‹ Œuvres de MassillonChapitre 10 sur 88 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Rien n'est plus ordinaire aux personnes que Dieu afflige, que de justilier leurs plaintes et leurs murmures par l'excès et le caractère de leurs afflictions mêmes. Nous voulons toujours que nos croix ne ressemblent point à :clî~ des autres; et, de peur que l'exemple de leur fermeté et 1e leur foi ne nous condamne, nous cherchons des différences dans nos malheurs pour justifier celle de nos dispositions et de notre conduite. On se persuade qu'on porteroil avec résignation des croix d'une autre nature, mais que celles dont le Seigneur nous accable sont d'un car^tère à ne recevoir aucune consolation , que plus on examine ce qui se passe parmi les hommes, plus on trouve son malheur singulier, et sa situation presque sans exemple; et qu'il est difficile de conserver la patic.ee et l'cgalilé dans un état où le hasard paroît ivoir rassemblé pour nous seuls mille circonstances désolantes, qui ne s'étoient jamais trouvée auparavant pour !cs autres.

Mais pourôterà l'amour-propre une si faible défense, et si indigne de la foi, je n'aurois qu'à répondre d'abord : que plus nos afflictions nous paroissent extraordinaires, moins nous levors croire qu'il y entre du hasard ; plus nous devons y découvrir les ordres secrets et impénétrables d'un Dieu singulièrement attentif sur notre destinée ; plus nous devons présumer que, sou. des événements si nouveaux, il cache sans doutt des ,ucs nouvelles et des desseins singuliers de miséricorde our notre ame; ;j1us nous devons nous dire à nousmêmes qu'il ne veut d' ue pas nous laisser périr avec la multitude , qui est le parti des réprouva , puhqr il ,\ous ir«no par des voies si singulières et si peu battues. Cette singularité e malheurs doit être aui yeux le noir, foi une distinction qui nous console ; il a toujours conduit les .lens, en latrre d'aulictions, c: nme sur tout le reste, |>nr les voies louvell 3 c extraordinaires. Quelles aventures tristes et rarprmanlea Jans 1„ vie d «n Noé i'un Lot, 'l'un Joseph, d'un Moïse, d un Job . Suive. ^ siècle eu siècle l'hir oire dci Justes, vous y trouerez toujours . dans » u traitions mi le? ont prouvés, |C ,„. «îgquo. d'incroyable et de u -ulier, ^1 a m£-ic révolté, d«pu.> .U crédnht les &?(* suivants, ansi . m 'us v.s afflictions ressemblent a ceUcs des autres ho.-.mcs , pi is vous devez les regarder œmmo tel affl,ct,on: des élus 3 *>wtI . &, sont marquées du

caractère des Justes ; elles entrent dans cette tradition de calamités singulières , qui forment leur histoire depuis le commencement des siècles. Des batailles perdues, lors même que la victoire nous paroissoit assurée , des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis; des états et des provinces conquises sur nous ; un royaume, le plus florissant de l'Europe, frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère ; la cour remplie de deuil, et toute la race royale presque éteinte : voilà , Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde, réservoit à votre piété, et les malheurs singuliers qu'il vous préparoit pour puriûer les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pompeux et singuliers qui ont partagé toute votre vie vous ont rendu le plus grand roi que la monarchie et les autres nations mêmes aient jamais vu sur le trône ; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige ne sont destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle nous vous les voyons soutenir, qu'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez été un grand roi. Il falloit que tout fût singulier dans votre règne, les prospérités et les malheurs, aûn que rien ne manquât à votre gloire devant les hommes, et à votre piété devant Dieu. C'est un grand exemple que sa bonté préparoit à notre siècle.

Et voilà , mon cher auditeur, de quoi vous instruire et vous confondre en même temps. Vous vous plaignez de l'excès de vos malheurs et de vos peines : mais regardez au-dessus de vous , et voyez si le sujet est excusable de se plaindre et de murmurer, tandis que le maître, encore moins épargné, est soumis et tranquille. Plus Dieu vous afflige , plus il vous aime , plus il est attentif sur vous. Des malheurs plus ordinaires auroient pu vous paroitre les suites de causes purement naturelles ; et quoique tous les événements soient conduits par les ressorts secrets de sa providence, vous auriez peutêtre eu lieu de croire que le Seigneur n'avoit pas de vues particulières sur vous, en ne vous ménageant que certaines afflictions qui arrivent tous les jours au reste des hommes. Mais dans la situation accablante et singulière où il vous place , vous ne pouvez plus vous dissimuler à vous-même qu'il n'ait les yeux sur vous seul, et que vous ne soyez l'objet singulier de ses desseins de miséricorde.

