‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 77 sur 348 · VÉRITÉ DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

VÉRITÉ DE LA RELIGION

Or, je TOUR demande, est-il Iionleax k la raison | de croire des vérités qui font tout d’honneur k rimmortalUé de sa nature ? £h ! quoi , mes Frères, aeroii-il donc plus glorieux à rbocnme de se croire de U même nature que les bêtes , et d*attendre la même On ? Quoi ! l'incrédule croiroit se faire plus d’honneur en se persuadant qu'il n'est qu'une vile boue, que le hasard a assemblée , et que le hasard dissoudra , sans fin , sans destination , sans espé~ rance , sans aucun antre usage de sa raison et de son corps, que celui de se plonger brutalement comme les animaux dans les voluptés cliamelies ! Quoi ! il aiiroit meilleure opinion de lui-même, en se regardant comme un infortuné que le liasard a placé sur la terre , qui n’attend rien au • delà de la vie, dont la plus douce espérance est de retomber bientôt dans le néant, qui ne tient à aucun être liors de lui , qui est rétluil à trouver en luimême sa félicité, quoiqu'il n'y trouve que des inquiétudes et des terreurs secrètes! Est -ce donc là cette affreuse distinction qui flatte tant l'orgueil de rincrédule ? Grand Dieu I qu’il est glorieux à votre vérité de n'avoir pour ennemû que des hommes de ce caractère ! Pour moi , disoit autrefois saint Ambroise(AuBR., Oral, de rrsurrrclloNé) aux incrédules de son temps , je me fais honneur de croire des vérités si honorables à l’homme; Jurât hoc credere; d’attendre des promesses si consolantes : Sperare delectat. C’est se punir bien tristement soi-même que de refuser de les croire : IVon credidisse ptcna est. Ah ! si je me trompe en aimant mieux attendre l'étemeUe société des Justes dans le sein de Dieu , que me croire de la même nature que les bêles; c'est une erreur que j'aime, qui m’est clière, et dont je ne veux jamais èire détrompé : Quôd si in hoc erro , qvod me angelis posi moriem sociare mah qmm betiiis, Hbenier tn hoc erro , nee ungimm a& hâc opinione, dum riro, fraudari patiar. (Aubr., Oraf. de resurrrrtionf . )

Mais si la foi est glorieuse du côté des promesses qu'elle renferme pour l’avenir, elle ne l’est pas moins du côté de la situation où elle met le fidèle pour le pièsenl. Et ici , mes Frères , représentezvous un véritable Juste qui vit de la foi , et vous avouerez qu’il n’est rien de si grand sur la terre. Maître de ses désirs, et de tons les mouvements de «son cœur; exerçant un empire glorieox sur luimême ; possétlant son a me dam la patience et dans l’égalité , et régissant toutes ses passions par le frein de la tempérance ; humble dans la prospérité, constant dans la disgrâce , joyeux dans les tribulations, paisible avec ceux qui baissent la paix , insensible aux injures , sensible aux afflicüoos de

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I ceux qui l'outragent , fidèle dans ses promesses , religieux dans ses amitiés , inébranlable dans »es devoirs ; peu louché des ricliesses , qu'il méprise ; embarrassé des honneurs , qu'il craint ; plus grand que le monde entier , qu’il regarde comme un monceau de poussière ; quelle élévation !

La philosopliie ne dctniisoit les vices que ;>ar le vice. Elle n’apprenoU avec faste à mépriser le m<M)de , que pour s'attirer les applaudissements du monde : elle chereboit plus la gloire de la sagesse, que la sagesse elle-même. En détruisant les autres (lassions , elle en élevoit toujours une plus dangereuse sur leurs ruines ; je veux dire , l’orgueil ; semblable à ce prince de Habyloue, qui n’avoit renversé les autels des dieux des nations , que pour élever sur leurs débris sa statue impie , et ce colosse monstrueux d’orgueil qu’il voulut faire adorer à toute ta terre.

Mais la foi élève le Juste au-dessus de sa vertu même. Elle le rend encore plus grand dam le secret du cœur , et aux yeux de Dieu , que devant les hommes. Il pardonne sam orgueil ; il est desinléressé sans faste; il souffre sans vouloir qu’on s'en aperçoive ; il modère ses passions sans s’en apercevoir lui-même ; lui seul ignore la gloire et le mérite de ses actions ; loin de jeter des regards de complaisance sur lui-même , il a honte de ses vertus , plus que le pécheur n'en a de scs vices ; loin de chercher d’être applaudi , il cache ses œuvres de lumière , comme si c'étoienl des œuvres de ténèbres : il n’entre dans sa vertu que raiiiour du devoir; il n’agit que sous les yeux de Dieu seul , et comme s’il n’y avoil plus d'hommes sur la terre : quelle élévation ! Trouvez , si vous le pouvez, quelque cliose de plus grand dans l’univers. RefMssez sur tous les divers genres de gloire dont le monde honore la vanité des hommes ; et voyez si tous ensemble ils [leuvcnt atteindre k ce d^ré de grandeur où la foi élève rhoiuine de bien.

