LA BERGERE DES ALPES
Vous avez à vois plainctre! reprit Aclélaïcl«; est«ce des es ? est-ce du sort? Je ne sais , ditnil; mais je ae suis pas nx ; ne m'ea demandes pas davaatage. Ecoutas y dit Adë« ie 1 le cie4 nous donne a l'un et à l'autre une consolation dans boft peines ; les miennes sont comme un poids aocaUant dont mon Bear est oppressé. Qui que vous sojés, si vous cvonaissee le ^uDienr , tous devez être compatissant , et je vous crois digne de Btt confiance ; mais pr<miettea-moi qu'elle sera mntaelle. Hélas I dû Fonros€y mes maux sont tels que je serai pent<-étre couf*» dunné â ne les révéler jamais. Ce mystère ne fit que redoubler h cariosité d'Adélaïde. Rendes-vous demain, lui dit^lle, an ped de cette coUine , sous ce vieux chêne tonlÀi mt vous m'aves «Btcndne gémir. Là je vous apprendrai des choses qni exciteront îotre pitié. Fonrose passa la nuit dans ilne a^tation mortelle. SoB sort dépendait de ce qu'il allait apprendre. Mille pensées ef«- £njantes venaient l'agiter tour à tour. Il appréhendait surtout la confidence désespminte d'un amour malk«ureusa et fidèle* Sî eHe aime , dit^l , je suis perdu.
n se rendit au lieu indiqué ; il vit arriver Adélaïde. Le )Our ctnt couvert de nuages , et la naAuré en deuil^ semblait présager U tristesse de leur entretieii. Dès qu'ils furent assis an pied du ckéne , Adélaïde parla ainsi t m Vous vôyes ces picrreâ que l'herbe commence k couvrir, c'est le tombeau dn fkuê tendre, du plus vertueux des hoinmes , à qui mon amour et mon impru^* dence ont coûté la vie. Je suis Française , d'une famille distinguée, et trc^ riche, pour mon malheur. Le coaate d'Orestan conçut pour moi l'amour le plus tendre ; j'y fus sensible , je le fiu k l'excès. Mes parens s'opposèrent au penchant de nos CQBon ; et ma passion insensée mé fit consentir à un hymen sacré pour les âmes vertueuses , mais désavoué par les lois. L'Italie était alors le théâtre de k guerre. Mon ipomt y aBait joindre le ccMps qu'il devait commander; je le suivis jusqu'à firiançon ; ma folle tendresse l'y retint deux jours malgré lui. Ce jeune homme jdein d'honneur n'y prolongea son séjour qu'avec mie extrême répugnance. Il me sacrifiait son devoir ; mais que ne lui avais-je pas sacrifié moinnême ? En un mot ^ je l'exigeai; il ne put résister à mes larmes. Il partit avec un pressentiment dont je fus moi-même effrayée. Je l'aocorapa-^ gnai jusque dans cette vallée , ou je reçus ses adieux ; et , pour attendre de ses nouvelles, je retournai à Briançon. Pen^ de jours après se répandit le bruit d'une bataille. Je doutais si d'Orestan s'y éuit trouvé ; je le souhaitais pour sa gloire , je le craignais pour mqnk amour» quatid je reças de lui tme lettre que je ax>yais bien coasolante. Je serai tel jour 9 à telle heure.
i4o CONTES MORAUX.
» me disaît-il , dans la vallée et sous le chêne oii nous non
» sommes sé}>arés ; je m'y rendrai seul , je vous conjure <i*alle
>• m^y attendre seule. Je ne vis encore que pour vous. Quel ctaî
1» mon égarement ! Je n'aperçus dans ce billet que Pimpatienc
n de me révoir, et je m'applaudis de cette impatience. Je zii<
' T\ rendis donc sous ce même cbéne. I>'Orestan arrive , et aprë
o le plus tendl-e accueil : Vous l'avez voulu, ma cbëre Adélaïde, m*
& î^dit'*il,j'ai manqué à mon devoir dans le moment le plus importai!