Or, quoi de plus consolant dans nos peines? Dieu me voit; il compte mes soupirs, il pèse mes afflictions, il regarde couler mes larmes , il les rapporte à ma sanctification éternelle. Depuis qu'il a appesanti sa main sur moi d'une manière si singulière, et qu'il semble ne me laisser plus ici-bas de ressource , je commence à devenir un spectacle plus digne de ses soins et de ses regards. Ah ! si je jouissois encore d'une situation heureuse et tranquille, il n'auroit plus les yeux sur moi : il m'oublieroit , et je serois confondu devant lui avec tant d'autres qui vivent heureux sur la terre. Aimables souffrances, qui, en me privant de tous les secours humains, me rendent mon Dieu %i M. I. *

on font l'unique ressource de mes peines! précieuses afflictions, qui, et m Taisant oublier des créatures , font que je deviens l'objet continuel du souvenir et des miséricordes de mon Seigneur!

Jepourrois vous répondre, eu second lieu, que des calamités communes et passagères n'auroient réveillé notre foi que pour un instant. Nous aurions bientôt trouvé dans tout ce qui nous environne mille ressources qui nous auroient l'ait oublier celte légère infortune : les nlaisirs, les consolations humaines, les événements nouveaux que la ligure du inonde offre sans cesse à nos yeux, auroient bientôt charmé notre tristesse, nous auroient bientôt rendu le goût du monde et de ses vains amusements ; et notre cœur , toujours d'intelligence avec tous les objets qui le flattent, se seroit bientôt lassé de ses soupirs et de sa douleur. Mais le Seigneur, en nous ménageant des chagrins où la religion toute seule peut devenir notre ressource, a voulu nous interdire tout retour vers le monde ; il a voulu mettre, entre notre foiblesse et nous, une barrière que ni le temps, ni les événements, ne pussent plus ébranler ; il a prévenu notre inconstance en nous rendant nécessaires des précautions qui peut-être ne nous auroient pas toujours paru également utiles. Il lisoit dans le caractère de notre cœur, que notre fidélité à fuir les périls et à nous séparer du monde n'iroit pas plus loin que notre tristesse ; que le même moment qui nous verroit consolés nous verroit changés ; qu'en oubliant nos chagrins, nous aurions bientôt oublié nos résolutions saintes ; et que des afflictions passagères ne nous auroient faits que des Justes passagers. Il a donc établi la durée de notre piété sur celle de nos souffrances : il a mis des peines fixes et constantes, pour garants de la constance de notre foi -, et , de peur qu'en laissant notre ame entre nos mains, nous ne la rendissions encore au monde, il a voulu la mettre en sûreté en l'attachant pour toujours au pied de la croix. Nous sentons bien nous-mêmes qu'il nousfalloitun grand coup pour nous réveiller de notre léthargie ; que les afflictions légères dont le Seigneur s'étoit jusque là servi pour nous visiter n'avoient été pour nous que des leçons foibles et impuissantes, et qu'à peine nous avoit-il frappés, que nous avions oublié la main qui nous avoit fait une plaie si salutaire. De quoi me plaindrois-je donc, ô mon Dieu? l'excès que je trouve dans mes peines est un excès de vos miséricordes. Je ne pense pas que moins vous épargnez le malade, plus vous avancez la guérison deses maux, et que la rigueur de vos coups fait toute l'utilité, t ute la sûreté de nos peines. Ce sera donc désormais ma plus douce consolation , Seigneur , dans l'état affligeant où votre providence m'a plan* , de penser que du moins vous ne m'épargnez pas, que vous mesurez vos rigueurs et vos remèdes sur mes besoins, et non pas sur mes désirs ; et que vous avez plus d'égard à la sûreté de mon salut qu'à l'injustice de mes plaintes : Et hœc mihisit consolât io , ut affligeas me dolore , non parcat ( Job, vi , 10 ).

