‹ Œuvres de MarmontelChapitre 32 sur 34 · LE COUVENT ET L,E PETIT BOIS · texte numérisé non relu

LE COUVENT ET L,E PETIT BOIS

LoRSQVB nons fihnes rassemblés sons le berceau , sintour de la 'table du thé , notre )oHe petite vieille reprit ainsi :

Croyez-vous à l'étoile ? Oh bien moi , mes amis , j'y crois ; je Txie flatte même d'en avoir une , et ycnis allez tous convenir que j'ai des raisons pour cela. Elle voulut donc , mon étoile , que pour mieux me dépayser y et mieux dérouter mon jeiine homme (car* il avait essayé pour me voir tous les moyens qu'inventent l'amour et la folie ] , mon oncle imagina de ine mener sans bruit h l'abbaye du Pont^aux-Pames , ou il avait des relations.

L'abbesse lui donna sa parole que je serais inaccessible et invisible à tous les hommes ; et autant qu'il dépendit d'elle , je fus ce qu'elle avait promis. Mon oncle lui avait confié que j'avais dans la tête un petit grain de folie amoureuse , dont il fallait me guérir , disait-il ; et l'amour était ce qu'on appelle la hête noire de l'abbesse. Je ne sais pas ce qu'il lui avait fait ; mais la malheureuse ne pouvait en entendre le nom sans frissonner. Dieu veuille avoir son âme ! Elle me veillait de bien près , mais cette vigilance ne me gênait en rien , car je n'avais ni les moyens ni l'espérance de donner de mes nouvelles au seul être à qui je pensais.

n se sera lassé , disais-je , de m'appeler des yeux ; et désespérant de me revoir , il m'aura oubliée. Hélas ! il a bien fait. Que ne puis-je aussi l'oublier ! J'avais emporté avec moi mon unique consolation , la petite épagneule que je tenais de lui ; et c'était elle qui recevait mes plaintes. Ce plaisir me fut envié ^ et peu de jours après mon arrivée , l'abbesse me signifia qu'il fallait m'en priver. Ni mes prières ni mes larmes ne purent la fléchir , et tout le couvent fut témoin de ma désolation.

Ma chère petite Florette ! allait-on la noyer , ou l'abandonner aux passans ? Heureusement Fune de mes compagnes , sensible à ma douleur , me proposa , pour l'adoucir , d'envoyer Florette à sa mère , et de la lui recommander. Elle était de Rosay , petite ville voisine du couvent ; et quand sa mère la viendrait voir , elle m'ap-

porterait ma petite épagneule; je la reverrais quelquefois. Oe fut pour moi un soulagement inexprimable, et je regarde comme un présage le plaisir que j'en ressentis. J'envoyai donc Flonette à la mère de mon amie. La lettre dont je l'accompagnai vous aorait émus de pitié. L'abbesse elle-même en fut touchée ; car cmi m'écrivait rien qu'elle ne vît : telle était la loi du couvent. * Mademoiselle de Nuisy ( c'était le nom de la jeune personne ) était loin de savoir encore quels droits elle s'était acquis k ma reconnaissance.;' elle ne sentait pas le prix de ce trésor confié à sa mère ; et quand je parlais de Plorette en soupirant , et les lannef aux yeux , elle riait de mon enfance. Elle était bien heureuse ! elle n'avait rien vu de sa fenêtre qui fit le tourment de son ccear. Yous concevez l'état du mien. Qu'était^il devenu, ce malheareux jeune homme ! Que pensait-il de moi ? Y pensait— il encore ? Combien n'était-il pas à plaindre , s'il m'aimait toujours ! Et combien ne l'étais-je pas , s'il ne m'aimait plus ! Ces idées me poursuivaient , ne me quittaient non plus dans le sommeil que dans la veille ; et cependant l'objet de mes inquiétudes n'était qu'à quelques lieues de moi.

. Contrôleur des fermes à Meaux , et me croyant toujours cap-, tive chez mon oncle y. il était consumé d'amour , d'ambition , d'im-. patience de s'avancer, et d'avoir à m'ofifrir une fortune assez honnête pour m'obtenir de mes parens. *

Un jour enfin , les relations de son emploi l'ayapt appelé a, Kosay , et se trouvant dans l'une de ces sociétés que forment les' petites villes, il voit sur les genoux de l'une des femmes qui étaient en cercle , une épagneule toute semblable à celle qu'il m'avait donnée. La ressemblance l'intéresse ; il approche , il caresse la petite épagneule ; il fait l'éloge de sa beauté , et en la caressant , il reconnaît le grelot, le collier dont il l'avait parée. Ah ! madame , s'écria-t-il , avec émotion , d'oii avez-vous eu. cette jolie petite chienne ?

