LE PRESBYTÈRE ET L'HOPITAL
J'ÉTAIS tremblante en arrivant à la porte du presbytère , reprît madame de Glosan , lorsque le cercle du déjeuner fut établi dans •on salon. Jeune , fugitive , échappée de mon couvent , oserai^e
Îaraitre devant un vieux curé ? Que dirait-il de moi , et que lui irais-je moi-même ? La simple vérité. Ce mot me rassura. Je firappai. Une vieille femme vint m'ouvrir : Que demandes-vons , me dit>-elle. — Je demande à parler k M. le curé. — A cette beure ? — A cette heure même. On m'a dit que pour lui il n'y avait point d'heure indue, lorsque les malheureux avaient recours à lui. On vous a dit vrai , reprit-elle. A l'instant je fus introduire.
Le curé me reçut avec surprise y mais avec son air de bonté. Monsieur , lui dis-je , commencez , je vous en supplie , par recommander à cette femme de ne dire à personne que je sois dans votre maison. Il rappela sa ménagère , lui dit deux mots tout bas, et revint m'assurer que je pouvais être tranquille.
Monsieur y repris-je alors , protégez-moi. Je suis une orpheline ^ malheureuse à l'excès. Si vous m'abandonnez, je n'ai plus le courage de supporter la vie. Cest la réputation de vos vertus et de votre indulgence qui amène à vos pieds Philippine Oray de Yakan. La résolution du désespoir qu'il vit peinte sur mon visage l'émut profondément. Il commeaça par me calmer, me promit tous
■es bons offices ; et ensuite il me demanda d'où j'étais.-— De Paris. — O'oii je venais? — DuPont-aux-Dames. — Pourquoi je m'étais échappée de ce couvent ? — Pourpasser dans un autre , aussi saint , et plus à mon gré. Ce fut là que je m'étendis. Je veux , lui dis-je , me dévouer au service des malheureux : ma situation m'apprend qu'il n'y a rien de plus sacré au monde. Je suis pauvre , mais je suis fiëre, et je veux être libre. U est un ordre que le plus vertueux , le plus compatissant des hommes , un homme à qui vous ressemblez , Vincent de Paul , a institué pour le soulagement des pauvres ; c'est l'ordre des Sœurs-Grises. Je n'en ai jamais entendu parler sans attendrissement et sans vénération. Je ne connais rien de plus noble que le dévouement de ces filles ; c'est parmi elles que je veux me cacher; et pour cela, monsieur , j'ai besoin de votre assistance. Faites une bonne œuvre en daignant m'y recommander, ^e n'ose dire m'y présenter vous-même.
Il ne voulut pas me fatiguer à lui en dire davantage; et après m'avoir fait prendre un peu de nourriture , il m'envoya me reposer. Le lendemain , je lui contai une partie de ce que vous venez d'entendre , mais avec une sensibilité , une naïveté qui n'est plus de mon âge , et qui l'intéressa.
Il m'avait regardée avec pitié en m'écoutant, et lorsque j'eus fini : A présent , me dit-il , voules-vous que je vous explique votre vocation? Le jeune homme est à Saint-Lasare, et vous voulez Vous rapprocher de lui. Rien n'est plus vrai, lui dis-je; ma plus douce espérance serait de lui faire savoir que je suis là. J'y serai tout le tenq>s de sa détention ; je l'emploierai , ce temps , à méri* ter, par de bonnes œuvres , d'être une heureuse épouse et une heureuse mëre; et lorsqu'il sera libre, je le serai moi-même ; car sous la règle du' bon Vincent de Paul , on ne s'engage que pour un an. Enfin , si je puis être unie à mon amaitf , Dieu permettra que je lui demande à l'autel cette récompense des soins que j'aurai pris de mes pauvres malades. Si au cotitraire on nous ote toute espérance d'être unis, l'état que j'aurai embrassé sera ma conso* lation.
Cette manière de charmer les ennuis de l'absence ne déplut point au curé de Mareuil.
Mais pourquoi , me dit-il , ne pas signifier k vos parens cette résolution louable ? Ils la traiteraient de folie, de dépit amoureux , lui dis-je ; ils en feraient punir celui qui en est la cause , et ils seraient encore assez cruels pour nous envier la douceur Ae nous savoir près l'un de l'autre. Je vous l'ai dit , ils n'estiment que l'or, et le crime de mon amant est de n'en avoir pas. Tirez-moi de leurs mains, ou je ne réponds plus-de moi. Mon enfant , me dit-il , si vous aviez un père et une mère ,
â8B CONTES MORÀtJX.
toute la pitié que m'inspire votre situation ne me di^>enserall p» de vous remettre en leur pouvoir : vous êtes orpheline, et les droits d'un tuteur ne sont pas , je l'avoue , aussi sacrés pour moi. Ce que je vais faire pour vqus ne laisse pas d'être imprudent ; et qaoiqae mon âge et mon caractère donnent à ma conduite assez de ^aTÎté , je sens que je m'expose k une maligne censure s mais moûia de prudence et plus de bonié a toujours été ma devise; et le courage de bien faire n'est pas du covrage pour rien. Vous demandes le plus saint des asiles, vous voulez embrasser le plus vertueux des états ; je seconderai ce pieux et courageux dessein* Restes ici ca* chée. Quand je croirai qu'on aura cessé les recherches et les poursuites y je vous mènerai au noviciat des héroïnes de la Charité , et je vous y présenterai moi-même.
En effet, peu de jours après, j'y fus reçue sous ses auspices, comme une orpheline dont û Providence lui avait, disaii-4] , remis le soin.
Me voilà donc SœurOrise ^ à quelques pas de mon amant. Mais cet)e relation d'une maison à l'autre , dont se flattait mon e^ié* rance , était sévèrement et absolument interdite ; et le temps de mon noviciat , tout occupé , de minute en minute , de saintes îonc* tions de mon nouvel état , ne me laissait pas un instant de relâche et de liberté. Ma seule et triste consolation était de voir de près les murs oii gémissait l'unique objet de ma pensée.
Mais le bon curé de Mareuil ne nous avait point oubliés. Le bruit de mon évasion | qui avait rempli le voisinage , a jant rendu célèbre la petite Florette , ma disgrâce avait rejailli sur cet in^ OQpent animal. Madame de Nuîsy me désavouait hautement: Ma fille n'était point liée avec cette jeune personne ^ c'est uniquement par pitié , disait-elle , que noua avons eu la complaisance de prendre soin de sa petite chienne } et pour n'avoir rien qui vienne d'elle , je la donne à qui la voudra. Donnes-la-moi , dit le bon curé, qui par bonheur se trouvait là; et il fut aussi son refuget Mais c'était là le moindre des services qu'il nous rendait.
Le dtocëse de Meaux confine avec le diocèse de Paris, et dans celui-ci mon vieillard avait pour ami un curé de son caractère. Ne sere2-vous pas ce carême de la retraite de Saint-Latare? demanda-tril à ce curé. Si vous en êtes , souvenes-vous d'un jeune homme appelé Glosan , qui , pour une imprudence dont on a fài% un crime, est captif dans cette maison < Dites du bien de lui, tâches de lui adoucir , de lui abréger son châtiment ; obtenez qn'oo n'altère pas la bonté de son naturel , car je réponds qu'il est bien né ; et faites^lui savoir , s'il est possible , qu'il trouvera un consolateur , un ami dans le vieux curé de Mareuil.
Ces mots fidèlement rendus au général de Saiat-Lasare, firent
ine impression d'autant plus favorable , qu^ls venaient d'un vieillard connu et révéré pour la sainteté de ses moeurs , et que dans »a prison le jeune homme lui^^méme s'était rendu intéres^nt.
L« général le fit appeler , lui demanda s'il était parent du curé
de Mareuil. Il répondit qu'il n'avait pas llionneur de le connaître.
Vous avez cependant, lui dit le Laihariste , un véritable ami dans
ce vënérable pasteur. Ensuite il se fit raconter notre petit roman ;
et Closan fut aussi sincère qu'il lui était permis de l'être. Le pieux
Lazariste pensa qu'il serait bon d'en instruire le cardinal ; et ce
ministre qui ne haïssait pas les historiettes amoureuses , écouta
celle— ci avec quelque intérêt. Allons , di^il au général ^ e^est biefn
assez de quelques mois de correction pour une folie de jeanèsse.
A cet âge on est si fragile ! Nous nous en souvenons ^ mon peré ,
von s et moi. Glosan fut mis en liberté.
Son premier soin , comme vous pensez bien , fut d'aller rendre grâces à son libérateur, et de savoir de lui ce qui s'était passé au couvent depuis son absence. En entrant dans le presbytère , le premier objet qui s'offi-it k sa vue , ce fut Florette. Ah ! tu seras toujours pour moi d'un bon présage , s'écria->t--il ; et il la tenait dans ses bras lorsque le curé vint à lui.
Généreux vieillard , lui dit-il ^ vous à qui je dois la liberté , et
peut-être plus que la vie, vous dont la bonté s'étend jusque sur
cette petite chienne , vous me direz , sans doute , des nouvelles de
' sa maîtresse , et si elle est encore prisonnière dans le couvent dn
'Pont-aux-Dames ? Elle n'y est plus , lui dit le bon cnréi '— Son
tuteur l'en a donc tirée pour l'enfermer ailleurs? -— Ncta ^ elle est
libre ; elle n'est plus en son pouvoir; elle est en sArèté. — - Vous
me comblez de joie. Et quel est son asile? — - Cestcei{u'il n'est
pas temps q\ie je vous dise ; auparavant il faut savoir ce que
vous allez devenir. — Hélas ! et le sais*je moi-même ; j'ai perdu
mon emploi ; et celui qui me l'avait donné daignera-t^il encore ,
après mon imprudence , s'intéresser à moi? Je vais le retrouver,
car c'est là mon unique espoir. Mais , de grâce, -mettez le comble
à vos bienfaits en m'apprenant oii tout ce que j'aime respire. — •
Elle est bien ; elle vous attend. $i vous en saviez davantage, vouv
feriez encore des folies. C'est à quoi , s'il vous platt , je ae veux
as contribuer. Voqs êtes jeune, vous avez du courage et des ta-
ens , procurez-^vous un état oii vous puissiez vivre décemment et
en gens de bien ; dè&4ors elle est à vous. C'est tout ce que je puis
vous dire; et cela dit , mon cher pupille, reposez-vous, et dtnohf
gaiement.
Closan , dès le soir même , voulut retourner à Paris pour solli-* oiter un emploi ; et en prenant congé de son .généreux bien&iteur, il lui recommauda Florette. Oui, tant que je vivrai, j'en pren^
le
Sgo CONTES MORAUX.
^ai soin , dit le curé ; et si je meurs , je tâcherai ({u'elle soit bien encore. Si \ons mourez , je ne vivrai plus » lui dit Closan , car vous aurez emporté le secret auquel ma vie est attachée^. Vrai* ment , dit le curé , vous m'y faites penser ; j'allais être cruel en vous faisant courir ce risque ; mais je vais vous en garantir. L'ayant donc laissé seul quelques momens, et revenant à lui avec un billet cacheté : Votre secret est là-dedans, lui dit— il ; ce billet, si je viens à mourir, vous instruira du lieu oii s'est cachée Philippine Oray de Yalsan. Mais j'exige votre parole que le billet ne sera ouvert qu'après ma mort. A présent , c'est à vous de Toîr si vous vous sentêi la force d'en être le dépositaire ; ou si ^rous aimez mieux qu'il soit remis , comme je le promets , dans les mains de notaire que vous m'aurez nommé. Qioisissez : je m'en fie à vous , si vous répondez de vous-niéme.
. O le meillenf des hommes ! lui dit Closan en se jetant à ses genoux y vous feites à ilia probité un honneur dont je sens le prix , et j'ose croire en être digne. Mais à mon âge , et le cœur plein d'une passion violente , il y aurait de la témérité à trop présumer de mes forces. Il est des situations où l'on n'est plus maître de soi. Ce billet, dites-vous ,. me fera retrouver Philippine Oray de Yalsan ; ïnais je ne dois l'ouvrir que lorsque vous ne serez plus. Eh bien ! je ne veux pas me le confier à moi-même. Vous avez la noblesse de m'en oflîrir la garde ; j'ai celle de la refuser. Qu'il soit remis dans les mains du notaire chez qui j'ai travaillé ; et il le lui nomma, Ce fut alors que le bon curé s'applaudit avec joie de ce qu^'il avait fait pour lui.
Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle rigneor Closan fut accueâli par le (kroiiche Bliancour. Il ne daigna le voir que pour lui déclarer qu'il ne ferait plus rien- pour lui ; et sa porte lui fut fermée. Cependant il avait montré dans son emploi du zèle et de l'intelligence ; les bureaux dont il était connu obtinrent qu'il fut rétabli , mais il le fut mal , et le plus loin possible , sur les confins de la Savoie , dans les montagnes du Dauphiné. Cet emploi modique et pénible suffisait à peine aux besoins d'une vie obscure et solitaire ; et il n'aurait jamais pensé à m'offrir un si dur état; mais celte étoile dominante , à laquelle j'ai tant de foi , nous suivait , lui sur ses moptagnes, et moi dans le pèlerinage que l'on m'avait prescrit au sortir de mon noviciat.
