‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 199 sur 348 · HOMÉLIE SUR LAZARE · texte numérisé non relu

HOMÉLIE SUR LAZARE

l’ange dn Seignenr, qui après lui avoir annoncé la naissance d’un fils , et ordonné d'offrir un sacri> fice, avoit, comme un feu dévorant, consumé l’hostie et le bûcher, et disparu ensuite à ses yeux; qu’effrayé, dis-je, de ce spectacle, il crut qu’il alloit être lui-méroe frappé de mort avec sa femme, parce qu’ils avoient vu le Seigneur : Morte moriemur, quia ridimus Dominum. ( JuDlC., Xlil, 22. ) Mais son épouse, sainte et éclairée, condamna sa défiance. Si le Seigneur, lui réponditelle, vouloit nous perdre, il n’auroit pas fait descendre le feu du ciel sur notre sacrifice; il ne l’eût pas reçu de nos mains, il ne nous eût pas découvert ses secrets et ses merveilles, et ce que nous avions ignoré jusqu’ici : Si Domiuue nos relM occidtre , de mmiilms «ostris holocaustum et libameiila non suscrpissel; nec ottetidissei nobis hæc omiiia , neque ea qua sauf ventura dixitset. (Ibid., V, 23.)

Et voili ce que je vous réponds aujourd’hui : Vous croyez votre mort et votre perte inévitable ; l’état de votre conscience vous décourage; en vain des étincelles de grâce et de lumière tombent dans votre cœur, vous touchent, vous sollicitent, et sont toutes prêtes à consumer le sacrifice de vos passions ; vous vous persuadez que c’est fait de vous sans ressource. Mais si le Seigneur vouloit vous abandonner et vous perdre, il ne feroit pas descendre le feu du ciel sur votre cœur; il n’allnmeroit pas en vous de saints désirs et des sentiments de pénitence : Si Domiiius «os vellet oeeidere , de manibus nostris holoeaustum et libameulo non suscepisset : s’il vouloit vous laisser mourir dans l’areuglement de vos passions, il ne vous montreroit pas les vérités du salut; il ne vous les metiroit pas dans un jour qui vous éclaire et qui vous trouble; il n’ouvriroit pas vos yeux sur les malheurs à venir que vous vous préparez ; Xee ostendisset nobis hwc omnta , neque ea quœ su'il ceatura dixisset. D’ailleurs , que savez-vous si Jésus-Christ n'a pas permis que vous tombassiez dans cet élal déplorable, pour faire du prodige de votre conversion , un attrait p<mr la conver.-ion de vos fiéres ? que savez-vous si sa misé ricorde n'a pas ménagé à vos liassions l’éclat qui les a rendues publiques , afin que mille pécheurs, témoins de vos égarements, ne désespèrent pas de leur retour, et soient animés par le spectacle de votre pénitence ? que savez-vous si vos crimes et vos scandales mêmes ne sont pas entrés dans les desseins de la bonté du Seigneur sur vos frères ; et si votre état qui parolt désespéré , comme celui de Ixizare, est bien moins un préjugé de mort pour vous, qu'uoc occasion de maniféster la gloire

de Dieu ? lufirmiiat hree non est ad morfeni, sed pro glorid Dei ? Lorsque' sa grâce ramène un pécheur ordinaire, le fruit de sa conversion se borne b lui seul; mais quand il va choisir un pécheur d’éclat, un Lazare depuis long-temps mort et corrompu ; ah ! les vues de sa miséricorde sont alors plus étendues : elle prépare eu un seul changement , mille changements à venir ; elle se forme mille élus en un seul ; et les crimes d'un pécheur deviennent la semence de mille Justes : Jiifirmitas hœc non est ad mortem, sed pro glorid Dei. Vous perdez courage en sentant l’estœmité de vos misères; mais peut-être e’est cette extrémité elle-même qui vous approche plus du moment heureux de votre conversion , et que la bonté de Dieu vous a réservé pour être un monument public de l’excès de ses miséricordes envers les plus grands pécheurs. Croyez seulement, comme le dit Jésus-Christ aux sœurs de Lazare, et vous verrez la gloire de Dieu ; vous verrez vos proches , vos amis, vos sujets, les complices de vos égarements, devenir les imitateurs de votre péniience ; vous veircz les âmes les plus déplorées soupirer après le bonheur de voire nouvelle vie ; et le monde luimême forcé de rendre gloire à Dieu, ei en rappelant vos excès pa^sés , admirer le prodige de votre destinée présente : Ouoiiiam si credideris , videbis gloriam Dei. Prenez dans vos misères mêmes de nouveaux motifs de confiance ; bénis-ez par avance la sagesse miséricordieuse de celui qui saura tirer de vus passions un nouvel avantage pour sa gloire ; tout coopère au salut des siens, et il ne permet de grands excès, que pour opérer de grandes miséricordes. Dieu veut toujours le salut de sa créature; et dès quenous voulons retourner à loi , nous ne devons pas craindre que sa justice nous rebute , mais que notre volonté ne soit pas sincère.