Or , mon cher Auditeur , quoi de plus honorable à l'homme que celte situation ? Je vous le demande. Le trouvez-vous plus glorieux , plus respectable , plus grand , lorsipi’il suit impressions d'un imtincl brutal ; qu'il est esclave de la haine, de la vengeance , de ta volupté , de l’ainhii iuii , de l'envie, et de tous ces monstres qui régnent tour à tour dans son cœur ?

Car vous qui vous faites honneur de ne pas croire , savez-vous bien ce que c’est qu'un iucrédole ? Cest un homme sans mœurs , saus probité, sans foi , sans caractère , qui n'a plus d’autre règle que ses passions , d’autre loi que ses injustes pensées , d*aulre maUre que ses désirs , d'autre frein

LF. JEUm aphFs les cenoufs.

((lie la craintt; de raulorité , d'atilre Pieu que lui* | inCine ; eufaut dénutiiix* , |KtiM)irit croit que le liasard tout seul lui a donné des pères ; ami iiiUUële , puis({u’il ne regarde les iioiiiines que comme les huils d'un assemblage l)ir.anre et rurtuit, auxquels U ne tient que par des liens {^assa^ers; maître cruel y puisqu'il est persuadé t|uc c’est le plus fort et le plus heureux quia toujours raison. Car qui pourroit désormais se lier à vous ? Vous ne craignez plus de Dieu ; vous ne respectez plus les hommes; vous n’aitendez plus rien après cette vie : la vertu et le vice vous paiDisseiU des préjugés de reiifance , et les suites de in crédulité des peuples. Les adultères y les vengeances y les blosphèntes, les perlidies noires, les alwminations qu’on n’oseroit nommer, ne sont plus pour vous que des défenses humaines , et des polices établies par ia politique des législateurs. Les crimes les plus affreux , et les vertus les plus pures, tout est égal selon vous , puisqu’un anéantissement éternel va bientôt égaler le juste et l’impie, et les confondre pour toujours dans l’horreur du tombeau. Quel monstre êtes-vous donc sur la terre ? L’idée qu’on vient de vous donner de vous-même tlattel-elle beaucoup votre orgueil ? et pouvez-vous en soutenir la seule image ?

D’ailleurs , vous faites honneur de votre irréligion à la force de votre esprit ; mais allez à la source. Qui vous a mené au libertinage ? n’esl-ce pas la corruption de votre cœur? Vous seriez-vous jamais avisé d'être impie , si vous aviez pu allier la religion avec vos plaisirs ? Vous avez commencé à douter d’une doctrine qui gênoit vos passions ; et vous l’avez crue fausse, dès qu'elle vous est devenue incommwle. Vous avez cherché à vous persuader ce que vous aviez un si grand intérêt de croire ; (|tie tout moiiroit avec nous ; que les peines étemelles éloienl des terreurs de l’cHlucalion ; que les (tencliaiiLs tics avec nous ne pouvoieiit être des crimes ; que sais-jc ? et toutes ces maximes de libertinage sorties de l’enfer. On croit aisément ce (prou désire. Salomon n’adura les dieux des femmes étrangères , que pour se calmer sur ses dissolutions. Si les liommes n’avuienl jamais eu de passions, ou si la religion les avoii mitoiisécs, il n’auroil jamais paru d'incrédule sur la terre. Et line preuve que je dis vrai, c’est ([ue, dans les moments où vous êtes dégoûté du crime , vous vous tournez, sans vous en ajieit^evoir , vers la religion ; dans les moments où vos passions sont plus calmes , vos doutes diminuent ; vous rendez comme malgré vous un hommage secret au fond de votre cœur à ia vérité de la fut ; vous avez beau raffoiblir , voas ne pouvez réussir à l’étein-

dre : c’est qu’au premier signal de la mort , vous levez les ytuix mi ciel , vous recutinuishez le Dieu (|ui vous frappe , vous vous jetez dans le sein de votre Père et de l’Auteur de voire être; voua tremblez sur un avenir que vous vous étiez vanté de ne pas croire ; et humilié sous la main du Tout- Piiissaul prêle à tomlier sur vous et à vous écraser comme un ver de terre , vous avouez qu'il est seul grand , seul sage , seul immortel , et que rtiomiue u’est que vanité et que mensonge.

Knfiii, si mon sujet avuil besoin de nouvelles preuves , je vous montrerois combien la foi est glorieuse à l'iiuiiime du côté des grands modèles quelle nous propose à imiter. Souvenez -vous d’Abraliain , d'Isaac et de Jacob , disoient autrefois les Juifs à leurs enfants. Souvenez-vous des saints hommes <pii vous ont précédés , à qui leur foi a mérité un témoignage si avantageux , disoit saint Paul ( IlbuH., ii, 39) aux fidèles, après leur avoir rapporté de siècle en siècle , dans ce beau cliapilrc de sa lettre aux Hébreux , leurs noms et les circonstauces les plus merveilleuses de leur histoire.