Madame de Nuisy ne demandait pas mieux que de conter son aventure. Hélas ! dit-elle , c'est par pitié que je lui ai accordé, l'asile. Une jeune personne, compagne de ma fille, l'avait apportée au couvent oii elles sont ensemble. La règle ne lui permettait pas de l'y. garder. La pauvre enfant ne savait à qui la confier ; elle était désolée. Ma fille a le cœur bon ; elle n'a pu la voir dans cet état sans s'attendrir sur elle ; et l'une et l'autre elles m'ont priée de prendre soin de cet innocent animal, qui, sans moi, serait délaissé. Alors, pour rendre son récit plus touchant, elle fit lire mes deux lettres (car jeJui en avais écrit une seconde pour lui rendre grâce de l'hospitalité qu'elle avait bien voulu accorder k Floretle) , et tout le monde en fut ému.

«le TOUS laisse à imaginer l'impression que firent sur mon jeune xnant de si sensibles témoignages du prix que j'attachais au don [Wk'il m'avait fait. En feignant de sourire au sentiment naïf dont es lettres étaient remplies , il demanda à les lire lui-même ; et dans l'excès de (son émotion , dévorant des yeux ces caractères 'tiracés de ma main , adorant cette signature , Philippine Oray de aan , qu'il voyait pour la première fois , il mourait d'envie d'y ppliquer ses lèvres. ^ais cette envie fut réprimée par la crainte le se trahir.

Il engagea doucement l'entretien avec madame de Nuisy , lui parla de sa fille , lui fit dire tout ce qu'elle savait , et tout ce «ju'il voulait savoir du couvent ou j'étais captive. Elle fit amplement l'éloge de la parfaite sûreté dont y jouissait l'innocence , de la vigilance de madame l'abbesse , de son extrême sévérité à interdire tout accès , toute relation du dehors ; et le résultat fut qu'une exacte clôture , des murs impénétrables , des grilles même inaccessibles , et des tourières inexorables , me séparaient de lui : triste objet de réflexion !

J'étais là, il en était sûr, mais une tentative imprudente et manquée , soit pour m'écrire , soit pour me voir , allait me faire enlever de ce couvent , et m'éloigner de lui , sans qu'il pût retrouver mes traces. C'était un coup du ciel que la proximité de son poste de ma demeure ; c'en était un bien plus miraculeux encore que laVencontre de la petite chienne : mais plus cette bonne fortune lui était précieuse , plus il fallait la ménager.

Avant que d'attaquer la place, il commença par en observer Fenceinte et tous les alentours. Nulle espérance d'y pénétrer, nulle espérance même d'approcher du parloir. Il découvrit enfin , que des fermes voisines, de jeunes villageoises apportaient au couvent tantôt des pots de crème , et tantôt des fleurs ou des fruits , que les pensionnaires achetaient à la grille. Il était blond , je vous l'ai déjà dit , et n'avait encore sur les joues que ce duvet qui est la fleur d'un beau teint. II ne vit nen de plus facile , ni de plus sûr à faire, que de se déguiser en paysanne , et de venir, un clayon sur la tête , et sous le bras une corbeille pleine de bluets et de roses , se présenter au parloir du couvent. ^

Je m'y rendis avec mes compagnes ; et quoique je n'eusse vu Gosan que d'assez loin , ces yeux bleus et ces cheveux blonds me rappelèrent son image. La plus légère ressemblance aurait suffi pour attirer mon attention ; mais plus je l'observais , et plus je me sentais émue. Enfin , tandis que mes compagnes se jetaient sur les fleurs, je fixai mes yeux sur les siens; et un regard d'intelligence fut pour moi un trait de lumière. Allons , mademoiselle , achetezmoi de mes bouquets y me dit-il d'une voix radoucie ; en voilà un

que fai fait avtec soin. Je le pris, et en le payant, je viseo écrit dans cette main qu'il me tendait : Elle est à voua. Jamais )e n'éprouvai d'émotion pareille. L'impression que fit sur mon ccDur l'accent de cette voix sensible que j'entendais pour la premwrc fois y le ravissement où j'étais de voir de près ces traits animés par l'amour , ces yeux tout pétillans de flamme , et en niéme temps la frayeur que quelqu'une de mes compagnes ou de nos sarveSlantes ne s'aperçût de ce qui se passait en lui et en ntoh-«iéme ; enfin tout ce que la joie a de plus vif et la crainte de plos glaçant , me causait un frémissement qui nous aurait traliis , si le 5on de la cloche n'eût abrégé la scène.

