PREMIÈRE PARTIE
Le lan jaçe le plus commun des âmes que le Seigneur afflige est d'alléguer font propre foiblesse, pour justifier l'usage peu chrétien qu'elles leur de leurs afflictions. On avoue et l'on se plaint qu'on n'est pas jssez fort pour y conserver un cœur soumis et tranquille , que rien n'est plus heureux que de pouvoir être insensible ; que ce caractère nous sauve bien des peines et des chagrins inévitables dans la vie : mais que nous ne nous faisons pas à nous-mêmes un cœur à notre gré ; que la réligioa ne rend pas durs et philosophes ceux qui sont nés avec des sentiments plus tendres et plus humains ; et que le Seigneur est trop juste pour nous faire un crime de nos malheurs mêmes.
Mais, pour confondre ici une illusion si commune et si indigne de fca piété, remarquez d'abord, mes Frères, que lorsque Jésus-Christ a ordonné à tous les fidèles de porter avec soumission et avec amour les croix que sa bonté nous ménage , il n'a pas ajouté que cet ordre si juste, si consolant, si conforme à ses exemples, ne regarderait que les âmes dures et insensibles. Il n'a pas distingué entre ses disciples ceux que la nature, l'orgueil ou les réflexions avoient rendus plu
formes et plus constants, de ceux que la tendresse et l'humanité avoieni fait nailre plus sensibles, pour faire aux premiers un devoir d'une patience et d'une insensibilité qui ne leur coûte presque rien, et en dispenser les autres à qui elle devient plus difficile.
Au contraire, ses règles divines sont des remèdes; et plus nous en paraissons éloignés par le caractère de notre cœur, plus elles sont faites pour nous, et nous deviennent nécessaires. C'est parce que vous êtes foibles, et que les moindres contradictions trouvent toujours votre cœur plus vif et plus révolté contre les souffrances, que le Seigneur doit vous faire passer par des tribulations et des amertumes ; car ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'être éprouvés, ce sont les foibles.
En effet, qu'est-ce qu'être foible et sensible ? c'est s'aimer excessivement soi-même ; c'est donner presque tout à la nature, et rien à la foi ; c'est se laisser conduire par la vivacité de ses penchants, et ne vivre que pour jouir de son repos et de soi-même , comme de la seule félicité de l'homme. Or, dans cet état, et avec ce fonds excessif d'amour du monde et de vous-mêmes , si le Seigneur ne ménageoit des afflictions a votre faiblesse; s'il ne frappoit votre corps d'une langueur éternelle, qui vous rend le monde insipide; s'il ne vous préparoi l des peines et des chagrins, qui vous font une bienséaucc de la régularité et de la retraite ; s'il ne renversoit certains projets , qui , laissant votre fortune plus obscure, vous éloignent de grands périls; s'il ne vous plaçoit en certaines situations , où des devoirs tristes et inévitables occupent vos plus beaux jours ; en un mot, s'il ne mettoit entre votre foiblesse et vous une barrière qui vous retient et qui vous arrête ; hélas ! votre innocence auroit bientôt fait naufrage ; vous auriez bientôt abusé de la paix et de la prospérité, vous qui ne trouvez pas même de sûreté au milieu des afflictions et des peines. Et puisque, affligés et séparés du monde et des plaisirs, vous ne pouvez revenir à Dieu, que seroit-ce si une situation plus heureuse ne laissoit plus d'autre frein à vos désirs que vous-mêmes? La même foiblesse et le même poids d'amour-propre, qui nous rend si sensibles à la douleur et à l'affliction, nous rendroit encore plus sensibles au danger des plaisirs et des prospérités humaines.
Ainsi ce n'est pas excuser nos découragements et nos murmures, d'avouer que nous sommes foibles, et peu propres à porter lescoupi dont Dieu nous frappe. La foiblesse de notre cœur ne vient que delà foiblesse (Je notre foi ; une ame chrétienne doit être une ame forte, à 1 épreuve, dit 1 Apôtre, des persécutions, des opprobres, des inflrmités, de la mort même Elle peut être opprimée, continue l'Apôtre , mais ellenesauroit être abattue: on peut lui ravir ses biens, épalation, son repos, sa fortune, sa vie même; mais on ne peut lui ravir le trésor de la foi et de la grâce, qu'elle porte caché an fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères : on peut lui faire répandre des larmesde sen-
Sibilité et de tristesse, car la religion n'éteint pas les sentiments def le nature ; mais son cœur désavoue à l'instant sa foiblesse, et fait de! ses larmes charnelles des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je? une ame chrétienne se réjouit même dans les tribulations ; elle les regarde comme les marques de la bienveillance de Dieu sur elle, comme le gage précieux des promesses futures, comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ, et qui, dès celte vie , lui donnent comme un droit assure à sa gloire immortelle. Être foiblc et révolté contre l'ordre de Dieu dans les souffrances , c'est avoir perdu la foi, et n'être plus chrétien.