» de ma vie. Ce que je craignais est arrivé : la bataille s'est d.oii
1» née ; mon régiment a cbargé ; il a fait des prodiges de vatenr
» et je n'y étais pas. Je suis désbonoré, perdu sans' ressource. J<
» ne vous reprocbe pas mon malheur; mais ]e n'ai plus qu'ui
I) sacrifice k vous faire , et mon cœur vient le consommer. A c<
« discours , pâle , tremblante , et respirant à peine, je reçus moi
» époux dans mes bras. Je sentis mion sang se glacer dans me^
» veines , mes genoux ployèrent sous moi , et je tombai sam
» connaissance. Il profita de mon évanouissement pour s'arracfaéi
M de mon sein ; et bientôt je fus rappelée à la vie par le bruit du
» coup qui lui donna la mort. Je ne vous peindrai point la sitaa-
» tion oii je me trouvai : elle est inexprimable ; et les larmes que
M vous voyez couler , les sanglots qui étouffent ma voix , «n fbnl
» une trop faible image. Après avoir passé une nuit entière an-
» près de ce corps sanglant dans une douleur stupide , xnoa
« premier soin fut d'ensevelir avec lui ma honte ; mes mams
M creusèrent son tombeau. Je ne cherche point à vous attendrir ;
» mais le moment, oii il fallut que la terre me séparât des triste^
» restes de mon époux , fut mille fois plus plus affireux pour moi
M que ne peut l'éfre celui qui séparera mon corps de mon âme«
» Epuisée de douleur et privée de nourriture , mes défaillantes
M mains employèrent deux «jours à creuser ce tombeau , avec
M des peines inconcevables. Quand mes forces m'abandonnaient 'i
» je me reposais sur le sein livide et glacé de mon époux. Enfin
» Je lui rendis les devoirs de la sépulture ; et mon cœur Ini pro-
» mit d'attendre en ces lieux que le trépas nous réunit. Cepen-
» dant la faim cruelle commençait à dévorer mes entrailles
» desséchées. Je me fis un crime de refuser à la nature les soutiens
» d'une vie plus douloureuse que la mort. Je changeai mes véle^
» mens en un simple habit de bergère , et j'en embrassai Tétat ,
» comme mon unique refuge. Depuis ce temps , toute ma con-
j» solation est de venir pleurer sur ce tombeau , qui sera le mien.
» Vous voyez , poursuivit-elle , avec quelle sincérité je vous ouvre
» mon âme. Je puis avec vous désormais pleurer en liberté : c'est
» un soulagement dont j'avais besoin ; mais j'attends de vous la
» même confiance. Ne croyez pas m'avoir abusée ; je vois claire
LÀ BERGÈRE DES ALPES. i4i
p ment que l'état de pasteur vous est aussi étranger et plu» » nooTeau qu'à moi. Vous êtes jeune , peut-être sensiUe ; et , si b j'en crois mes conjectures, nos malheurs ont eu la même » soiux» ; et comme moi vous avez^ aimé. Nous n'en serons que ^ plus compatissans l'un pour l'autre. Je vous regarde comme m un ami que le ciel , touché de mes maux , daigne m'envoyer > dans ma solitude. Regardes-moi comme une amie capable de m TOUS donner , sinon des conseils salutaires , au moins des » exemples consolans. »
Vous me pénétres, lui dit Fonrose, accablé de ce qu'il venait; d'entendre ; et quelque sensibilité que vous me supposiez , vous êtes bien loin d'imaginer l'impression que m'a faite le récit de Tos malheurs. Hélas! que ne pui»-je y répondre avec cette con-» fiance que vous me témoignes , et dont vous êtes si digne ! Mais |e ¥OU5 Fai dit , je l'avais prévu : telle est la nature de mes peines , qu'un silence étemel doit les renfermer au fond de mon coeur. Vous êtes bien malheureuse ! ajouta-t-il avec un profond soupir ; je suis encore plus malheureux s c'est tout ce que je puis TOUS dire. Ne vous offenses pas de mon silence ; il m'est affreux d'y être condamné. Compagnon assidu de tous vos pas, j'adoucirai vos travaux , j^ partagerai toutes vos peines ; je vous verrai pleurer sur celte tombe; j'y mêlerai mes larmes à vos pleurs. Vous ne vous repentirez point d'avoir déposé vos ennuis dans un cœur, hélas! trop sensible. Je m'en repens des à présent, ditelle avec confusion; et tous les deux, les yeux baissés, se retirèrent en silence. Adélaïde , en quittant Fonrose , crut voir sur son visage l'empreinte d'une douleur profonde. J'ai renouvelé, disait-elle, le sentiment de ses peines; et quelle en doit-elle l'hor^ reur , puisqu'il se croit encore plus malheureux que moi I
