour s'aimer également. — Egalement!. cela est bien rigoureuiL I Pour moi , il me semble que l'on doit être moins difficile , et se contenter de l'a peu près. Eh quoi ! si )'ai plus de sensilùlité dans le caractère que celui qui s'attache à moi , faut-il que je Ven punisse ? Chacun donne ce qu'il a ; et l'on n'a rien à reprocher à celui qui met dans la société la dose de sentiment qu^il a reçue de la nature. J'admire conune les cœurs les plus froids sont toujours les plus délicats. Vous, par exemple , vous seriez homme à prétendre que l'on se passionnât pour vous. — Moi ! madame , je ne prétends à rien. — Vous avez tort ; ce n'est pas là ce que je veux dire. Vous avez de quoi séduire une femme assurément ; je ne serais même pas étonnée qu'on se prît pour vous d'inclination. — Cela peut être , madame ; en fait de folie , je ne jure de rien ; mais si on faisait celle de m'aimer , on serait , je crois , fort à plaindre.— Est-ce un avis , monsieur , que vous avez la bonté de me donner ? — A vous ! madame : je me flatte que vous ne me croyez ni asser sot, ni assez fat pour vous donner de tels avis. — Fort bien , vous parlez en général ; et vous m'exceptez par politesse. — L'exception même est inutile , n^adame ; vous n'êtes pour rien dans tout ceci. — Mais pardonnez-moi , monsieur : c'est moi qui vous dis que vous avez de quoi plaire , qu'on peut très-bien vous aimer à la folie ; et c'est à moi que vous répondez qu'on serait fort à plaindre si l'on vous aimait : rien n'est plus personnel, ce me semble. Eh bien ! vous voilà embarrassé? — J'avoue que la plaisanterie m'embarrasse. Je ne sais point y répondre ^ et il n'est
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ip5 gmérenu de m'attaquer avec des armes que je n'ai point. — Et si je parlais sérieusement , Eraste ? si rien au monde n'était plus sincère? — Je quitte la partie, madame : la situation oii je me troaye ne me permet pas de vous amuser plus long-temps. Ah ! ma foi , il en tient tout de bon , dit-elle en le suivant des yeux. Lé ton léger, l'air riant que j'ai pris, l'ont piqué : c'est un homme à sentiment; ^il faut lui parler son langage. A demain, dans ce même bosquet , encore un tour de promenade , et ma victoire est décidée.
La promenade d'Eraste avec Artenice avait paru longue à Cecfle. Eraste en revint tout rêveur , et Artenice triomphante. Eh bien ! dit tout bas Cécile à son amie , que penses-vous d'Eraste ? —Mais j'en suis assez contente ; il ne m'a point du tout ennuyée , /
et c'est beaucoup ; il a des choses excellentes , et l'on peut en faire on homme aimable. Je lui trouve seulement le ton un peu romanesque : il veut du sentiment. Défaut d'usage , préjugé de province , dont il est facile de le corriger. // ueut du sentiment ! dit Cécile en elle-même ; ils en sont aux conditions. C'est aller loin dans une première entrevue. Il me semble qu'Eraste prend son parti de bonne grâce ; lAais quoi ! s'il est assez heureux , est-ce à moi de le trouver mauvais ? Cependant il a eu tort de vouloir me persuader qu'il était si fort à plaindre. Il aurait pu épargner à ma délicatesse les reproches douloureux qu'il savait bien que je me faisais. CTest la manie des amans d'exagérer toujours leurs peines. Enfin le voilà consolé ,* et me voilà bien soulagée.
Cécile, dans cette pensée , se contraignit un peu moins avec Floricourt. Eraste , à qui rien n'échappait , fut plus triste que de coutume. Cécile et Artenice attribuèrent sa tristesse à la même cause : une passion naissante produit toujours cet effet-là. Le lendemain , Artenice ne manqua point de ménager un tête-à-tête à Cécile et à Floricourt , en amenant avec elle Eraste.
Vous êtes fâché , lui dit-elle ; je veux me réconcilier avec vous. Je vois , Eraste , que vous n'êtes pas un de ces hommes avec qui l'amour doit se traiter en plaisanterie : vous regardez un enga- X
gement comme la chose du monde la plus sérieuse ; je vous en estime davantage. — Moi ! point du tout , madame ; je suis trëspersuadé qu'un amour sérieux est la plus haute extravagance , et <{a'il n'est un plaisir qu'autant qu'il est un jeu. — Accordez-vo|[t5 donc avec vou^-même ; hier au soir , vous vouliez une égale sensir bilité , une inclination mutuelle. — Je voulais une chose imposa sible , ou du moins la chose du monde la plus rare ; et je tiens qu'à moins de cet accord si difficile , et auquel il faut renoncer , le plus sage et le plus sur parti est de faire un jeu de l'amour , Minsy attacher un prix et une importance chimériques. — ]>la
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foi , mon cher Eraste , vous parlez d'or. En efiet , poarquom s tourmenter vainement à s'aimer plus qu'on ne peut ? On se cr^oKavient 9 on s'arrange; on s'ennuie, et on se quitte. Au bout: <li compte , on a eu du plaisir ; c'est un temps bien employé ; et pi il au ciel pouvoir ainsi. s'amuser toute la vie ! Voilà , disait ^stsZ* en iui-m^me, une humeur bien accommodante! Je vins , ponrsiuvit-elle, ce qu'on appelle des passions sérieuses : ^rie^i de plan triste , rien de plus sombre. L'inquiétude , la jalousie assiè^^nl deux malheureux. Ils prétendent se suffira , et ils s'ennuient à. I3 mort. — Ah! madame, que dites - vous ? ri«i ne leur mamiii.e > s'ils s'aiment bien. Cette union est le charme de la vie , les délices de rame , la plénitude du bonheur. — Ha foi , monsieur , vo«i« êtes fou avec vos disparates éternelles. Que voules-vous dono ^ je vous prie ? — Ce qui ne se trouve point , madame , et ee qu'ozm ne verra peut-être jamais^ — Voilà une belle expectative! Et ^kk attendant , votre cœur s^ra désœuvré ? — Hélas ! plut au ciel qu'il pût l'âtre I — II ne l'est donc pas , Ëraste ? — Non , sans doute , madame ; et vous plaindriez son état , si vous pouviez loconcevoir. A ces mots , il s'éloigna en levant les yeux au ciel efc en poussant un profond soupir. Voilà donc , dit Artenice , ce qu'on a{^lle un homme réservé ! U l'est si fort, qu'il en est bete. Heureusement -je ne me suis point expliquée. Peut-âtre aurais-je dd lui parler plus clairement : il faut aider les gens timides; mais il s'en va sur u|ie exclamation , sans donner le temps ie lui demander ce qui l'arrête et ce qui l'afflige. Nous verrons : il faudra bien qu'il se déclare ; car enfin je suis compromise , et il y va de mon honneur.
Florioourt voulut, pendant le souper, s'amuser aux dépens d'Eraste. £h bien ! dit-il à Artenice , oii en étes-vous ? On n'a rien de caché pour ses amis, et nous vous en donnons l'eiemple. Bon l dit Artenice avec dépit , savons-nous profiter des exemples qu'on nous donne ? savonsHious même ce que nous voulons ? Si on parle d'un amour sérieux , monsieur le traite de badinage ; si l'on se prête au badinage , monsieur revient au sérieux. Il vous est facile , madame , dit Eraste , de me donnei* un ridicule : je me prête à cela tant qu'on veut. — £h ! monsieur , ce n'est pas mon dessein ; mais nous sommes avec nos amis ; expliquons-nou$ s^ns aucun mystère. Nous n'avons pas le temps de nous observer et de nous deviner l'un l'autre. Je vous plais , vous me l'avez fait entendre ; je ne vous dissimule point que vous me convenez assez. Nous ne sommes pas ici pour être spectateurs inutiles; l'honnêteté même exige que nous soyons occupés ; finissons , et entendonsnous. Comment voulez-vous m'aimer ? comment voulez-vous que je vous aime ? — Moi , madame , s'écria Eraste , je ne veux point
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TOUS m'aimies. — Quoi ! monsieur , tous m'ayes donc tromwe ? — Point du tout, madame ; j'atteste le ciel que je ne tous pi pas dit un mot qui ressemble à de Tamour. Oh I pour le coup , |ftt--ette en se levant de table , voilà une efironterie qui me passe. iRovicoart youlut la retenir. — Non, monsieur, \e ne puis soutenir la viM d'un homme qui ose nier les tristes et fades déclarations dUivit il m'a excédée , et que j'ai eu la bonté de souffrir , prévenue éloges qu'on m'avait faits, je ne sais pourquoi , de ce maus- Le personnage.
