‹ Œuvres de MassillonChapitre 12 sur 88 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Trois écueils sont à craindre pour les âmes qui , touchées de leur salut et vivement persuadées que tout ce qui n'est pas Dieu n'est qu'un songe, veulent commencer à lui être plus fidèles : premièrement , leur propre fragilité qui les entraîne ; secondement, le monde, avec lequel elles veulent encore garder des ménagements et des mesures : enfin, l'oubli de la grâce, qui peu à peu les rend moins attentives à la grandeur et à la singularité du bienfait, lequel, au milieu de leurs égarements, a changé leurs cœurs et éclairé leurs ténèbres. Or, a om trois écueils, si dangereux à une piété naissante, Marie oppose troi> précautions, qui vont aujourd'hui nous servir de modèle : premièrtment, à la propre fragilité, une séparation entière du monde; a une vaine délicatesse sur les jugements du public, une insensibilité hi-roique aux discours et aux pensées frivoles des hommes ; à l'oubli <1< la -,'race, une reconnoissance continuelle et proportionnée à la grandeur de ce bienfait. Souffrez que je vousdemande de l'attention

Le Premier écne\l de notre innocence, c'est nous-mêmes. Nos plus mu» oftatiooa viennent presque toujours échouer contre nos

propres penchants : la même vivacité de cœur, qui fait les larmeset

les regrets de notre pénitence, forme, un moment après, notre inconstance et nos dégoûts ; et, sans que les objets extérieurs s'en mêlent et nous séduisent, la vertu toute seule s'affoiblit dans le cœur même où elles'étoit d'abord formée.

Cependant une des illusions les plus ordinaires dont le démon se sert pour séduire les âmes qui commencent à servir Dieu , c'est de leur persuader qu'il n'est pas nécessaire de rompre ouvertement avec un certain monde, pour mener une vie chrétienne ; qu'on peut se trouver au milieu de ses plaisirs sans y prendre part; que le cœur une fois changé, les occasions auparavant funestes à l'innocence deviennent des objets indifférents, et qu'alors les dangers mêmes, vus de près, ne sont plus que des instructions et des remèdes.

C'est pour confondre une erreur si injurieuse à la piété , que l'Église nous propose aujourd'hui l'exemple de Marie. Prévenue de toutes les bénédictions de la grâce , défendue par le privilège de la conception miraculeuse, ayant la promesse de Dieu pour garant de son innocence, elle ne se voit en sûrelé que loin du monde et de ses périls. La fuite des occasions devance même en elle l'âge où les périls sont à craindre: la retraite de JNazarelh fut le premier asile où, de bonne heure, elle mit à couvert delà contagion le trésor de la grâce.

Là, séparée du monde, unie à Dieu par les plus saints mouvements d'une charité déjà consommée , héritière des désirs Je tous les patriarches ses ancêtres, chargée des vœux de toute la Synagogue, elle soupiroit sans cesse après la v^nu^ du Libérateur ; elle gémissoit sur la désolation de Jérusalem ». sur les infldélités de son peuple ; elle conjuroit le Seigneur de visiter enûn Israël dans sa miséricorde ; et, ens'occupant sans cesse de celui qui devoit être le salut de Juda et la lumière des nations , elle le formoit déjà dans son cœur par la foi , disent les Pères, avant que la vertu du Très-Haut l'eût formé dans son sein, par l'opération secrète de sa puissance. JNi l'autorité des exemples, ni la licence des mœurs de son temps, où le commerce des nations et la royauté d'un étranger avoient fort altéré dans la Judée la simplicité des premières mœurs et l'observance de la loi de Dieu, ne lui firent rien rabattre de l'austérité de ses précautions et de sa conduite. Fille de David , épouse de Joseph , mère du Messie, confiée ensuite au disciple bien-aimé ; dans tous les différents états de sa vie, elle se cache, elle vit loin du monde, sous les yeux de Dieu seul : la prière et la retraite lui paroissent le seul moyen de conserver la grâce reçue. Première instruction.

C'est en effet une erreur de croire que le monde et ses périls sont bien moins à craindre , depuis qu'on leur offre un cœur changé et une ame qui s'en défie. Premièrement, vous exposez la grâce reçue ; et c'est une témérité presque toujours punie par la perte du bienfait que vous exposez. Secondement, c'est une ingratitude et une marque du peu de cas que vous faites des miséricordes du Seigneur sur vous: or l'ingratitude est toujours suivie du refroidissement , et souvent

de l'indignation du bienfaiteur. Je pourrois ajouter que plus la grâce d'une conversion sincère a puriûé votre cœur, plus les occasions deviennent pour vous dangereuses. Autrefois , lorsque vous suiviez des routes injustes, vivant dans le commerce des sens et des passions, votre ame en étoit moins touchée; la familiarité des plaisirs en émoussoit, pour ainsi dire , la vivacité ; vous voyiez mille fois le péril sans réflexion et d'un œil tranquille ; le dégoût vous tenoit presque lieu de sûreté; le crime, si j'ose parler ainsi, vous servoit de rempart contre le crime. Mais aujourd'hui que , connoissant le don de Dieu, vous vous abstenez de tout ce qui peut lui déplaire, les plaisirs ont pour vous un nouveau venin ; plus vous les fuyez, plus leur présence est à craindre ; plus votre cœur craint de s'y livrer, plus ils feront d'impression sur votre cœur. Un ennemi qui nous paroit redoutable nous a déjà à demi vaincus , dès que nous le défions imprudemment : les plus légères occasions , qui à peine autrefois arrêtoient vos regards, vont aujourd'hui blesser votre innocence. Tout ce qu'on s'interdit commence à devenir plus aimable , les plaisirs auxquels on a renoncé s'offrent avec de nouveaux charmes, le crime désaccoutumé trouve toujours le cœur plus sensible : vous comptez sur votre vertu , et la vertu elle-même qu'on expose au milieu des périls est souvent la plus dangereuse tentation de l'ame fidèle.

Jéhu, prince impie , regarde sans être touché l'orgueilleuse Jézabel , environnée de faste et de volupté, et uniquement attentive à lui plaire ; et David , juste et fidèle , voit périr son innocence dans l'indiscrétion d'un seul regard. La vertu est quelquefois plus voisine de la chute que le vice même ; et vous le permettez ainsi , ô mon Dieu, afin que les âmes qui sont à vous opèrent leur salut dans la fuite des périls, et dans la défiance d'elles-mêmes.