C'était par les Sœurs-Grises que l'hôpital d'Embrun était servi ; et c'était là qu'on m'avait envoyée. Jeune encore , mes surveillantes ne m'y donnaient que les devoirs les plus modestes à remplir. Par exemple , l'un de mes soins était de préparer les boissons salutaires et de les porter aux malades , bien entendu qu'en les présentant , j'avais un voile sur les yeux.
LES DÉJEUNERS DU VILLAGE. Sgi
IJxft jour que j'approchais du lit d'un jeune homme accablé , :oi&sura.é d'une fièvre ardente. . . . Vous tressaillez? Eh ! oui » :'ëtait lui-même ; car je ne veux pas vous surprendre ; le chagrin, a £a.ti^ue, lés longues insomnies lui avaient allumé le sang; et trop mal à son aise , trop délaissé chez lui pour y rester dans cet état ^ l'infortuné avait eu recours à nos soins ; il avait pris dans r'ii^pital une chambre particulière, comme faisaient souvent d'honnêtes citoyens.
Un jour donc que je me présentais une coupe k la main et mon voile Baissé , je le vis détourner la tête , et de son bras il écarta lan^^uissamment la coupe que je lui présentais. H faut tâcher, lui dis— je , de vaincre cette répugnance ; un moment de dégoût n'est tien au prix de la santé que ce breuvage peut vous rendre ; un peu de courage. Ah ! dit-il , j'ai le courage de mourir, et je n'ai pas besoin d'en avoir d'autre. Laissez^moi.
Je n'avais entendu sa voix que deux ou trois fois en ma vie , et cependant, quoiqu'affaiblie , quoiqu'altérée par la douleur, elle me fit impression ; mais une impression confuse. Il aurait pu se rappeler U mienne , quoiqu'il l'eàt à peine entendue ; mais pour lui comme pour moi-même , l'invraisemblance éloignait trop l'idée de la vérité. Ce ne fut donc que par un sentiment d'huma<nité que je lui dis : Monsieur, au nom de ce qui vous est le plus cher au monde , ne me refusez pas. Ce que j'ai de plus cher au monde, me dit-il , est perdu pour moi; je ne la verrai plus , ou si je la revois , ce sera dans les bras d'un antre. Laissez-moi, laissezmoi mourir.
A ces mots , je sentis mon émotion redoubler, mais sans oser espérer encore ce que j'aurais tant désiré ; et d'une voix presque aussi éteinte que la sienne ; Pourquoi, lui dis-je , voulez-vous croire qu'elle vous soit ravie ? Peut-être an moment même que vous voulez mourir pour elle , ose-t-èlle espérer de vous revoir et de vivre pour vous.
Ange consolateur, me dit-il en retournant vers moi ta tête, c'est donc peu de vouloir me rappeler à la vie , vouscssayez encore de me rappeler au bonheur ! Cest ici qn'il m'est impossible de vous donner l'idée de ce que j'éprouvai en retrouvant mon unique bien , et en le retrouvant dans ce lit de douleur.
Mon premier mouvement eût été de lever mon voile ; mais dans l'état de faiblesse oii je- le voyais , la commotion d'une surprise aussi soudaine aurait pu lui coûter la vie. Je me retins , et cet effort que je fis sur moi-même fut si violent que j'en fiis accablée. Mes genoux fléchissaient, la coupe tremblait dans mes mains. Heureusement ma surveillante ^ soeur Thérèse , en s*approehant
Sga CONTES MORAUX.
de nous, me rendit le courage. Ole représenta an malade qoeoe breuvage lui était nécessaire ; et moi , reprenant mes esprits : Allons, monsieur, lui dis-je, au moins pour l'amour d'elle. Ak! pour Fampur d'elle , dit-il , que ne ferais-je pas ! A ces mots U saisît la coupe , et la but d'un seul trait sans aucun signe de dégoût.
Ma compagne fut satisfaite de la douceur avec laquelle \e par*lais aux malades ; c'est par la. sensibilité qu'on leur témoî^e , me dit-elle , que l'on commence à les soulager ; c'est l'àme bien souvent qu'il faut guérir comme la plus malade , surtout dans Tâge où est celui-ci.
Je crus voir- dans cette rencontre le signe le plus évident de la faveur du ciel ; et des que je fus seule , ).e lui en rendis grâce à genoux , avec l'effiision d'un cœur pénétré de reconnaissance. Mais ce qui m'était le plus doux , c'était de prévoir à quel point CJosan serait toucbé du moyen vertueux que j'avais pris de lui rester fidèle , et de me conserver pour lui.
Sœur Thérèse ayant remarqué avec quelle docilité le malade , m'obéissait , m'en laissa prendre soin , mais toujours sous ses yeux et en surveillante assidue. Ah! ce ne fut pas cette fois que mon emploi fut méritoire. Et quel devoir , grand Dieu ! eût été préférable à celui dt veiller auprès du lit de mon amant ?
A la seconde potion que je lui présentai : Estrce encore , medit-il, pour l'amour d'elle? — Oui, c'est pour l'amour d'elle encore. — Ah ! du moins , si elle le savait ! Si elle savait que c'est le chagrin d'être séparé d'elle qui me dévore , et qui m'a mis dans l'état oii je suis ! Ma sœur, en expirant, je vous la nommerai ; vous irei voir un bon curé de qui elle est connue ; et vous lui ferez dire que je suis mort en l'adorant. Quelle fut ma vertu ! ou plutôt quelle fut la force que me donna la crainte de le faire expirer si je me dévoilais ! Je l'eus cette force incroyable. Non , vous ne mourrez point y lui dis^je. Mais quelque jour elle saura tout ce que vous aurez souffert, et son cœur vous en tiendra compte. Elle vous saura gré surtout du soin que vous nous aurez laissé prendre des jours qui lui sont consacrés. Oui , dit-il , consacrés jusqu'au dernier soupir ; et il tendit la main ponr recevoir la coupe.
Mais tandis que je m'inclinais pour la lui présenter , mon voile , en s'éloignant de mon visage , le lui laissa entrevoir dans l'ombre; et lui, d'un mouvement soudain , il acheva de l'écarter ce voile qui me trahissait. — Dieu ! grand Dieu ! c'est elle ! — A ces mots je crus le voir expirer sous iaies yeux. A mon tour , je poussai un cri.' Ma compagne accourut, et nous trouva , lui évanoui de faiblesse , et moi pâle et glacée , étendue au pied de son lit.
Le premier soin de sœur Thérèse fut de ranimer son ma-
LES DÉJEUNERS DU VILLAGE. SgS
lade ; ensuite elle m'aida moi -même à revenir de cette pamoi-* son , qu'elle me reprocha comme un excès de faiblesse , indigne â'un état oii il fallait , dit-elle, se familiariser avec la douleur et la mort.
Enfin Closan fut rendu à la vie ; ses yeux se rouvrirent sur moi.
. Puissances du ciel ! quel regard ! Non, je ne l'oublierai jamais. Il
exprimait l'ëlan d'une âme qui aurait voulu , pour passer dans mon
sein , se détacher de ce corps défaillant qu'elle animait à peine. Il
fat quelques momens sans retrouver l'usage de la voix ; et des qu'il
put parler : Rassurez-vous , dit-il à sœur Thérèse ; c'est une crise
que îe viens d'éprouver , et je sens qu'elle est salutaire. Ces mots
me rendirent la vie. Mais après cette défaillance , sœur Thérèse et
le médecin crurent ne pas devoir l'exposer au danger d'un pareil
accident sans l'avoir prémuni des secours spirituels ; et ils lui furent
annoncés.
Il en reçut l'avis avec sérénité. Cest une cérémonie auguste , nous dit-il , vous y assisterez , mes sœurs ; vos soins me sont si doux , si précieux ! Nous lui promimes , l'une et l'autre y de nous tenir à ses cotés ; et ses yeux , en nous rendant grâces j me prévinrent confusément de ce qui allait se passer.
Ce devoir religieux ayant été pieusement rempli , le malade adressant la parole au prêtre qui venait d'attirer sur lui l'attention du ciel : Monsieur, lui dit-il , ce moment, le plus précieux de ma vie , doit être marqué par mes engagemens les plus saints, les plus solennels. Daignez les recevoir. Je jure devant Dieu , dont la majesté m'environne , que je ne souhaite de vivre que pour sanctifier à l'autel l'amour dont je suis consumé ; je jure à celle qui en est l'objet de ne respirer que pour elle*, et, si elle y consent, de lui être uni jusqu'au tombeau. Ma sœur, ajouta-t-il en me tendant la main , voulez-vous bien la recevoir pour elle , cette foi que je lui engage peut-être à mon dernier moment? Ma compagne , qui croyait voir un commencement de délire , me dit de lui donner la main pour ne pas le contrarier ; et tout le monde se faisait signe que c'était le prélude d'un violent accès. Monsieur , dit-il au prêtre , irons m'avez entendu. Soit que je vive , ou que je meure , je viens , en présence du ciel , en présence des choses saintes , je viens de prendre pour épouse Philippine Oray de Yalsan ; et l'assistance m'est témoin qu'elle m'accepte pour époux.
Le nom de Yalsan , que mon père avait pris , n'était pas connu des Sœurs-Grises ; mais mon nom véritable , le nom d'Oray , comme celui de Philippine , était connu ; Thérèse en fut frappée. 0 ciel ! me ditf-elle tout bas , c'est vous qu'il a nommée ! Je gardai le silence tant que nous eûmes des témoins ; mais quand nous fûmes seules : Que voule^yous^ lui dis-je? le ciel m'amène ici
pour y trouver , au bord du tombeau, l'amant que je croyais avoir perdu; fallait-il lui donner la mort? fallait*il refuser de lui rendre la vie ? Ma sœur , ne me trahissez pas. S'il meurt , ]e me déroiic au service des pauvres , et je ne vivrai que pour eux. Mais si nous pouvons le sauver , permettez ce que veut le ciel , puisque , par un prodige , il nous a réunis.
Nous le revîmes le soir même. Je lui dis que Thérèse était dans notre confidence , et qu'elle respectait la sainteté de nos engage» mens ; que j'allais en instruire notre bon curé dé Mareuil , et le prier d'obtenir de mon oncle que lui-même il y consentit.
Ce fut là le vrai baume qui , coulant dans ses veines, guérit les plaies de son cœur, apaisa l'ardeur de sa fièvre, et le ramena insensiblement à la vie et à la santé.
Jusqu'à sa convalescence , ma compagne , en tiers avec nous , fut témoin du courage avec lequel ce bon jeune homme , qui me croyait aussi pauvre que lui , se promettait de vaincre l'infortune par son travail et sa constance , en me demandant mille et mille fois pardon de n'avoir pas des trésors à m'offirir. Ah, ! c'en était un que son cœur.
Il n'était pas rétabli encore , lorsque le curé de Mareuil ayant reçu ma lettre , se rendit à Paris chez mon tuteur , s'en fit connaître, et avec l'éloquence de la raison et de la bonté, l'ayant disposé à l'entendre : Monsieur , ajouta-t-il , ce n'est pas une opi-> nipn vaine qu'il y ait des mariages écrits d'avance dans le ciel ; et de ce nombre était celui de votre nièce avec ce bon jeune honune que vous avez si sévèrement , si injustement poursuivi. Malgré vous, et à leur insu, ce qu'on appelle la destinée., et ce que j'appelle la Providence, les a sans cesse ramenés l'un vers l'autre : enfin , par tout ce qu'il y a de plus saint, de plus inviolable, ils sç sont engagés. Ils vous demandent votre aveu.
Où estr«lle donc cette insensée? lui demanda mon oncle. Oit est-il ce ravisseur ! Laissez là l'invective, dit le pasteur, elle est injuste ; et quand même elle serait plus méritée , elle serait tardive et ne remédierait à rien. Votre pupille est innocente , et rien n'est plus pur que son cœur. Le jeune homme-'est plus qu'innocent, il est vertueux. Leur amour est déjà sans tache devant Dieu ; et quand il vous plaira , il le sera devant les hoDunes. N'attachez point le blâme à ce que la piété la plus tendre a sanctifié.
Je vous l'ai dit, mon oncle était dévot. Monsieur, dit-il au curé, j'ai rempli mes devoirs de tuteur , je les ai remplis en honnête homme ; et ce que j'ai fait pour sauver ma pupille de ses égaremens , je le crois irrépréhensible. Pour elle , je ne puis la voir des mêmes yeux que vous ; pardonnez ma sincérité. Vous trouves innocente une jeune personne qui , à l'âge de dix-sept ans , s'édiappe
LES DÉJEUNERS DU VILLAGE. SgS
lu couvent oii ses parens Font mise , et court après un amoureux ! Votre morale n'est pas sévère. Vous trouvez bon que sans Taveu de sou tuteur, elle engage sa foi; et cet engagement vous parait saint. Je m'humiKe devant vous ; votre ^tat et vos cheveux biancs m'imposent le silence , et me commandent le respect.