.Artenice est partie furieuse , dit Cécile à Eraste en le revoyant le leademain. Que s'est^il donc passé entre vous? — Des propos en Tmâj , madame ^ dont le résultat de ma part a été que rien n'était plus à craindre qu'un amour sérieux , que rien n'était plus méprisable qu'an amour frivole. Artenice m'a vu soupirer; elle a pris mes soupirs pour elle. Je Tai détrompée ; et voilà tout. — Vous Paves détrompée : c'est d'un galant homme ; mais il fallait vous j preadre avec plus de ménagement. -—Quoi! madame, elle ose TOUS dire que nous en sommes au point de nous aimer ; et vous Tovdesque je me modère? Qu'auriez->vous pensé de mon aveu ou de mon silence ? — » Que vous étiex raisonnable et que vous prenies le bon parti. Artenice est encore jeune et belle , et votre
liaison n'e4t-elle été qu'un amusement — Je ne suis point
d'humeur de m'amuser , madame ; et je vous prie de m'épargner des conseils dont je ne profiterai jamais. — Cependant vous voilà seul avec nous ; et vous sentes vous-même que vous joueres ici un bien étonnant personnage. — Je jouerai , madame , le personnage d'an ami : rien n'est plus honnête , ce me semble. — Mais , Eiaste , conunent pouves-vous y tenir ? — Cest mon affaire , madame : ne vous inquiètes pas de moi. — Il £aiut bien que je m'en inquiète ; car enfin je connais votre situation, elle est affreuse. — Cela peut être ; mais fl ne dépend ni de vous ni de moi de la rendre meilleure : croyes-moi , n'en parlons plus. — N'en parlons plus , c'est bientôt dit ; mais vous souffres , et jfen suis la, cause. — £h ! non , madame , non , je vous l'ai dit cent fois , vous n'avez rien à vous reprocher; au nom de Dieu, soyez tranquille.
— Je le serais , si vous pouviez l'être. — Oh! pour le coup , vous êtes cruelle. Quand vous vous obstinerez à savoir ce qui se passe dans mon âme , je n'en aurai pas une peine de moins, et vous en aurez un chagrin de plus : de grâce , oubliez que je vous aime. — Eh! conunent l'oublier? je le vois à chaque instant. — Yous roulez donc que je m'éloigne ? -— Mais notre situation l'exigerait.
— Fort bien : chasses-moi; cela sera plus têt fait. —«Moi, voua chasser ! vous , mon ami ! c'est pour vous que je suis en peine. — Oh bien ! pour moi, ys vous déclare que je ne puis vivre sans vous.
— Vous le croyez; mais l'absence — L'absence! le beau remède pour un amour comme le mien ! — N'en doutez pas , mon cber Eraste : il est des femmes pl^s aimables et moins injustes que moi. — J'en suis fort aise; mais cela m'est égal. — Il vous le semble dans ce moment. — Je suis en ce moment ce que je serai toute ma vie : je me connais , je connais les femmes. N'ajes pas peur qu'aucune d'elles me rende heureux , ni malheureux.
— Je veux croire que vous ne vous attacherez pas d'abord ; mais vous vous dissiperez dans le monde. — Et avec quoi ? rien ne m'amuse. Ici du moins je n'ai pas le temps de m'ennuyer : je vous vois , ou je vais vous voir ; vous me parlez avec bonté ; je suis sûr que vous ne m'oubliez pas ; et si j'étais loin de vous , j'ai une imagination qui ferait mon supplice. *— Et que pourrait-elle vous peindre de jplus cruel que ce que vous voyez ? — Je ne vois rien , madame ; je ne veux rien voir ; épargnez-moi vos confidences. — J'admire, en vérité votre modération. — Oui, j'ai un grand mérite à être modéré ! et voulez-voUs que je vous batte ? — Non ; mais on se plaint. — Et de quoi ? — Je ne sais ; mais je ne puis concilier tant d'amour avec tant de raison. — Ma foi , madame , chacun aime à sa manière ; la mienne n'est pas d'extra vaguer. S'il fallait des injures pour vous plaire, j'en dirais tout comma un autre ; mais je doute que cela réussît. — Je n'y perds rien ,
Eraste ; et dans le fond du cœur — Non , je vous jure que
mon cœur vous respecte autant que ma bouche. Je ne me suis pas surpris un moment de colère contre vous. — Cependant vous vous consumçz, je le vois bien. La mélancolie vous gagne. — Je ne suis pas gai. — Vous mangez à peine. — On vit à moins. — Je suis sdre que vous ne dormez point. — Pardonnez-moi, je dors un peu; et c'est là mon meilleur temps : car je vous vois dans le sommeil telle à peu près que je vous souhaite. — Eraste ! — Cécile? -^ Vous m'oQensez. — Oh I parbleu , madame ,. c'en est trop que de vouloir m'ôter mes songes. Dans la réalité , vous êtes telle que bon. vous semble ; permettez du moins qu'en idée vous soyez telle qu'il me plaît. — Ne vous fâchez point, et parlons raison. Ces fnêmes songes , que je ne dois point savoir , entretiennent votre passion. — Tant mieux, madame, tant mieux; je serais bien fâché d'en guérir. — Et pourquoi vous obstiner à m'aimer sans espérance ? — Sans espérance ! je n'en suis pas là r si vos senti-
mens étaient justes , ils seraient durables. Mais — Ne vous
€attez point , Eraste : j'aime ; et c'est pour toute ma vie. — Je ne me flatte point , Cécile ; c'est vous qui vous calomniez. Votre amour est un accès qui n'aura que son période. II n'est pas bon— nête de médire de son rival : je me tais ; mais je m'en rapporte à la bonté de votre esprit , à la délicatesse de votre cœur. -^ Ih
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soûl aTeagles Tun et l'autre. — Cest avouer qu'ils ne le sont pas :. îi &ut avoir vu ou entrevoir encore pour reconnaître qu'on voit mal. — Eh bien ! je l'avoue , il me souvient d'avoir trouvé des défauts à Floricourt : mais je ne lui en connais plus. -^^ La connaissance vous reviendra , madame ; et je m'en Repose sur lui. — El si j'épouse' Floricourt , comme en effet tout s'y dispose? — En ce cas , je n'aurai plus rien à espérer ni à craindre ; et mon parti est déjà pris. — Et quel est-il?— De cesser de vous aimer. — Et coinment cela ? — Comment? parbleu! rien n'est si aisé. Si j'étais
à l'année , et qu'une balle — Ocfél ! — Est-il si malaisé de
supposer qu'on est à l'armée ? — Ah l cruel ami , qu'oses-vous dire ? et avec quelle légèreté vous m'annonces un .malheur dont je ne me consolerais jamais ! Cécile s'attendrissait à cette idée , quand Floricourt vint les trouver. Eraste les laissa bientôt seuls , suivant son usage. Notre ami , ma chëre Cécile , dit Floricourt , est un mortel fort ennuyeux ; qu'en dites-vous? C'est un honnête homme, répondit Cécile, dont je respecte les vertus. — Ma foi y avec ses vertus , il ferait bien d'aller river ailleurs : il faut de la gaieté , de la société à la campagne. — Peut-être a-t-il quelque sujet d'être triste et solitaire. — Oui, je le crois, et je le devine. Vous rougisses , Cécile ! je serai discret , et votre embarras m'impose silence. — Et quel serait mon embarras, monsieur? Vous croyez qu'Eraste m'aime; et vous avez raison de le croire. Je le plains , je le conseille , je lui parle comme son amie : il n'y a pas là de quoi rougir. — Un tel aven , belle Cécile , vous rend encore plus estimable ; mais convenez qu'il vient un peu tard. — Je n'ai pas cru , monsieur , devoir vous dire un secret qui n'était pas le mien; et je vous l'aurais caché toute ma vie, si vous ne l'aviez pas surpris. Il y a ^ans ces sortes de confidences une ostentation et une cruauté qui ne sont point dans mon caractère. Il faut savoir respecter du moins leé malheureux qu'on a faits. Yoilà de l'béroîsme , s'écna Floricourt du ton du dépit et de l'ironie. Et cet ami que vous traitez si bien sait- il à quel point nous en sommes? — Oui , noionsieur , je lui ai tout dit. — Et il a la bonté de demeurer encore ici ! — Je le disposais à s'en aller. — Ah ! je n'ai plus rien à dire ; j'aurais été surpris, si votre délicatesse n'avait pas prévenu la mienne. Vous avez senti l'indécence de souffrir aoprès de tous un homme qui vous aime au moment oii vous allez îoos déclarer pour son rival ; il y aurait même de l'inhumanité aie rendre témoin du sacrifice que vous m'en faites. Et à quand son départ? — Je ne sais : je n'ai pas eu le courage de le lui prescrire ; et il n'a pas la force de s'y déterminer. — Vous plaisantez , Cécile ; et qui lui proposera donc de nous délivrer de sa présence? Il ne serait pas honnête que ce fût moi.— Ce sera moi , monsieur; n'en ayez 2. 8
ii4 CONTES MORAUX.