D'ailleurs, si vous êtes touché de Dieu, quel charme peut encore avoir pour vous un certain monde au milieu duquel vous vivez? Quand même vous pourriez y répondre de la fragilité de votre cœur, et vous promettre que les occasions les plus séduisantes ne vous surprendroient jamais dans ces moments d'inattention ou de foiblesse, qui voient quelquefois périr en un clin d'œil le fruit de plusieurs années de vertu; qu'y trouvez- vous qui puisse encore vous plaire? A quoi vous occupez-vous , qu'à des inutilités dont votre foi gémit en secret? Qu'y entendez- vous , que des discours, ou qui combattent vos nouveaux sentiments, ou qui les affoiblissent? Que sont pour vous ses plaisirs , que des complaisances qui vous coûtent ? ses liai- *ons les plus honorables, que des bienséances qui vous gênent? ses assemblées les plus agréables, que des scènes qui vous embarrassent? Qu'est le monde tout entier pour vous , qu'une éternelle contrainte ? O ame fidèle, s'écrie saint Augustin, que faites-vous donc au milieu d'an monde qui n'est plus fait pour vous? Quid tibi cum pompis diabçliy amator Christi ? Que vous seriez malheureuse , si vous al-

miez encore le monde ! mais que vous Têtes davantage , si , ne l'aimant plus , vous vous obstinez encore de vivre au milieu de ses périls! Sortez donc de ce monde corrompu ; c'est-à-dire, faites- vous-y de nouvelles baisons, de nouveaux plaisirs , des occupations nouvelles : unissez- vous-y à ce petit nombre dames justes qui vivent dans le monde, mais qui ne vivent pas comme le monde. C'est dans leur société , dit saint Augustin , que vous trouverez cette fidélité , cette vérité, cette candeur, cette joie pure et paisible, cette sûreté que vous n'avez jamais pu trouver dans les sociétés mondaines. Séparez vous donc généreusement de ce qu'il ne vous est plus permis d'aimer : ayez la force de fuir ce que la force vous a déjà fait mépriser ; et ne ménagez plus les vains jugements d'un monde qui ne connoit pas Dieu, et qui est déjà lui-même jugé. Seconde précaution , dont Marie va nous fournir le modèle.

Oui , mes Frères , la crainte des jugements humains estle second obstacle que le démon oppose à toutes les saintes inspirations de la grâce. On sent qu'il faudroit faire mille démarches pour répondre aux mouvements de salut que la bonté de Dieu met dans notre cœur; mais le monde qui en parlera , qui les condamnera , qui s'en moquera , nous arrête : on le méprise et on le craint.

Or Marie , persuadée qu'il est impossible d'allier ce que la grâce exige de nous avec les usages et les assujettissements que le monde nous impose , et qu'on ne tarde pas d'être infidèle à Dieu quand on veut tempérer par des égards humains les devoirs d'une vie nouvelle, n'examine point si ses démarches vont paroîlre singulières aux hommes , mais si elles sont des moyens nécessaires pour conserver la grâce reçue. Ainsi, quoique la virginité fût un opprobre dans la Synagogue, et qu'on regardât comme des personnes dignes du dernier mépriscelles qui renonçoient à l'espérance d'être les mèresdu Messie, Marie, connoissant que c'étoit la voie par où Dieu vouloil la conduire , embrasse cet état humiliant ; et , sans avoir égard à sa naissance , à l'espoir de ses proches frustrés par cette résolution , aux discours du monde , ravi de trouver quelque chose d'extraordinaire dans la conduite des gens de bien, pour avoir droit de taxer toute piété de bizarrerie et de foiblesse , elle consacre avec foi sa virginité à Dieu , qui la demande, et suit la voie du ciel , sans se mettre en peine des vaines pensées des hommes. Oui, mes Frères, on ne va pas loin dans les voies de Dieu , quand on veut encore ménager les préjugés injustes du monde.

Et au fond , mon cher auditeur, vous qui , touché de la grâce , mais trop attentif aux jugements humains , gardez encore des mesures avec on monde que vous n'aimez plus , que prétendez-vous en relâchant ainsi en faveur de ses préjugés mille choses de la fidélité que vous devez à Dieu? si vous prétendez par-là éviter ses censures, et le rendre plus favorable à votre nouvelle vertu , vous vous trompez Plus le monde al- trouvera observateur de bes maximes , plus il de

viendra censeur de votre piété ; plus vous conserverez de conformité avec lui , plus vous fournirez de traits à la malignité de ses censures ; tes mêmes complaisances que vous obtiendrez avec peine de votre cœur pour lui plaire feront le sujet de ses dérisions : il ne blâme dans ceux qui se déclarent pour la piété que ce qu'il y trouve encore du sien; il se moque de ces âmes flottantes qui sont de tout, du monde et de la vertu , et qu'on ne sauroit définir ; il rit de ceux qui , après 1 avoir abandonné , veulent encore lui plaire ; et , tout ennemi qu'il est de la vertu , ses censures tombent d'ordinaire plutôt sur les défauts de la vertu , que sur la vertu même.

Youlez-vous donc que le monde lui-même approuve votre changement ? qu'il soit sincère et universel. Voulez-vous qu'il applaudisse à voire nouvelle pénitence? qu'elle soit proportionnée à vos anciens égarements ; qu'il ne vous trouve pas un pénitent sensuel, indolent, tiède, encore à demi mondain, après vous avoir connu un pécheur vif, ardent, et déclaré sans ménagement pour le vice ; qu'il ne puisse pas dire de vous qu'une vertu commode a succédé à des passions extrêmes ; que vous avez mis la paresse à la place des plaisirs violents ; et qu'il n'y a de merveilleux dans votre nouvelle vie qu'un éloignement plus marqué de tout ce qui vous gêne. Ne craignez le monde qu'autant que vous le ménagerez. Tandis que Samson vécut ennemi déclaré des Philistins , et loin de leurs villes, il passa parmi eux pour un homme suscité de Dieu , et destiné à relever la gloire d'Israël ; mais à peine se rapproche-t-il de ce peuple inûdèle, à peine fait-il alliance avec lui , et imite-t-il ses mœurs, qu'il devient la fable de Gaza , et sert de jouet public à leurs assemblées.