Et la preuve la plus décisive de notre sincérité , c’est l’éloignement des occasions, qui mettent un obstacle invincible i notre résurrection et à notre délivrance : obstacles figurés par la pierre qui fermoit l’entrée du toiiibeau de Lazare , et que Jésus-Christ commence pornrdonncri|u’un ùte, avant d’opérer le miracle de la résurrection ; Tollile lapidem ; ôtez la pierre. Second moyen marqué dans notre Évangile.

En effet, on voit tous les jours des ptxbenrs lassés du désordre, qui voudroient revenir é Dieu ; mais qui ne peuvent se résoudre à .sortir du milieu de ces olijets, de ces lieux, de ces .situations, de ces ecueils qui les ont éloignés de lui : ils se persuadent qu’ils pourront éieiodre leurs passions, finir le cours d’une vie désordouuée; en un iuot>

VtM)l;tbl DE LA OUATIUEME SEMAINE.

ressusciler avant que d’dter U pierre : ils font même quelques efforts; ils s’adressent k des hommes de Dieu ; ils prennent des mesures de changement; mais de ces mesures qui, n’éloignant pas les périls, n’avancent point leur sAreté; et tome leur vie se passe tristement â détester leurs chaînes , et i ne pouvoir parvenir à les rompre.

D’où vient cela , mes Frères ? c’est que les passions ne commencent à s’affoihlir, que par l’éloignement des objets qui les ont allumées; c’est une erreur de croire que le cœur puisse changer, tandis que tout ce qui l’environne est encore i notre égard le même. Vous voulez devenir cliaste , et vous vivez au milieu des périls, des liaisons, des familiarités, des plaisirs qui ont mille fois corcompu votre ame : vous voudriez commencer à faire quelques réflexions sérieuses sur votre éternité , et à mettre quelque intervalle entre la vie et la mort ; et vous n’en voulez point mettre entre la mort et les dissipations qui vous empêchent de penser i votre salut , et vous attendez que le goAt d’une vie chrétienne vous vienne an milieu des agitations, des plaisirs, des inutilités, des espérances humaines, dont vous ne voulez rien rabattre : vous voulez que votre cœur se bsse de nouvelles inclinations au milieu de tout ce qui nourrit et fortifie les anciennes, et que la lampe de la foi et de la grâce , se rallume au milieu des vents et des tempêtes ; elle qui, dans le secret même du sanctuaire, s’éteint souvent, faute d’huile et de nourriture , et fait aux âmes tièdes et retirées , un danger de la sûreté même de leur retraite.

Vous venez nous dire après cela que vous ne manquez pas de bonne volonté ; mais que le moment n’est pas encore venu. Et comment peut-il venir an milieu de tout ce qui l’éloigne? Mais quelle est cette bonne volonté renfermée an dedans de vous , qui n’a jamais de suite , qui ne conduit jamais à rien de réel , et n’a aucune démarche sérieuse de changement ? c’est-à-dire , vous voudriez changer, sans qu'il vous en coûtât rien ; vous voudriez vous sait ver, comme vous vous êtes perdu; vous voudriez que ies mêmes mœurs , qui ont éloigné votre cœur de Dieu , l’en rapprodiassent ; et que ce qui a été jusqu’ici l’occasion de votre perte, devint lui-même la voie et ht facilité de votre salut. Commencez par éloigner les occasions , qui ont été tant de fois , et qui sont encore tous les jours, l’écueil de votre innocence ; ôtez la pierre, qui ferme l’entrée de la grâce à votre ame : Tol- Ule lapidem : après cela vous aurez droit de demander à Dieu qu’il acliève en vous son ouvrage. Alors, séparé de tous les objets qui iiourrissoient en vous des pas.sious hijusles , vous pourrez loi