le poorrois vous répondre encore : Entrez en jugement avec le

Seigneur, vous qui vous plaignez de l'excès de vos peines, mette* dans une balance , d'un coté vos crimes, de l'autre vos affliction! -, mesurez la rigueur de ses châtiments sur l'énormité de vos offenses; comparez ce que vous souffrez avec ce que vous méritez de souffrir; voyez si vos peines vont aussi loin que vos plaisirs insensés l'ont été; si la vivacité et la durée de vos douleurs répond à celle de vos vo luptés profanes ; si l'état de contrainte où vous vivez égale la licence et l'égarement de vos premières mœurs ; si la privation des créatures , que vous souffrez , répare l'usage injuste que vous en avez fait autrefois. Reprochez hardiment au Seigneur son injustice, û vos peines l'emportent sur vos iniquités : vous jugez de vos souffrances par vos penchants , mais jugez-en par vos crimes. Quoi! il n'y a pas eu peut-être un seul moment dans votre vie mondaine qui ne vous ait rendu digne d'un malheur éternel ; et vous murmurez contre la bonté d'un Dieu qui veut bien changer ces flammes éternelles que vous avez tant de fois méritées , en quelques peines rapides et passagères , et auxquelles même les consolations de la foi vous offrent tant de ressources !

Quelle injustice ! quelle ingratitude ! Eh ! prenez garde, ame infidèle , que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère ; prenez garde qu'il ne punisse vos passions en vous ménageant ici-bas tout ce qui les favorise ; que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ces afflictions temporelles, qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de ses vengeances , et qu'il ne vous traite comme ces victimes infortunées , qu'on n'orne de fleurs , qu'on ne ménage et qu'on n'engraisse avec tant de soins , que pareequ'on les destine au sacrifice , et que le glaive qui va les égorger , et le bûcher qui doit les consumer, est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans ses dons comme dans sa colère ; et puisqu'il faut que le crime soit puni, ou par des supplices passagers ici-bas , ou par des douleurs éternelles après cette vie , rien ne doit paroître plus effrayant aux yeux de la foi , que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre.

Grand Dieu ! que ce soit donc ici pour moi le temps de vos vengeances ! et puisque mes crimes ne sauroient êtres impunis , hâtezvous, Seigneur, de satisfaire votre justice. Plus vous m'épargnerez i ;i-bas , plus vous me paroîtrez un Dieu terrible, qui ne veut point me quitter pour quelques afflictions passagères , et dont la colère ne peut être apaisée que par mon infortune éternelle. N'écoutez plus les cris de ma douleur, et les plaintes d'un cœur corrompu , qui ne connoit pas ses intérêts véritables. Je désavoue, Seigneur, ces soupirs trop humains , que la tristesse de mon état m'arrache tous les jours encore ; ces larmes charnelles , que l'affliction me fait si souvent répandre en votre présence. N'exaucez pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines : achevez plutôt de vous venger ici-bas ; ne réservez rien pour cette éternité terrible, où vos châtiments seront sans fin et sans mesure. Soutenei

seulement ma foiblesse ; et en répandant des amertumes sur ma vie, répandez-y ces grâces qui consolent, et qui dédommagent avec tant d'usure un cœur affligé. .

A toules ces vérités si consolantes pour une ame affligée, je pourrois encore ajouter , mes Frères, que nos peines ne nous paroissent excessives que par l'excès de la corruption de notre cœur ; que c'est U vivacité de nos passions qui forme celle de nos souffrances ; que nos pertes ne deviennent si douloureuses que par les attachements outrés qui uous lioient aux objets perdus; qu'on n'est vivement affligé que lorsqu'on étoit vivement attaché; et que l'excès de nos affliclions est toujours la peine de l'excès de nos amours injustes. Je pourrois ajouter que tout ce qui nous regarde, nous le grossissons toujours ; que cette idée mémo de singularité dans nos malheurs flatte notre vanité en même temps qu'elle autorise nos murmures ; que nous ne roulons jamais ressembler aux autres; que nous trouvons une manière de plaisir secret à nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce : nous voudrions que tous les hommes ne fussent occupés que de nos malheurs , comme si nous étions les seuls malheureux de la terre. Oui, mes Frères, les maux d'aulrui ne sont rien à nos yeux : nous ne voyons pas que tout ce qui nous environne est presque plus malheureux que nous ; que nos affliclions ont mille ressources qui manquent à bien d'autres ; que dans des infirmités habituelles nous trouvons , dans l'abondance des biens , et dans le nombre des personnes attentives à nos besoins, mille consolations refusées à tant d'autres malheureux ; que, dans la perte d'une personne chère, il nous reste, dans la situation où la Providence nous a placés, mille endroits qui peuvent en adoucir l'amertume ; que, dans des dissensions domestiques , nous retrouvons dans la tendresse et dans la confiance de nos amis les douceurs que nous ne saurions trouver parmi nos proches; que, dans une préférence injuste, l'estime du public ncus venge de l'injustice de nos maîtres; enfin, que nous trouvons mille dédommagements humains à nos malheurs ; et que si l'on meltoit dans une balance, d'un côté, nos consolations, île l'autre , nos peines , nous verrions qu'il reste encore dans notre ùtat plus de douceurs capables de nous corrompre, que de croix propres à nous santifier.