Le monde ne pardonne rien à la vertu. Non-seulement il ne fait pas un mériteauxgens de bien desaccommoderà ses usages, mais il exige d'eux plus de modestie , plus de retenue , plus de charité , plus de désintéressement, plus d'oubli d'eux-mêmes, plus de privations, s'il est possible, que l'Evangile même. Il est sévère jusqu'à l'excès dans les régies qu'il impose aux Justes ; il leur dispute les plus petits adoucissements; il leur fait un crime des fautes les plus légères ; il se scandalise de leurs libertés les plus innocentes; il voudroit les condamnera une retraite éternelle, à une tristesse sans délassement, à une insensibilité entière sur leurs propres intérêts; il voudroit, ce semble, qu'ils ne fussent plus des hommes, pour les mettre au nombre des Justes ; et sou injustice va plutôt à outrer leurs obligations qu'à justifier leurs foiblesses. C'est ici que le monde est un docteur austère: les pharisiens taxent d'intempérance les repas innocents de Jésus-Christ ; Michol regarde avec des y:ux censeurs les saintes saillies de la joie de David ; les grands de Jérusalem trouvent de l'ambition dans les larmes et les prédictions de Jérémfc. U monde grossit tout, envenime tout dans les actions des gens 4e «fin » toujours indulgent pour lui même, il conserve toute sa sévérité pourerat comme si , en poussant trop loin les devoirs de la piété,

il ne cherchoit qu'à se persuader à lui-même qu'ils sont impraticables, et à se justifler les transgressions qui l'en éloignent.

Enfin , la dernière précaution dont Marie se sert pour conserver la grâce reçue est une précaution de reconnoissance continuelle ; et c'est ici le troisième écueil à craindre dans une vie nouvelle. On ne sent pas assez la grandeur du bienfait qui nous a retirés du désordre ; or ce défaut de reconnoissance prend sa source , premièrement d'un orgueil secret , qui fait qu'on attribue en partie son changement à un naturel heureux, à un fonds de droiture et de probité, qui , mémo au milieu de nos désordres, nous taisoit rougir du vice, mettoit à nos passions certaines bornes que la plupart des autres pécheurs franchissent, et nousrendoit le devoir respectable dans le temps même que nous le faisions céder au plaisir. Or Marie, née avec tant d'avantages , et formée, ce semble , pour la vertu , ne cherche point en elle-même les raisons des bienfaits de Dieu : lia opère en moi de grandes choses , dit-elle ,parceqiCil s'est souvenu de sa miséricorde (Luc , 1, 49 , 54). Tout retour sur elle-même lui paroitroit une noire ingratitude; et, ne trouvant que sa bassesse qui ait pu attirer sur elle les regards de son Dieu , plus elle s'envisage, plus elle découvre la grandeur du bienfait , et ne trouve en elle-même que de nouvelles raisons de reconnoissance.

Dieu aime qu'on sente tout le prix des grâces qu'il nous fait. II est jaloux de ses dons comme de sa gloire ; et rien ne suspend ses miséricordes comme de vouloir chercher en nous-mêmes les raisons qui nous les ont attirées. En effet, outre qu'un naturel heureux et sensible au bien est un don lui-même de la grâce, quelle injustice de diminuer par-là la grandeur du bienfait qui a changé notre cœur, et la reconnoissance que nous en devons à notre bienfaiteur ! D'où vient que tant d'autres pécheurs, nés encore plus heureusement que nous; plus portés que nous, par le caractère de leur cœur, à la pudeur et à l'innocence; plus touchés delà vertu et des vérités saintesqui l'inspirent; d'où vient cependant qu'ils n'ont pas le courage de rompre leurs chaînes; qu'ils foulent encore aux pieds la vérité qu'ils respectent; qu'ils se prêtent encore, comme malgré eux , à la destinée de leurs penchants; et que, malgré même la voix de la nature, qui semble les rappeler au devoir, ils se laissent encore entraîner au monde et au charme de ses plaisirs criminels ? Que dis-je? d'où vient que ces inclinations heureuses qu'ils ont apportées en naissant deviennent ellesmêmes le prétexte de leur impénitence; que c'est là-dessus qu'ils se promettent toujours une conversion à venir; que, se trouvant plus de sensibilité pour le bien que les autres pécheurs, ils meurent impénitents, pareequ'ils n'avoient pas vécu endurcis? Je n'en dis pas assez, mes Frères : examinez ce qui se passe dans le monde, et vous verrei que ce sont d'ordinaire les caractères les plus doux, les plus sensibles, les plus capables de vertu ; les cœurs les plus tendres, les plus sincères, les plus généreux, qui se laissent corrompre par les plaitirs. M. î. «

Qu'avez-vous donc offert, en offrant à la grâce une ame bonne et facile, que plus de dispositions aux plaisirs, plus d'obstacles à la vertu ? Plus la nature sembloit vous avoir favorisés, plus vous étiez loin du royaume de Dieu; plus vous devez bénir la main miséricordieuse qui a changé pour vous en moyens de sanctification les mêmes penchants qui, dans les autres , sont le piège de leur innocence; qui a tourné votre vivacité pour le plaisir en une sainte ardeur pour la justicevotre tendresse pour les créatures, en une amoureuse componction pour lui ; vos sensibilités profanes, en de saintes larmes : et s'il vous est permis de jeter quelques regards sur ce naturel heureux que vous avrz reçu en naissant, c'est pour vous confondre devant Dieu de l'avoir fait servir si long-temps à l'injustice, et de n'avoir fait d'autre usage des talents naturels qui vous distinguent des autres hommes, que d'y avoir trouvé une distinction malheureuse dans la science du crime et dans le succès des passions. Qui suis-je donc, ô mon Dieu, pour vouloir chercher dans mon cœur les raisons de vos miséricordes ? Un infortuné , que vos dons ont rendu plus coupable ; un pécheur, qui ai trouvé dans vos bienfaits mêmes la source de mes misères; un monstre d'ingratitude, qui ai pris plaisir d'allier tout ce qu'un naturel heureux peut donner de favorable pour la vertu , avec tout ce qu'une volonté corrompue peut inspirer de plus extrême pour le vice.

La seconde raison pourquoi ce sentiment de reconnoissance , qui doit être continuel dans les âmes que Dieu a touchées, se ralentit en nous, c'est que le souvenir de nos misères passées s'affoiblit et s'efface. Dans les premiers jours de notre pénitence, nous n'osions presque nous regarder nous-mêmes: les horreurs de notre ame, encore toutes vives, pour ainsi dire, faisoient frémir notre foi ; nos désordres s'offroient encoreà nous avec toute leur noirceur; il falloitmème qu'un confesseur prudentet charitable la déguisât presque à nos yeux, pour rassurer nos frayeurs et ménager notre faiblesse; et notre seule tentation alors étoit de trop sentir notre misère. Mais insensiblement nous nous sommes familiarisés avec nous-mêmes; nos vertus prétendues nous ont caché nos crimes passés; et quelques jours consacrés à des œuvres de pénitence et des larmes d'un moment ont effacé de notre souvenir les horreurs d'une vie entière d'iniquités. C'est ainsi que la reconnoissance du bienfait qui nous purifia s'est affoiblie avec le souvenir des souillures dont nous étions alors couverts.