Des ce jour , plus de chant , plus d'entretien suivi entre Fon-> rose et Adélaïde^ Ils ne se cherchaient ni ne s'évitaient l'un l'autre ; des regards oii la consternation était peinte faisaient presque leur unique langage. S'il la trouvait pleurant sur le tombeau de son époux , le cœur saisi de. pitié , de jalousie et de douleur, il la contemplait en silence , et répondait à Ses sanglots par de profonds gémissemens.
Deux mois s'étaient écoulés dans cette situation pénible ; et Adélaïde voyait la jeunesse de Fonrose se flétrir comme une fleur. Le chagrin qui le consumait , l'aflligeait elle-même d'autant plus vivement , que la cause lui en était inconnue. Elle était bien éloignée de soupçonner qu'elle en fût l'objet. Cependant » comme fl est naturel que deux sentimens qui partagent une ime s'affaiblissent l'un l'autre, les regrets d'Adélaïde sur la mort de d'Orestan devenaient moins vifa chaque jour» à mesure qu'elle
i4a CONTES MORAUX.
se livrait da^aatage à ta pitié que lui inspirait Fofiroàe. Elle é Wn sûre que cette pitié n'avait rien que d'innocent ; il ne* Tint pas même dans l'idée de s'en défendre ; et l'objet de oe s«i timeiit généreux, sans cesse présent à sa vue , le revetllsl! chaque instant. La langueur oii était tombé ce jeune fioiii^l devint telle , qu'Adélaïde ne crut pas devoir le laisser plus I<Hli temps livré k lui-même. Vous péHsseï: , lui dit-elle , et vous 9LftnÉ\ k mes douleurs crile de vous voir vous consumer d'ennrû se mes yeux , sans pouvoir y apporter remède. Si le récit îles în prudences de ma jeunesse ne vous a pas inspiré pour mot du m pris , si l'amitié la plus pure et la plus tendre vous est cfierci enfin si vous ne voulez pas me rendre pins màlbeureuse que je « l'étais avant de vous aveir connu ^ cen^c-moi la cause de ^% peines ; vous n'avez que moi dans le monde pour v^ens aider it h fioutenir. Votre secret fût-il plus important que le mien , ne crm gnez point que je le répande. La mort de mon époux a mis xt abtme entre le monde et moi ; et la confidence que j'exige seri bieutût ensevelie dans cette tombe , oii la douleur me coudai à pas lents. J'espère vous y précéder j dit Fonrose en fondant et larmes. Laissec-moi finir ma déplorable vie , sans vous laissa après moi le reproche d'en avoir abrégé lè cours. — O cîef 2 qu'entends-je , s'écrîa-t-elle éperdue. Qui, moi? j'aurais contribué aux maux qui vous accablent ! Achevez , vous me percez le cœur. Qu'ai-je fait ? qu'ai-je dit ? Helas ! je tremble ! O ciel , ne m'as-tu mise au monde que pour y faire des malheureux? Pariez, TOUS dis-je , il n'est plus temps de me cacher qui vous ^tes ; vous en avez trop dit pour dissimuler plus long^temps. — Eh. bien ! ft
suis je suis Fonrose , le fils des voyageurs que vous avez pé^
nétrés d'admiration et de respect. Tout ce qu'ils ont raconté de vos vertus et de vos charmes m'a inspiré le dessein fatal de venir TOUS voir sous ce déguisement. J'ai laissé ma fi^nîlle dans la dé* solation , croyant m'avoir perdu et pleurant mon trépas. Je vous ai vue ; je sais ce qui vous attache en ces lieux ; je sais que le seal espoir qui me reste est d'y mourir en vous adorant. É^rgnefr* moi des conseils inutiles et d'injustes reproches ; ma résolutieli est aussi ferme, aussi inébranlable que la v6tre. Si, en trahissant mon secret , vous troubliez les derniers momens d'une vie qui s'éteint, vous auriez inutilement un tort avec moi, qui n'en aurai jamais avec vous.