point d'inquiétude.*— Et quelle inquiétude , madame? Me Ceritt^ vous rhonneur de me croire jaloux? Je vous déclare que je ne le sui:» point : ma délicatesse n'a que vous pour objet; et pour peu qu'il
vous en coûte — Il m'en coûtera , n'en doutez point , d'ôter
à un ami respectable la seule consolation qui lui reste ; mais je sais me faire violence. — Violence, madame! cela est bien fort. Je ne veux point de violence : ce serait le moyen de me rendre odieux ; et je vais presser moi-même cet ami respectable de ne pas vous abandonner. — Poursuivez , monsieur ; la plaisanterie est fort à sa place , et je mérite en effet que vous me parliez sur ce ton. Je suis au désespoir de vous avoir déplu, madame, lui dit Floricourt en voyant ses yeux mouillés de larmes. Pardonnez-moi mon imprudence ; je ne savais pas tout l'intérêt que vous preniez à mou rival et à votre ami. A ces mots , il la laissa pénétrée de douleur. Eraste , de retour , la trouva dans cette situation. Qu'est-ce donc, madame? lui dit-il en l'abordant : les pleuns inondent votre visage ! — • Vous voyez , monsieur , la plus malheureuse de toutes les femmes; je sen^ que ma faiblesse me perd ; et je ne puis m'en guérir. Un homme , à qui j'ai tout sacrifié, doute encore de mes sentimens. Il me méprise, il me soupçonne. — J'entends, madame , il est jaloux : il faut le tranquilliser. Il y va de votre repos , et il n'est rien que je ne sacrifie à un intérêt qui m'est si cher. Adieu : puissiez-vous être heureuse ! j'en serai moin& malheureux. Les larmes de Cécile redoublèrent à ces mots. Je vous ai exhorté à me fuir , lui dit-elle , je vous y ai^hortais ei^ amie , et pour vous-même. L'eSbrt que je faisais sur mon âme n'avait rien d'humiliaqt ; mais vous éloigner pour complaire à un homme injuste, pour lui ôter un soupçon que je n'aurais jamais dû craindre ; ' être obligé de justifier l'amour par le sacrifice de l'amitié , c'est une chose honteuse et accablante. Jamais rien ne m'a tant coûte. — 11 le faut, madame, si vous aimez Floricourt.— Oui, mon cher Eraste , plaignez-moi ; je l'aime , et j'ai beau me le reprocher flraste n'en entendit pas davantage : il partit.
Floricourt mit tout en usage ppur apai&er Cécile. Il était d'une douceur , d'une complaiaance sans égale quand on avait fait sa volonté. Eraste fut presque oublié : et que n'oublie-t-on pas paur ce qu'on aime , quand on a le bonheur de se croire aimé fun seul amusement , héla^ ! bien innocent , restait encore à Cécile dans leur solitude. Elle avait élevé un serin, qui, par un instinct merveilleux , répondait à ses caresses. Il connaissait sa voix ; il volait au-devant d'elle ; il ne chantait qu'en la voyant ; il ne man-
TOUT ou RIEN. ii5
le flentiraeiit semblait agiter s^ ailes et précipiter les battemens de son gosier mélodieux. Croîrait-OB que l'orgueilleux Flojricourt fîit offensé de l'attentioii que donnait Cécile à la sensibilité et au badinage de ce petit animal ? Je veux savoir , dit-il un jour en lm*m4me , si Famour qu'elle a pour moi est au-dessus de ces faiblesses. Il serait plaisant qu'elle fût plu» attachée k son seiîn qu'à son amant. Cela est possible : j'en ferai l'épreuve , et pas plus tard que ce soir. Où est donc le petit oiseau ? lui dit--il en l'abordant avec un sourire. — Il jouit du ciel et de la liberté ; il voltige dans ces jardins. — Et ne craignes-vous pas qu'à la fin il ne s'y accoutume , et qu'il ne revienne plus ?<— Je le lui pardonnerai ^ s'il se trouve plus heureux. — Ah ! de grâce , voyons s'il vous est fidèle. VouleiF-vous bien le rappeler 7 Cécile fit le signal accoutumé , et Foiseau vola sur sa main. — Il est charmant , dit Floricourt ; mais il vous est trop cher y j'en suis jaloux ; et je veux toui ou rien de la personne que j'aime. A ces mots , il voulut prendre l'oisean chéri pour l'étouffer. Elle jeta un cri : le serin s'envola. Cécile , épouvantée , pAlit , et perdit connaissance. On accourut , on la rappela à la vie. Des qu'elle ouvrit les jeux y elle vit à ses pieds , non l'homme qu'elle aimait le plus , mais de tons les mortels le plus odieux pour elle. Ailes , monsieur , hn dit-«Ue avec horreur ; ce dernier trait vient de m'éclairer for votre affreux caractère ; j'y vois autant de bassesse que de ernaulé. Sortes de chea moi pour n'y rentrer jamais. Vous êtes trop heureux que je me respecte encore plus que je ne vous me* prise. O nwn cher et digne Eraste ! à qui vous aurais-je sacrifié? Floricourt sortit , frémissant de honte et de rage. L'oiseau revint caresser sa bélier maltresse ; et il n'est pas besoin de dire qu'Eraste ie vit rappelé.
LiuaiCB 9 depuis quelques années, n'entendait parler que de philosophes. Qu'est-K:e donc que cette espèce d'hommes-là , dit-eHe ? Je voudrais bien en voir quelqu'un. On la prévint que les vrais pàiloaephes étaient rases ; qu'ils se ceumuniquaient peu ; qu'au reste c'élaiest de tous les h<Hnnses les plus simples , et qu'ils n'avaient rien de singulier. Il y en a donc de deux sortes , dit-elle ; car , dans tons les récits que j'entends , un philosophe est un être kisarre qui fait prnfession de ne rsssombler à rien. De oenx-là , \m dit-on , il y enapartout: vous en auras , cda est ÊMule. Glarice étaii à la campagne avec une de ces sociétés qu'on
ii6 CONTES'MOEAUX.
appelle fVivoles^ et qui ne demandent qu'à s'amuser. On lui pré-> senta , quelques jours après , le sentencieux Ariste. Monsieur est donc philosophe ? demanda-t-<-elle en le voyant. Oui , madame , répondit Ariste « -^ C'est une belle chose que la philosophie , n'est-ce pas ? — Mais, madame , c'est la science du bien et du mal ^ ou , si vous voulez ^ la sagesse. Ce n'est que cela ? dit Doris. £t le fruit de cette sagesse , poursuivit Clance , est d'être heureux sans doute ? Ajoutez , madame , de faire des heureux. Je ^rais donc philosophe aussi ? dit à demi-voix la naïve Lucinde ; cêlt on m'a répété cent fois qu'il ne tenait qu'à moi d'être heureuse en faisant des heureux. Bon! qui ne sait pas cela ? reprit Doris : c'est le secret de la comédie.