Mes compagnes , heureusement , ne pensaient pas à nMn. Is clayon et la corbeille eurent un prompt dâût ; on ne parla que de la blonde; et j'appris qu'elle avait promis de revenir trois jours après , la veille de la Fête-Dieu , et d'apporter des flenrs eu abondance pour orner l'église et l'autel.

Retirée dans nota cellule, livrée k mes réflexions, ou, pour mieux dire , abandonnée au délire de mon amour , j*adiiurais cette étoile qui semblait présider à notre destinée , et nous dominer tous les deux , lorsqu'en déliant mon bonquet pour le mettre dans l'eau , je découvris , sous le jonc qui nouait les flenrs, un ruban de papier , oii étaient écrits ces mots ; « Le ciel nous » aime , ma chère PhilipjHue ; il fait de^ prodiges pour nous. Nos o ennemis , croyant nous séparer , nous réunissent. J'ai un remploi » k Meaux , qui n'est pas éloigné d'ici. Cest à Rosay que j'ai ap- >» pris en quel lie^ vous étiez cachée. La dureté de votre abbetse , » en vous privant de la petite chienne que vous daignes aimer, » semble me l'avoir envoyée pour me découvrir votre asile . L'amour » m'a fait trouver ce moyen de nous voir. Nos cœurs nous sont » mutuellement connus. Nous avons su que nous nous aimions » avant de pouvoir nous le dire. Assurons-nous bien l'un à l'autre u une constance invariable. Tous les deux orphelins, tous les deux » sans fortune, mais tous les deux bien nés, c'en est asses. Mes i> travail et un peu de temps nous feront un état paisible. Espé- » rance et courage, c'est tout ce qu'il faut à l'amour. J'ai besoin » de l'une et de l'autre , ne me refusez pas un mot qui me les » donne ».

£t il avait signé , Hippofyte Cloaan,

Quelle inhumaine aurait eu la force de le lui refuser, ce mot si désiré ? Je tâchai cependant ^j entremêler le sentiment et la raison. Je lui avouai que j'étais touchée de la bonté qu'il avait encore de ^'occuper de moi ; mais je l'accusai d'imprudence. Je lui exposai le danger d'un artifice qui me rendrait la faUe du couvent , s'il était «iécouvert ; et je finis par lui conseiller , pour son , repos et pov

ïe mien , d'bobK^r une infortunée qui n'existait que par les bienfaits d'un onde son tuteur , et qui devait et roulait en dépendre. A dire vrai , j'espérais bien que mes conseils ne seraient pas suivis.

Trois jours après , il reparut au milieu d'une foule de jeunes paysannes qui venaient à l'envi joncher de fleurs l'égiise du couvent. Le soin d'en décorer l'autel fut confié aux pensionnaires ; et aous les jeux des religieuses , nous fûmes occupées avec les villageoises , la moitié de cet heureux jour , à faire des bouquets j des guirlandes et des festons.

Vous nous vojes d'ici, mon jeune amant et moi , à genoux au pied de l'autel 9 vis-^-vis l'un de l'autre , n'étant plus séparés que par une corbeille 00 nous faisions le choix des fleurs. Nos deux mains voltigeaient sans cesse parmi ces fleurs , sans oser se toucher. Environnée de témoins , de ma vie je n'ai été plus inquiète et plus tremblante; de ma vie je n'ai passé des momens plus délicieux. J'avais mon billet à donner ; je le glissai sous une rose ; et dans l'instant il fut sabi avec une' adresse admirable. Après cela je fus plus tranquille , et je le vis s'en aller content. Nous étions loin de prévoir l'un et l'autre le malheur qui nous attendait. * L'envie est de tous les états. Parmi les filles du voisinage , la bouquetière de Cressy s'était trop distinguée par la beauté de son offrande , et aussi par un certain air leste , élégant et noble , <pie ses compagnes n'avaient pas. Elle fut observée avec des yeux jaloux; et la malignité lui trouva quelque chose de singulier et d'équivoque. Sa taille , son air , son maintien , et puis ses traits , et puis sa voix , et puis ce blond duvet qui commençait à poindre , tout cela bien examiné fit nâttre des soupçons. Les plus espiègles lui firent des questions qu'il éluda bien vite en prenant congé d'elles ; mais dans leurs entretiens , sa personne fut détaillée , si bien que quelques unes pariaient que la blonde était un galant déguisé.

