‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 140 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le vice dont j’entreprends anjonrd’hui d’exposer les suites fune.stes; ce vice si universellement répandu sur la terre, et qui désole avec tant de fureur l’héritage de Jésiis-Clu ist; ce vice dont la religion chrétienne avoit purgé l’univers, et qui aujourd’hui a prévalu sur la religion même, est marqué à certains caractères propres que je retrouve tous dans l'histoire des égarements de l’en- ' Tant prodigue.

Premièrement , il n’est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu ; secondement , il n’est point de vice qui, après l’avoir éloigné de Dieu , lui laisse moins de ressource pour revenir à lui; troisièmement, il n'eslpoinl de vieequi rende le p<.'cheiir plus insup(K)rlablc à lui-même; enfin, il n'eu est {xiinl qui le rende plus méprisabie aux yeux mêmes des autres lioinines. llemar(|uez, je vous prie, tous ces caractères dans ThiMoire du pécheur de notre Évangile.

Le premier caractère du vice dont nous fierions, est de mettre comme un abime entre Dieu eU'ame voluptueuse, et de ne laisser presque plus au pécheur U’esfiérauce de retour. Voilà pourquoi le prodigue de notre Evangile s’eii alla d’aliord en un pays fort éloigné, et qui ne lai.ssoit plus rien de commun entre lui et le père de famille : Peregrê profecius est in regionem louginquam. En effet, il semble que daas tous les autres vices, le |>éc))eur tient encore à Dieu par de faibles liens. Il est des vices qui respectent du moins la sainteté du corps, et n'en fortifient pas les penchants déréglés: il en est d’autres qui ne réfiandenl pas sur l'esprit de si profondes ténèbres, cl qui laissent du moins faire encore quelque usage des lumières «le la raison : enfin , il en est qui n'occupent pa.s le cœur à un tel point, qu'ils lui ôtent absolument le goiil de tout ce (pli pourroit le ramener à Dieu. Mais la pa<sion luiiUeu.se dont je parle déshonore le coips , éteint la raison, rend iasipides toutes les clioses du Ciel, et élève mi inurdeséparaliooeotre

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VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

Dieu et le pA;liear, qni Mnible ctter tout espoir de réunion : Ptrtgrt profeclus est in rej^oiiem longiiiquom.

El premièrement , elle déslionore le corps du dirélirn ; elle probne le temple de Dieu en uous ; elle fait sen ir à l'ignominie les membres de Jésus- Christ ; elle souille une chaire nourrie de son corps et de son sang, consacrée par la grâce du liaptéme; unecliair qui doit recevoir l'iramorlalilé, et éire confonne 1 la ressemblance glorieuse de Jésus-Clirist ressuscité; une cliair qui reposera dans le lieu saint , et dont les cendres alleiHlront sous rantel de l’Agneau le jour de la révélation , mêlées avec des cendres des vierges et des martyrs ; une chair plus sainte que ces temples augustes, où la gloire du Seigneur repose ; |ilns digue d’être possédée avec bunneur et avec respect, que les vases mêmes du sanctuaire consacrés par tes mystères terribles qu’ils rrnrenueiit. Or, quelle barrière l’opprobre de ce vice ne met-il pas au retour de Dieu en nous ? Un Dieu saint devant qui les esprits célestes mêmes sont impurs, peut-il asser s’éloigner d’une chair couverte de lioiite et d’ignominie? Quand la'crétture iieseroitque cendre et pon-ssière , la sainteté «le Dieu soufriiroit toujours de s’abaisser jusqu’à elle : eb ! que peut «ionc se promettre le pécheur qui joint à son néant et à sa bassesse , les indignités d’un corps honteusement déslionore? l’ertgri profeetus est in repionem fonginquom.