Monsieur, 'ui répondit en souriant le bon curé, je n'établirai point en maxime mon indulgence. Je suis sévère quand je dois i'étre. Mais à toutes les règles , même aux plus inflexibles , il faut se réserver quelques exceptions , et ceci en est une. Votre nièce s'est échappée d'un couvent , pour aller prendre , dans un hospice encore plus saint , l'habit et l'état de Sœur«-Grise. C'est auprès du lit des malades qu'elle a passé trois de ses plus beaux ans ; c'est dans le fond du Dauphiné, occupée à servir les pauvres, qu'elle a retrouvé son amant sur le bord du tombeau. Le malheureux l'a reconnue , et se croyant à son heure dernière , en pré^ seiice du Dieu vivant, il lui a donné sa foi. C'est ainsi qu'elle l'a reçue , et c'est là ce que vous et moi nous devons appeler religieux et saint.
Mon tuteur interdit prit alors le ton de l'excuse. J'ai voulu , ditil , je l'avoue , procurer à ma nièce un mariage avantageux. Mais enfin , puisqu'elle préfère un fol amour à tous les autres biens , et qu'il ne manque plus à son bonheur que mon aveu , je le lui donne. C'est tout ce qu'elle vous demande , reprit le curé : l'infortune dont tant de monde a peur ne l'épouvante point ; ils auront l'un et l'autre , ou le courage de la vaincre , ou la patience de la souffrir ; une Sœur-Grise doit savoir être pauvre. Non, monsieur le curé , dit mon oncle avec un soupir, non elle n'est point pauvre; et je vais lui rendre son bien. Qu'appelez -vous son bien , dit le curé? E^t-ce qu'elle en a ? Si elle en a , reprit mon oncle avec douleur ? Elle a cent mille écus comptant, dont les deux tiers ont été le produit du travail de son pauvre père. Le reste est le fruit des épargnes que j'ai faites pour elle depuis douze ans. Voilà des soins bien employés ! Cent mille écus , dit le curé avec étônnement ! Hélas ! oui , dit mon oncle toujours plus désolé , cent mille écus en or ! Jugez , monsieur , quel mariage elle aurait fait si elle eût voulu me croire ; et quel regret ce doit être pour moi de la donner à un jtruiie homme qui n'a rien. Mais elle l'a voulu , la malheureuse ! Que le ciel soit loué , et qu'elle vienne le recevoir , cet héritage ; il est à elle ; je le lui ai bien conservé.
Le curé, qui depuis nous a raconté cette scène, ne pouvait s'empêcher de sourire en se rappelant la désolation de mon oncle , et le contraste de ses soupirs avec la joie qu'il lui causait. Consoles-vous , lui dit-il, monsieur, de la fortune de votre nièce; elle en fera un bon usage. Elle n'oubliera point le vœu qu'elle avait
Sg^ CONTES MORAUX.
fait d'être la sœur des pauvres , et le secours des maliiënreiix. 1¥
demanda bien vite à mes supérieurs de me rappder k Paris, ou
grands intérêts exigeaient ma présence. £n même temps il
à notre jeune convalescent de venir le trouver sitôt qu'il, seraîc
rétabli.
Closan arriva seul ; je le suivis de près , et Fan de mes vœnK écoulé me laissant libre , le curé vint me prendre et me mena, cbez mon tuteur. Nous le trouvâmes radouci. Son voisin le m>— taire lui avait fait de son clerc l'éloge le plus consolant. CTétaife encore du curé de Mareuil que nous venait ce bon office ; car cm déposant le billet dont je vous ai parlé, dans les nouiins du notaire, il s'était informé luir-méme de la conduite , du caractère , de» mœurs de ce jeune homme ; et n'ayant rien appris qui ne Hki i»-« vorable , il avait prié le notaire d'employer ses soins à détsuire les préventions de mon tuteur.
Ce fut par ce même notaire que fut présenté son élève ; et ce fttt lui qui , sous les yeux de mon onde et du bon curé , dressa l'acte de mon bonheur. Mon oncle m'y assura son héritage, et me prcK mit de n'en rien dissiper ; il m*a tenu parole. Je ne veux pas oublier de dire que Florette fut l'un des témoins du contrat.
Le curé nous avait caché à tous les deux le secret de notre tor^ tune. Mais l'un et l'autre nous savions le secret de nos cœurs , et celui-là nous aurait suffi. L'autre , il faut l'avouer , y ajouta pourtant quelque chose. Ah ! s'écria Closan, lorsqu'il entendit annoncer les cent mille écus d'héritage , elle aura donc tout à souhait ! Mais je serai bien plus heureux , bien plus glorieux qu'elle , car eHe ne me devra rien , et moi je vais .tout lui devoir. Je n'admets point , lui dis-je , cette différence affligeante. Nous nous sommes mariés pauvres , il tombe du ciel une pluie d'or , nous la ranufr^ sons en commun ; nous voilà riches tous les deux.
Ainsi fut formé ce lien. Trois enfans heureusemgrat nés en ont été les frjLiits : ils ont hérité de leur père ; et quand ma cendre ira se mêler à la sienne , ils auront ce qu'il m'a iaissé. Ce qu'il m'a laissé , mes amis, c'est la terre oii nous sonounes. Dès que mon mari l'eut acquise , il y appela le garde-chasse du petit bois. H l'y établit ; et entouré de ses enfans , ce brave homme a vieiHi près de nous , avec nous ; il vit encore; vous l'avez vu ; c'est ce oon-^ cierge en cheveux blancs ; ses enfans occupent mes fermes:. !
L'abbesse appritmon mariage ; elle en bénit le ciel. 'Mademoiselle de Nuisy , mariée après moi , fut n|on amieintipie. Mes fils ont épousé ses filles ; le bon curé qui , dans sa vieillesse , était venu se reposer auprès de moi , les bénit avant de mourir. Ils ont rempli. ses v^eux et les miens ; ils sont heureux ensemble. Puiss^tils l'être aussi lon{;-ttemps que nous l'avoAs été I c'est tout ce que
e leur souhaite. Mais qu'ils se gardent bien d'enfermer leurs en<^ fcms l car les amours qui arrivent par la porte sont bien moins dangereux que ceux qui entrent par la fenêtre.
J 'ai toujours aimé la campagne. Gomme elle est aujourd'hui l'asyle et le repos de ma vieillesse, elle fut autrefois la joie et les délices de mon jeune âge; et c'est de là que me reviennent mes souvenirs les plus intéressans.
Le SQÎr de l'un de ces beaux jours que j'y passais , me promenant sur le bord de la Seine avec deux jeunes femmes que je n'appellerai que Sophie et Adélaïde , quoiqu'il me fût bien doux de les nommer 1 Je gagerais , leur dis^je en leur montrant la maisonnette d*un bateliei^pécheur ( car ses filets étaient pendus près de sa barque , à la porte de sa cabane ) 9 je gagerais que sous cet humble toit il y a plus de bonheur que dans le plus riche palais. Pourquoi ? me demanda Sophie. — Parce qu'on n'y désire que ce qu'on a sans peine , et qu'après un travail facile et légèrement animé d'espérance et d'inquiétude, on y jouit d'un doux repos. • Cet assaisonnement du bonheur de la vie touchait peu mes jeunes compagnes ; mais en approchant de la maisonnette , noua féxnes embaumés de l'odeur d'une matelote dont on allait souper; et mes dames alors commencèrent à croire qu^on pouvait être esses heureux danâ un ménage dont le souper sentait si bon. H leur en prit envie ; et pour le lendemain , elles formèrent le projet de revenir le soir manger dans la cabane une matelote pareille. Il fallut savoir du pécheur s'il voudrait nous en régaler.
En entrant chee lui , nous trouvâmes, autour d'une table appé^ tissante aux yeux par la blancheur du linge , la netteté des vases et la blonde couleur du pain y nous trouvâmes une famille qui respirait , non pas la joie , mais le calme heureux du bien-être : un honune de cinquante à cinquante--cinq ans , un plus jeune au moins de quinee ans , une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans tout au plus , et auprès d'elle trois enfans dont le plus petit pouvait avoir été sevré depuis six mois ; bien entendu que sa nourrice , encore dans toute la fraîcheur de la jeunesse et de la santé > était grosse, du quatrième. Son ijuBii nous .parut taillé sur le modèle du Gladiateur antique , et sa physionomiei ouverte et jo» viale était l'image de la franchise et de la cordialité. Pour elle , va voyaii bien qu'avant que d'être mère 9 eUe avait dû avoir la
SgS CONTES MORAUX.
taille de Diane , comme elle en avait sur le front la fière et dmmx modestie.
Elle nous reçut d'un air hospitalier , et nous demanda polîmeot ce qui leur procurait la faveur de notre visite. En passant , loi ^t Adélaïde , nous avons respiré l'odeur d'une excellente matelote ,
et nous venons La batelière n'attendit point qu'elle acherât
pour nous offrir leur petit souper. Non , lui dîmes-nous y c'est demain que nous viendrons nous régaler , si vous voulez bien le permettre.
Le jeune homme, en riant, nous promit une matelote meilleare que la leur , et aussi bonne au moins , dit -il , que celles qu'à faisait dans l'Inde él que le mogol aimait tant. Le mogol ! dit Sophie avec étonnement. Oui , reprit-il , le grand mogol ; c'était la son mets favori. Aussi m'avait-il pris dans une affection singn^ Hère ; et nous serions encore ensemble , si un méchant voisin , hb certain roi de Perse , appelé Nadir-Kouli-Kan , n'était pas vena, sans dire gare , lui battre son armée , lui voler ses trésors , et loi prendre son cuisinier. C'est lui qui m'a fait quitter l'Inde ; mais je le lui pardonne ; car c'est lui qui est la cause que Eathilde s*est échappée avec son innocence , du sérail 3u jeune sophi , et qu'elle est venue à Besons me donner ces jolis enfans.
Que nous dites-vous là ? s'écrièrent mes jeunes dames. La vérité , dit-il avec son fiir tranquille et froid. — Cette vérité-là serait bien étonnante ! — Pas plus étonnante qu'une autre. Tout dans la vie ne va-t-il pas de même, à veau-l'eau et à l'aYenture? Les hommes , sans comparaison , sont tous comme du bois flotté; l'un s'arrête ici , l'autre là , selon les détours du rivage , jusqu'à ce que le flot les ramène au courant. Et , par exemple, mon beaupère que vous voyez serait - il là si le czar Pierre n'avait pas voyagé en France, si Elisabeth sa fille ne s'était pas fait couronner; et si , dans ce temps-là , les Tartares n'avaient pas fait des courses dans le royaume de Kazan ? Ajoute , dit le père , si un commerçant de Damas n'avait pas cra à la métempsycose , et si quelque accident n'avait pas détraqué la pendule du dey d'Alger.
Il nous semblait entendre le début d'un conte des Jkiilie ei une Nuits; mais le jeune homme et son beau-père souriaient de notre surprise ; et Bathilde , sans prendre garde à ce que nous disaient son père et son mari , s'occupait de la matelote.
Nous espérons, leur dit Sophie, que tous les trois, demain , vous voudrez bien nous faire plus au long le récit de vos aventures. Très-volontiers, lui direntr-ils, — A demain donc , car il est tard , et il faut vous laisser souper.
En nous en allant , nous fîmes réflexion que si notre société savait ce qui , le lendemain , nous attendait à la cabane , tout le
monde y voudrait venir ; et pour être plus à notre aise , nous nous promîmes le secret ; mais chacun de nous essayant de deviner comment tant d'épisodes si divers s'ajusteraient, se lieraient ensemble , nous y perdions tons notre peine. Ces bonnes gens , di* sait Adélaïde , n'ont-ils pas rêvé tout cela ? Et qui de nous , lui dis-je , s'il veut se retracer les événemens de sa viç , ne croit pas les avoir rêvés ? Ce n'est pas vous , mesdames , dont les jeunes aunëes ont si paisiblement coulé; mais vous-mêmes , dans le sommeil , n'avez-vous jamais fait de ces songes pénibles , où Ton croit tomber et rouler de précipice en précipice, lutter contre les flots , gravir sur des écneils ? et n'avez-vous pas ressenti l'inexprimable Tolnpté d'un réveil qui vous replaçait tout à coup dans un Ht tranquille ^ reposait votre âme accablée , et vous faisait jouir du ravissant spectacle de tous ces périls dissipés ? Cest là , je crois , le moment de bonheur le plus vif et le plus sensible. Eh bien ! telle a été peut-être la situation de ces gens-là en se retrouvant à Besons.
Le lendemain, en arrivant dans la cabane , nous eûmes le plaisir d'y> voir , au milieu d'un feu clair et dans un bassin aussi pur , aussi luisant que la flamme elle-même , une ample matelote cuisant à gros bouillons ; et après en avoir quelque temps respiré la douce fumée , nous allâmes l'attendre , assis sur la pelouse oii notre couvert était mis. Là , nous invitâmes nos hôtes à nous raconter leur histoire.