dire ; C’est à vous maintenant , ô mon Dieu ! à changer mon cœur : je vous ai sacrifié tous les attachements qui pouvoient le retenir encore ; j'ai éloigné de moi tous les écueils, où ma foihiessc auroit pu encore faire naufrage; j’ai diangé tous les dehors qui dépendoient de moi ; c’est à vous , Seigneur, qui seul pouvez clianger les cœurs, à faire maintenant le reste , à briser les liens invisibles, à surmonter les obstacles intérieurs, à trioniplier de ma corruption tout entière ; j’ai ôté la pierre fatale, qui m’empêchoit d’entendre votre voix ; faites-la retentir à présent jusque dans l’ablme oit je suis encore enseveii; ordonnez-moi de sortir de ce tombeau fatai , de ce lieu d’infection et de pourriture : mais ordonnez-le-moi avec cette parole puissante , qui se fait entendre aux morts , et qui est pour eux une parole de résurrection et de vie ; conflez-moi à vos disciples , pour me délier de ces liens qui tiennent toutes les puissances de mon ame captives ; et que le ministère de votre Eglise mette le dernier sceau à ma résurrection et à ma délivrance.

Et voilà , mes Frères, le dernier moyen proposé dans notre Evangiie. Dès qne la pierre fut ôtée , I c Sauveur dit à haute voix : Lazare, sortez dehors. laizare sort, encore les pieds et les mains liées; et Jésus-Christ le remet à ses disciples pour le délier : SoMte, et siniteabire.

Remarquez id, mes Frères, que Jésus-Christ n’ordonne aux discipies de délier Lazare , qu’après qu’il s’est montré tout entier liors du tomlwau. Il fiint se manifester à l’Église, dit saint Remard, avant de recevoir par .son ministère le bienfait de notre délivrance. Lazare, sortez dehors; c’est-àdire, continue ce Père, jnsqties à quand demeurerez-vous caché et enseveli au dedans de votre conscience? jusques à quand celerez-vous votre iniquité dans votre sein? Çuousqut eoaseieiiUir tua ealiffo tedetinet? (S. Reh.v.)

Vous n’ignorez pas sans doute, mes Frères, que la rémission de nos crimes ne noos est acerrrdéc que par le canal et le ministère de l’Eglise, et cpi’il faut venir découvrir et présenter nos liens à la piété des ministres , qui seuls ont l’autorité de lier et de délier sur la terre ; ce n’est pas sur quoi vous avez besoin d’être instruits. Mais je dis qn’alin qne la conversion soit solide et durable, il faut se montrer tout entier hors du tombeau, comme Lazare. Il ne s’agit pas ici d’une confe.ssion ordinaire: un pécheur invétéré doit remonter jn.sqii’à son enfance; jusqu’à la première naissance de ses passions ; jiuaiues aux commencements de sa vie, qui ont été ceux de ses crimes. Il ne faut plus laisser de doutes et d’obscurités dans la conscience; lais-

HUMÈLIE SUR LAZARE.

sei- dans les ténèbres les premières mœurs , sous prétexte qu'elles ont été déjà révélées au prêtre : U faut une manifestation universelle; ne compter pour rien tout ce qu’on a lait jusqu’ici; les sacrements reçus, et tes confessions laites dans la vie mondaine et déréglée ; les mettre même au nombre de nos crimes ; regarder la conscience comme un chaos , où jusqu’ici on n’a pas porté la lumière, et sur laquelle toutes nos fausses |ténitences passées n’ont fait que répandre de nouvelles ténèbres.

Car, hélas ! mes Frères , une ame qui revient i Dieu après les égarements du monde et des passions , doit présumer qu'ayant vécu jusque li dans des affections et des liahitudes criminelles , tons les sacrements reçus en cet étal ont été pour elle des profanations et des crimes.

Premièrement, parce que n’ayant jamais en de douleur véritable de ses fautes, ni par conséquent de volonté sincère de s’en corriger, les remèdes de l'Eglise , loin de la pnrilier, o:st achevé de la souiller , et de rendre ses maux plus incurables.

Secondement , parce qu’elle ne s’est jamais connue elle-même; elqu’ainsi elle n’a pu se faire connoitre au tribunal. Car , hélas ! mes Frères , le monde au milieu duquel cette ame a toujours vécu, et où elle a toujours pensé et jugé de tout comme le monde ; le monde , dis-je , ne trouvant de sensé et de raisonnable, que ses maximes et ses façons de penser ; le monde connolt-il assez la sainteté de l’Evangile , les obligations de la foi , l’étendue des devoirs , pour entrer dans le détail des transgressions que la foi condamne ?