Adélaïde confondue tâcha de calmer le désespoir oii ce jeune» homme était plongé. Rendons , dit-eUe , à ses parens le service de le rappeler à la vie ; «aurons leur unique errance ; le ciel m'offre cette occasion de reconnaître leurs bontés. Ainsi , Mn de l'effaroucher par une rigueur déplacée , tout ce que la pitié
[Al
LA BE&GÉ&E DES ALPES. t^l
plus temàxt , tout ce que l'amitié a de. plus coiuolant fut mi« ^ OMge pour le calmer.
Ange du ci«l , f'éciia Fonroie , je umm toute la répugnance que Ims ares à faire un malbeureuK ; votre, cesur etft k celui qui re-
Eie dans ce tombeau; je vois que rien ne peut vous en d^ch«r ; vois coflEiJneB votre vertu est iagénieuse à me cacher mon malar ; je ke aens dans foute ton étendue, j'on suis accable; mai» le v«oa le paidmme. Votre devoir ait de ne m'aimer jamais; le pakn est de vous adorer toujours.
bapaftieBle d'exécuter le dessein q«'<elle avait conçu , Adélaïde
tgtke dans la cabane. Mon père , dit^elle k «on vieuiL mettre ,
^aoas sentea-vous la force de faire le vojage de Turin? J'ai besoin
, de quelqu'un de confiance pour donner À M. et à madame de
, lotrate Tarâ le plus tatéressavt. Le vieillard répondit que son
Kfe pour les servir lui en ia^rait le courage. Allez , reprit Adé-
>bààe^ Tifaâ le» trauverea pleurant la mort de leur fils unique; ap-
preaea4eur qu'il est vivant , qu'il «st en ces lieux , et que c'est
aïoi qui veux le leur rendre ; mais qu'il est d'une nécessité indis-
fensiUe qu'ils vienaent eus-mAmes le chercher.
n part j 3 aorive k Turin , il se (ait annoncer pour le vieillard ie la vallée de Savoie. Ah ! s'écria madame de Fonrose , il est peoi-étre surrivé quelque malheur à notre bergère. Qu'il vienne , ajouta le marqms ; îl nous annancera peut-être qu^elle consent à Tirre auprès de nous. Apr^ la perte de mon fils , dit la marfwse , c'est la aeule consolation que je puisse goéter au monde. I^ vieillard est introduit ; il se prosterne , on le relève. Vous pieaaea un fils , leur dti41 ; je viens vous dire qu'il est vivant ; c'est notre chère eniantqui l'a découvert dans la vallée; elle m'envoie pour vous en instruire ; mais vous seuls , àit-elle , pouvez le anener. Conmie il parlait ainsi , la surprise et la joie avaient ôté à madame de Fonrose l'usage de ses sens. Le marquis , éperdu , ipn^ appelle au secours de sa femme , la rappelle à la vie, emkasw le vieillard , annonce à toute «a maison que leur fils leur sst rendu. La marquise reprenant ses esprits : Que ferons-nous , dîfr-elle en saisissant les mains du vieillard et les serrant avec tendresse , que feron»-nous pour reconnaître un bienfait qui nou^ Kad la vie!