Telle est la destinée de la plupart des conversions; et de là vient qu'il en est si peu de durables. Dieu veut qu'on sente, tous les moments de la vie, le prix inestimable de la grâce qui changea notre cœur; et il cesse d'être miséricordieux dès que vous cessez d'être sensible a ses miséricordes. David, après les rigueurs de sa pénitence et toi larmes de ses cantiques, ne voyoit encore en lui que le meurtrier * i ne et le violateur delà sainteté du lit nuptial : son péché, depuis long temps expie, comme une ombie îmoortune reparoissoit sans

cesse à ses yeux ; et ni l'éclat du trône, ni la prospérité de son régne , ni le nombre de ses victoires, ni sa fidélité depuis constante dans la loi de Dieu , ni son zèle pour la majesté du culte , ni les louanges mêmes des prophètes, qui sembloient avoir oublié sa faute, pour ne se souvenir que de sa piété et de tant de saintes actions qui l'avoient depuis réparée, n'en avoient pu effacer le souvenir de son esprit et de son cœur : Etpeccatum meum contra me est semper ( Ps., l, 5).

0 Dieu ! disoit sans cesse ce roi pénitent, quand je rappelle en votre présence la multitude de mes iniquités , les grâces dont vous m'avez toujours favorisé , lors même que je violois votre loi sainte avec plus d'ingratitude et de scandale, mon cœur se trouble, ma confiance m'abandonne, mes yeux ne voient plus avec plaisir tout cet éclat et toute celte grandeur qui m'environnent : Cor meum conturbatum est , dereliquit me virtus mea, et lucem oculorum meorum (Ps, xxxvn, 11 ). Oui, Seigneur, tous les plaisirs de la royauté ne sauraient plus égayer ce fonds de tristesse que la douleur de vous avoir offensé laisse dans mon ame : AJflictus sum (Ibid., 9). Toute la gloire de mon règne ne sauroit remplacer l'humiliation secrète que le souvenir de mes foiblesses me fait sentir devant vous : Humiliatus sum (Ibid., 9). Que vous rendrai-je donc , ô Seigneur, pour toutes les bénédictions dont vous m'avez toujours prévenu ? Vous ne m'avez jamais abandonné dans mes égarements; vous m'avez suscité des prophètes qui m'ont annoncé vos volontés saintes; vous m'avez donné un cœur docile à la vérité; vous m'avez toujours favorisé contre mes ennemis ; vous avez multiplié ma race, et affermi pour jamais le trône deJuda dans ma maison; vous m'avez rendu redoutable à mes voisins et cher à mes peuples : que vous rendrai-je, Seigneur, pour tant de bienfaits; et mes larmes pourront-elles jamais suffire pour expier mes crimes ou pour reconnoître vos grâces ? Quid retribuam Domino y pro omnibus quœ retribuit mihi (Ps. cxv, 12)? C'est ainsi que David persévéra jusqu'à la fin, et fit du souvenir continuel de son péché toute la sûreté de sa pénitence.

Enfin, la dernière raison pourquoi nous laissons affoiblir notre reconnoissance , après les premières démarches d'une conversion , c'est que nous ne faisons pas assez d'attention que Dieu , en changeant notre cœur, nous a préférés à une infinité d'ames moins criminelles que nous sans doute, et qu'il laisse cependant encore dans les voies de la perdition. Or cette préférence que Dieu fait de Marie, non en la retirant du crime, mais en la préservant, devient le motif le plus puissant de sa reconnoissance. Elle se souvient que, tandis que le Seigneur néglige toutes les autres filles de Juda, il daigne jeter les yeux sur la bassesse de sa servante, la choisir, et la combler de dons et de grâces (Luc, 1, 48, 53). C'est cette préférence de miséricorde et de dilection de Dieu envers elle, qui , faisant la plus douce occupation de ses pensées, nourrit sa foi , réveille son amour, affermit m fidélité.

Kien , en effet, ne fait mieux sentir le prix de la grâce à une ame en qui Dieu a opéré un smnt dégoût du monde et une horreur de ses égarements passés, que de voir une inûnité de pécheurs de tout rang, de tout âge, de tout sexe, les complices mêmes de ses anciens plaisirs, encore livrés à l'aveuglement et à toute la corruption de leur cœur, tandis qu'elle seule est choisie, discernée par une bienveillance singulière de Dieu, retirée de ses désordres, éclairée et appelée à la coDooissance de la vérité. Ah! c'est alors que cette ame, touchée de la grandeur de ce bienfait : Qu'a vez- vous trouvé de moi, 6 mon Dieu , dit-elle, qui ait pu m'attirer une distinction si singulière de grâce et de miséricorde? Qu'avois-je, par-dessus tant dames que vous laissez périr à mes yeux dans le monde, que plus de misères à guérir, et plus d'opposition à votre grâce? Que vous ai-je fait pour être ainsi préférée? J ai gardé moins de ménagement dans mes passions; j'ai résisté plus long-temps à vos inspirations saintes; j'étois liée par des chaînes plus pesantes et plus honteuses : voilà, ô mon Dieu, tout mon mérite. Une abondance d'iniquité a attiré sur moi une surabondance de grâce-, vous avez choisi la plus foible et la plus criminelle de vos créatures, pour faire éclater davantage en moi la puissance de votre bras et les merveilles de votre miséricorde. O Dieu, si propice au pécheur, donnez-moi donc un cœur capable de vous aimer autant que ma reconnoissance le demande, et que l'excès de votre bonté le mérite! Voilà, mes Frères, en quoi consiste cette fidélité de précaution si nécessaire pour conserver la grâce reçue ; mais à la fidélité de précaution , Marie ajouta une fidélité de correspondance.

SECONDE PARTIE

Ce n'est pas assez d'avoir évité, par des précautions salutaires, les écueils à craindre dans un commencement de vie chrétienne, il faut encore suivre les voies où la grâce nous appelle, et avancer sans cesse dans le chemin du salut où nous sommes entrés.