Ce bruitpassa jusque dans le couvent ; l'abbesse en fut instruite ; et l'alarme s'y répandit. Vous juges avec quelle inquiète curiosité mes compagnes s'en occupaient , et comme une foule de jeunes imaginations cheminaient de conjecture en conjecture ; je fis sur moi des efforts inouïs pour dissimuler ma frayeur , et je me rangeai du cdté de celles qui trouvaient la chose incroyable.

Tontes ces jeunes villageoises avaient promis de revenir la veiUe de rOctave. Celle de Cressy s'y était engagée expressément ; on l'attendait, et cependant Fabbesse avait fait prendre k Cressy même des informations redoutables. J'étais désespérée de n'avoir à qui me fier pour faire savoir k Closan le danger qui nous menaçait.

Il revint comme il l'avait promis , avec une corbeille encore plus magnifique , et d'un air plus délibéré. Mais ce jour^là les pen--

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sionnaires ne sortirent pas hors du cloître ; les touriëres sevâm reçurent les offrandes ; et l'on fit dire aux jeunes paysannes que madame l'abbesse les remercierait au parloir. fUies s'y rendirent ;* et après avoir fait Fëloge de leur zële , l'abbesse les congédia. Je respirais y lorsque j'appris que celle de Cressy était la seule qu'on avait. retenue , et que l'abbesse l'interrogeait.

D'oii éte^vous ? lui demanda-t-elle d'un ton de juge. H comprit aisément que pour le démentir on n'attendait qne sa réponse ; et en effet la blonde de. Cressy se trouvait n'y être point connae. Il était pris ; il fallait s'échapper y il fallait me sauver moi-^méme ; et s'il se laissait assaillir de questions, il était perdu; heureuse» ment il lui vint dans l'idée de donner le change à l'abbesse.

Je suis née à Cressy , lui dit-il , madame ; et j'y serais encore sans le malheur qui m'y est arrivé , et qui a obligé mes père et mère à se retirer au village de Roise , pour me dérober aux poursuites d'un ravisseur qui voulait m'enlever. — Vous enlever! — Oh ! mon Dieu , oui , madame ; à l'âge de seize ans > il n'a tenu qu'à moi d'être enlevée par un jeune homme de La cour qui venait souvent à Cressy , et qui , pour me séduire, employait mille roses ; mais grâces au ciel , je n'ai pas donné dans les pièges de ce trompeur. Et le voilà qui lui raconte les tentatives, les attaques, les artifices du jeune homme , coname il la poursuivait dans les jardins, dans les bosquets , et avec quelle ardeur il la pressait d'aller être à Paris une femme de qualité.

Plus il animait ses peintures, plus l'abbesse attentive , émue, inquiète , s'émerveillait qu'une jeune innocente eût échappé à la séduction ; et à chaque nouveau péril , c'était de nouvelles alarmes. ^ Le malheureux , s'écriait-elle ! il était jeune , dites^vous ; et il était peut-être aussi d'une figure aimable ? — Oui , madame , il était joli homme ,. bien fait , bien tourné , j'en conviens ; mais quoiqu'il fût aussi bien doux , bien caressant , je ne m'y fiais pas, car il y avait dans sa douceur un air de ruse et de malice ; ses yeux surtout avaient quelque chose de singulier ; tantôt ils étaient langubsans , et tantôt ils étaient hardis et brillans comme deux étoiles. C'était alors qu'il me disait les choses les plus tendres et les plus incroyables. Aussi je n'en voulais rien croire. Mais plus je répétais qu'il était un menteur , plus il me jurait le contraire. — Ah ! ma fille , il fallait le fuir. — £h ! madame , \e ne faisais que m'échapper de bosquets en bosquets ; mais il en savait mieux que moi tous les détours, et je le retrouvais sans cesse. Quelquefois j'étais hors d'haleine , et si lasse qu'il fallait bien me reposer sur le gazon. — Sur le gazon ! — Alors c'étaient des plaintes et des soupirs à mes genoux. — A vos genoux, ma fille!— Je lui en faisais la honte. H sied bien , lui disais*je, à un jeune homme de