La mienne n'est pas longue , dit le jeune homme. Je suis né à Besons. Mon père , Nicolas Yerbois , était ce que je suis , batelier , homme de rivière. Cette cabane était la sienne. Ma mère était la sœur de ce fameux Lucas , le premier homme du Gros -Caillou pour les noces et les festins , et surtout pour les matelotes. Je fus élevé dans sa guinguette , et à l'âge de quatorze ans , j'en savais presque autant que lui.
Yous ne sauriez croire , mesdames , cpmbien cette guinguette fut pour moi une bonne école. Il y venait de temps en temps une troupe de gens instruits et qui parlaient comme des livres. En vérité , quand ces gens-là , qui savaient tout au monde , se rappelaient le temps passé , et qu*ils en citaient des exemples de fierté , de droiture , de franchise et de loyauté , ils en donnaient envie ; et moi , qui les servais et qui les écoutais , je ne les entendis jamais sans me sentir l'appétit d'être l'homme que je leur entendais louer. Ils firent tant qu'à la fin , remué par leurs discours , je me trouvai déplacé dans une guinguette , e% je voulus prendre un état oii l'âme fût moins à l'étroit. Mon père était renonmié sur la Seine ; d'abord je suivb son exemple , et je sautai sur an bateau dès que je pus manier l'aviron. Bientêt je m'en*
Boo CONTES MORAUX.
nuyai Ae ne naviguer qu'en eau douce ; je voulus être hamnie de mer. Je descendis au Havre , je me fis matelot , et dans as mois je fus dans Flnde.
J'espérais devenir pilote, et puis, et puis, tout ce que la fortiine aurait voulu. Mais on a bien raison de dire qu'on ne peut Ibir sa destinée , et la mienne avait résolu que je serais batelier à Besons. Lorsque nous fûmes arrivés dans l'Inde , mon capitaine ayant vanté quelques ragoi\ts que j'avais faits sur le navire , il ne fut bruit que de mon talent. Le gouverneur me fit venir ; il m'essaya ; il fut content de moi , et si content , que pour c<mhplaire au Nabab du Décan, qui désirait d'avoir un cuisinier français , ce fut moi qu'il lui envoya.
Le Nabab allant à Delhi faire sa cour , je' l'y accompagnai; et dans les dîners qu'il donna , je fis si bien pour soutenir la renommée du Gros-Caillou , que l'empereur , qui n'entendait parler que de ragoûts k la française , engagea le Nabab à me <:éder à lui. Il était friand , le mogol ; je le régalais de mon mieux : ainsi nous nous trouvions le mieux du monde l'un de l'autre ; et qui sait jusqu'oii sa faveur aurait pu m'élever ? Il ne fallut pas moins qu'un roi de Perse et des batailles pour renverser mes espérances. Tout à coup j'entends dire que les frontières de l'empire sont attaquées , et que ce roi de Perse , appelé Nadir-Kouli<*Kan , s'avance à la tête de cent mille hommes. Il soumet nos provinces , il les met au pillage , et il écrit à mon bon maître que tout ce qu'il en fait n'est que par amitié pour lui. Enfin , après lui avoir battu un million de mauvais soldats , pris leur camp , raflé leurs bagages , leurs armes , leur artillerie , il vient cordialement s'établir à Delhi , dîner , souper , loger dans le palais de l'empereur ; et croyant même lui faire grâce que de lui laisser sa couronne , il lui enlève tous ses trésors. Cétaient des tonnes d*or , des boisseaux de rubis , de perles et de diamans ; c'étaient des richesses immenses. Encore fallait-il tous les jours le traiter magnifiquement.
Avant de s'en aller , il maria l'un de ses fils , Allah Mirza , avec une princesse de l'Indostfin , et le mogol fut encore obligé de donner le repas de noce. Je vous laisse à juger si je les servis de bon cœur. J'aurais voulu , au lieu d'anguilles , leur faire avaler des couleuvres ; mais je n'en fis pas moins la matelote en cous-cience , heureusement pour moi , comme vous allez voir.
Nadir l'avait trouvée si bonne, et il en avait tant mangé , tout sobre qu'il se piquait d'être , que la nuit il en fat malade , et rien n'était plus naturel. On vint m'éveiller en sursaut ; c'étaient six de ses gardes, qui, le sabre k la main, m'ordonnèrent de me lever et de les suivre. J'obéis | et je fus conduit dans l'apparte-
LES BATELIERS DE BESONS. 6oî
lent de Nadir. Je le trouvai à demi couché sur un sofa. Je crus n-r un géant terrible. Sa moustache était hérissée , son visage tait allumé et son œil ardent de fureur. J'étouffe , me dit-il, et e sens des épreintes. Tu m'as sans doute em]K>isonné avec tes erfîdes ragoûts. Gonfesse-moi ton crime , et je te le pardonne ; ar tu ti*aura$ fait qu'obéir. Un cuisinier français , lui dis-^e, sait ssaisonnef des ragoûts et non pas les empoisonner. Cette réponse roide etfiëre Tétonna» Qu'est-ce donc y me dit-il, que les éprein-* ^es que je sens ? Je crois le savoir , répottdis<-je ; mais je ne le lirai qu'à toi. Alors il fit éloigner ses gardes, et il m'ordonna \% parler. Roi des Persansi^ lui dis-je , l'anguille est indigeste; ta bautesse eu a trop mangé. Cela peut être, repritp-il; mais tu as fait prudemment de ne le dire qu'à moi seul ; ce mot t'aurait coi\té la vie. Sai&-tu quelque remède à mon intempérance ? Oui , lui dis^je : un vase d^eau- tiède qu'il faut avaler tout d'un trait. n le but , il fut soulagé. Ecoute , me dit-il , je te sais gré de m'a voir fait connaître le plaisir de la gourmandise ; mais l'indigestion est indigne de moi ; et que l'excès où je suis tombé soit ta faute ou la mienne , je t'en ordonne le secret : ta tête m'en répond ; et pour m'en assurer , demain je t'emmène à ma suite. Quoi ! dit Adélaïde , vous voilà dans la Perse , au service de Kouli-Kan ! Hélas ! oui , reprit le jeune homme. Je voulus eu vain m'en défendre. Je lui représentai qu'il enlevait à mon bon maître ses trésors , deux de ses provinces , tous les diamans de sa - couronne ; et je le conjurai de lui laisser au moins un* véritable ami. Il ne me répondit que par un fier sourire ; et il fallut partir le lendemain pour la Perse , où je fus sept ans.
Nadir , tout ce temps-là , fut occupé de sa guerre contre les Turcs ; mais à la paix , en rentrant chez lui , il crut trouver sa cour amollie, et affriandée , et m'accusa d'avoir gâté le goût de ses enfans. Il fut cependant généreux envers moi ; caf m'ayant fait appeler , il me dit : Cuisinier français , je t'estime ; tu m'as montré de la franchise et du courage , et tu fais d'excellens ragoûts ; mais tu nous rends intempérans , et mon devoir à moi est de rendre mes enfans sobres. Ya-t-en , comblé de mes bienfaits. Son trésorier me prodigua les bourses d'or, et je partis.
Mon premier mouvement fut de retourner à Delhi consoler mon bon maître , car je le savais malheureux ; mais mon retour dans ma patrie avec mes bourses d'or eut pour moi tant de charmes , que je ne pus y résister. Je suivis une caravane pour gagner la Syrie , où j'allais m'embarquer , lorsqu'au-delà du Tigi*e , dans les plaines du Diarbek , la caravane fut attaquée par les Arabes , et les bons Musulmans et moi nous fûmes tous dévalisés. Il n'y avait rien de plus CQiamuii : ces arabes étaietit voleurs , comme. 2. * 3g
6o2 CONTES MORAUX.
moi j'étais cuisinier ; et après avoir vu enlever au mo^^ol pour ^ milliards de richesses , vous pensez bien que je fus peu surpris dr me voir confisquer ma petite fortune : c'était la mode du pars. Je me sauvai du côté d'Alêp , avec quelques séquias que j^arais bien heureuseinent su dérober à mes voleurs.
Alep , dans le Levant y est une ville de commerce ; et j'espéraii y trouver iHentôt quelque moyen de passer en Europe. Je ne me trompais pas ; mais ce que j'y trouvai sans m'y être atieiida , œ fut ma femme que voilà. La pauvre enfant était esclave ; et avec une foule d'autres , elle était mise en vente dans le marclié d'Aiep, ass<^^ légèrement vêtue , avec un voile sur les yeux. J^bmès ses compagnes d'infortune > je n'aperçus aucune émotion, ni de honte , ni de tristesse ; mais chaque fois qu'on levait le voile de celle<i» je voyais ruisseler ses larmes sur son sein , et son voile en était trempé. Je vis aussi ses belles joues rougir d'une honnête pudeur. J'en fus touché jusqu'au fond de l'âme ;.et en passant près d'elle, je tfe pus m'empécher de dire , dans la langue de mon pays : La pauvre en fané ! Ces mots français frappèrent son oreille ; et quot> que j'eusse pris l'habit arménien , elle espéra de n'être pas étraa* gère pour moi. Qui donc êtes-vous , me dit*elle à deuni^voix , pour me parler ma langue et pour vous montrer si sensible à mon malheur ? A ces paroles , je sentis mon cœur tressaillir. De ma vie je n'avais éprouvé une pareille émotion ; et je crois que dès ce moment je l'aimai autant que je l'aime.
Si vous êtes Français , »i vous êtes chrétien , par pitié » nie dit* elle , achetez^moi , sâuvez^moi de ces infidèles Ah ! les maudits Arabes ! Pourquoi m'avaient-ils pris mon or ! Avec quelle joie je l'aurais employé à racheter la belle esclave ! Je comptai le peu de séquins qui me restai^ent ; et m'adressant au syrien qui l'avait mise en vente , je lui en demandai le prix. Ce prix excédait de beaucoup mes facultés ; cependant je n'eus pas d'abord l'air de vouloir y renoncer ; et pour m'en donner plus d'envie y le marchand me laissant l'examiner tout à mon aise , j'eus le temps de dire à l'esclave que j'étais désolé de ne pas me trouver assez riche pour la payer; que j'étais Français ; que j'allais m'ingénier dans ma patrie pour me procurer sa rançon ; que je m'appelais André Verbois ; que je serais près de Paris , dans le vîliage de Besons ; qu'elle m'y fit savoir , s'il lui était possible , ce qu'elle serait devenue ; que je ne l'oublierais jamais ; que je la conjurais de ne pas m'oublier. Elle me le promit. Elle me dit son nom , Bathilde Lorizan ; elle ajouta que vraisemblablement son père était comme elle esclave , et que sa plus grande douleur était d'en être séparée sans aucune espérance de le revoir jamais.
Dans ffe moment , un vieux coquin de cypriote vient lui an-
LES BATELIERS DE BESONS. 6o3
* quelle est à lui ; et ]e me la vois enlever. Ah ! les maudits xal>es ! pourquoi m'avaient-ils pris mon or !
13'A.lep à Smyme oii je m'embarquai y et de Smyrne à Marfille , et de Marseille ici , je n'eus que ce regret et que cette léme pensée. Ces beaux yeux d'oii tombaient des larmes , ce eau sein qui en était baigné , ce regard suppliant si doux et si ensil>le > cette voix dont le son m'avait pénétré l'âme , tout m'en tait si présent , que sans cesse je croyais la voir et l'entendre.
Mais lorsqu'en arrivant à Besons , je trouvai cette cabane abandonnée , et que l'on m'apprit que mon përe , dans une dé* (>ac1e de glaces de l'hiver précédent , avait péri en voulant secourir des malheureux , cette douleur me fit oublier l'autre , et ('en fus d'abord accablé. J'en revins cependant , et le souvenir de Bathilde me reprit plus fort que jamais.
J'avais eu l'espérance d'intéresser pour elle mon vieil oncle Lucas : chaque noce et chaque festin qui se fera chez lui contribuera , disais-je , à la rançon de cette aimable fille ; car le vin et la joie rendent les bonnes gens meilleurs encore et plus sensibles. Mon oncle lui-même est si bon ! il grossira la somme , et moi ^ par mon travail , je tâcherai de l'achever : enfin Bathilde me donnera de ses nouvelles y et dès que je saurai oii la trouver y je partirai.
Mais Lucas n'était plus le même ; il s'était enrichi , il était devenu avare : il avait quitté sa guinguette ; il était bourgeois de village; et quand j'allai le voir, il nie reçut mal ; il me dit que si 3' avais voulu le croire je l'aurais remplacé dans sa profession ; que j'avais mieux aimé courir le monde , et qu'il n'avait plus qu'un conseil à me donner ; c'était de le courir encore ou de reprendre l'aviron. Je fus tout aussi fier que lui. Je lui répondis que j'étais jeune , que j'avais bon bras et bon cœur , que je ne lui demandais rien qu'une franche amitié en retour de la mienne , et que ce marché-là ne le ruinerait point. *
' Je me remis donc au travail, et ce travail fut sans relâche. Au port, sur des bateaux, à la corde du bac quand il y avait foule au passage, tantôt pécheur, tantôt marinier, le jour, la nuit , sans cesse on me trouvait partout , et cela dans l'espoir que mes salaires amassés rachèteraient peut-être un jour cette malheureuse Bathilde. Mais oii l'aller chercher ? c'était là mon plus grand souci.