Quelles sont, en effet, les sources les plus ordinaires de nos rechutes ? C'est, premièrement, de ne pas suivre toute la force et toute l'étendue de la grâce, qui nous a rappelés de l'égarement ; c'est, en second lieu, de sortir de la voie par où elle vouloit nous conduire ; c'est , enfin, de se décourager en avançant, et s'affoiblir à chaque obstacle que le démon ou notre propre foiblesse nous oppose. Or Marie offre à la grâce une correspondance de perfection, une correspondance d'état et une correspondance de persévérance, qui Mhèreat de nous instruire.

Je dis premièrement une correspondance de perfection ; et c'est ici où Marie apprend aux âmes touchées de leur salut à ne pas mettre da lK>rnes dangereuses à la grâce, qui les a retirées des égarements du inonde et des passions Jamais aucune créature ne mena sur la terre une vie plus détachée, plus pure, plus parfaite que cette sainte lill* dp Juda. Nul reste H'aHarhement «Mrançer ne partagea ou n'af-

faiblit jamais dans son cœur l'amour qu'elle eut pour Jésus-Christ: elle l'aima plus que sa propre réputation, puisque les soupçons d€ Joseph ne purent tirer de sa bouche un aveu dont son humilité eût été blessée: plus que sa patrie, puisque, sans balancer, elle le suit en Egypte; plus qu'une gloire humaine, puisque, commeses autres proches, elle ne le presse pas de se manifester au monde; plus que son repos, puisqu'elle ne l'abandonne jamais dans ses courses; enGn plus qu'elle-même, puisqu'elle l'immole sur le Calvaire, et que la tendresse naturelle y cède à la grandeur de sa foi La grâce l'appeloit aux séparations les pi us rigoureuses, aux vertus les plus parfaites, aux démarches les plus héroïques ; elle ne la borne point à un genre de vertu plus adoucie et plus commune

Or rien de plus rare parmi les personnes revenues de leurs égarements que cette sorte de correspondance à la grâce. Je sais que chacun a son propre don; que la mesure de la grâce n'est pas la même pour toutes les âmes, et qu'on exigera moins du serviteur à qui on aura moins donné : mais je dis que vous, en particulier, que Dieu a touché, vous êtes inOdèle à la grâce, en vous bornant d'ailleurs à des mœurs tièdes, sensuelles et communes.

Et voici sur quoi je funde cette vérité : sur les lumières dont Dieiî, vous favorise, et qui ont suivi votre pénitence. En ouvrant les yeux sur l'énormité de vos fautes passées, vous les avez ouverts en même temps sur l'étendue de vos devoirs; vous connoissez les règles de la foi; vous voyez jusqu'où l'Évangile pousse le détachement, la haine du monde, le mépris de soi-même, l'amour de la croix, la violence des sens et de l'esprit ; vous voyez, sur la plupart des usages les plus établis dans le monde, mille choses que les mondains ne voient pas ; à chaque action vous discernez le meilleur, selon l'expression de l'Apôtre, c'esl-à-dire ce qu'il faudroit faire pour entrer dans l'esprit de la foi. Or je dis que vous serez jugé sur ce que vous aurez connu . et que , devant Dieu , vos lumières seront la mesure de vos devoirs.

Je fonde encore cette vérité sur les sentiments que Dieu vous donne. Car, rappelez ici ces premiers moments de pénitence, où vous commençâtes à détester les égarements de voire vie passée : vous sentîtes un nouveau goût pour la prière, pour la retraite, pour les saintes austérités. Vous gémi siez au fond du cœur des engagements qui vous lioient encore au monde, des plaisirs qu'il falloit encore s'y permettre, des usages qu'une certaine bienséance vous obligeoit de suivre : vous vous disiez à vous-même qu'une ame chrétienne devoil bannir ces restes de mondanité, mais qu'une ame pécheresse, condamnée comme vous aux larmes de la pénitence, devoit regarder ces mœurs adoucies comme des crimes. N'est-il pas vrai que, malgré la foiblesse qui vous a fait persévérer jusqu'ici dans cet état, ces sentiments de foi ne sont pas encore effacés de votre cœur; que vous vous reprochez encore tous les jours votre lâcheté et votre infidélité

aux grâces reçues ; que vous sentez qu'il manque encore quelque chose à ce queDieu demande de vous ; que, malgré l'erreur publique qui loue votre piété , vous sentez encore devant Dieu que vous êtes bien loin de l'état où la grâce vous appelle , et que les louanges des hommes, qui supposent en vous des vertus que vous n'avez pas, ne feront que rendre votre condamnation plus sévère ? N'est-il pas vrai que toute votre vie , quoique innocente aux yeux des hommes , n'est qu'une suite de remords ; que vous ne goûtez pas cette paix de l'innocence qui est le plus doux fruit de la grâce , et que , vous abstenant du crime , vous êtes cependant privé de toutes les consolations de la vertu?

Or la vocation du ciel est écrite , pour ainsi dire , dans les inquiétudes de notre ame. Si cette vie, toute naturelle, encore à demie mondaine , que vous menez , étoit la situation où Dieu vous veut ; si la grâce ne vous appeloit pas à une séparation du monde plus entière, à une vigilance plus sévère sur vos sens , vous seriez tranquille dans votre état , vous n'y éprouveriez que ces désirs d'un état encore plus parfait, inséparable delà justice chrétienne ; vous n'y sentiriez point ces efforts d'un cœur inquiet, agité, mécontent, découragé, qui sans cesse voudroit prendre son essor pour s'élever au-dessus de luimême, et qui à l'instant est rentraîné par sa propre foiblesse ; vous goûteriez combien il est doux d'être à Dieu et de le servir. Votre vertu n'est triste et inquiète que parce qu'elle est tiède et infidèle. Un autre , peut-être appelé à un moindre degré de grâce et de justice , se préservera de toute chute grossière dans cet état d'imperfection ; ses penchants moins vifs, son caractère moins extrême, son cœur moins aisé à émouvoir ne trouvera pas dans les mêmes périls, au milieu desquels vous vivez , les mêmes écueils. Mais pour vous, dont les inclinations plus fragiles , l'ame plus susceptible d'impressions, ne peut être en sûreté que loin des périls, et défendue par toutes les précautions de la foi , vous sentirez insensiblement votre vertu s'affoiblir, votre horreur pour le vice diminuer; chaque jour ajoutera un nouveau degré à votre foiblesse; chaque objet affoiblira votre cœur par de nouvelles impressions ; chaque victoire même que vous remporterez diminuera vos forces; et vous tomberez d'autant plus dangereusement, que mille chutes invisibles avoient déjà précédé dans votre cœur, avant qu'un abandon sensible de Dieu vous eu fait apercevoir à vous-même que vous étiez tombé. On n'est pas long temps fidèle quand on n'est pas dans l'état où Dieu nous demande.