Ariste, avec le sourire du mépris, leur fit entendre que le bonheur philosophique n'était pas celui que peuf goûter et faire goûter une jolie femme. — Je m'en doutais bien, dit Clarice; et rien ne se ressemble moins , je crois , qu'une jolie femme et un philosophe. Mais voyons d'abord comment le sage Ariste s'y prend pour être heureux lui-même. — Cela est tout simple, madame : je n'ai point de préjugés, je ne dépends de personne, je vis de peu, je n'aime rien, et je dis tout ce que je pense. N'aimer rien , observa Cléon y me semble une disposition peu favorable à faire des heureux. £h! monsieur, répliqua le philosophe, ne fait-on du bien qu'à ce qu'on aime? Affectionnez-vous le misérable que vous soulagez en passant? C'est ainsi que nous distribuons à l'humanité le secours de nos lumières. Et c'est, dit Doris, avec des lumières que vous faites des heureux? — Oui, madame, et que nous le sommes. La grosse présidente de Ponval trouvait ce bonheur-là bien mince! Un philosophe a-t-il bien du plaisir, demanda Lucinde. — Il n'en a qu'un , madame, celui de les mépriser tous. — Cela doit être fort amusant! dit brusquement la présidente. El si vous n'aimez rien , monsieur, que faites-vous donc de votre âme ? — Ce que j'en fais ? Je l'emploie au seul usage qui soit digne d'elle : je contemple, j'observ.e les merveilles de la nature. ' Eh! que peut-elle avoir pour vous d'intéressant, cette nature reprit Clarice , si les honunes , si vos semblables n'ont rien qui vous
- ,. . - , <ïui ^«»
le rossort de l'intelligence , comme ce qu'on appelle le désir est le moKle du sentiment. Oui-dà! je conçois^ dit Doris, que la curiosité est quelque chose ; mais le désir, monsieur, ne le comptesvous pour rien? — Le désir^ je vous l'ai dit, est un attrait d'une autre espèce. — Pourquoi donc vous livrer à l'un de ces attraits Undis que vous résistez à l'autre? — Ah! madame, c'est que les
jouissances de l'esprit ne sont mêlées d'aucune amertume ^ et que toutes celles du sentiment renferment un poison caché. Mais du moins, lui demanda Cléon, vous avez des sens? -— * Oui, j'ai de» sens, si vous voulez; mais ils n'ont sur moi nul empire: mon âme en reçoit les4mpressions comme une glace , et il n'y a que les ob* jets de l'intelligence pure qui puissent m'affecter vivement. YoilJi un bien froid personnage ! dit tout bas Dons k Clarice : qui t'a* amené cet bomme-là? Paix, lui répondit Clarice; cela est bon pour la campagne ; il y a moyen de s'en divertir.
Oéon, qui voulait encore développer le caractère d'Ariste, lui témoigna sa surprise de le voir résolu à ne rien aimer; car enfin, disait-il , ne connaissez-vous rien* d'aimable? Je connais des surfaces, reprit le philosophe ; mais je sais me défier du fond. Il reste à savoir, dit Cléon , si cette méfiance est fondée. — Oh ! trës-fon-dée, vous pouvez m'en croire : j'en ai assez vu pour me convaincre que ce globe-ci n'est peuplé que de sots, de méchans, et d'ingrats. Si vous y regardiez bien , lui dit Clarice sur le ton du reproche , vous seriez moins injuste, et peut-être aussi plus heureux.
Le sage , un ntioment interdit , ne fit pas semblant d'avoir entendu. On annonça le dîner : il donna Ja main à Clarice, et se mit auprès d'elle à table. Je veux , lui disait-elle, vous réconcilier avec l'humanité. — Il n'y a pas moyen , madame , il n'y a pas moyen : l'homme est le plus vicieux des êtres. Quoi de plus cruel , par exemple , que le spectacle de votre diner? Combien d'animaux innocens immolés à la voracité de l'homme! Ce bœuf, quel mal vous avaitp-il fait? et ce mouton , symbole de la candeur, quel droit aviez-vous sur sa vie ? et ce pigeon , Fomement de nos toits, qu'on vient d'arracher à la tendre colombe ? O ciel ! s'il y avait un Buffon parmi les animaux, dans quelle classe placerait-il l'homme? Le tigre, le vautour, le requin lui céderaient le premier rang parmi les espèces voraces. Tout le monde conclut que le philosOi» phe ne se nourrissait que de légumes; et l'on n'osait lui offrir de ces viandes qu'il parcourait avec pitié. Donnez, donnez, dit -il, puisqu'on a tant fait que de les égorger, il faut bien que quelqu'un les mange. Il déclamait ainsi, en mangeant de tout, contre la profusion des mets, leur recherche, leur délicatesse. Ah! l'heureux temps, disait-il, ou l'homme broutait avec les chèvres! Donner-moi à boire, je vous prie. La nature a bien dégénéré ! Le philosophe s'enivra en faisant la peinture du clair ruisseau où se désaltéraient ses pères.
Qéon saisit ce moment oii le vin fait tout dire, pour démêler le principe de ce chagrin philosophique qui se répandait sur le genre humain. Eh bien î demanda-t-il à Ariste, vous voilà avec les hommes ; les trouvez-vous si odieux? Avouez que vous les con-
damniez sur parole , et qu'ils ne méritent pas tout le maj qu*on en dit. — Sur parole , monsieur ! apprenez qu'un philosophe ne juge que d'après lui. C'est parce que j'ai bien vu , bien développé les hommes, que je les crois vains, orgueilleux , injustes. — Ah ! de grâce, interrompit Cléon , épargnez^-nous un peu : notfte admiration pour vous mérite au moins des ménagemens ; car enfin vous tie Sauriez nous reprocher de ne pas honorer le mérite. Et comment rhonorefr-vous? répliqua vivement le philosophe. £st-4:e en le négligeant, en l'abandonnant, qu'on l'honore? Ah ! les philosophes de la Grèce étaient les oracles de leur siècle, les législateurs de leur patrie» Aujourd'hui la sagesse et la vertu languissent oubliées; l'intrigue, la bassesse, la servitude obtiennent tout. Si cela était, dit Cléon , ce serait peut-être la faute des grands hommes qui dédaignent de se montrer. — £t voulez-vous qu'ils se jettent à la tête , ou pour mieux dire, aux pieds des dispensateurs des récompenses? Il est vrai , dit Cléon , que l'on pourrait leur en épargner la peine , et qu'un homme tel que vous (pardon si je vous nomme) . . . Il n'y a pas de mal , reprit humblement le philosophe. — Un honvne tel que vous devrait être dispensé de faire sa cour. — ^ Moi , faire ma conr ! Ah ! qu'ils s*y attendent ; je ne crois pas que leur orgueil ait janxaîs à s'en applaudir: je sais m'apprécier , grâce au ciel; et j'irais vitre dans les déserts , plutôt que de dégrader mon être. Ce serait bien dommage , dit Cléon , que la société vous perdit s né pour éclairer l'humanité, vous devez vivre au milieu d'elle. Vous ne sauriez croire , mesdames , le bien que fait un philosophe à la terre : je gage que monsieur a découvert une foule de vérités morales , et qu'il y a peut-être aujourd'hui cinquante vertus de sa façon. Dea vertus, reprit Ariste en baissant les yeux , je n'en ai pas imaginé beaucoup ; mais j'ai d<hroilé bien des vices ! Eh ! monsieur , lui dit Lucinde , que ne leur laissiez-vousleur voile , ils auraient la laideur de moins. Ma foi ! je suis votre servante , reprit madame de Ponval ; j'aime mieux un vice décidé qu'une vertu équivoque : du moins l'on sait à qnoi s'en tenir. Et cependant voilà comme on nous récompense, s'écria Ariste avec dépit : aussi j'ai pris le parti de n'exister que pour moi-même ; le monde ira comme il pourra. Non , lui dit poliment Clarice en se levant de table , je veux que vous existiez pour nous. Avez^vous à Paris quelque affaire pressée ? — Aucune , madame : un philosophe n'a point d'affaires. — Ëh bien , je vous retiens ici. La campagne doit plaire à la philosophie ; et je vous j promets la solitude , le repos , et la liberté. La liberté , madame ! dit le philosophe à demi-^voix ; je crains bien que voui^ ne manquiez de parole.
La promenade dispersa la compagnie ; et Arisle , avec un air rêveur^ feignit d'aller méditer dan.i une allée, oii il digéra saiu»
LE PHILOSOPHE SOI-DISANT. ng
penser à rien. Je me trompe , il pensait à Clarice , et il se disait à ki-méme : Une jolie femme , une bonne maison , toutes les commodités de la vie ; cela s'annonce bien ! voirons jusqu'au bout, il faut avouer , poursuivit-il , que la société e^t une plaisante scène. Si fêtais galanit, empressé, complaisant , aimable , on ferait k peine attention à moi ; on ne voit que cela dans le monde ; et la vanité des femmes est rassasiée de ces hommages prodigués. Mais apprivoiser un ours ^ civiliser un philosophe , fléchir son orgueil , amollir son âme , c'est nn triomphe difficile et rare dont leur amour-propre est flatté. Clarice vient d'elle-même se jeter dans mes filets ; attendons-la , sans nous compromettre.