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"wotre qualité d'être aux pieds d*une paysanne ! Il me répondait «q|ue la beauté était la reine du monde. Enfin , de colère , il fallait l'obliger à se relever ; et j'avais bien de la peine encore à me dégager de ses mains. Plus je le repoussais, plus il baisait les miennes. Quelle audace , disait Fabbesse ; il vous baisait les mains ! — Et si vous aviez vit, madame , quels regards il me lançait en les baisant ! Ce n'est pas tout. — Quoi donc! — Le croiriez-vous , ma(]ame? il eut un jour la hardiesse de me glisser au doigt un riche diamant; mais moi y le lui jetant au nez : Allez , monsieur, lui dis-je, nous ne portons d'anneau que celui qu'un mari nous donne. — Fort bien, ma fille ! et depuis, je l'espère, il vous à laissée en repos?

— Hélas ! non ; et j'avais encore bien des peines à essuyer. — Mais , imprudente , vous tardiez bien à avertir vos père et mère !

— Hélas ! madame , chaque fois qu'il m'avait désolée , il me priait si humblement de n'en rien dire, me demandait tant de fois pardon , et d'une voix si suppliante , que je patientais de peur de nous en faire un ennemi. A la fin cependant, un jour que le méchant me surprit seule cueillant des fraises au bord de la foret , le matin , au moment oii les oiseaux s'éveillent — Ah ! malheureuse , qu'alliez-vous faire là ? -— Je vous l'ai dit , madame , j'allais cueillir des fraises. Mais je m'aperçois qu'il est tard , et ma mère serait en peine. Il est temps que je m'achemine. Un moment, dit l'abbesse, je veux du moins savoir •— Vous saurez

tout, madame ; je reviendrai demain , et je vous conterai le reste. Mais si je tardais davantage , ma mère gronderait , et vous ne voulez pas que ma mère me gronde. A ces mots, il lui fit une humble révérence , et disparut comme un éclair.

Quellç aventure , disait l'abbesse ! et voyez à quoi l'innocence est exposée daq^ le monde ! en vérité , je tremble encore pour elle ; et il me tarde d'être à demain pour voir comment elle a pu s'en tirer. •

Le lendemain , elle attendit la blonde avec la plus vive impatience; mais la blonde ne revint pas. L'abbesse alors ne doutant pliis qu'elle ne fût jouée , en conçut un dépit mortel. Elle fit faire à Roise les mêmes perquisitions qu'elle avait fait faire à Cressy. La réponse des émissaires fut qu'ils n'y avaient trouvé aucune trace de cette bouquetière ; que son aventure au couvent était la fable de tous les villages voisins ; et qu'on y était persuadé que la blonde était un blondin. J'étais tremblante; car mes compagnes avaient tout entendu et m'avaient tout appris. Le perfide ! le scélérat, disait l'abbesse, il m'a trompée, et avec ses mensonges , il a cru m'échapper ; je le rattraperai , et je l'en ferai repentir. La voilà cherchant dans sa tête quel pouvait être ce fripon , et qui de'^nous avait pu l'attirer. Bientôt ce fut sur moi que ses idées se

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fixèrent. Elle me savait dans le cœur cet amour dont mon onde lui avait fait confidence. Elle lui écrivit l'aventure , et lui dooits le signalement de ce dangereux séducteur. Mon oncle , frappé ê^ la ressemblance , alla bien vite savoir de Bliancour oii il avart placé le jeune clerc. A Meaux , lui dit le financier. A Meam Z vous avcE fait une belle œuvre ! dit mon oncle. C'était auprès de Meaiyi que j'avais caché ma pupille. Il Ta su, il Fa dénichée; l'ous allez voir ce qui s'est passé ; l'abbesse me l'écrit.