J'appris que dans Paris il y allait avoir une procession de cap-* tifs , tout nouvellement délivrés. Ah! dis- je, quelqu'un d'eux
λeut-étre me dira ce que Bathilde est devenue ; quelqu'un peut 'avoir rencontrée au port de Tripoli , de Tunis ou d'Alger. J'allai aux Mathurins attendre les captifs, les questionner Pun aprë.<)
Ga4 CONTES MORAUX.
Fautre, demâBciant à chacun s'il n'aurait pas oui parler d'une esclave appelée Bathilde Lorixan, française de naissance , et dont le përe était aussi captif dans les Echelles du Levant.
Jugez de ma surprise quand ce fut à lui-même que je parlai. Ah ! bon jeune homme , me dit-il y quel intérêt si généreux prenez-vous à cette famille ? Je suis ce përe infortuné ; et plAt an ciel qu'il me fût possible de savoir au moins oii est ma filk! Mais encore une fois , quel motif généreux vous intéresse à notre sort? Je lui contai notre aventure; et l'état oh j'avais laissé sa chère enfant lui fit verser des pleurs amers.
Ça , lui dis-je , point de faiblesse. Le ciel peut-être écooten nos vœux ; car il aime les gens de bien. Déjà nous voilà denx qu'il fait trouver ensemble ; il ne lui en coûtera pas davantage de faire que nous soyons trois.
Il se pressa de me demander si dans l'Inde ou en Perse on ne m'avait pas fait renier ma croyance. Non, par S. Nicolas, lui dis-je ; ils savaient bien que fêtais Français. Je les servais ea honune libre ; et ils ne m'ont pas plus parlé du Credo que de VAlcoran. Alors ce bon përe leva les mains au cid , et je vis bien qu'il pensait à sa fille ; mais quant à moi , des ce moment il voulut bien me traiter en ami et me confier sa détresse.
A cinquante ans , seul , délaissé , sans biens, sans industrie , et n'ayant que des connaissances dont personne n'avait besoin , qu'allait-îl devenir ? Bon ! lui dis-je , est-K:e -là ce qui vous inquiète ? Je connais un métier que vous saurez dans quatre jours , et qui donne à vivre à son homme. Venez être pêcheur avec mot , à Besons. Ma cabane peut bien nous loger l'un et l'autre , et Bathilde encore avec nous ; car je lui ai dit mon nom et ma demeure ; et après ce qui nous arrive , j'espère encore plus que jah^ais de vous l'amener un beau jour. Il vint donc ici. Nous soupâmes aussi bien et plus à notre aise que ne soupaient ensemble le roi de Perse et le mogol ; et après avoir bu quelques coups d'un vin vieux que je gardais pour mes amis et pour. mes matelotes , il me dit son histoire comme il va vous la raconter.
Mon histoire , dit le bon père en prenant la parole, n'a rien d'assez intéressant pour occuper ces dames ; et sans le malheur de ma fiUe , je ne parlerais pas du mien. Le ciel me l'a rendue , voilà ce que ma destinée a de plus merveilleux ; je reste en est tout simple : ce qui m'est arrivé peut arriver à tout le monde.
Mon père , Etienne Lorizan , était un habile horloger. Il fut du nombre des artistes que le czar Pierre fit passer de Paris en Russie. J'étais bien jeune encore; j'accompagnai mon père. Dans un pays où les arts d'agrément étaient nouveaux et rares , il fut facile à un bon horloger de faire une honnête fortune en peu de
LES BATELIERS DE BESONS. 6o5
teTnps ; mais vous savez que dans un père la faiblesse la plus coixiTnune est de vouloir donner à ses enfans un état au-dessus du. sien. Mon përe, qui peut-être n'estimait pas assez cet art <Y^i l*avait enrichi , me le fit négliger pour les mathématiques , dont Pierre avait fondé l'école. Je n'y étais pas encore bien avancé, lorsque le czar descendit au tombeau; mon përe Xy suivit de près. Sa santé frêle et délicate ne put résister au climat.
Avant sa mort , il m'avait marié à une jeune Moscovite dont
les biens étaient situés dans le royaume de Kazan , vers les
plaines ou le Volga est le plus voisin du Tanaîs. Par là sa tendre
prévoyance avait voulu me sauver du péril auquel il succombait
lui-même ; et redoutant pour moi ee froid mordant du nord de
la Russie : Mon fils , m'avait-il dit , crois-moi , va-t-eh vieillir sous
le ciel du midi. Je différai de suivre ce conseil ; et la faveur de
Catherine et d'Anne me retint auprès de leur cour. Mais quand
vint la révolution que fit dans cet empire le courage d'Elisabeth ,
attristé de voir la disgrâce de deux protecteurs de mon père y
Osterman et Munik , les premiers hommes de l'état , plus affligé
encore du dépérissement d« la santé de ma femme , que je voyais
languir depuis qu'elle avait mis au jour sa fille unique, je me
souvins de l'avis sage que mon përe m'avait donné ; et peu jalour
de la célébrité qu'auraient pu m'acquérir de savantes études ^
j'allai sur le Volga chercher un ciel plus doux et un repos plus
assuré.
Yous croyez bien,ajouta-t-il , que dans un paya oh les hommes appartiennent au sol et en font la richesse , ce n'est pas moins pour le propriétaire une règle d'économie qu^un principe d'hu-* manité de ménager les siens ; et que , s'il lui était facile de leur apprendre à être libres , il n'aurait garde de négliger ce moyen de les repdre heureux. C'était là. mon ambition ; et par les progrès des lumières , de l'exemple et de l'habitude, en leur donnant de bonnes mœurs , j'espérais les mettre en état de mériter de douces lois.
Cette espérance fut diétruite par un événement que j'aurais dû prévdr dans un temps de révolution. Les Tartares voisins des rives du Volga y firent des courses fréquentes ; et par l'une des bandes qui faisaient le butin , ma demeure fiit saccagée. Ma femme n'était plus ; ma fille mé fut enlevée à l'âge de quinze ans ; et moi je fus réduit en esclavage. Hélas! ce ne fut ni mon bien ni ma liberté que je pleurai. J'étais père ; ma fille était dans les mains des Tartares , et je croyais la perdre pour jamais : c'était la seule de mes peines qui pesât sur mon cœur ; le reste
6o6 CONTES MORAUX.
n'était Tien : mais ma fille! ma fille ! \e n'osais pas nxé au sort ^'elle avait dû subir.
PKi£ d'une fois , parmi les Musulmans , j'aurais servi dei maîtres assez doux , si j'avais eu quelqu'un des talens d'an es^ clave. J'étais docile et diligent, mais faible, maladroit, et wr habile à tout ; la bêche est le seul instrument que je maniais asêes Hen , encore étais-je bien las de cet exercice pénible. LiOrsqu'on me demandait ce que j'avais appris , pour savoir à quoi j'étaîf bon, je répondais toujours, les langue* y Us maêhémeui^iêes. Ce n'était pas ce qu'il fallait à mes bon« Musulmans; et sans me quereller , me trouvant inutile , ils me revendaient à Til prix.
Ainsi de place en place , je me vis promené dans cette Asie , autrefois si célèbre , qu'on appelle la Matolie. Je cheminais sur les ruines de l'empire de Darius et d'Alexandre, et dans les plaines oii Scipîon avait défait Antiochus* Grandes leçons de patience ! Je vis le détroit où Xerxès avait fait passer son armée ; je me rappelai son retour. Je parcourus le royaume de Mithridate et celui de Crésus. J'aperçus de loin, dans Bysance, ce sérail qui occupe la place de l'antique palais de G>nstantin. Je traversai les champs oii s'élevaient les murs de Troie ; et je crus distinguer encore le Scamandre et le Simoïs. Quelquefois bêchant un jardin sur les ruines ensevelies d'Ëphëse, de Nyse ou de Sardes , je pen^ sais à Munik , qui était en Sibérie , bêchant la terre comme moi. Yous croyez bien qu'auprès de ces révolutions , celle de ma fortune me semblait peu de chose.
Enfin j'avais trouvé ma place ches un négociant de Damas, etmon talent pour le calcul m'en uûsait estimer.Cétait un honnête homme: sentiîble, indulgent, équitable, son caractère était un mélange de douceur et de gravité ; mais par malheur je ne savais pas qu'il était sectateur de la doctrine de Pythagore. — De Pythagore ! — Oui , mesdames , j'ai retrouvé là toute l'ancienne philosophie ; des écoles de stoïciens , d'épicuriens , de sceptiques. Pourquoi s'eo étonner ? j'étais dans leur pays ; il n'est pas bien étrange qu'après quelques mille ans , les esprits de Zenon , d'Épicure , de Pythagore , y rôdent encore çà et là.
Mon philosophe ayant donc entendu crier un chien que j'avais chassé de la maison : Pourquoi , me dit-il doucement, aves-vous .battu ce chien-là? Saves-vous quelle âme l'anime? C'est bien certainement celle d'un homme vigilant , serviable , reconnaissant , d'un ami sensible et fidèle ; pourquoi donc la faire souffrir? Que Ton perce de coups un sanglier, un tigre , un loup vorace, ou ne fait que punir l'âme d'un méchant homme , l'âme d'un bâcha , d*un visir \ mais dans le chien , dans le chameaa , dans
LES BATELIEllS DE BESONS. 6ot
l'élépliaiit , respectons, m<ni «mi, le malhenr 4l*un homme de b4evL <lont rame n'est qu'en pénitence de quelque faute y hélas, ! peut — être bien légère, que le ciel lui fait expier. Comme il me vit un peu surpris de sa doctrine , il voulut bien me Fexpli* quer.
Quand rhomme^ expire, me dit41, si son àme n'est pas bien pure , son châtiment est de passer dans le corps de quelque animal â'mf caractère analogue au sien ( et il me fit un long détail do ■ ces divei^ses métamorphoses) ; mais après une expiation plus ou moins longue , ajouta-t-il , elle revient , purifiée , animer un - Itkomme naissant.
Rien ne serait plus consolant , lui dis-je , que votre doctrine , * si l'on se souvenait de ce qu'on a été ; mais malheureusement * l'oubli coupe le fil àt l'existence , et à chaque mutation , c'est une âme nouvelle et un homme nouveau. Il m'écouta les yeux ' baissa ; et après avoir réfléchi quelques momens : Vous me faite» là , me dit-il , l'objection d'un incrédule. Vous aves dû sentir qu'elle m'aiRigerait ; et ce n'est pas à vous de vouloir m'afflîger. ' Je me vous ai îaxX aucun mal , et vous m'en faites un cruel en me troublant dans ma croyance. Le lendemain il me vendit.
On cherchait pour le dey d'Alger un esclave , interprèle des langues de l'Europe. J'en savais quelques unes ; on m'acheta pour lui , et je passai à son service. C'était l'homme du monde qui se donnait le moins la peine de penser. Il était curieux et grand questionneur , mais très-facile à satisfaire ; et pourvu qu'on lui ' rëpondît , comme aux enfans , quelque chose qu il crût entendre , vrai ou non , il était content.
Par exemple , quand je lui eus dit d'oii je venais , il me de-^ manda s'il y avait dans ce pays-là un soleil , des étoiles et une lune. Je répondis que non ; mais que de loin on s'y chauffait à son soleil, et que la nuit on était éclairé par sa lune, par ses étoiles. Je vis qu'il était fier que tout cela ne fût qu'à lui.
Une autre fois il me demanda pourquoi les bétes ne parlaient pas. Les unes, répondis-je, ne parlent point, parce qu'elles ne* savent que dire ; les autres , parce qu'elles ont peur de dire des sottises , et qu'elles aiment mieux se taire que de parler imprudemment. Celles-là , dit«-il , ont raison ; et si mon perroquet eût été aussi sage , je ne lui aurais pas fait couper la tête pour une impertinence qu'il me dit l'autre jour. Cet exemple du perroquet fut un avis pour l'interprète.
A propos des arts de l'Europe , il me demanda si on gavait faire la pluie et le bean temps. Je répondis que oui , mais que c'était un art exercé par les femmes. Il m'en demanda le secret. Je ne le sait pas bien, lui difr-je; mais c'est avec des girouettes, qu'elles font
Co8 CONTES MORAUX.
tourner à leur gré. Il crut entendre ce mécanisme. Je veax » ckt-â v que Ton m'amène quelques unes de ces ouvrières; et si jamais, pour quelque ambassade , je t'envoie dans ton pays , tu me feras ce |)laisir-là. Je l'assurai de tout mon zèle ; mais je lui étais nécessaire dans mes fonctions d'interprète ; et je serais encore auprès de lui , si le ciel , qui voulait me réunir avec ma fille , n'eût pas permis qu'une belle pendule , dont le roi avait fait présent à mon curieux barbaresque , se fût tout à coup dérangée.