La compagnie , de son côté , s'amnsait aux dépens d'Ariste. Cest an asses plaisant original , disait Doris ; qu'en fsrons-ifous ? Une comédie , répondit Géon ; et si Clarice vent m'en croire , mon plan est déjà tout tracé. Il communiqua son idée ; tout le monde j applaudit ; et Clarice , aprës quelque difficulté , consentit à jouer son rôle. 01e était beaucoup plus jieune et plus jolie qu'il ne fallait pour un philosophe ; et quelques mots , quelques regards écha[^iés k cdui-ô semblaient répondre dn dénouement. EUese présenta donc , comme par hasard , dans l'allée oii se promenait Ariste. Je vous détonme , lui di^-èlle ; pardon , je ne fais que passer. Vous n^étes pas de trop , madame ; et je puis méditer avec voos. Vous me ferez plaisir , dit Clarice; je m'aperçois qu'un philosophe ne pense pas comme un autre homme ; et je serais bien use de voir les choses par vos yeUx. — Il est vrai , madame , que la philo$o{riiie semble créer un nouvel univers. Le vulgaire ne voit que des miisses; les détails de la nature sont un spectacle résefvé pour mms : c'est pour nous qu'elle semble avoir disposé avec un art si merveilleux les fibres de ces feuilles , l'étamine de ces fleurs, le tissu de cette écorce : une fourmilière est pour moi une répu- Uîque ; et chacun des atomes qui composent ce monde me paratt an monde nouveau. Cela est admirable ! dit Garice. Qu'est-ce qai vons occupait en ce moment ? Ces oiseaux , répondit le sage. — Ils sont heureux, n'est-ce pas ? — Ah ! très-heureux sans doute I
pout
leur espèce : quelles leçons, madame, quelles leçons pourl'huma* ailé ! — Avouez donc que la campagne est un ^jour délicieux ; caMnfin elle nous rapproche de la condition des animaux , et comme eux , nous semblons n'y avoir pour loi que le doux instiact de la nature.— Ah ! madame , que n'esl^il vrai ! Mais ce caractère est effacé du cœur dfes hommes : la société a tout perdu. -*Votts a\es raison ; c^tU société e^t quielque chose de bien
gênant ; et quand on n'a besoin de personne , il serait tout simple de vivre pour soi. — Hëlas! c'est ee que j'ai dit cent fois ; c'est ce qne je ne cesse d'écrire ; mais personne ne veut m'écouter. Yoixs , madame, par exemple, qui seiâblez reconnaître la vérité de ce principe , auriez*vous la force de le pratiquer ? Je ne puis que souhaiter, dit Clarice , que la philosophie devienne à la mode; je ne serai pas la dernière à la suivre , comme je ne dois pas être la première à l'afllcher- — Cest le langage que chacun tient : personne ne veut se hasarder à donner l'exemple ; et cependant l'humanité gémit accablée sous le joug de l'opinion , et dans les chaînes de l'usage. — Que voulez^vous , monsieur ? notre repos y notre honneur , tout ce que nous avons de plus cher dépend des bienséances. — Eh bien! madame, observe»-les ces bienséances tyranniques ; ayez des vertus comme des habits , façonnées au gôÂt du siècle : mais votre âme est à vous , la société n'a droit que sur les dehors , et vous ne lui devez que les apparences. Les bienséances dont on fait tant de bruit ne sont elles-mêmes que les apparences bien ménagées ; mais l'intérieur , madame , L'intérieur est le sanctuaire de la volonté; et la volonté est indépendante. Je conçois , dit Clarice , que je peux vouloir ce que bon me semble , pourvu que je m'en tienne là. Vraiment sans doute, reprit le philosophe, il vaut mieux s'en tenir là que de risquer des imprudences ; car , madame , save»-vous ce que c'est qu'une femme vicieuse? C'est une femme qui ne s'observe , qui ne se respecte sur rien. Quoi! monsieur, demanda Clarice en affectant un air satisfait , le vice n'est donc que dans l'imprudence ? — Avant de vous répondre , madame , permettesMoioi de voiis interroger. Qu'est-ce que le vice à vos yeux? N'est-ce pas ce qui trouble l'ordre, ce qui nuit, ou ce qui peut nuire? — C'est celamême. — Eh bien ! madame, tout cela se passe au dehors. Pourquoi donc soumettre au préjugé vos sentimens et vos pen* fiées ? Voyez , dans ces oiseaux , cette douce et fière liberté que la nature vous avait donnée , et que vous avez perdue. Ah ! dit Oarice avec un soupir , la mort de mon époux me l'avait rendu ce bien précieux ; mais je touche au moment d'y renoncer encore. O ciel! qu'entends - je ? s'écria- 1- il. Allez- vous former une nouvelle chaîne? — Mais, je ne sais. —> Vous ne savez? — Ils le veulent. — Qui donc, madame? quels sont les ennemis qui osent vous le proposer ? Non , croyez-moi , l'hymen est un )oug, et la liberté est le bien suprême. Mais encore, quel es^cet époux que l'on vous donne? — C'est Cléon. — Cléon, madame? Je ne m'étonne plus de l'air aisé qu'il prend ici : il interroge , il décide, il daigne être affable quelquefois, il a cette politesse avantageuse qui sçmbl^ s'abaisser jusqu'à nous; on voit bien qu'il
fait les honneurs de sa maison , et je sens désotmais tout ce que je lui dois de respect et de déférence. —Vous vous devex l'un à l'autre une honnêteté mutuelle ; et je prétends que chez moi tout le monde soit égal. — Vous le prétendez, Garice! Ah ! votre choix détruit Tégalité entre les hommes , et celui qui doit vous posséder. . . . N'en parlons plus , j'en ai trop dit ; ce séjour n*est pas fait pour un philosophe ; permet tez^moi de m'en éloigner. Non, lui dit-elle, j'ai besoin de vous, et vous me plongez dans des irrésolutions dont vous seul pouvez me tirer. Il faut avouer que la philosophie est une chose bien consolante; mais si un philoscf he était un trompeur, ce serait un dangereux ami ! Adieu ! je ne veux pas qu'on nous voie ensemble : je rejoins la compagnie ; venez bientôt nous retrouver. Eh ! voilà donc , disait-elle en s'éloignant , ce qu'on appelle un philosophe ? G>urage ! disait-il de son côté; Cléon ne tient plus qu'à un fil.
Clarice , en rougissant , rendit compte de la première scène ; et son début reçut des éloges. Mais la présidente fronçant le sourcil : Avez-vous prétendu , dit-elle , que je sois simple spectatrice? Non , non , je veux jouer mon rôle, et je réponds qu'il sera plaisant. Vous croyez subjuguer cet homme sage? point du tout'; c'est moi qui aurai cet honneur-là. — Vous , présidente ? — Oh ! vous avez beau rire : mes cinquante ans , mes trois mentons, et ma moustache de tabac d'Elspagne se moquent de toutes vos grâces. Tout le monde applaudit à ce défi, en redoublant les éclats de rire. B.ien n'est plus sérieux, reprit-elle , et si ce n'est pas assez d'une , vous n'avez qu'à vous réunir pour me disputer sa conquête ; je vous brave toutes les trois. Allez , divine Doris , charmante Lucinde f merveilleuse Clarice, allez étaler à ses yeux tout ce que la coquetterie et la beauté ont de séduisant : je m'en m<K{ue. Elle dit ces mots d'un ton résolu à faire trembler ses maies.