Tout est ordonné pour le départ. Ils se mettent en vojage avec le W homme ; ils marchent -nuit et jour ; ils se rendent dans la vallée, on leiur unique bien les attend. La bergère était au pÂtucage ; la vieille femme les y conduit ; ils approchent. QueHe est kur surprise ! Leur fib, ce fils bien-^mé est auprès d'elle , sous flubît d'un simple pasteur; leurs ce&urs , plutôt que leurs yeux , le ^connaissent. Ah! cruel enfant i s'écrie sa mère en se jetant dans ses
i44 CONTES MOfeACX.
bras , quel <îhagrin vous nous avez douné ! Pourquoi vous dérober k notre tendresse? et que veniez-vous faire ici ? Adorer, dit-il, ce que vous avez admiré vous-même. Pardon, madame, dit Adélaïde, t&ndis que Fonrose embrassait les genoux de son père qui le relevait avec bonté , pardon de vous avoir laissé si long-temps dans la douleur s si je l'avais connu plus tôt, vous auriez été plus tôt consolés. Après les premiers miouvemens de la nature , Fonrose était reton&bé dans la plu sprofonde affliction. Allons , dit le marquis , allons nous reposer dans la cabane , et oublier tous les chagrins que nous a donnés ce jeune fou. Oui, monsieur, je l'ai été , dit Fonrose à son père qui le menait par la main. Il ne fallait pas moins que Fég^are^ ment de ma raison pour suspendre dans mon cœur les mouvem^ras de la nature , pour me faire oublier les devoirs les plus sacrés , pour me détacher enfin de tout ce que j'avais de plus cher au monde; mais cette folie, vous l'avez fait naître, et j'en suis trop puni : j'aime , sans espoir , ce qu'il y a de plus accompli sur la terre. Vous ne voyez rien , vous ne connaissez rien de cette femme incomparable; c'est l'honnêteté , la sensibilité , la vertu même ; je l'aime jusqu'à l'idolâtrie; je ne puis être heureux sans elle, et je sais qu'elle ne peut être à moi. Vous a-t-elle confié, demanda le marquis , le secret de sa naissance ? J'en ai aj^ris assez , dit Fonrose, pour vous assurer qu elle ne le cède en rien à la mienne; elle a même renoncé à une fortune considérable pour s'ensevelir dans ce désert. — Et savez-vous ce qui l'y a engagée ? — Ouï , mon père ; mais c'est un secret qu'elle seule peut vous révéler. -— Elle est mariée peut-être ? — Elle est veuve ; mais son cœur n'en est pas plus libre , ses liens n'en sont que plus forts. Ma fille , dit le marquis en entrant dans la cabane , vous voyez que vous faites tourner la tête à tout ce qui s'appelle Fonrose. La passion extravagante de ce jeune homme ne peut être justifiée que par un objet aussi prodigieux que vous. Tous les vœux de ma fenune $e bornaient à vous avoir pour compagne et pour amie ; cet enfant ne veut plus vivre s'il ne vous obtient pour épouse ; je ne désire pas moins de vous avoir pour fille i voyez combien de malheureux vous feriez avec un refus ^ Ah ! monsieur ^ dit^elle , vos bontés .me confondent; mais écoutez, et jugez-^noir Alors, en présence du vieillard et de sa femme , Adélaïde leur fit le récit de Ssl déplorable aventure. Elle y ajouta le nom de sa famille, qui n'était as inconnue à M. de Fonrose ; et finit par le prendre à témoin ui-même de la fidélité inviolable qu'elle devait à son époux. A ces inots, la con^emation se répandit sur tous les- visages. Le jeune Fonrose , que les sanglots étouffaient , se précipita dans un coin de la cabane pour leur donner un libre cours. Le père attendri' vola au secours de son enfant ^ voyez ^ disait-il, ma chère Adé—
LA BERGÈRE DES ALPES, i45