D'abord on s'aperçoit qu'elle est privée de mouvement ; grande alarme dans le palais. On la remonte ;. mais elle avance , elle retarde , elle s'arrête encore ; le de j prétend qu'elle a perdu l'esprit > et promet tout au monde à qui le lui rendra ; car, à quelque prix que ce soit, il veut savoir l'beure qu'il est. Je m'aperçus même qu'il regardait cet accident coname un mauvais présage , et <pA'îï en perdait le sonmieil.
Alors , me souvenant des premières leçons que j'avais prises de mon père dans l'art qu'il m'avait fait quitter , j'espérais d'en savoir encore assez pour remédier à l'accident^de la pendule; et j'œai dire (|ue si , pour récompense , le dey voulait m'acoorder la liberté , je croyais assez bien connaître cette merveilleuse machine pour en rétablir les ressorts. La liberté me fut promise avec serment par Mahomet , serment qu'un vrai croyant n'a jamais violé. Je parvins , en efifet , à remettre la pendule dans son bon sens ; et ledejr « ravi de la voir plus raisonnable que jamais , tint sa parole , et consentit que je fusse du nombre des capti& l'achetés.
Çà , me dit-il , lorsqu'en me prosternant devant lui je lui rendis grâce, souviens-toi de ma conoimission. Je n'ai ici que des gi— rouettes que le vent fait aller ; j'en veux avoir de celles qui font aller le vent ; et si tu peux m'en procurer , je t'en aurai encore plus d'obligation que d'avoir guéri ma pendule. Voilà , mesdames, par quel moyen je sortis d'esclavage ; et conmient par de longs détours , mais par la pente naturelle du courant de la vie , mené de Paris à Moscou , de Russie en Afrique , et d'Alger à fiesons , je me trouve avec mes enfans.
En effet , dirent mes deux compagnes , il n'y a rien dans tont cela que de simple et de naturel.
Pour intermède, on nous servit la matelote. Nous la trouvâmes délicieuse ; et après le souper , ce fut le tour de la batelière de répondre au désir que nous avions d'entendre ce qui lui était arrivé.
Quand je fus prise par les Tartares , nous dit Bathilde , j'avais dans l'âme deux sentimens qui , grâce au ciel , ne m'ont jamais abandonnée , la pudeur et la piété. Je n'avais qu'une idée bien eoofuse He leur objet ; mais je savais que pour être . sans tache
levant Dieu et devant le monde, je tte devais permettre aucune Livrer té à aucun homme qu'à mon mari , et que nul homme ne pouvait être mon mari qu'il ne fût chrétien. Voilà, mesdames , ce c^ui tout simplement a conservé mon innocence-
Quoi ! dit Adélaïde , même chez les Tartares ! Chez les Tartares , reprit-elle; je dus, il est vrai, mon salut à l'avarice du brigand dont j'étais le butin ; car il me regardait comme un diajuaut pur , qui eût perdu sa valeur si on l'avait terni. En m'enlevant , il m'avait prise en croupe : le cheval qu'il montait allait plus vite que le vent; et moi , toute éplorée, toute éperdue que )^ étais , j'avais encore , il faut que je l'avoue , la peur de me laisser tomber. Je pleurais, je me désolais, j'appelais mon père à mon aide ; mais par un mouvement involontaire , je me tenais toujours à la ceinture du tartare. Le cruel , avec un sourire et un regard dont je frémis encore , tournant vers moi la tête , insultait à la fois à ma crainte et à ma douleur.
Nous arrivâmes dans son camp ; et là , je vis ses compagnons xn'entourer , le féliciter, et lui s'applaudir de sa proie, mais la garder à vue , appuyé sur son arc , et prêt à la défendre si quel-* qu'un eût osé vouloir la lui ravir.
Quand nous fûmes seuls dans sa tente , il m'offrit , d'un air aussi doux que pouvait l'avoir un tartare , de partager avec lui son souper : c'étaient quelques lambeaux de chair crue et sanglante , seulement un peu attendrie sous la selle du cheval. Je refusai cette pâture ; mais ses instances, redoublées d'un air impatient, me forcèrent enfin de boire un peu de lait. Il fallut obéir. J'étab en son pouvoir; je voulais, s'il était possible , qu'il eût quelque pitié de moi ; mais je voos laisse à penser , mesdames , quelle est la pitié d'un tartare pour une fille de quinze ans. Celui-ci me voyait pleurer sans être touché de mes larmes ; et son regard , si j'avais pu l'entendre , exprimait autre chose que la compassion. Cependant , sans savoir ce qu'il ruminait en lui-même , je vis bien qu'il se*combattait et qu'il se faisait violence. Tout à coup Diurmurant tout bas quelques paroles , il quitta brusquement le siège de gazon oii nous étions assis , fit quelques pas hors de sa tente , rêva quelques momens , puis revenant à moi en secouant la tête me montra la peau d'ours sur laquelle j'allais coucher. Faible , tremblante , à sa merci , le corps excédé de fatigue et de douleur, qu'aurais-je fait? J'invoquai mon bon ange, je me recommandai à lui , et couchée auprès du Tartare que j'entendais frémir , je veillai , je pleurai long-temps ; mais je finis par céder au sonmieil. Non, jamais l'innocence n'a couru plus de risques ; mais je vous l'ai dit ; j'étais là comme un trésor sous la main d'un avare, et le prix qu'il en attendait le fit s'abstenir d'y toucher.
6io CONTES MORAUX.
Le leudemain, nous arrt\'4mes au port d'Asovr, où îe ta» vendue pour le sérail du grand seigneur ; et le vaisseau sur lequel je passai fut un asile ou je fus gardée avec le plus humble respect.
En débarquant sous les murs du sérail , je fus coodoite par le kussir-aga, chef des eunuques noirs, dans rappartement des novices. Ijà , sous les yeux d'une surintendante a^^pelée Kadan Kahia , je fus , ainsi que mes compagnes , élevée avec soin dans les mœurs du sérail. Une sévère modestie , une docilité parfaite • quelques jeux innocens, quelques travaux légers, une étude assidue des langues orientales, et l'émulation la plus vive pour les talens qui rendent la beauté plus aimable , comme la danse et la musique , telle était à peu près la règle de cette espèce de couvent. Je m'affligeais d'y être captive , mais je ne m'en désolais pas. Lmn de me défier du soin que l'on prenait de nous enseigner l'art de j4aire, je m'étonnais qu'on eût pour nous tant de bonté. L'é« légance de nos parures , l'attention et la diligence que l'on avait à nous servir , ne m'alarmaient pas davantage ; et sans savoir ce qu'on voulait de moi , je n'en augurais aucun mal ; mais dans le premier entretien que je pus avoir en secret avec l'une de mes compagnes , j'appris ma destinée ; et dès ce moment-là je fus dans la douleur. Etre livrée aux fantaisies d'un homme qui ne serait pas B90n mari , qui n'était pas même chrétien ; être captive dans son palais , jusqu'au momeiit ou je serais mère , ou que lassé de moi , il daignerait me céder pour femme à quelqu'un de ses &voris ; enfin être réduite k dissimuler ma croyance pour m'ac^ commoder à la sienne; me faire musulmane, parce qu'il ét»t musulman ; tout cela me fut odieux.
Les femmes qui nous histruisaient , et la sultane mère , à qui l'on nous menait faire la cour , ne cessaient de nous dire que pour nous le bonheur suprême serait de plaire au sublime sultan et de mériter ses faveurs. Ces humiliantes leçons me flétrissaient le cœur; j'étais d'une tristesse que rien ne pouvait dissiper. Je ne savais comment me faire renvoyer ; j'aurais voulu fle bon cœur être laide ; j'eus bien des fois l'envie de me défigurer , je n'en eus jamais le courage. Soir et matin , je priais mon bon ange de me tirer de là , et je veux croire que ce fut lui qui m'en inspira le moyen.
Un jour que mes compagnes , pour flatter la sultane mère , disaient merveilles de la grandeur et de la gloire de son fils : Hélas! mon fils, dit -elle, serait le plus heureux des souverains da monde , comme il en est le plus puissant et le plus magnifique , sans le malheur qu'il eut dans son enfance de voir un chat croquer une souris. L'impression qui lui en est restée lui a fait prendre en aversion ces deux espèces d'animaux ; s'il en voit un , s'il croi(
'entendre, il en a des frissons et des tressaillemens qu'on a de a peine à calmer. C'est un secret , ajouta la sultane , dont il faitl >ien que Vous soyes instruites , afin que si jamais cet accident lui arrive lorsque vous serez avec lui , vous me Eassiafl appeler bien irite ; car le plus prompt remède a ses convulsions , c'est la jHre* »ence d^ sa mère.
Lt'une de mes compagnes prit la liberté de lui dire qu'il devait
être bien aise de prévenir cet accident. Eh non ! dit la sultane >
cela n'est pas ùcile. Si le sultan ne détestait que les souris , les
ckats seraient sa sauve-garde ; s'il ne haïssait que les chats f
on négligerait les souris ; mais sans les uns ^ comment se garantir
des autres ? Les pièges ne sont pas an moyen sàr t quelques souris
s'y prennent , mais le grand nombre s'en échappe ; et pour n'en
pas laisser peupler tout le sérail , il a fallu du moins j souffris
quelques chats. Tel a été le résultat de la sagesse de nos con-*
seils : selon cette grande maxime , que de deux maux , dont
l'un sert de remède â l'autre , et qu'on ne peut détruire ensemble ,
c^est le moindre qu'il faut choisir.
Nous parûmes toutes sensibles à l'afflictioiji de la sultane , et moi-même je dis que c'était bien dommage qu'une cause aussi mince , et si futile en apparence , troublât tant de prospérités.
Lorsqu'on put se flatter de nous avoir donné asses de taleos et de grâces pour plaire aux jeux de notre souverain , l'on obtint de lui la faveur de nous voir et de nous entendre. J'eus d'dbord peu de succè^ devant lui : mon chant, ma danse, ma figure, tout lui parut froid comme glace ; et en parlant de moi , j'eus le plaisir de lui entendre dire qu'il ne manquait à cela qu'une âme. Ah ! cette âme , je l'avais bien , mais je ne l'avais pas.ponr lui.
Celles de mes compagnes qui , dès l'enfance , destinées à l'es** clavage , n'avaient aucun sentiment de pudeur ni de liberté , se disputèrent ses regards; mais ni la vive Napolitaine, ni la tendre Espagnole, qui partageai nt mon sort, ne me firent rou^r pour elles. Avec une noble décence, elles attendirent du moins l'hom*» mage dû à leur beauté. La préférence leur fut donnée, et je ne la leur enviai point.
Toutes les fois que le sultan venait choisir une nohvelle favo* rite, je tremblais que ce ne fût moi. Je me tenais les jeux baissés , immobile , interdite ; le frisson dans le cœur , la oonfnsion sur le visage ; et si la tristesse avait pu le rebuter., j'étais sauvée; mais il la prit , cette tristesse , pour de la jalonsie , et ma firoideur pour du dépit. Emire est mécontente , dit<-il ensouriaiit (Emire ëtait le nom que l'on m'avait donné) ; elle a raison d'être piqnée* J'ai trop tardé à faire voir combien elle est belle à uses jeux ;
6i3 ; CONTES MORAUX.
mais je ménage mes plaisirs et je sais réparer mes torts. A ces mots , croyant me combler de bonheur et de gloire » il me présenta le mouchoir. Peu s'en fallut que ma main tremblante ne le laissât tomber ; mais que n'eut-il pas fait de moi si je Tavais mis en colère ? Je parus donc soumbe sans paraître flattée , et j'eus bien de la peine à fléchir le genou. J'en fus seTèremeiit grondée par la vieille surintendante; et il me fut bien recommandé d'oublier , le soir avec lui , cette ridicule pudeur .
Après le souper du sultan , continua Bathilde , reffrojaUc kussir^aga , avec deux de ses noirs , vint m'annoncer , en se prosternant devant moi y que le grand-seigneur m'attendait. * Parfumée et vêtue aussi légèrement et aussi galamment qu'il avait plu à nos vieilles kadunes , les gouvernantes du sérail , je fus conduite par les noirs dans là chambre de Mahomet. Il était couché ; mais la chambre était illuminée. Il me fit signe d'approcher, et à l'instant les noirs se retirèrent.
Me voilà seule avec le mattre de ma vie. . . . Vous avez peur, mesdames ; rassurez^vous : ma résolution était prise , de mourir ou de lui échapper.
' Fidèle à la leçon que l'on m'avait donnée , je m'incline , j'approche d'un air humble et timide. Il me voit pâle et chancelante , et pour me rassurer : Venez, me dit^il, rose blanche , venez; les feux de mon amour vont bientôt vous rendre vermeille. Je m'avance , et selon l'usage , m'inclinant encore une fois au pied du lit avant que d'y monter , je prends la voix du chat , que j'imitab à s'y méprendre , et le plus doucement qu'il m'est possible , je fais entendre un miaou.
Un chat ! s'écria le sultan en sautant du lit éperdu , un chat dans mon appartement ! Il sonne ; il va tomber en syncope sur un sofa.