Cléon parut sombre et rêveur à Tarrivée d'Ariste; et Clarice prit avec le philosophe l'air réservé du mystère. On parla peu, mais on lorgna beaucoup. Ariste se retirant dans son appartement le trouva meublé avec toutes les recherches du luxe. O ciel ! ditil à la compagnie qui , pour s'amuser , l'y avait conduit , ô ciel I n'estai pas ridicule que tout cet appareil soit dressé pour, le sommeil d'un homme? Est-ce ainsi que l'on dormait à Lacédémone? 0 Lycurgue ! que dirais-tu ? Une toilette à moi ! c'est se moquer. Me prend-on pour un Sybarite ? Je me relire , je n'y saurais tenir. Voulez-vous , lui dit Clarice , que l'on démeuble exprès pous vous ? Jouissez , croyez-moi \ des douceurs de la vie , quand elles se présentent : un philosophe doit savoir se passer de tout et s'accommoder de tout, A la bonne heure , dit-il en s'apaisant, il faut
laa CONTES MORAUX.
bien voù^ cohiplàire; mais je ne dormirai jamais sur ce monceau de duvet. Ma foi , dit-il en se couchant , la mollesse est une jolie chose ! et le sa^ s'endormit.
Ses songes lui rappelèrent son entretien avec Garice ; et il se Iréveilla dans la douce idée que éelte vertu de convention , qu'on nokilmie sagesse dans les femmes , lui résisterait faiblement.
n n'était pas levé encore, un làqliais vint lui proposer le bain. Le bain était d'un bon présage. Soit , dit-il , je me baignerai : le baih est d'institution naturelle. Quknt aux parfums , la terre nous les donne ; ne dédaignons pas ses présens. Il eût bien voulu faire usage de cette toilette qu'il voyait dressée ; mais la pudeur le retint, n se contenta de donner à sa négligence philosophique l'air le plus décent qu'il lui fut possible ; et le miroir fut vingt fois consulté. Comme vous voilà fait ! lui .dit Oarice en le voyant paraître ; pourquoi n'être J)âs itiis comme tout le monde ? Cet habit^ cette coiiliire vous donnent un air conimun que vous n'avez pas naturellement. — Eh ! madame, est-ce à l'air qu'on doit juger les hommes ? voulez-vous que je me soumette aux caprices de la tnode, et que je sois mis comme vos Cléons ? — Pourquoi non, monsieur? Savez-vous bien qu'ils tirent avantage de votre simplicité , et que c'est là surtout ce qui affaiblit dans les esprits It considération qui vous est due ? Moi-même , pour vous rendre justice , j'ai besoin de ma réflexion : le premier coup d'œil est coiitre vous ; et c'est bien souvent ce premier coup d'œil qui décide. Pourquoi ne pas donner à la vertu tous les charhies qu'elle peut avoir? — Non , madame, l'airtifice n'est pas fait pour elle : plus elle est nue , plus elle est belle ; on la déguise en voulant l'orner. — Eh bien ! monsieur , qu'elle se contemple elle seule tout à son aise ; quant à moi , je vous déclare que cet air rustique et bas liae déplaît. N'est-il pas singulier qu'ayant reçu de la nature une figure distinguée , on fasse gloire de la dégrader? — Mais, madame, que diriez-vous, si un philosophe prenait soin de sa parure et se composait comme vos marquis ? — Je dirais : il cherche à plaire , et il fait bien ; car ne vous flattez pas , Ariste , on ne plaît qu'avec beaucoup de soin. — Ah ! je ne désire rien tant que d'y réussira vos yeux. Si ce soin vous occupe, reprit Clarice avec un regard tendre , donnee-y du moins un quart-d'heure. Jasmin , Jasmin, allez coifier monsieur. Ariste, 6n rougissant, se rendit enfin à ces douces instances. Voilà le sage à sa toilette.
Là main légère de Jasmin arrange avec art ses cheveux; sa physionomie se déploie ; il admire la métamorphose , il a peine à la concevoir. Que diront-ils en me voyant ? se demandait— il à lui-même. Ils diront ce qui leur plaira ; mais le philosophe a fort bonne mine. Il se présente enflé d'orgueil , mais avec un air
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;^ttcfae et timide. Oh ! pour !e coup , dit Clarice , voilà un joli Iramme ; il n'y a plus qne cet habit , dotit la coulent afltige mes yeux. — Ah ! madame , an nom de ma gloire , laissez-moi du soins ce caractère de la gravité de mon état ! — Eh ! quel est , i\\ vnn» platt , cet état chiitïértque qui vous tient tellement à cœur ? J'appronve fort que Ton soit sage ; mais il me semble que tnites les couleurs sont égalés pour la sagesse. Ce marron de M. Guillaume est-il plus dans la nature que le bleu céleste et que le gris de lin? Par quel capride imiter plutôt , dans vos vêtemens , renrrioppe du marrota que la feuille de là rose , ou que la touffe de ce Hlâs dont se couronne le printemps ? Ah ! pour moi , je vous avDQe que le gris de lin me charme la vue : cette couleur a je ne tûs quoi de tendre qui va jusqu'à Tâme ; ^et je vnus trouverais le plus joli homme du monde avec un habit gris de lin. — Gris de lia ! madame : 6 ciel ! un philosophe gris de lin ! — Oui , monsieur, gris de lin clair ; que voulez-vôus? c'est ma folie. En écri- Tant à Paris tout à l'heure , vous pourriez l'avoir demain k midi , n'tst-<e pas ? — Quoi ! madame.... — Un habit de campagne de )s couleur de mes irubans. — Non ^ madame , il n'est pas possible. — Paidonnee-moi , rien n'est plus aisé ; les ouvriers n'ont qu'à passer là nuit. — Hélas ! il s'agit bien du temps qu'ils emploieront à me rendre ridicule ! Considérer , je vous supplie , que ce serait «ne extravagance à me perdre de réputation. — Eh bien ! mon-« sienr, quand vaus aure« perdu cette réputation , Votis vous en donnerez une Autre , et il j a à parief que vous gagnerez au change. — Je vous jul-é , madame , qu'il m'est ailV-eux de vous déplaire ; mais.... — Mais vous m'impatiente^ ; je n'aime pas à ^Ire contrariée. Il est bien singulier , poursuivlt*elle d'un air de dépit) que vous me refnsiet une bagatelle. L'imporUnde que Vous y mettes m'apprend à m'obsclrer moi-même sur quelque chose de plus sérieux. A ces mots , elle sortit , et laissa le pliilosophe ' confondu qu'un incident aussi léger vînt détruire ses espérances. Gris de lin ! disait-il ; gris de lin ! quel ridicule ! quel contraste I Elle le veut, il faut bien s'y résoudre ; et le philosophe écrivit. Vous êtes obéie , madame, dit-il à Clarice en l'abordant. Voun en a-t-il coûté beaucoup? lui demanda-t-elle avec un sourire dédaigneux. — beaucoup , madame , et plus que je ne puis dire ; mais enfin vous l'avet voulu. Toute la société admira la coiffure du philosophe ; là présidente surtout jurait ses grands dieux qu'elle n'atait jamais vu d'homme plus noblement coiffé. Ariste lui rendit grâce d'un compliment si flatteur, feon , i-eprit-elle , des compliniens ! je n'en fais jamais; c'est la fausse monnaie du monde. Ken n'est mieux vu , s'écria le sage ; cela mérite d'être écrit. On stperçut que la présidente engageait l'attaque, et on les laissa en
liberté. Vous croyez donc, lui dit-elle, qu'il n'y a que vous qui fassiez des sentences? Je suis philosophe aussi, telle que vous mt voyez. — Vous, madame ! et de quelle secte ? Stoïcienne? Epicurienne ? — Oh ! ma foi, le nom n'y fait rien. J'ai dix mille écm de rente , je les dépense gaiement ; j'ai de bon vin de Champagne que je bois aveCmes amis ; je me porte bien; je fais ce qui me pl%ît , et laisse vivre chacun à sa guise. Voilà ma secte. — CTest fort bien fait ; et voilà précisément ce qu'enseigne Ëpicure. — Je vous déclare , moi , qu'on ne m'a rien enseigné : tout cela vient de ma tête. Il y a vingt ans que je n'ai lu que la liste de mes vins et le menu de mon souper. — • Mais sur ce pied-là, vous devei être la plus heureuse femme du monde ? — Heureuse ; non pas tout-à-fait :;il me manque un mari à ma façon. Mon président était une béte ; il n'était bon qu'au Palais : cela savait les lois , voilà tout. Je veux un homme qui sache m'aimer , et qui ne s'occupe que de moi seule. — Vous en trouverez mille , madame.