Bliancour déjà piqué de la disgrâce de son fils , le Ibt btes plus encore de la bévue qu'ils avaient faite y mon oncle et lui, 4 l'insu l'un de l'autre , en rapprochant de moi le rivai préféré; et pour se délivrer plus sûrement de ses poursuites , il résolot de le faire enfermer. Le premier ministre était un vieux prélat qui Élisait faire sa pénitence aux autres pour les petits péchés de sa jeunesse ; et notre ennemi avait auprès de lui plus de crédit qu'il n'en fallait pour accabler un innocent.

L'audace du jeune homme qui, k la faveur d'une fête, et sons l'apparence du aèle à parer les autels , s'était glissé , déguisé es fille, dans un couvent, pour y surprendre une jeune orpheline qu'il avait déjà poursuivie dans la maison de son tuteur ; cette audace fut présentée au cardinal conmie une profanation criminelle au plus haut degré. Le vieillard fut encore assee bon pour ne voir que du libertinage dans ce que les casuistes de son conseil appelaient sacrilège ; et quelques années de Saint-Lazare lui parurent un châtiment assez sévère pour une faute dont il trouvait l'excuse dans ses amoureux souvenirs. Closan se vit donc enlevé, et fut conduit à Saint-Lazare.

L'abbesse n'avait point révélé mon secret , et ne m'avait pas même témoigné qu'elle en f&t instruite ; mais , en présence de tout le couvent, elle annonça quç le téméraire était puni, et nomma la maison où il venait d'être enfermé. An nom -de Saint- Lazare , je pâlis , je frémis , je vis que tous les yeux étaient fixés sur moi , et que ma douleur me trahissait. Eh bien ! oui, m'écriai-je, en laissant tomber mes larmes, je suis la cause de son malheur; mais j'atteste le ciel que j'en suis la cause innocente, et qu'il n'j a rien de criminel dans les intentions de cet infortuné.

Pour vous , mademoiselle , vous êtes innocente , je n'en ai point douté, me dit l'abbesse; et la preuve que je le crois, c'est que vous êtes encore ici ; mais ne prétendez pas justifier un séducteur impie, un profanateur sacrilège , puisque vous me forcez à dire à quel point il est criminel. Mes larmes redoublèrent , et malgré 1» fierté que j'oj^sais à mon humiliation , je n'y pus résister ; je conjurais l'abbesse d'obtenir de mon oncle qu'il me donnât un a\itre asile. Elle me le promit ; mais soit qu'elle espérât de me calmer, soit que

mon tuteur se donnit le loisir de m'enfermer plus sûrement , soit enfin que , pour me réduire , il voulût lasser mon courage , on me laissait gémir et me consumer de douleur.

Ce n'était plus la grille , ce n'étaient plus les murs de mon courent qui me gênaient , c'étaient les murs de Saint-Lazare : j'avais sur le cœur tout le poids des cadenas et des verroux qui enfermaient ce jeune innocent. Ce tait là qu'un pouvoir injuste accablait de rigueur celui dont tout le crime était de m'avoir trop aimée. Je le voyais seul , désolé , désespéré , forçant peut-être , dans les accès de sa douleur , ses gardiens à exercer sur lui leur inflexible cruauté. A ce tableau sans cesse présent à ma pensée, j'inondais mon lit de mes larmes , et je remplissais ma cellule de mes gémissemens qu'il fallait étouffer. Ma prison me devint hor^ rible; je résolus de m'en tirer. J'y réussis au péril de ma vie ; et les cordeaux du jardinier , enlevés un soir de sa case , noués en échelons , pendus à ma fenêtre et aux branches d'un arbre dont les derniers rameaux s'étendaient au-delà des murs y furent le moyen périlleux que j'employai pour m'évader. Mais échappée à ce danger et libre enfin dans la campagne , au petit point du jour , qu'allais-je devenir? c'est là l'intéressant.