Troisièmement enfin , parce qne , quand même elle aiiroit connu toutes ses misères, n’en ayant jamais eu de douleur sincère , elle n’a pu les faire connoitre; car il n’y a que la douleur qui sache s’expliquer comme il faut , et représenter an naturel les maux qu’elle sent et qu'elle abhorre : il faut avoir le coeur touché pour savoir se faire entendre sur les plaies et les misères du coeur même : on pécheur touché d’une [lassion profane, en parle plus vivement , plus éloquemment : rien ne lui échappe des maux insensés et déplorables qu’il endure : il entre dans tons les replis de son cœur, ses jalousies, ses craintes, ses espérances. Comme il n’y a que l’esprit de fbomme , dit l’A pétre , qui sache ce qqi se passe dans l’homme , il n'y a que le cœur aussi qui puisse savoir ce qui se passe dans le cœur. La douleur donne des yeux pour tout voir, et des paroles pour tout dire ; elle a un langage qne rien ne sauroit imiter : ainsi une ame mondaine , et encore liée par le cœur à tous ses désordres , a beau venir s’accuser , elle ne sauroit se faire conutdlre : sans avoir un dessein formel de dissimuler

ses ploies ; elle ne les montre jamais dans toute leur horreur, parte qu’elle ne les sent pas , et n’en est pas frappée elle-même : ses paroles se sentent toujours de l’insensibilité de son cœur, et il est impossible qu’elle montre dans toute leur laideur des difformités qu’elle ne connolt pas , et qu’elle aime eneore : elle doit donc regarder tout le temps de sa vie passée , comme un temps de ténèbres et d’aveuglement , où elle ne s’est jamais vue qu’avec des yeux de chair et de sang; jamais jugée qne par des jugements de passions et d’amour-propre ; jamais acensée qu’avec un langage d’erreur et d’impéniteiice ; jamais montrée que dans un jonr fiiux et imparfait. Ce n’est donc pas assez d’êter la pierre du tombeau, il faut que celte ame criminelle en sorte elle-même ; qu’elle se montre , pour ainsi dire, au grand jonr; qn’elle manifeste toute sa vie, et que. depuis le premier âge jusqu’au jour heureux de sa délivrance , rien ne puisse écliapper aux yeox des ministres prêts à la délier.

Mais cette démarche , dites-vous , a des difSciiltés qui peuvent jeter le trouble , l’embarras, le découragement dans la conscience , et suspendre la' résolution d’un changement de vie. Quoi ! mes Frères , vous entrez dans des discussions si pénibles et ai infinies, poor édalrcir vos affaires temporelles; et pour établir l’ordre et la sûreté dans votre conscieoce , et pour ne laisser plus rien de douteux dans l’affeire de votre éternité, vous vous plaindriez dès qu’il doit vous en coûter quelques soirfi et quelques reclierches ! Vous dites si souvent vous-même , quand il s’agit d'une démarche décisive pour la ruine et pour la conservation de voire fortune, qu’il ne faut rien risquer, rien négliger ; qu’il faut tout voir soi-même , tout éclaircir, tout approfondir, et n’avoir rien à se reprociier; et cette maxime si raisonnable sur des intérêts passagers et frivoles , le serait moins sur le grand et sur l’unique intérêt du salut?

Ah ! mes Frères , que nous avons peu de foi ! Et qu’avons-nous de plus important en cette vie, que le soin de mettre en état ce compte redoutable , que nous devons rendre au Juge éternel , et an Scrutateur de nos cœurs et de nos pensées ? c’està-dire, le soin de régler notre conscience, d’en dissiper les ténèbres , d’en purifier les souillures , d’en éclaircir les intérêts éternels , d’en assurer les espérances; nous assurernoas-mêmes,autant que la condition présente le permet, de son état et de ses dispositions ; et n’aller pas paroltre devant Diea comme des insensés, inconnus â nous-mêmes, incertains de ce (|ue nous sommes , et de ce que nons devons être pour toujours. Tels sont les moyens de conversion marqués dans le miracle de la ré-

-ir.1) VENDREDI DE LA QITATRIEMÈ SEMAINE.

siirrcclion de Lazare : achevons l’hUloire de noire Kvaiizilc , et voyons quels sonl les moüb qui déterminent Jésus- Christ i l'opérer.

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