— Je n'en veux qu'un ; majjs je veux qu'il soit bon. La naissance, la fortune , tout cela m'est égal ; je ne m'attache qu'à la personne. — En vérité , madame, vous m'étonnez : vous, êtes la première femme en qui j'aie trouvé des principes* Mais est--ce bien précisément un mari que vous voulez ? — Oui , monsieur , un mari qui m'appartienne dans toutes les formes. Ces amans sont tous des fripons qui nous trompent , qui nous quittent , sans qu'il nous soit permis de nous plaindre. Au lieu qu'un mari est à nous à la face de l'univers ; et si le mien osait me manquer , je veux pouvoir , mon titre à la main , aller donner , en tout bien et ei tout honneur , cent soufflets à l'insolente qui me l'aurait enlevé.
— Fort bien , madame , fort bien ; le droit de propriété est un droit inviolable. Mais savez-vous qu'il est peu d'âmes conune la vôtre? Quel courage ! quelle vigueur ! — Oh ! j'en ai comme une lionne. Je sais que je ne suis pas jolie ; mais dix mille écus de rente, en présent de noces, valent bien les gentillesses d'une Lucinde ou d'une Clarice ; et, quoique l'amour soit rare dans ce siècle, on doit en avoir pour dix mille écus. Cet entretien les ramena au château , comme on annonçait le souper.
Ariste parut plongé dans des réflexions sérieuses : il balançait les avantages et les inconvéniens qu'il y aurait à épouser la présidente , et calculait combien une femme de cinquante ans pou» vait vivre encore , en sablant tous les soirs sa bouteille de vin de Champagne. La dispute qui s'éleva entre Clarice et madanie de Ponval le tira de sa rêverie. Doris fit naître cette dispute. Est-il possible, dit-elle, que la présidente ait pu soutenir pendant une heure le tête-à-tête d'un philosophe, elle qui bâille dès qu'on lui parle raison ? Ma foi , répliqua madame de Ponval 2 c'est que votre
LE PHILOSOPHE SOI-DISANT. laS
lv«m n*a pas le sens commun : demandez à cet homme sage , si k mienne n'est pas la bonne. Nous parlions de Tétat qui* convient i une honnête femme ; et il est d'accord avec moi qu'un bon mari <5t ce qu'il y a de mieux. Ah , fi ! s'ëcria Glarice. Sommes-nous fiites pour être esclaves ? et que devient cette liberté , qui est le premier de tous les biens? Cléon se déchaîna contre ce système de la liberté : il soutint que le lien des cœurs n'était rien moins qu'un esclavage. La présidente vint à l'appui , et déclara qu'elle ne dis-* tinguait point l'amour de la liberté de l'amour du libertinage. Je veux, disait-elle , que ce verre de vin soit le dernier de ma vie , nie compte jamais sur un homme, qu'il n'ait signé le serment d'être à moi. Tout le reste n'est que fleurette. Et voilà précisément y disait Clarice , ce que le mariage a d'humiliant : l'amour , aTec sa liberté, perd toute sa délicatesse. N'est-ce pas, monsieur? demandait - elle au philosophe. —* Mais , madame , je pensais comme vous; cependant il faut avouer que si la liberté a ses charmes , elle a ses dangers , ses écueils : les inclinations heureuses sont un si grand bien , et l'inconstance est si naturelle à rhomme, que lorsqu'il éprouve un penchant louable , il fait prudemment de s'ôter à lui-mémé le funeste pouvoir de changer. — Vous l'entendez , mesdames ? Voilà de mes gens : cela ne flatte point ; c'est ce qui s'appelle un philosophe. Tâchez de le séduire, si vons pouvez; pour moi , je me retire enchantée. Adieu, philosophe ; j'ai besoin de repos : je n'ai pas fermé l'œil la nuit dernière ; etnl me tarde d'être endormie , pour avoir le plaisir de rêver. Elle accompagna cet adieu d'un coup-d'œil passionné , où pétillait le vin de Champagne. Mesdames, dit Lucinde , avet-vous aperça ses regards? Vraiment, reprit Doris , elle est folle d'Ariste ; cela est clair. — De moi , madame ! vous n'y pensez pas ; nos goûts , je crois , ni nos caractères ne sont pas faits pour aller ensemble. Je bois peu , je jure encore moins , et je n'aime pas qu'on m'enchaine. — Ah ! monsieur , dix mille écus de rente! — Dit mille écus de rente , madame , sont une insulte , quand on en parle âmes pareils. ^
Ces propos furent rendus le lendemain à la présidente. Ah! Finsolent, dit-elle : je suis piquée ; vous le verrez à mes genoux. Je passe légèrement sur les réflexions nocturnes du sage Ariste. Cn bon carrosse, un appartement commode , bien éloigné de celui de madame , et le meilleur cuisinier de Paris : tel était son plan de vie. Nos philosophes , disait-il , murmureront peut-être un peu ; mais je leur ferai bonne chère. D'ailleurs une laide femme a quelque chose de philosophique : au moins ne me soupçonnera-t-on pas d'avoir cherché le plaisir des sens. Le jour de son triomphe arrive j et l'habit gris de lin aussi. Il
le contemple ; il rougit de vaDité , plutôt que de pudeur. daQt Cleoa vient le voir, avec l'air d'un homme agité qui 9e pi sëde ; et. après avoir jeté un œil d'indignation àur tes apprêta» sa parure : Monsieur > lui dit-il , si j'avais affaire à un honcune i monde , je lui presserais , poiur début , de se couper la ^;oc avec moi. Mais je parle à un philosophe , et je ne viens faire a saut avec lui que de franchise et de vertu. De quoi s'agit— il ? I demanda le sage , un peu interdit de ce préambule. J'aimais CH rice , monsieur , reprit Cléon ; elle m'aimait , nous allions et unis. Je ne sais quelle révolution s'est faite tout à coup daus s« âme ; mais elle ne veut plus entendre parler ni de mariage , i d'amour. Je n'ai eu d'abord que des soupçons sur la cau^e d son changement ; mais cet habit gris de lin les confirme, h^e g|r: de lin est sa folie ; vous prenes ses couleurs ; vous êtes mon rival — Moi , monsieur ! — Je n'en puis douter , et toutes les cic constances qui l'attestent se présentent en foule à mon esprit Vos promenades secrètes , vos propos à l'oreille , des re^rds des mots échappés , sa haine surtout contre la présidente , ton! vous trahit , tout sert à m'éclairer. Voici donc , monsieur , a que je vous propose. Il îaLut que l'un de nous cède la place. Li violence est un moyen injuste , la générosité va noiis oaettre d^ac* cord. J'aime , j'idolâtre Clarice ; j'étais heureux sasA voua ; J€ puis l'être encore ; mea soins , le temps y votre absence peuvent U ramener à moi. Si au contraire il faut que j'y renonce , vous vojei un homme au désespoir , et la mort sera mon reeours. Juges , Ariste , si votre situation est la même ; consultes-vous , et répondes-moi. S'il y va du bonheur de votre vie à me céder votre conquête , je n'exige rien , et je me retire. Ailes , monsieur , lui répondit le philosophe avec un air serein , vous ne vamcres point Ariste en générosité ; et, quoi qu'il m'en coûte , je vous prouverai que je méritais cette marque d'estime.