Enfin , j'établis cette vérité sur vos mœurs passées : voulez-vous sa voir quclh i doivent être les bornes de votre vertu , rappelez quelle a voit été la mesure de vos vices. La règle est sûre : faites dans la piété le même progrès que vous aviez fait dans le crime; rendez à Dieu autant que vous aviez donné au monde. Cette vivacité, ces enivrement . cet oubli de vos intérêts et de votre gloire , ces délicatesses dans vos engagements orofanes ce cœur toujours occupé de

DE LA SAINTE VIERGE. m

ses passions, et se faisant une félicité de ses peines, voilà ce que tous aviez été pour le monde : soyez tel pour Jésus-Christ ; donnes à votre cœur des objets plus saints ; mais laissez-lui pour un Dieu » qui seul est digne d'être aimé , la même vivacité , la même constance , la même délicatesse que vous aviez pour les vaines créatures. Vous vous piquiez de je ne sais quoi d'héroïque dans vos passions déplorables, d'être plus sincère, plus généreux , plus fidèle plus grand que le reste des hommes : servez Jésus-Christ avec la même noblesse , sans crainte, sans ménagement , sans partage * sans bassesse ; portez la même grandeur d'ame au pied de ses autels ne vous bornez pas à un genre de vertu foible et vulgaire, et ne dégradez pas votre cœur en le donnant à Jésus-Christ , lui dont la grâce l'élève et l'ennoblit, lorsqu'il est rampant et timide.

Oui , mes Frères , les passions , dans les personnes d'un certain rang surtout , sont toujours vives , éclatantes , extrêmes ; la pénitence, foible , languissante , timide. On revient des égarements grossiers ; on règle ses mœurs ; on se réconcilie avec les choses saintes : mais on ne répare pas le passé. On protégera , si vous voulez , les gens de bien , on les honorera de sa familiarité , on secondera leur zèle ; on protégera des entreprises utiles à la piété : mais on ne connoît pas les larmes, les rigueurs, les saints renoncements et les sacrifices de la pénitence. On a les vertus publiques , dont l'amourpropre ne souffre rien j on n'a pas les personnelles , qui seules réforment l'homme intérieur et opèrent le véritable changement du cœur. Telle est la pénitence des grands surtout : ils deviennent plus favorables à la piété, mais ils ne deviennent pas plus rigoureux envers eux-mêmes ; ils sont plus religieux , mais ils ne sont pas pénitents. Or la première que Dieu demande d'un pécheur, quelque élevé qu'il soit dans le monde , ce sont ses soupirs , ses larmes et ses souffrances. David ne se contenta pas de conduire l'Arche sainte en triomphe à Jérusalem , d'avoir amassé à grands frais les matériaux d'un temple magnifique , d'honorer la sainteté de Nathan et du pon tife Abiathar : il pleura son péché sous la cendre et sous le cilice ; il interrompit mille fois son sommeil pour arroser son Ut de ses larmes, et confesser devant le Seigneur l'énormité et l'ingratitude de sa chute ; il passa le reste de ses jours dans des sentiments de componction et d'amertume , et ne crut pas que son élévation le dispensât des règles essentielles de la pénitence. Il faut souffrir pour remplacer devant Dieu des voluptés criminelles ; et vos passions ne sont encore qu'à demi éteintes, tandis qu'elles ne sont pas encore punies.

Voilà des règles de foi et d'équité : jugez- vous là-dessus. Ce n'est pas assez d'être sorti de Sodome et des voies de l'iniquité ; il faut suivre la grâce jusqu'où elle veut nous conduire. Lot étoit sorti de cette ville réprouvée que Dieu venoit délivrer aux flammes de sa ven geance ; mais ce n'étoit là que le commencement de son salut : l'ange veut le mener jusqu'au haut de la montagne , il n'ose le suivre ; la

difflcnltédu chemin alarme sa faiblesse; il demande qu'il loi soit permis de s'arrêter à côté, dans une v ille située sur le penchant : Quia nec possum in monte safoari:... est cwitasjuxtà (Gen., xix, 20), Il croit par ce tempérament s'être mis en sûreté, avoir évité, et le péril de Sodume, ci la ïatigue de la montagne ; mais les tempéraments en matière de devoirs sont toujours dangereux : Dieu l'abandonne, il tombe dans l'ivresse, et donne lieu au plus détestable de tous les crimes. Il n'y a pas loin entre la vertu qui se repose et la vertu qui s'égare ; et quand on ne fuit qu'à demi le vice , on est bien près de le retrouver encore sous ses pas. Première infidélité, qui rend la grâce de la conversion inutile.

La seconde c'est de se frayer à soi-même des voies selon sa vanité ou son caprice, et de ne pas suivre celle par où la grâce vouloit nous conduire. Or TYlarie évite cet écueil par une correspondance d'état. Elevée au degré le plus sublime de la grâce, et en droit d'aspirer aux voies les plus extraordinaires, elle ne sort pas de la voie simple et naturelle de son état : toute sa piété se borne à élever son Fils avec un soin religieux dans sa retraite de Nazareth, à rendre à Joseph les devoirs de respect et d'obéissance qu'un lien sacré exigeoit d'elle , à monter tous les ans à Jérusalem pour y célébrer la Pàque avec son peuple , à se soumettre aux observances communes de la loi. Toujours fidèle à suivre la grâce dans les divers événements de sa vie, elle ne se dit jamais à elle-même qu'une situation différente seroit plus favorable à la piété ; elle ne trouve jamais, dans les circonstances où Dieu la place, des raisons pour justifier ce que Dieu conda.nne; et la voie par où la grâce la conduit lui paroît toujours la plus propre au salut. Or c'est ici où les plus saintes intentions s'abusent, et où la piété elle-même devient souveni notre plus dangereuse illusion : personne presque ne veut aller à Dieu par la voie que sa grâce elle-même lui a marquée.

Il en est qui trouvent toutes les autres croix légères, excepté celles que la Providence leur ménage : ils ne seroient pas si touchés de la perte de leurs biens et de leur fortune, mais ils ne peuvent se taire sur la mauvaise foi d'un ennemi qui les flétrit et qui les calomnie. Ce sont là des ressentiments qui paroissent justes : on seroit fidèle partout ailleurs où la main de Dieu ne nous place pas ; ici, qui étoit la seule voie par ou la grâce vouloit nous sanctifier, on sort des mains de la Providence, et on se soustrait à ses ordres.