Voilà l’avantage de la foi chrétienne. Kappelez tous les grands hommes qu’elle a fournis dans tMts les siècles ; des princes si magnanimes, des oonquerants si religieux, des pasteurs si vénérables , des philosophes si éclairés , des savants si estimés , de beaux-esprits si vantés dans leur siècle , des martyrs si généreux , des anacliorètes si pénitents, des vierges si pures et si constantes , des héros en tout genre de vertu. La pliilosopliie i>réclioit une sagesse pompeuse ; mais sou sage ne se irouvoit nulle [lart. Ici quelle nuée de témoins ! quelle tradition non interrompue de héros chrétiens, depuis le sang d’Abel jusqu’à nous !

Or, je vous demande, rougirez-vous de marcher sur les traces de tant de noms illustres ? Mettez d’un côté tous les grands hommes que la religion a donnes au inonde dans tous les siècles, et de l’autre côté ce petit nombre d’esprits noirs et ildsi-stiéiés (]uc l'incrcduliié a produits. Vous paroli-il plus glorieux de vous ranger dans ce dernier parti ? de prendre pour vos guides et |)Our vos modtjes ces hommes dont les noms ne se présentent à nuire souvenir qu’avec horreur, ces muiistres qu'il a plu à ia Providence de permettre ()ue la nature enfantât de temps en temps ; ou les^ Abi.iham, les Joseph, les Moïse, les David, les hommes apostoliques , les Justes de l’ancien et du nouveau temps ? Soutenez, si vous le (louvez, ce parallèle. Ah ) dUoil autrefois saint Jérôme dans une occasion différente , si vous me croyez dans l'erreur , U m'est glorieux de me tromper avec dq

VKHITl': DE LA RELIGÏON.

tels çnides : Si me (hprelu^mleris errautcm^ pa~ iere me, quti'so, errai € rum lii/i&us.

El ici , mes Frères , souOrez que , laissant pour un moment les incrédules , je vous adresse la [>a> rôle. L'incrédulité déclarée est |>eut-èlre un vice rare parmi nous; mais la siinplicUé de la foi ne l’est guère moins. Ou auroit liorreur de se départir de la croyance de ses pères; mais on vent raf- Hner sur leur Iwune foi. On ne se permet pas des doutes sur le fond des mystères, mais un obéit eu pliilosoplie, en s'imposant soi-mènie le joug, en taisant les vérités saintes, recevant les unes comme raisonnables, raisonnant sur les autres, cl les mesurant sur nos foibles lumières; et notre siècle surtout est plein de ces demi-fîdèles, qui, sous prétexte de dépouiller la religion de tout ce que la crédulité ou les préjugés ont pu y ajouter, ôtent à la foi tout le mérite de sa soumission.

Or, mes Frères , la sainteté veut (juc vous n'en parliez qu'avec une religieuse circonspection. La foi est une vertu presque aussi délicate que la pudeur : un seul doute, un seul mot la blesse; un souflle , pour ainsi dire , la ternit. Et cependant quelle licence ne se donne-t-on |>as aujoitrd'iiui dans les entretiens sur ce que la foi de nos [>ères a de plus respectable? Hélas! le seul nom terrible du Seigneur ne pouvoil |>as être prononcé sous la loi par la bouche de riiumiiie; et aujourd’hui ce que la religion a de plus auguste est devenu le sujet des conversations mondaines; on y parle de tout, on y décide librement de tout. Des liommes vains, d'un caractère superlidel, n’ayant pour toute connuissance de la religion qu’un peu plus de témérité que l’ignorant et le peuple; n’ap|iorlanl pour toute science (pie des doutes vulgaires et usés qu’ils ont appris , mais (|u’ils n’ont pis formés; des doules tant de fois éclaircis, et qui ne scmhleni subsister encore que pour faire honneur à la vérité ; des hommes (|ui dans des tncrurs dissipées n’ont jamais donné une iicure d'alleniion sérieuse aux vérités de la religion , tranchent , décident sur des points qu’une vie entière d’étude, accompagnée de lumière eide piété, pourroil à peine éclaircir.

Des jicrsoiines , même d.ins un sexe où l’ignorance sur certains points deviDit être un mérite , où la politesse et la biens<’ance du moins voiidroient qu'en sachant on affectât d’ignorer, des personnes qui connoisscul mieux le momie que Jésus-Christ, qui ne savent pas même de la religion ce qu’il faut en savoir pour régler leurs mœurs, font les difficiles, veulent être éclaircies, craignent d’en trop croire , ont des doutes sur tQUt, et o*en ont point sur leurs misères et sur l’é-

garement visible de leur vie. O Dieu ! c’est ainsi que vous livrez les {técheurs à la vanité de leurs pensées , et que vous permeltez que ceux (jui veulent voir trop clair dans vos secrets adorables ne se CQunoissent pas cux-ipômes. La foi est donc glorieuse à T homme; vous venez de le voir; ü nous reste à montrer qu’elle lui est necessaire.

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