J'avoue qu'il est des cœurs plus tendres et plus sensibles à la douleur ; mais cette sensibilité ne leur est laissée que pour augmenter le mérite de leur souffrance , et non pour excuser leur révolte et leurs murmures. Ce n'est pas le sentiment, c'est l'usage déréglé de la douleur, que l'Evangile condamne. Plus même nous naissons sensiblesà nos peines, plus nous devons l'être aux consolations de la foi. La même sensibilité qui ouvre nos cœurs au chagrin qui accable , doit les ouvrir à la grâce qui soutient et qui console ; les afflictions trouvent bien plus de ressource dans uu bon cœur, pareeque la grâce y trouve plus d'accès: les douleurs immodérées sont plutôt les suites de l'emportement que la bonté du cœur ; et ne pouvoir se soumettre à Dieu , ni se consoler dans ses peines , ce n'est pas être tendre et sensible, c'est être farouche et désespéré.
Déplus, tous les préceptes de l'Evangile demandent delà force ; et si vous n'en avez pour soutenir avec soumission les croix dont il plaît au Seigneur de vous affliger, vous n'en avez pas assez non plus pour l'observance des autres devoirs que la doctrine de Jésus-Christ vous prescrit. Il faut de la force pour pardonner une injure, pour dire du bien de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. Il faut de la force pour fuir un monde qui nous plaît, pour s'arracher a des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent , pour résister à des exemples que la foule autorise, et dont l'usage a presque fait des lois. Il faut de la force pour user chrétiennement de la prospérité , pour être humble dans l'élévation, mortifié dans l'abondance, pauvre de cœur au milieu des biens périssables, détaché de tout lorsqu'on possède tout, plein de désirs pour le ciel au milieu de tous les plaisirs etde toutes les félicités de la terre. Il faut de la force pour se vaincre soi-même, pour réprimer undesir qui s'élève, pour étouffer un sentiment qui plaît, pour ramener :ans cesse à la règle un cœur qui s'en écarte sans cesse. Enfin, parcourez tous les préceptes de l'Evangile , il n'en est pas un seul qv i ne suppose une ame forte et généreuse ; partout, il faut se faire violence à soi-même ; partout, le royaume de Dieu est un champ q i'il iut défricher, une vigne où il faut porter le poids du jour et de la chaleur, une carrière où il faut vaillamment et continuellement combattre: en un mot, le disciple de Jésus-Christ ne sauroit jamais
être foible sans être vaincu ; et jusqu'aux moindres obligations de la foi, tout coûte, tout porte le caractère de la croix, qui en est l'esprit dominant : si vous manquez un instant de force , vous êtes perdu. Dire donc que l'on est foible, c'est dire que l'Evangile tout entier n'est pas fait pour nous, et qu'on ne peut être non - seulement ni soumis, ni patient, mais encore ni chaste, ni humble, ni désintéressé, ni mortifié, ni doux, ni charitable.
Mais outre cela , mes Frères , quelque foibles que nous puissions être, nous devons avoir cette confiance en la bonté de notre Dieu , que nous ne sommes jamais éprouvés, affligés, tentés au-delà de nos forces; que le Seigneur proportionne toujours les afflictions à notre foiblesse; qu'il répand ses châtiments, comme ses faveurs, avec poids et avec mesure ; qu'en nous frappant il ne veut pas nous perdre, mais nous purifier et nous sauver ; qu'il nous aide lui-même à porter les croix que lui-même nous impose ; qu'il nous châtie en père, et non pas en juge ; que la même main qui nous frappe, nous soutient ; que la même verge qui fait la plaie, y porte l'huile et le miel qui l'adoucit. 11 connoit le caractère de nos cœurs et jusqu'où va notre foiblesse; et comme il veut nous sanctifier en nous affligeant, et non pas nous perdre, il sait jusqu'où il doit appesantir sa main, pour ne rien diminuer d'un côté de notre mérite, si les souffrances étoient trop légères ; et pour ne pas aussi , de l'autre , nous le faire perdre tout à fait, si elles étoient trop au-dessus de nos forces.
Eh ! quel autre dessein pour roi t-il avoir en répandant des amertumes sur notre vie ? Est-il un Dieu cruel, qui ne se plaise que dais l'infortune de ses créatures ? est-il un tyran barbare, qui ne trouve sa grandeur et sa sûreté que dans les larmes et le sang des sujets qui l'adorent ? est-il un maître envieux et chagrin, et qui ne puisse goûter de félicité, tandis qu'il la partage avec ses esclaves? faut-il que nous souffrions, que nous gémissions, que nous périssions, afin qu'il soit heureux? C'est donc pour nous seuls qu'il nous punit et qu'il nous chàlie; sa tendresse souffre, pour ainsi dire, de nos maux; mais comme son amour est un amour juste et éclairé, il aime encore mieux nous laisser souffrir, parcequ'il prévoit qu'en terminant nos peines, il augmenteroit nos misères. C'est un médecin tendre, dit saint Augustin, qui a pitié, à la vérité, des cris et des souffrances de son malade, mais qui, malgré ses cris, coupe jusqu'au vif tout ce qu'il trouve de corrompu dans sa plaie : il n'est jamais plus doux et plus bienfaisant que lorsqu'il paroît plus sévère ; et il faut bien que les afflictions nous soient utiles et nécessaires, puisqu'un Dieu si bon et si ( lément peut se résoudre à nous affliger.