hîde y clans quel état vous l'aTez mû* Madame de Fonrose , qu cUit auprès d'Adélaïde , la pressait dans ses l>raa en la baignant ie ses larmes. £h quoi ! ma fille , lui disait-elle , nous ferexvoas pleurer une seconde fois la mort de notre cher enfant? Le TieSlard et sa femme , les yeux remplis de pleurs , et attachés sur Adélaïde , attendaient qu'elle prît la parole. Le ciel m'est témoin , dit Adélaïde en se levant , que je donnerais ma vie pour reconnaître tant de bontés. Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir à me reprocher le v6tre ; mais je veux que Fonrose lui-même soit mon juge ; laisses-^noi de grâce lui parler an moment. Alors, se retirant seule avec lui : Ecoutes , lui ditelle , Fonrose ; vous savez quels liens sacrés me retiennent dans ces lieux ; si je pouvais cesser de chérir et de pleurer un époux qai ne m'a que trop aimée , je serais la plus méprisable des femmes. L'estime 9 l'amitié , la reconnaissance sont des sentimens que je TOUS dois ; mais rien de tout cela ne tient lieu d'amour ; plus vous en avez conçu pour moi , plus vous avez droit d'en attendre ; c'est l'impossibilité de remplir ce devoir qui m'empêche de me l'imposer. Cependant je vous vois dans une situation qui attendrirait le cœur le moins sensible ; il m'est affreux d'en être la cause ; il me serait plus affreux d'entendre vos parens m'accuser de vous aToir perdu. Je veux donc bien m'oublier dans ce moment , et TOUS laisser , autant qu'il est en moi y l'arbitre de notre destinée. Cest 4 vous de choisir celle des deux situations qui vous parait la moins pénible : ou de renoncer à moi , de vous vaincre y et de m'oublier; ou de posséder une femme qui, le cœur plein d'uu antre objet , ne pourrait vous accorder que des sentimens trop (aibles pour remplir les vœux d'un am^nt. C'en est assez , s'écria Fonrose ; et d'une âme comme la votre , l'amitié doit tenir lieu d'amour. Je serai jaloux sans doute des pleurs que tous donnerez à la mémoire d'un autre époux-; mais ïa cause de cette jalousie j en vous rendant plus respectable ^ vous rendra plus chëre à mes jeux.
Elle est à moi , dit-il en venant se jeter datfs les bras de ses parens; c'est à son respect pour vous , à vos bontés que je la dois ; et c'est vous devoir une seconde vie. Dès ce moment leurs bras forent des chaînes dont Adélaïde ne put se dégager.
Ne céda-t-elle qu'à la pitié, à la reconnaissance? Je veux le croire pour l'admirer encore; Adélaïde le croyait elle-même. Quoi qu'il en soit y avant de partir , elle voulut revoir ce tombeau qu'elle ne quittait qu'â( regret. O mon cher d'Orestan , dit- elle , si du lein des morts tu peux lire au fond de mon ime, ton ombre n'a point â murmurer (lu sacrifice que je fais; je le dois anx sentimens généreux de cette vertueuse famille ; mais mon cœur te a. lo
reste à jamais. Je vais tâcher de faire des heureux , sans aucun espoir d'être heureuse. On ne Tarracha de ce lieu qu'avec une espèce de violence; mais elle exigea qu'on y élevât un monument à la mémoire de son époux , et que la cabane de ses vieux maitves , qui la suivirent à Turin , fût changée en une maison de campagne , aussi simple que solitaire y oii elle se proposait de venir quelquefois pleurer les égaremens et les malheurs de sa jeunesse. Le temps , les soins assidus de Fonrose , les fruits de son second hymen , ont depuis ouvert son âme aux impressions d'une nouvelle tendresse ; et on la cite pour exempte d'une femme intéressante y et respectable jusque dans son infidélité.