- Au bruit de ses sonnettes , le sérail est troublé, les pages de la chiimbre et les eunuques tremblent. Ils jurent tous par Mahomet qu'aucun chat n'a pu se glisser dans l'appartement de leur maître; e\ la sultane Validé, quand son fils a repris ses sens ,' veut lui persuader que sa frayeur est sans objet. Eh quoi ! ma mère, lui dit^il avec impatience , croires-vous toujours que je sois an visionnaire , un enfant? Cessez de vouloir excuser la négligence de mes esclaves ; c'était un chat , vous dis-je. Émire en est témoin ; elle l'a entendu. J'attestai qu'en effet j'en avais entendu la voix ; et la peur lui ayant fait illusion , comme elle le fait souvent, il ajouta qu'il l'avait vu s'enfuir et s'échapper quand les portes s'étaient ouvertes.
: Dans le saisissement oii il était encore , et qui dura toute h
LES BATELIERS DE BESONS. 6i5
nuit , il avait besoin de repos. Je fus donc remenëe sans accident dacLS ma cellule; et je dis mille choses tendres à mon bon ange,' en le remerciant du conseil qu'il m'avait donné.
L«e lendemain , au thé, j'essuyai quelques railleries de mes malices compagnes ; mais je les laissai s'égayer à n:ies dépens ; et sous un air humble et confus , je leur dissimulai ma joie , me ftattant que cette aventure ayant donné de l'humeur au sultan , il ne penserait plus à moi.
Je me flattais en vain. Il voulut réparer ce qu'il appelait ma disgrâce ; et au déclin du jour , il me fît amener dans le salon de ses plaisirs. Dans ce salon semé de fleurs , et rempli des plus doux parfums , je le trouvai à demi couché sur un sofa de bro* cart d'or. Pour cette fois , il fut galant ; il se donna la peine de venir au^evant de moi ; il daigna me sourire , et y me donnant la main, il me conduisit sur le sofa.
Là , nonchalamment appuyé sur des coussins , et la tête penchée de mon côté , il débuta par se louer de l'intérêt aimable que )' avais pris à son accident , me dit qu'il était enchanté de me savoir un cœur sensible, et il me demanda si je l'aimerais bien. J'étais muette ; il prit ce silence pour un aveu. Levez donc les yeux, me dit-il, et qu'au moins ces yeux me répondent. Alors me regardant lui-même conune s'il eût voulu me dévorer , il m'attirait vers lui , et m'enveloppait dans ses bras , quand tout à coup je le fis frémir. Seigneur , qu'avez-vous donc , lui dis-je avec l'air de l'inquiétude? Il resta un moment immobile et pensif; et l'instant d'après : C'en est une , s'écria-t-il , oui , c'en est une. Quoi donc, lui demandai-je? Une souris, une souris , dit-il. Elle est sous ces coussins , elle a gratté k mon oreille ; et c'est elle sans^ doute que le chat guettait hier au soir. Je feignis de vouloir le rassurer , il s'excusa de sa faiblesse , et soit par complaisance ou par confusion , il se remît auprès de moi. Mais bientôt la souris gratta tout de plus belle. Pour le coup , il n'y put tenir ; et comme si le feu avait été dans le salon , il en sortit précipitamment et alla s'enfermer au fond d'un cabinet voisin. , Je sonnai. Son monde accourut, et la sultane-mère accourut elle-même. On me trouva seule et tremblante ; je fus interrogée, et avec l'air le plus naïf qu'il me fut possible de prendre , je racontai ce qui venait d'arriver au sultan. Sa mère, inquiète et troublée , frappe à la porte du cabinet , se nomme , enfin se fait ouvrir. J'entre avec elle, et je m'empresse , à son exemple, de calmer Témotion dont le sultan était saisi. Mais il était trop occupé de la souris pour s'occuper de moi.
Ils étaient tous bien bétes , interrompit Sophie , de ne pas de-^ viner quç vous aviex été le chat; et que vous étiez la souris I Jus-*
6i4 CONTES MORAUli.
tement , dît Bathîlde, c'est toujours au plus simple que Ton le moins ; et puis était-«il si facile d'imaginer qu'une esctsTe faisait cette niche au sultan , et que c'étaient mes doigts qui grattaient le sofa? SaTe«-vous bien , mesdames , qu'il j allait de ma rie , et qu'on m'eât fait expirer sous les verges , si lé sultan eût dêcoiiTert que je lui jouais ce tour*là ? J'eii eus toute la peur ; car la sultanemëre, trouvant singulier que defnx fois précisément à l'heure , a la minute oii j'étais avec le sultan , cet accident fût arriVé y j soupçonnait quelque/ artifice. Cela n'est pas naturel , disait-elle ,
et si mon fils lui-même n'avait pas vu le chat Je Taî tu de
mes jeux , s'écria-t^il , oui^ je l'ai vu s'enfuir; et de plus, j*ai senti l'odeur de la souris. Ces mots imposèrent silence à la sultane, et je fus encore renvoyée ; car le moment du téte-à-téte était passé poar le sultan. Je n'étais pourtant pas hors de péril encore. Le sérail s'occupait de moi. La réflexion de la sultane y donnait lieu au babil de nos gouvernantes ; et la kadan»\ahia , surtout , mmiliant le cas dans sa tête , répétait continuellement : La sultaae a raison. Deux fois de suite , à point nommé !... Non , cela n'est pas naturel. Une vieille kadune enfin crut avoir pénétré le mjstère. J'ai remarqué) dit-elle à la surintendante, que cette jeune esclave se déplaît avec nous ; elle est triste et rêveuse , quelquefois elle pleure; je la soupçonne même d'être chrétienne dans le cœur; ces gens-là ont des maléfices , et je crois qu'elle en use pour vous inquiéter. Je lui ai pris à la dérobée un petit livre que voici; il faut qu'il soit écrit en caractères diaboliques, car moi qui sais l'arabe , le turc et le persan , je n'en puis pas lire un seul mot. ïl y a sans doute là quelques paroles pour attirer les chats et pour engendrer les souris. C'était un livre é^ Heures ^ écrit en langue ^ russe, que je tenais soigneusement caché, et que la duègne m'a* vait surpris. On feuilleta ce livre, et le trouvant indéchiflfrabie, on le porta bien vite à la sultane^mère , qui bien vite à son tour alla communiquer cette découverte au sultan.
Ok ! des soupçons, dit-il ; je nVn écoute point; et je ne veux avoir que des femmes qui m'aiment. Si celle-ci s'ennuie , et si elle est maussade , vous n'avez qu'à la renvoyer. Je songe , repritil , que ce jeune prince persan , à qui j'ai donné pour asile mon palais d'Andrinople , m'a demandé quelque amusement. Faites-y passer cette esclave : toute froide et triste qu'elle est, cela peut être bon pour lui. Avec cet éloge flatteur, je fus congédiée, et menée, encore innocente , dans le sérail du jeune Abas.
Pour celui-ci , j'avoue qu'il était moins aisé de me sauver âe lui. Il n'avait peur de rien. Il était vif et tendre , et il me trouvait fort jolie. Mais il me vit pleurer; il était malheureux, et il fut touché de mes larmet. Il commença par me demander le récit dt
LES BATELIERS DE BESONS. 6i5
infortune ; je ne dissimulai que mon espièglerie pour me dérober au sultan. Je suis née libre , lui dis^e enfin. Je suis chrétienne; et dans nos mœurs une femme n'a qu'un mari. Jusqu'ici, l'atteste le ciel que j'ai gardé mon innocence. On m'a livrée k tous , et par la violence vous pouvez disposer de moi. Mais j'ai trop de liertë pour survivre à ma honte; et en mourant , je laisserais peutêtre dans votre cœur un long regret d'avoir opprimé la faiUesse. Moi , s'écria-t-il , moi ! que je sois oppresseur ! Eh ! ne savez- ^ous pas que je suis opprimé? Alors il me conta que ce Turco* xnan , ce Nadir, le même à qui mon mari futur faisait alors des matelotes, s'était emparé de son trÀne, et que c'était pour le lui rendre que le sultan faisait la guerre à cet usurpateur . Je mériterais mon malheur, ajouta-t«>iI , si j'abusais du vôtre. Il me serait doux , je l'avoue , de posséder dans mon exil une femme aussi belle et aussi aimable que vous. ( Pardon , mesdames , je répète ses mots. ) Mais ce qui n'est pas juste et généreux ne m^ sera jamais possible. Le sultan a eu la bonté de vous donner à moi ; je vais le supplier de vouloir bien permettre que je vous rende à lui , ou que je vous mette en liberté. Oh I non , de grâce, interrompis»* je , ne lui demandez rien ; je ne veux plus tomber en son pouvoir. Il faut donc , me dit-il , au moins que vous ayez la complaisance de rester ici quelque temps , et que nous ayons l'air d'y être bien ensemble ; car s'il savait qu'en arrivant vous eussiez été renvoyée , il aurait lieu de croire que je dédaigne ses présens. Si dans trob mois , ajouta-t-il , je ne vous ai pas persuadée que nos mœurs ont au3si leur bonté , et que la loi que nous suivons est assez pure et assez sainte pour rendre un Persan vertueux , vous serez libre de me quitter, je vous en donne ma parole.
: Ah ! c'est ici , mesdames , que je rends grâces à mon bon ange» car ce fut lui qui me soutint, llf on jeune persan était beau , il était aimable et sensible ; il ne pensait qu'à moi , et dès que nous étions ensemble , il oubliait tous ses malheurs. Si jamais je suis roi , me disait-il , et qu'Emire consente à partager ma fortune et ma gloire , elle n'aura que des esclaves et jamais aucune rivale : je le jure par Mahomet .
C'était ce nom de Mahomet qui gâtait tout ; et après que mon jeune amant m'avait parlé avec des yeux , une voix et une âme capables d'amollir un cœur plus dur que les cailloux , mon bon ange était là qui me disait, comme à l'oreille : Ce Mahomet n'é-* tait qu'un fourbe ; garde^toi bien d'y croire ; pense que sous sa loi toutes les femmes sont esclaves , et que, chez les chrétiens, la plus simple cabane vaut mieux que chez les Musulmans le plus magnifique palais.
Cependant mon jeune homme devenait tous les jouFi plus
amoureux et plus pressant. Ses yeux perdaient cette douceur ti» mide qui d'abord m'avait rassurée ; ils étaient quelquefois étinoe» lans de feu ; et puis \e les voyais abattus et aojës de larmes , lorsque je lui laissais prévoir le moment de nous séparer. Non, jamais -, je le crois , il n'en aurait eu le courage. £t moi , que sais-je oii m'eût réduite sa douleur et son désespoir ? Je suis m bonne ! et lui dans son malheur il était si intéressant ! Mais une nuit on vint l'enlever d'Andrinople pour l'enfermer dans noe tour. Bon jeune homme ! Je le pleurai , et je ne roublieraî jamais. J'ai su depuis que sa captivité avait été la principale clause du traité de paix que Nadir avait fait avec le sultan.
Le sérail d'Andrinople fut démeublé. Je fus du nombre des claves qu'on en tira; et de Trébizonde oii je fus vendue, le qui m'acheta me fit partir avec lui pour Alep. Ce fut là que mon cher André eut la douleur de me voir livrée à un vieux libertin de Cypriote, laid et bourru à faire peur.
Sur le navire oii j'étais embarquée avec ce vilain maître , je m'aperçus bientôt qu'il voulait en agir familièrement avec moi, je le trouvai mauvais ; mon air froid et sévère l'irrita; mais il se contint : les témoins qui nous observaient réprimèrent sa pétulance.
Il devint plus hardi , quand je fus débarquée dans un port de son île , appelé Salamis , 011 il faisait sa résidence. Venez y me dit-il , suivez-moi , car il est temps de m'obéir. J'obéis en pleurant ; il me mena tremblante au fond de ses jardins , dans un pavillon solitaire , oit je fus enfermée , sous la garde d'un vieil esclave encore plus farouche que lui. Je ne vous ferai pas languir, me dit-il d'un air insultant y et dès que j'aurai fait un tour dans ma maison , je viens vous retrouver. Nous souperons ensemble ; et j'espère , ma belle enfant , que vous me laisserez fléchir votre rigueur.
Les fenêtres du pavillon donnaient sur les jardins ; elles étaient grillées , et l'esclave qui me tenait sous la clef fut sourd à mes plaintes. Mon bon ange semblait lui-même m'avoir laissée à l'abandon ; mais mon courage à moi ne m'abandonnait pas. Cependant, faut-il l'avouer? je pensai un moment au sérail d'Andrinople 9 et je soupirai de n'être pas encore au pouvoir de mon jeune Abas. Celui-là du moins n'eût jamais fait violence à ma faiblesse; et André lui-même- convient que dans ce moment-là jnes regrets étaient pardonnables.
La nuit vint: le bruit des serrures m'annonça l'arrivée de mon vieux scélérat. Il entre ; et la porte se ferme. Oh ça ! me dit-il , belle enfant, il n'est plus temps d'être sévère. Sans reproche, vous me coûtez mille sequius ; et je veux être aimé pour sion argent.