J'avais plus d'une fois entendu parler dans le couvent d'un vieux curé du voisinage , le plus doux , le plus indulgent , le plus officieux des hommes; c'était le curé de Mareuil. On m'avait fait voir son village et quel en était le chemin. Mon projet fut d'aller me jeter à ses pieds , lui demander l'asile , et lui confier la résolution courageuse que j'avais prise ; mais il fallait , sans être aperçue , arriver jusqu'à lui , et je n'en avais plus le temps. Le travail de mon évasion m'avait pris les heures de la nuit ; et lorsqu'enfin je me vis libre au-delà des murs du couvent, l'aube du jour , en m'éclairanty vint me saisir d'une frayeur nouvelle. Les gens de la cam<* pagne allaient me voir et dénoncer ma fuite ; on allait m'arréter, me ramener dans ma prison. Quelle honte pour moi ! quel crime ne me feràit-on pas de m'en être échappée! Malheureuse! ce n*était rien de me revoir captive ; j'allais me voir déshonorée. Mon courage m'abandonna; je me mis à pleurer. En pleurant > j'invoquai le ciel , je le pris à témoin de l'innocence de mon cœur ; et tombant à genoux y je lui recommandai une pauvre orpheline réduite au dernier désespoir.

En faisant ma prière, je remarquai , du c6té de Quincy , un petit bois assez touffu , et il me vint dans la pensée de m'y cacher jusqu'à la nuit suivante. J'y trouverai de l'eau , me disais-je à moimême , et je supporterai la faim.

Je m'acheminai vers le bois ; et après m'y être bien cachée , je respirai assise sur mon petit paquet, et rendant grâces au ciel df

m'avoir offert ce refuge. Le croiriez-vous? j'éprouvai même un de joie d'y entendre le chant des oiseaux ; et toutes ces idées d| liberté , d'amour et de bonheur , que leur voix réveille dans l'àj .

vinrent plonger la mienne dans une, douce rêverie. Je pris plai^sai; à voir Jeannot lapin et sa famille jouer autour de moi ,

Et faire à TAurore lear cour Parmi le thym et la rostre.

Je ne prévoyais pas que ce serait pour iUoi la cause d'un d^s plus terribles dangers qu'à mon âge l'on put courir.

Un gaitle-chasse , le fusil sous le bras , traverse la plaine cft s'avance vers le bois ou j'étais cachée.' Jeune et leste , il alJaiC d'un pas à m'attraper bien vite , si f avais voulu fuir , et je n*oia. avais pas la force. Epouvantée de son approche , je m'enfooç.ai encore plus avant dans l'épaisseur du feuillage , et là je me tinj» immobile sans oser respirer. Le risque d'être atteinte du plonLl> mortel ne me vint pas dans la pensée; la peur d'être aperçuo m'occupait tout entière.

Le chasseur rôda quelque temps autour de moi , et tout à coup je le vis qui visait droit à mon buisson. Le coup partit , le ploml» siffla autour de moi , et dans un mouvement de frayeur invincible je fis un cri. Me voilà trahie.

Le garde , presque aussi effrayé que moi en me voyant , s'écrie , et me demande s'il ne m'a point blessée. Non , grâce au ciel ^ lui dis-je. Oui , vraiment , grâce au ciel , me dit-il en se rassurant. Alors il me considéra d'un air surpris et satisfait. Quel dommage , dit-il , et quel regret si j'avais tué une si jolie toarte* relie ? Et que fait-elle dans ce bois? Y attend-elle son tourtereau? Ce ton familier me déplut. Vous voyez y lui dis-je , une orpheline que le malheur poursuit , et qui tâche de lui échapper. J'attends ici la nuit. La nuit! dit-il en souriant, la nuit, dans un bois, à votre âge ! Et d'oii venez-vous?— D'un couvent ou l'on me retenait captive. — Et oii avez-vous dessein d'aller ? — Chez un vieillard qui n'est pas loin d'ici et qui me servira de père. — Quel est-il , ce vieillard ? Je connais tout le voisinage. — Pardonnez , c'est là mon secret. — Votre secret , je le devine , ma belle enfant , c'est de l'amour. Tenez , ces aventures de couvent se ressemblent toutes ; il y a toujours de l'amour en jeu. Oui , je gage que vous avez quelque amoureux qu'on vous défend de voir , et que c'est pour cela que vous vous êtes échappée. Convenez-en de bonne foi. — En me trouvant ici , vous avez droit , lui dis-je , d'imaginer tout ce qu'il vous plaira ; mais le ciel m'est témoin qu'il n'y a dans ma conduite rien que d'honnête et d'innocent. Durant ce dialogue , ses yeux étaient attachés sur les mieoi.