Enfin , dit-il dès que Cléon fut sorti , voilà une occasion de montrer une vertu héroïque. Ah I ah ! messieurs les gens du monde, vous apprendrez à nous admirer.... Ils ne le sauront peutêtre pas.... Oh I que si. Clarice en fera confidence à ses amies; celles^-ci le diront à d'autres ; l'aventure est asses rare pour faire du bruit. Après tout, le pis aller sera de la publier moi-même ; il faut que le bien soit connu; il n'importe par quelle voie « Notre siècle a besoin de ces exemples ; ce sont des leçons pour l'honiA* nité... Cependant n'allons pas être vertueux en dupe , nous dessaisir de Clarice avant que d'être sûr de la présidente ; voyons ce que le vin de Champagne et le sommeil auront produit
En réfléchissant ainsi sur sa conduite , le philosophe s'babilia. L'industrieux Jasmin se surpassa dans sa coifture. L'habit gris de
fut mis , devant le miroir , avec une secrète complaisance l et ^ M^ sortit radieux , pour se rendre chez la présidente , qui le feçut sYec uB cri de surprise. Mais passant tout à coup de la )oie 1^ la confusion : Je reconnais , dit*elle , la couleur favorite de Parice : vous êtes attentif à étudier &e8 goûts. Allez , Ariste , liiez Caire valoir les soins que vous prenez de lui plaire ; iU uront sans doute leur prix. Mon ingénuité naturelle , répondit le philosophe , ne me permet pas de vous dissimuler que , dans le dioix de cette couleur, )e n'ai suivi que son caprice. Je ferai plus , madame, j'avouerai que mon premier désir a été de plaire à ses ^eux. Le plus sage n'est pas sans faiblesse ; et quand une femme ttOQs prévient par des attentions flatteuses , il est difficile de n'en itre pas touché. Mais que ma reconnaissance est affaiblie ! je me le reproche , madame , et vous devez vous le reprocher. — Ah ! philosophe , que n'est-il vrai ! Mais ce gris de lin confond mes idées. — Eh bien, madame, je l'ai pris à regret, je vais le quitter avec joie ; et si ma première simplicité.... — Non , demeurez, je vous trouve charmant; mais que dis-je ! Ah ! qu'on tst heureuXi d'être si beau ! Ariste , que ne suis-je belle ! — Et qiun! madame, ne savez-vous pas que la laideur et la beauté n'existent que dans l'opinion ? Rien n'est beau , rien n'est laid en soL La beauté d'un pays n'est riçn moins que la beauté d'un^ autre ; autant d'hommes , autant de goùls. Vous me flattez , dit la présidente avec une pudeur enfantine , et faisant semblant de rougir ; mais je ne sais que trop , hélas ! que je n'ai rien de beau que l'âme. — Eh bien ! n'est-ce pas la beauté par excellence , la seule digne de toucher un cœur? — Ah! philosophe, croyezmoi , cette beauté seule a peu de charmes. — Elle en a peu sans doute pour le vulgaire ; m^is encore une fois , vous n'en êtes pas réduite là. Pï'est-ce rien qu'un air noble , un regard imposant , une physionomie de caractère ? Et depuis quand la majesté n'est, elle plus la reine des grâces ? — Et moa emiboi^point , qu'en dite^vous ? — Ah ! madame , l'embonpoint , qui est un excès parmi nous , est une beauté en Asie. Croyez-vous , par exemple , que les Turcs ne se connaissent pas en femmes ? £h bien , toutes ces tailles élégantes qu'on admire à Pari^ , ne seraient pas même rtçnes dans le sérail du grand-seigneur , et le grand«*seigneur n'est pas dupe. £n un mot , la santé brillante est la mère des plaisirs , et l'embonpoint en est le symbole. — Vous réussirez à me faire croire que ma graisse ne me messied point ; mais ce nés qui ne finit pas , et qui va toujours devant mon visage ? — Eh ! hui dieu , de quoi vous plaignez-vous ? Est-ce que les nez des dames lomaines finissaient! Voyez tous les bustes antiques. — \ii mçia$ n'ava^en]^!^ p»9 cette grande ltouçh«^ et ces grQ«9«ft
lèvres. •— Les grosses lèvres , madame , sont le charme des beaul^^ africaines : ce sont comme deux coussins où la douce et tendre volupté repose. A l'égard d'une boucKe bien fendue, je ne connatis rien qui donne à la physionomie plus d'ouverture et de gaieté. —
Il est vrai', quand les dents sont belles ; mais, par malheur....
Allez à Siam ; les belles dents sopt pour le peuple , et c'est une honte d'en avoir. Ainsi tout ce qu'on appelle beauté dépend du caprice des hommes ; et la seule beauté réelle est l*objet qui nous a <*harmé. Serais-je la votre , mon cher philosophe ? lui demanda la présidente en se couvrant de son éventail. — Pardon , madame , si j'hésite. Ma délicatesse me rend timide ; et je fais profession d'un désintéressement qui ne vous est pas assez connu encore pour être au-dessus du soupçon. Vous m'avez parlé de dix mille écus de rente ; et cet article me fait trembler. — Allez , monsieur , vous êtes trop juste pour m'àttrîbuer des soupçons si bas ; c'est Clarice qui vous arrête; je vois vos détours ; laissez-moi. — Oui, je vous laisse , pour aller m'acquitter de la parole que je viens âe donner à Cléon. Il était congédié ; il s'en est plaint à moi ; et je lui ai promis d'engager Clarice à lui accorder sa main. Croyez à présent que je l'aime. — Est— il possible? Ah I vous m'enchantez; je ne résiste point à ce sacrifice. Allez la voir ; je vous attends , ne me faites pas languir; ce soir nous quittons la campagne.
Je m'admire , disait-il en s'en allant , d'avoir l'audace de l'épouser; elle est affreuse, mais elle est riche. Il arrive chec Clarice; il la trouve à sa toilette, et Cléon auprès d'elle, qui prit*, en le voyant, le maintien d'un homme accablé. Ah ! le joli habit! s'écria-t-elle ; approchez donc que je vous voie. Il est délicieux, n'est-ce pas, Cléon? Cest moi qui l'ai choisi. Je le vois bien, madame , répondit Cléon d'un air sombre. Laissons ce badinage , interrompit le philosophe. Je viens me justifier d'un crime dont on m'accuse , et remplir un devoir sérieux. Cléon vous aime , vous l'avez aimé : il perd votre cœur , dit-il , et c'est moi qui en suis la cause. — Oui , monsieur ; pourquoi ce mystère ? Je viens de le lui déclarer. — Et moi ,. madame, je vous déclare que je ne ferai point le malheur d'un homme estimable qui vous mérite, et qui meurt s'il ne vous obtient. Je vous aime autant qu'il peut vous aimer; c'est un aveu que je fais sans honte ; mais son inclination a, de plus que la mienne, la force invincible de l'habitude ; et peut-être aussi trouverai-je en moi-même des ressources qu'il n'a pas en lui. Ah ! l'homme étonnant! s'écria Cléon en embrassant le philosophe ; que vous dirai-je ? Yous me confondez. Il n'y a pas de quoi , reprit humblement Ariste : votre générosité m'a donné l'exemple ; je ne fais que vous imiter. Venez , mesdames , dit Clarice à Lucinde et à Doris qu'elle vit paraître , ve-
LE PHILOSOt^HE SOI-DISANT. iftg
Bec être tànôins du triomphe de la philosophie. Ariste me cède à lOB rival , et sacrifie son amour pour moi ai» bonheur d'ua homme qu'il connaît à peine. L^ëtonnement et l'admiration furent jouéii d'après nalnre ; et Ariste y prenant la main de Clarice qu'il mit dans celle de Clëon , sav^ourait à longs traits , avec une orgueilleuse modestie, les douceurs de Tadoration. Soyez heureux, leur dit- il , et cessefe de vous étonner d'un effort qui , tout pénible qu'il est', a sa récompense en lui-même. Que serait«ce donc qu'un philosophe, si la vertu ne lui tenait pas lieu de tout? A ces mots , lise retira , comme pour se dérober à sa gloire.
La présidente attendait le philosophe. En est--ce fait ? lui demanda-t-elle. — Oui , madame , ils sont unis ; je suis à moi , et je sois à vous. — Ah ! je triomphe ; vous êtes k moi ; venez donc que je vous enchaîne. — Ah! madame, dit-il en tombant h ses genous , quel empire vous avee pris sur moi ! O Socrate ! ô Pla-* ton ! qu'est devenu votre disciple ! Le reconnaissez-vous encore dans cet état d'avilissement ? Comme il parlait ainsi , la présidente avait pris un ruban couleur de rose qu'elle attachait au cou du sage ; et imitant Lucinde de l'oracle , avec un air enfantin le plus plaisant du monde , elle l'appelait du nom de Charmant. — Juste
ciel! que deviendrais-^e , si quelqu'un savait Ah! madame,
disait*^ , fîijons , âoignons-nous d'une société qui nous observe ; épargnes-moi l'humiliation. — Qu'appelez-vous humiliation? Je veux que vous fassiez gloire à leurs jeux d'être à moi , de porter ma chaîne. A ces mots , la porte s'ouvre ; la présidente se lève tenant le philosophe en lesse. Le voilà , dit-elle à la compagnie qui renrironna tout à coup , le voilà cet homme si fier , qui soupire à mes genoux pour les beaux yeux de ma cassette ; je vous le livre ; mon rôle est joué. A ce tableau le plafond retentit du nom de Charmant el de mille éclats de rire. Ariste, s'arrachant les cheveux et déchirant ses vêtemens de rage , se répandit en injures sur la perfidie des femmes , et alla composer un livre contre son nèclei ^h il déclara hautement qu'il n'y avait de sage que lui.