Il avait une dague à sa ceinture , et le lâche , en la regardant , il
la faisait remarquer. Je vis donc qu'il fallait mourir, ou me
l.ivrer à lui y ou Tétrangler moi*méme. Je ne balançais point > et je
:xii'étais mise en défense ; quand tout à coup une voix aigre et peiv*
^ante se fit entendre sous les fenêtres du pavillon. Yeux-tu'bien,
xn.'ouvrir, traître? disait*elle à l'esclave , ou tu vas mourir de ma
xnaîn. A cette voix , je vis pâlir et frissonner mon Cypriote. Ah !
xne dît-il en tren^blant , c'est ma femme ! Nous sommes tralds !
fille entra avant qu'il eût le temps de me dérober à sa vue.
Comment ! vieux coquin , lui dit-elle en paraissant , il te faut ie jeun^es esclaves; et c'est donc pour cela que tu me quittes si brusquement après six mois d'absence , sans me donner, à moi , le plus petit signe d'autour ! Je t'apprendrai si c'était là le prix qae tu devais à mes soupirs. Infâme libertin , tu ne méritais pas une femme aussi ^ouce 9 aussi tendre que moi. En prononçant ces mots , les yeux lui sortaient de la tête ; et son bras armé d'un couteau était levé sur lui.
Ma femme , lui dit-il , apaisez-vous. Je n'ai rien fait qui mérite votre colère. Vous devez bien plutôt louer ma sagesse et ma continence. Cette esclave peut vous le dire. Je n'ai point usé de mes droits. — De tes droits , misérable ! — Oui , de mes droits y sans doute ; et le prophète a dit lui-même.... — Le prophète aura dit ce qu'il aura voulu ; moi, ^e sais bien ce que je sais , et ce n'est as à des gens comme toi qu'il a permis plus d'une femme. Allons > a belle , suivez-moi y vous serez sous ma garde. Ah ! je t'en donnerai des esclaves de dix-huit ans !
Tandis qu'à travers ses jardins elle m'emmenait avec elle : J'admire , lui dis-*je , madame , là noble fermeté avec laquelle vous rangez votre mari à son devoir. C'est là , dit-elle , comme il fiiut s'en faire aimer. Ils sont hardis tant que nous sommes faibles ; mais ils sont faibles à leur tour quaud nous cessons d'être tiiûides; let «set du courage et de bonnes manières, nous les mettons à la raison. Et n'avez-vous pas peur, luidis-je, que dans sa violence...: — Lui, dans sa violence; Il tremble devant moi, ne le voyezvous pas? Je suis la nièce du cadi. Ce n'est pas que j'en sois plus fière ; et telle que vous me voyez , je suis la complaisance même ; mon mari fait de moi ce qu'il veut lorsqu'il s'y prend bien. Mais , en revanche , je veux qu'il m'aime et qu'il n'aime que moi ; car il me l'a promis ; et s'il me manque , il doit sayoir que je ne le manquerai pas. Aussi n'ayez pas peur qu'il ose cette nuit troubler votre sommeil. Il sera près de moi , et vous pourrez dormir tranquille ; ce sera moi qui veillerai pour vous.
En effet je passai la nuit fort paisiblement auprès d'elle ; et dès le lendemain matin , m'ayant menée au port, elle exigea qu'il me
6i8 CONTES MORAUX.
vendît, et sur Yheure et en sa présence. Il obéit sans répliquer. Alors, le prenant par la barbe: A présent, lui dit-elle, nm cher petit mari , faisons la paix ; car je suis bomie , et je renx bien tout oublier.
J'aurais ri de mon aventure si elle m'eût mise en liberté ; ma» j'étais tombée au pouvoir d'un corsaire de Barbarie qui ûûsait pour l'Egypte sa cargaison de femmes dans les Echelles du. Levant. Ah ! pour le coup , mon pauvre André , qu'allait devenir ta Bathilde !
.Le Barbaresque y après nous avoir embarquées , ne pensaii plus à nous. Il était occupé de la manœuvre du navire ; noos n'étions pour lui qu'un troupeau ; mais au Caire un sérail nous attendait ; un maudit vent nous poussait à pleines voiles. C'en était fait de moi, si une galère de Malte. n'avait pas attaqué le navire africain , et ne l'avait pas enlevé. Nous étions quinse , dont la plus vieille n'avait guère plus de vingt ans. Vous penses quelle fut la joie des chevaliers français d'avoir , d'un seul coup de filet , fait sur les Infidèles uiie si bonne prise.
Je ne vous dirai pas quel fut le sort de mes compagnes , les unes circassiennes , les autres géorgiennes , quelques unes européennes , toutes assez jolies pour tenter leurs libérateurs. Pour moi , je tombai en partage à un chevalier de Lâncjr^ le plus beau, et , je crois , le plus aimable des maltais. ^
La galère fît route vers le port de Marseille ; et durant le voyage , surveillée avec soin par mon dangereux chevalier , je lui contai mes aventures. Je lui dis comment jusque-là mon bon ange m'avait gardée. Qui te sait mieux que moi , dit-il en souriant? C'est moi-méme^qui suis cet ange tutélaire , et quî me rends visible pour obtenir le prix de tout ce que j'ai fait pour vous. Je répondis que mon bon ange avait été jusque-là désintéressé , et que j'espérais bien qu'il le serait toujours.
Mais en lui racontant le malheur du jeune sophi , il avait vu mes yeux attendris et mouillés de larmes ; et lorsqu'il m'avait fait entendre qu'il n'y avait pour cet aimable prince aucun espoir de délivrance , il m'avait entendu pousser un long et douloureux soupir. Il prit donc cette marque de sensibilité pour une marque de faiblesse ; et il voulut en tirer avantage. Parlons vrai , me dit-il ; si le jeune sophi avait été chrétien , vous l'auriez aimé , n'est-ce pas ? S'il eût été chrétien , lui dis-je , il m'aurait épousée ; et j'aurais aimé mon mari. Vous épouser , dit-il , cela m'est impossible , cette petite croix me le défend. Mais pour vous aimer , je m* y engage , et promets de m'en acquitter au moins aussi bieo qu'un sophi.
'Monsieur le chevalier lui cli%je ^ oserais-je vous deaiattder de
LES BATELIERS DE BESONS. 6ig
[ixi sont les cheveux que je vois enfermes dans le joli cœur de cristal
|ui pend sur votre sein à ce ruban couleur de rose ? ( Je dois vous
lire que sur la mer la chaleur était excessive , et que monsieur le
:lxe valier , pour respirer plus à son aise , était négligemment vêtu. )
A^ous me demandez là , me dit-il , un secret qu'il ne m'est pas
permis de révéler. Je crois le deviner, lui dis-je. Ces cheveux
»ont un gage d'amour et de fidélité , et vraisemblablement vous
su. avez laissé un pareil en échange. Gela est vrai ^ répondit-il en
rouissant. — Eh bien ! monsieur le chevalier , regardez-moi , et
voyez si je vaux la peine que vous soyez infidèle et parjure à celle
dont le cœur se repose sur votre foi. Le chevalier baissa les yeux.
Oans les lectures de mon enfance , rien ne m'a plus intéressé ,
ajoutai-je , que l'histoire de Malte, et dans le caractère de ses
clievaliers , j'ai cm voir autant ie générosité que de franchise et
de yaleur. Soyez, comme eux, aussi loyal que vous êtes aimable;
je vous devrai moi^ innocence ; ne m'enviez pas ce bienfait. A
l'égard de ma liberté que je vous dois aussi , mais qui ne m'est
pas aussi chère , disposez-«n , je le veux bien , et faites^en rhom*
mage à celle à qui la v6tre est engagée. Je consens à ce que ma
vie soit employée à la servir.' Vous lui direz : J'ai délivré cette
fille de l'esclavage ; j'ai respecté en elle son honnêteté , son malp*
heur ; mais elle croit devoir me consacrer sa vie en échange de
mes bienfaits ; et comme elle ne peut être à moi , j'ai voulu qu'elle
fut à vous. N'est-il pas vrai , monsieur le chevalier , que ce sera
faire , des droits que vous avez sur moi ^ l'usage le plus noble et
en même temps le plus doux ?
n fut charmé de ce conseil ;; et autant je l'avais vu auparavant troublé , interdit et confus , autant je le vis calmé et content de lui-même. Cela m'apprit qu'un cœur honnête n'est jamab à son aise avec une pensée ou un désir qui ne l'est pas. Non , dit le jeune batelier , une mauvaise intention est dans l'âme comme une épine dans le doigt ; on y a la fièvre jusqu'à ce qu'elle en sorte.
Nous arrivâmes à Marseille , et de là bientôt à Paris. Une lettre m'y avait déjà précédée , et recommandée à la confesse de M*** , la plus jolie des veuves ; et sur la foi du chevalier , je fus reçue avec bonté. Mais à Paris , je ne songeai qu'au voisinage de Besons , et je fis si bien qu'un beau jour je persuadai à ma mai-*tresse d'aller , avec son chevalier , nous promener sur . ce bord de la Seine , que l'on disait charmant. J'y trouvai mon André : Le voilà , dis-je en le voyant , celui que le ciel me destine. Il est fidèle au rendez-vous qu'il m'a donné lui-même sur le marché d'Alep. A l'instant j'aperçus mon père. Ah ! ce fut là que ma tête , mes sens , mon âme , tout se perdit. André lui-même fut oublié. Je ne vi# que mon père ; je m'évanouis dans ses bras , et
620 COTîTES MORAUX.
lorsque |e rouvris les jeux , )e le vis à genoux , arrosant moB de ses larmes. C'était cette douce rosée qui venait de me rammer. André , comme vous crojez bien , ne se possédait pas de joie. Eh bien ! s'écriait-il en bondissant , eh bien ! vous ravaiv-je promis ? La voilà ! Oui , lui dis-je , la voilà telle que le ciel Is fit naître , et telle qu'elle était dans les bras de son père an qu'il lui fut ravi. J'ai couru des périls , mais sans tache et honte ; et le ciel m'est témoin , lui qui m'en a sauvée , que fj aurais laissé la vie ^'il m'eût fallu j laisser l'honneur.
Le chevalier et ma maîtresse croyaient rêver ; ils ne ttmocvaient rien à tout ce)a. Mais quand nous fûmes uii peu renûs d'une première émotion ^ nous leur contâmes , à peu près , ce que TOUS avez eu , mesdames , la bonté de vouloir entendre ; et ib virent bien qu'avec l'aide de mon bon ange , favais àA retrouTer dans la cabane de Besons mon père et mon fidèle André. Celuici prit la liberté de leur offrir une matelote. Nous sonpâmes ensemble. Notre bonheur semblait les rendre aussi heiïreuK que nous ; et dès ce moment mon aimable et généreux libérateur me rendit à mon père pour disposer de moi. Mais |e voulus ramener ma maîtresse ; et ce ne fut que le lendemain que je revins à U cabane. J'y trouvai mon André brûlant d'amour. Je sais moins vive ; mais ma reconnaissance ne le fit pas languir. Il aurait animé le marbre ; et vous pouvez croire , mesdames , que je n'avais le cœur ni assez froid ni assez dur peur rester insensible et glacé près du sien.
La comtesse et le chevalier voulurent bien assister à ma noce. L'un , pour prix de iiia délivrance , exigea que la fête en fût célébrée à ses frais ; et Tautre eut la bonté de faire mon trousseau , que )'ai conservé pour ma fille.
Ils auraient voulu'' que mon père redéknandAt ses biens dans le royaume de Kasan. Mais la valeur de ces biens-4à tient aux hommes qui les cultivent ) et oii retrouver ceux que nous y avions laissés ? D'ailleurs /André se croyait assez riche avec sa barqne et ses filets ; moif père trouvait comme lui qu'il ne nous manquait rien ; je pensais tout de même ; nous ne votilûmes plus tenter les caprices de là fortune ; et contens du repos obscur qu'elle nous accordait , nous ne désirâmes plus rien.
Le bon Lucas, qui s'était repris d'amitié pour son ifeyeu , loi a laissé son bien en mourant. Nous à'y touchons pas : ce sera la dot de nos filles , et la ressource de ceux de nos enfans qui pour^ raient en avoir besoin. Vous comptez donc en avoir un grand nombre y leur demanda Sophie ? Oui , tant que Dieu voudra , reprit 'André : nous sommes disposés , Bathîldé et moi, à lui obéir. Sa providence a eu soin de nous , elle aura soin dé nos enfans.
Eli bien ! mesdames , avais-je tort, demandaî-je à mes deux corn- -pagnes , en vous disant que sous cet humble toit le bonheur pou* -▼ait habiter ? Oui , dirent-elles , assurément, c'est là du bonheur , si jamais il en fut. Mais ce qui nous étonne le plus de leurs aventures passées et de leur situation présente , c'est qu'ils n'en soient pas étonnés. — Comment le seraient-ils ? n'ont-ils pas vu , leur dis- ^e , ces événemens se lier naturellement l'un à l'autre 7 Rien n'est surprenant dans la vie que les effets dont les rapports avec leur cause ne nous sont pas connus ; tout au monde paraîtrait simple , si l'on voyait nettement par quels nœuds tout est enchaîné. Le hasard n'est qu'un escamoteur habil^ , qui dérobe à nos yeux f ef tours de gobelets.
riK DU TOXE SECOND.