r. LES DÉJEUNERS DU VILLAGE. 585

ï'étaîs assise , il était debout. Sa contenance était hardie ; et cepen- 3ant son air et son regard avaient je ne sais quoi d'inquiet et d'irrésolu : il se tint quelque temps immobile et pensif, les deux inains appuyées sur son fusil ; et moi , intimidée de son attention , je gardais aussi le silence. Quelàge avez-rous , me demanda-t-il. —Dix-sept ans. — Dix-sept ans ! et vous avez perdu père et mère? —Hélas! oui. — Éles-vous riche? — Non. — Moi je suis à mon aise, je suis garçon , et s'il ne vous fallait qu'un bon mari.... — Je vous suis obligée ; mais je n'ai pas dessein de disposer ainsi de moi : je vais pour quelque temps encore me retirer dans un autre couvent.— Bon ! les couvens , rien n'est si triste. Allez , mademoiselle , la maisonnette d'un garde-chasse , bon vivant , vaut mille fois mieux ,^sans me vanter , que» le plus beau couvent du monde. Et il allait me faire la peinture de la joyeuse vie que nous y mene«« rions. J'abrégeai l'entretien , en le priant de s'éloigner et de continuer sa chasse. Moi , dit-il , vous laisser ici seule jusqu'à la nuit ! cela n'est pas possible. Vous êtes» ma foi, trop jolie pour être abandonnée. Je ne vous quitte pas , et ce soir je vous accompagne. Non , lui dis-je , il faut me laisser , ou je vais m'en aller moiinéme , au risque d'être prise et rémenée dans ma prison. -^ Vous avez donc bien peur de moi ? *- Non , mais je sais qu'il ne me convient pas d'être ici seule avec un homme. — Et qui vous gardera , si je m'en vais? — Le ciel , qui garde l'innocence. -* tl , fera bien ; car pour les jeunes filles il ne fait pas sûr dans les bois. Et il me regardait encore avec des yeux plus animcsJ Laissez-moi donc, lui dis-je avec instance; je Vous en ai prié, je vous en conjure à genoux. Alors il parut prendre sa résolution. Vous le voulez ? dit-il ; allons , il faut vous obéir. Mais la journée est longue ; avez-vous de quoi vivre ? — Hélas ! non ; je n'ai rien. — Je vais donc vous laisser le pain et le vin de mon déjeuner. Je le veux bien , lui dis-je , si vous me permettez de vous payer ce bon office: J'avais tiré ma bourse ; - mais il eut la noblesse de refuser obstinément l'argent que je lui présentais. Je le remerciai , et pour dernière grâce je lui demandai le silence. Oh! pour le silence , dit-il en souriant , il faut me le payer , et je n'en veux pas moins que ce petit cœur d'or qui pend là sur ce joli sein. Je ne saurais m'en détacher , lui dis*^e , il me vient de ma mère. Il me fait pourtant bien envie! reprit-il avec des yeux étincelans ; laissez- moi du moins le baiser. Et en disant ces mots , il y portait la main. Je reculai avec effroi.

En me voyant pâlir , il s'arrêta ; et après un moment de silence :

Mademoiselle, me dit-il d'une voix entrecoupée et presque éteinte,

je suis jeune , mais je suis honnête homme ; oui , je le suis, et je

veux l'être. Adieu. Ce ne sera pas moi qui abuserai de l'état oh

vous êtes ; mais ne couchez point dans ce bois , non , crojr moi , n'y couches pas. Je rôderai tout à l'enlour jusqu'à la nnit , p vous garder ; mais ce sera de loin. Adieu, vous ne me verrez plus.

J'ai réfléchi depuis à la situation violente oii j'avais va Tâme de ce jeune homme, à l'altération de sa voix , au feu qui animait mm visage et qui jaillissait de ses jeux , au regard û-xje et dëvorsnC qu'il tenait attaché sur le petit cœur d'or qui pendait à mon oov ; et j'ai admiré Li résolution avec laquelle il s'éloigna de nu» , en jetant à mes pieds sa roquille et sa panetière. Bien des héros n*anraient peut-être pas été si magnanimes ; et je doute que la continence de Scipion , dont on a tant parlé , Ait plus digne d'éloge que celle de mon garde-chasse.

Je dînai de ses dons ; et la fatigae de la nuit m'ajant lait un besoin de quelques heures de sommeil , je m'y livraL Enfin bt nuit étant venue , je pris la route de Mareuil.

Nous y arriverons demain ; car j'ai ùàt aujourd'hui , dit-elle , une assez longue course ; j'ai besoin de me reposer.

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