Il est écrit que Joseph , élevé aux premières places de l'Egypte , ue pou voit presque s'empêcher de répandre des larmes, et sentoit renouveler toute sa tendresse pour ses frères, dans le temps même qu il affectoit de leur parler plus durement, et qu'il feignoit de ne pat les connoltre : Quasi ad alienos duriàs loquebatur. avcr-
titque separumper, etflevit ( Gen. xlii, 7, 24). C'est ainsi que Jésus- Christ nous châtie. Il fait semblant, si j'ose parler ainsi, de ne pas recounoitre en nous ses cohéritiers et ses frères : il nous frappe et nous traite durement , comme des étrangers ; mais cette contrainte coûte à son amour, et ne peut soutenir long-temps ce caractère de sévérité qui lui est comme étranger ; ses grâces viennent bientôt adoucir ses coups ; il se montre bientôt tel qu'il est , et son amour ne tarde pas de trahir ces apparences de rigueur et de colère : Quasi ad alienos
duriàs loquebatur. avertitque se parumper, etjlevit. Jugez si
les coups qui partent d'une main si amie et si favorable, peuvent n'être pas proportionnés à notre foiblesse !
N'accusons donc de nos impatiences et de nos murmures que la corruption et non pas la foiblesse de notre cœur. Des Allés foibles n'ont-elles pas autrefois défié toute la barbarie des tyrans ? Des enfants, avant même que d'avoir appris à soutenir les travaux de la vie, n'onl-ils pas couru avec joie affronter les rigueurs de la plus affreuse mort? Des vieillards, succombant déjà sous le poids de leur propre corps , n'ont-ils pas senti renouveler leur jeunesse comme celle de l'aigle , au milieu des tourments d'un long martyre ? Vous êtes foible ! mais c'est cette foiblesse même qui est glorieuse à la foi et à la religion de Jésus-Christ ; c'est pour cela même que le Seigneur vous a choisi, afin de faire connoître en vous combien la grâce est plus forte que la nature, bi vous étiez né avec plus de force et de fermeté, vous ne feriez pas tant d'honneur à la puissance de la grâce ; onattribueroità l'homme une patience qui doit être un don de Dieu : ainsi plus vous êtes foible, plus vous devenez un instrument propre aux desseins et à la gloire du Seigneur. Il n'a jamais choisi que des personnes foibles, quand il a voulu appesantir sa main sur elles, afin que l'homme ne s'attribuât rien à lui-même, et pour confondre, par l'exemple de leur fermeté, la vaine constance des sages et des philosophes. Ses disciples n'étoient que de foibles agneaux lorsqu'il les envoya dans l'univers, et qu'il les exposa au milieu des loups. Les Agnès, les Luce, les Cécile, rendoient gloire à Dieu dans leur foiblesse à la force de sa grâce, et à la vérité de sa doctrine. Ce sont ces vases de terre que le Seigneur prend plaisir de briser, comme ceux de Gédéon, pour faire éclater en eux, avec plus de magnificence, la lumière et la jouissance de la foi ; et si vous entriez dans les desseins de sa miséricorde et de sa sagesse, votre foiblesse, qui justifie à vos yeux vos murmures, feroit la plus douce consolation de vos peines.
Seigneur, lui diriez-vous tous les jours, je ne vous demande pas cette raison orgueilleuse qui cherche, dans la gloire de souffrir constamment, toute la consolation de ses peines; je ne vous demande pas cette insensibilité de cœur, ou qui ne sent pas ses maux, ou qui les méprise : laissez-moi, Seigneur, cette raison foible et timide, ce cœur tendre et sensible qui paroît si peu propre à soutenir ses tri
bnlationset ses peines ; augmentez seulement vos consolations et voâ grâces ; plus je paroltrai foible aux yeux des hommes, plus vous paroitrez grand dans ma faiblesse; plus les enfants du siècle admireront la puissance de la foi, qui seule peut élever les âmes les plus foibles et les plus timides à ce point de constance et de fermeté où toute la philosophie n'avoit jamais pu atteindre, et tirer leur force de leur foiblesse même. Premier prétexte, pris dans la foiblesse de l'homme, confondu ; il faut découvrir l'illusion du second, qu'on tire de l'excès et du caractère des afflictions elles-mêmes.