Au milieu du monde et de la cour, où notre état nous appelle, on se dit à soi-même que dans la retraite et loin des périls on seroit plus fidèle: au fond de la retraite, où le devoir quelquefois nous retient, on se persuade que la pieté seule, et livrée à elle-même, languit et se relâche, et que le commerce des gens de bien et les secours publies de la vertu l'amusent et la soutiennent. Dans les soins publics, une condition privée paroît plus propre au salut : est-on personne privée, l'inutilité devient un prétexte spécieux ; et on croit qu'une

DE LASAINTE VIERGE. 89

vie désoccupée ne peut presque être innocente. Sous le joug du mariage, on se plaint que les antipathies, presque inséparables d'un assujettissement durable et mutuel, mettent un obstacle invincible au salut ; dans un état de liberté, on se figure qu'un établissement fixeroit le cœur, et serviroit de frein aux passions insensées. Chacun transporte les devoirs essentiels dans l'état où il n'est pas; nul n'est fidèle à la grâce de son état propre. Seigneur, disoient les Israélites dans le désert, est-ce pour nous creuser des tombeaux que vous nous avez conduits dans ces lieux arides ? Donnez-nous à combattre des ennemis dont nous puissions nous défendre , et non pas des rochers brûlants, et la faim et la soif qui nous dévorent. Cur eduxisti nos in desertum istud, ut occideres omnem multitudinemfame [Exod., xxvi, 3) ? Seigneur, disoient les Israélites sortis du désert, et arrivés dans le pays de Ghanaan , pourquoi nous avez-vous tirés du désert? nous n'y avions qu'à nous défendre des incommodités d'un long voyage : ici nous allons être la proie de ces peuples vaillants et innombrables qui nous environnent , et vous nous menez dans une terre toute couverte de géants et de monstres qui dévorent ses habitants: Terra dévorât habitatores suos {Num., xn , 33). Dans les déserts, où il ne falloit que de la patience, la valeur et la force dans les combats leur paroissoient aisés ; dans la Palestine , où il étoit question de combattre, il leur sembloitplus doux de souffrir les incommodités du désert. C'est ainsi, ô Dieu, que par une illusion perpétuelle nous nous fuyons toujours nous-mêmes , et qu'infidèles à l'état où votre main nous place, nous substituons au devoir présent, qui seroit pénible à la nature, des sacrifices chimériques qui flattent l'imagination, et qui ne coûtent rien au cœur.

Enfin , à cette correspondance d'état , Marie ajoute une correspondance de persévérance. Elle offrit jusqu'à la fin , à toutes les rigueurs de Dieu sur elle, une foi toujours plus vive et plus constante. Si Jésus- Christ, encore enfant, pour éprouver, ce semble, sa tendresse, se dérobe à ses yeux et se cache dans le temple ; loin de se rebuter, elle court, comme l'épouse après son bien-aimé qu'elle a perdu, et ses empressements ne finissent qu'après qu'elle a retrouvé cequ'elle aime. Aux noces de Cana, la réponse de Jésus-Christ, si duré en apparence, ne décourage point sa foi, et elle attend tout de lui dans le moment même où il semble qu'il ne veut avoir rien de commun avec elle -, et sa fidélité, fondée sur des règles solides , ne dépend pas des différentes conduites de Jésus-Christ à son égard.

D'ordinaire, on n'est soutenu , dans un commencement de piété , que par un certain goût sensible qui accompagne presque toujours les premières démarches d'une nouvelle vie ; un goût qui souvent est l'ouvrage delà nature autant que de la grâce, et qui prend plutôt sa source dans la tendresse d'un cœur foible et timide , que dans une plénitude d'amour et de componction. Aussi ce goût venant bientôt suar dèsà manquer, le cœur , n'ayant plus d'appui sensible,retombe

lui-même : on s'affoiblit , on perd courage, on regarde derrière toi, on n'est pas loin d'une rechute, on retombe : telle est la destinée dé la plupart des âmes. Leur piété est une piété toute de goût et de sensibilité, un je ne sais quel attrait inséparable delà nouveauté, et qui a toujours bien plus d'empire sur les âmes légèreset inconstantes : ce n'est pas une conviction réelle et profonde des vérités saintes, une terreur véritable des jugements de Dieu, une sainte horreur d'ellesmêmes, un mépris héroïque du monde et de ses plaisirs, un changement universel du cœur ; et de là ces tristes scènes qui affligent l'Église, qui déshonorent la vertu, et qui se passent tous les jours à nos yeux ; de là ce ridicule que le monde lui-même donne à tant d'ames , qui , après l'avoir abandonnée avec éclat , reviennent encore à ses plaisirs.

Or, quand on se donne à Dieu , mes Frères , il faut s'attendre à des dégoûts et à des amertumes, les regarder comme cette partie de notre pénitence que le Seigneur lui-même nous impose; fonder sa fidélité , non sur le goût qui passe, mais sur les règles saintes , sur les maximes delà foi , sur la vérité qui ne passe point ; se convaincre, dans la lumière de Dieu , que le monde est un songe ; que le péché est le seul malheur de l'homme ; que l'innocence est le vrai bonheur même de la terre ; que les biens et les maux présents ne sont pas des biens et des maux véritables ; que nos titres, nos dignités, en un mot que tout ce que nous sommes aux yeux des hommes périra avec les hommes, mais que nous ne serons éternellement que ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Le goût passe, mais la vérité demeure toujours. Et au fond , le monde , auquel vous avez renoncé, n'avoit-il pas ses dégoûts et ses amertumes? Ses plaisirs n'avoient-ils pas leurs moments d'ennui et de tristesse ? les voies des passions , dont vous êtes sorti, étoient-elles toujours semées de fleurs? Vous avez pu aimer si long-temps le monde perfide, injuste, pénible, ennuyeux , rebutant ; et , au premier moment de dégoût, vous vous lasseriez de la vertu et de l'innocence ? O ame fidèle, est-ce que les dégoûts de la vertu sont plus insupportables que ceux du crime? mais ceux-ci laissent au fond du cœur je ne sais quoi de sombre et de funeste, qui fait qu'on ne peut se supporter soi-même; ils répandent un torrent d'amertume sur tout l'intérieur de la conscience; ils ne faissent au pécheur aucune ressource au-dedans de lui, et en le rendant h lui-même ils lui rendent tous ses malheurs.