En second lieu , non seulement ce vice déslionore le corps, il éteint même dans l’ame toutes ifp ses lumières, et le péclieur n’est plus capable de ces réllexions salutaires qui ramènent souvent une aille inliilèle. Le |iradigue de notre Évangile, déjà aveaiglé par sa passion , ne voit point le tort qu'il se Tait en s’éloignant de la maison palenieile; î’in- I gratitude dont il se rend coupable envers le père de famille ; les dangers auxquels il s’expose en voulant être le seul arbitre de sa destinée; les bienséances mêmes qu’il viole en partant pour un pays fort éloigné, sans le conseil et l’aveu de celui à qui il devoit du moins les sentiments de respect et de déférence , que la nature toute seule inspire. Il part, et ne voit plus que (lar les yeux de sa passion : Peregrt profectus est iit regionem longinr/voni.

Tel est le caractère de cette passion infortunée r elle répand un nuage épais sur la raison; des hommes sages, habiles , «iciairés, perdent ici tout d'un coup toute leur habileté et toute leur sagesse; tous les principes de conduite sont effacés en un instant ; un se fait une nouvelle manière de penser, où toutes les idées communes sont proscrites;

ce n’est plus la lumière et le conseil , c’est tm penchant impétueux qni décide et qui règle toutes les dénurclies: on oublie ce qu’on doit aux autres et ce qu’on se doit à soi-même : on s’aveugle sur sa fortune , sur son devoir, sur sa réputali«m, sur ses intérêts, sur les bienséances mêmes dont les autres passions sont si jalouses; et tandis qu’on se doime en spectacle au public, seul on ne se voit pas soi-même. On s’aveugle sur sa fortune ; et Amnon |ietd la vie et la couronne pour n’avoir pu vaincre son injuste fuiblesse. On s’aveugle sur le devoir ; et l’emportée femme de Putiphar ne se souvient plus que Joseph est un esclave; elle oublie sa naissance, sa gloire, sa lierlé, et ne voit plus dans cet Hébreu que l’objet de sa passioa lionteuse. On s’aveugle sur la recommissanee; et David n’a plus d’yeux, ni pour la Kdélité trUrie, ni pour rhigratitude dont il va se rendre coupable envers un Dieu qui l’avoit tiré de la poussière pour le placer sur le Irène de Juda ; depuis que son cixur est bleaé , toutes ses lumières sont éteiotes. On s’aveugle sur les périls : et le fib du roi «le Sicliem ne voit plus b inaLson «le son père exposée aux justes ressentiments des enbntsde Jacob; il enlève Dina, et ne voit pl«is «jue sa lossion. On s’aveugle sur les bienséances; et les deux vieillards de Snsanne ne s«mt plus toucliés, ni de la dignité de leur âge , ni de la gravité de leur caractère, ni du rang qu’ib tiennent en Israël; emportés par leur déplorable fragilité , ils n’en connoissent plus l’indécence , et ne rougissent pas de leur confusion même. On s’aveugle sur les discours publics; et llérodias ne rougit plus d’avoir tout un royaume pour témoin de sa honte et de sa faiblesse. Enfin , on s’aveugle sur l’indignité même de l’objet qui nous captive; et Samsoo, malgré l’expérience déjà faite de la perfidie de Dalila , ne laisse pas de lui confier encore sou secret et sa tendresse. C’est ainsi , 6 mon Dieu I que vous punusez les passions de la chair par les ténèbres de fesprit; que votre lumière ne luit plus sur les âmes adultères et corrompues, et que leur oeur insensé s’obscurcit : Peregrt profectut est lu regionem longinijuam.

Enfin , celte déplorable passion met «lans le «xeur lin dégoût invincible pour les choses du ciel ; on n’est plus touché de rien. Lassé de ses propres misères , on voudroit bien quelquefois revenir à Dien , et tout nous en éloigne; et le ctrnr tout entier se révolte contre nous-mêmes ; et un dégoût affreux nous sabit, et nous lie à nos propres faiblesses; et le ctnir, accoutumé à ne plus sentir que des plaisirs vils et injustes, languit et ne trouve en lui aucun sentiment pour 1a piété.

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