Aussi, mes Frères, il n'est presque que les grands et les heureux «lu monde qui se plaignent de l'excès de leurs malheurs et de leurs peines. Des infortunés, qui naissent et qui vivent dans la misère et «l.ms l'accablement, passent dans le silence, et dans l'oubli presque •lu l«urs peines, leurs jours malheureux ; la plus petite lueur de Mobg ment et le repos leur redonne la sérénité et 1 allégresse ; les ■«■ b-eres douceurs dont on console leurs peines les leur font oublier; un moment de plaisir les dédommage d'une année entière de souffrances ; tandis qu'on voit ces âmes heureuses et sensuelles , au milieu de leur abondance , compter comme un malheur inouï un

seul désir contredit ; se faire de l'ennui et de la satiété môme des plaisirs, un triste martyre; trouver dans des maux imaginaires, la source de mille chagrins réels ; sentir plus vivement la douleur d'un poste manqué, que le plaisir de tous ceux qu'elles occupent ; enfin regarder tout ce qui trouble tant soit peu leur félicité sensuelle , comme la dernière des infortunes.

Oui, mes Frères, ce sont les grands et les puissants qui seuls se plaignent, qui se croient toujours les seuls malheureux ; qui n'ont jamais assez de consolateurs ; qui, au plus léger contre-temps, voient se rassembler autour d'eux, non-seulement tous ces amis mondains que leur rang et leur fortune leur donnent , mais encore tous ces ministres pieux et éclairés que l'estime publique dislingue, et dont les saintes instructions seroient bien mieux placées auprès de tant d'autres malheureux auxquels toutes les ressources du monde et de la religion manquent , et auxquels aussi elles seroient plus utiles. Mais, mes Frères, devant le tribunal de Jésus-Christ on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui vous environnent, et dont les malheurs sont d'autant plus affreux, qu'ils sont plus obscurs et plus oubliés : et alors on vous demandera si c'étoit à vous à murmurer et à vous plaindre; on vous demandera si vous deviez tant faire valoir des calamités qui auroient été des consolations pour beaucoup d'autres ; on vous demandera s'il falloit tant murmurer contre un Dieu qui vous traitoit avec tant d indulgence, tandis qu'il appesanlissoit sa main sur une infinité de malheureux ; on vous demandera s'ils avoient moins de droits aux plaisirs de la terre que vous ; si leur ame étoit moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre ; en un mot , s'ils éloient , ou plus criminels, ou d'une autre nature que vous.

Hélas! mes Frères, non-seulement c'est l'amour excessif de nousmêmes , mais encore c'est notre dureté pour nos frères, qui grossit à nos yeux nos propres malheurs. Entrons quelquefois sous ces toits pauvres et dépourvus, où la honte cache des misères si affreuses et si touchantes ; allons dans ces asiles de miséricorde, où toutes les calamités paroissent rassemblées : c'est là que nous apprendrons ce que nous devons penser de nos afflictions ; c'est là que , touchés de l'excès de tant de malheurs, nous rougirions de donner encore des noms à la légèreté des nôtres ; c'est là que nos murmures contre le ciel se change ont en des actions de grâces , et que, moins occupés des croix légères que le Seigneur nous envoie, que de tant d'autres qu'il nous épargne, nous commencerons à craindre son indulgence, loin de nous plaindre de sa sévérité. Mon Dieu ! que le jugement des grands et des puissants sera formidable, puisque , outre l'abus inévitable de leur prospérité, les afflictions qui auroient dû en sanctifier encore l'usage et en expier les abus, deviendront elles-mêmes leurs plus grands crimes !

Mais comment se servir des afflictions, pour sanctifier les période

». état , et pour opérer son salut , puisqu'elles y paroissent mettre des obstacles invincibles? C'est ici le dernier prétexte, tire de 1 incompatibilité que les afflictions semblent avoir avec notre salut.

Page 1