Au contraire, les dégoûts delà vertu ne sont que des agitations superficielles qui laissent toujoursau fond de la conscience une paix et une tranquillité secrète ; ce sont des nuages passagers, qui dérobent pour un moment à une ame son Seigneur et son Dieu, mais qui n'éteignent pas en elle les lumières de la foi qui luit encore dans ce lieu OMCV| et qui la console en secret de ses peines.

Voyez-en la différence dans les livres saints. Saùl, lassé de luimême et de ses crimes, est un infortuné qui ne peut plus porter le

poids de ta conscience : il se tourne de tons les côtés, et rien ne peut calmer les foreurs de son ame ; la harpe d'un berger amuse sa tristesse, mais ne la guérit point ; les enchantements d'une pythonisse fascinent ses yeux , mais ne peuvent tromper son cœur j les spectacles delà royauté diversiGent son ennui , mais n'endorment passes noirs chagrins ; il cherche à se séduire, et il ne le peut pas; il se fuit, et partout il se retrouve : partout il porte avec lui ses inquiétudes et ses dégoûts ; et loin d'adoucir, dans les plaisirs qui l'environnent, l'amertume de son ame , il répand cette amertume sur tous les plaisirs qui pourroient l'adoucir. Telles sont les inquiétudes du crime.

David , au contraire , éprouvant ces dégoûts auxquels Dieu livre quelquefois lésâmes justes : Quand est-ce, ô mon Dieu, dit-il, que vous verserez dans mon ame ces consolations indicibles qui font sentir à un cœur qui vous aime combien vous êtes doux, et combien il est heureux d'être à vous : Quandb consolaberis me(Ps. cxvm, 82)? Ah! si votre loi sainte ne me soutenoit dans cet état d'obscurcissement et de peine, je ne pourrois me défendre contre moi-même, et ma faiblesse l'emporteroit bientôt sur la grandeur de vos bienfaits, sur la vérité de vos promesses , et sur la Gdélité que je vous ai mille fois jurée : Nisiqubdlex tua meditatio me a est, tune forte periissem in humilitate med(Ps. cxvm , 92). L'un abandonné de Dieu , et lassé de lui-même, ne trouve plus de ressource que dans les horreurs de sa propre conscience ; l'autre, éprouvé de Dieu , mais le portant caché a u fond de son cœur, porte avec lui une consolation à toutes ses peines : en un mot, le pécheur perd tout en perdant le goût des plaisirs; le Juste ne perd rien en ne perdant que les consolations sensible* delà vertu, parce qu'il ne perd vas la vertu même. Grand Dieu, qu'il est aisé en effet de se consoler quand on vous posséda encore ! Quo les amertumes mêmes de la vertu sont bien préférables à toutes les fausses joies du crime! et que les rigueurs dont vous ('prouvez les âmes Cdèles sont bientôt compensées par des consolation* que le monde ne connoît pas, et qu'il ne sauroit donner! Telles sont les instructions que nous donne aujourd'hui Marie : heureux si, offrant comme elle une correspondance Adèle à la grâce, nous en méritons la consommation dans le ciel! Ainsi soit-il.

02 TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE LAVENT.

£gm fox clamantis in deserto : Dirigite viam Dornini.

Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite ta voie du Seigneur (Jean,i, 23).

Sire,

C'est afin de pouvoir entrer dans nos cœurs que Jésus-Christ nous fait annoncer par Jean-Baptiste que nous ayons à lui préparer les voies, en écartant tous les obstacles qui élèvent comme un mur de séparation entre sa miséricorde et notre misère. Or ces obstacles ,• ce sont les crimes dont nous nous souillons si souvent, qui subsistent toujours, parcequ'il faudroit les expier par la pénitence, et nous ne les expions pas ; ces obstacles, ce sont les passions auxquelles notre cœur insensé se laisse emporter, qui sont toujours vivantes, parceque pour les détruire il faudroit les combattre, et nous ne les combattons pas; ces obstacles , ce sont ces occasions contre lesquelles notre innocence a échoué tant de fois, et qui sont encore chaque jour 1 écueil fatal de toutes nos résolutions , parcequ'au lieu de céder au penchant secret qui nous entraîne vers elles , il faudroit les fuir, et nous ne les fuyons pas : en un mot, la vraie et l'unique manière de préparer à Jésus-Christ la voie de nos cœurs, c'est de changer de Tie, et de nous convertir sincèrement.

Mais, quoique l'affaire de notre conversion soit la plus importante dont nous puissions être chargés ici-bas, puisque ce n'est que parlà que nous pouvons attirer Jesus-Christ dans nos cœurs , quoique ce soit l'unique qui nous intéresse véritablement, puisque notre bonheur éternel en dépend : cependant , ô aveuglement déplorable ! ce n est jamais une ailaire pressée pour nous ; elle est toujours renv .vée à un autre temps, comme si le temps et les moments étoient à notre disposition. Qu'attendez- vous, Chrétiens mes frères? Jésus- Christ ne cesse de vous faire prédire par ses ministres les malheurs qui menacent votre impénitence et le délai de votre conversion : depuis long- temps il vous annonce par notre bouche que , si vous ne faites pénitence, vous périrez tous.

Il ne se contente pas même de vous avertir en public par la voix de ses ministres ; il vous parle au fond de vos cœurs, et vous dit sans cesse en secret : N'est-il pas temps enGn de sortir du crime où vous «es abime depuis tant d'années, et d'où il n'est presque plus qu'un mir.ii -Irqui puisse vous retirer? ,\ 'est-il pas temps de rendre la paix a votre cœur ; d'en bannir le chaos de passions qui ont fait tous les malheurs de votre vie; de vous préparer du moins quelques jours

heureux et tranquilles, et, après avoir tant vécu pour un monde qui >ous a toujours laisse vide et inquiet, de vivre enfin pour un Dieu qui seul peut mettre la joie et la tranquillité dans votre ame ? .Ne vouleavous pas enfin penser à vos intérêts éternels, et. après une vie toute frivole, revenir au vrai , et prendre, en servant Dieu, le seul parti sensé que l'homme puisse prendre sur la terre ? > i "étes-vous pas lassé de vous soutenir vous-même contre les remords qui vous déchirent, contre la tristesse du crime qui vousaccable, contre le vide dumonde qui vous poursuit partout? et ne voulez-vous pas enfin finir vosmalheurs et vos inquiétudes avec vos crimes ?

A cette voix secrète qui s'eleve depuis long-temps au fond de nos cœurs, que répondons-nous ? quels prétextes opposons-nous? Premièrement, que Dieu ne nous donne pas encore les secours nécessaire* pour sortir de l'état malheureux où nous vivons: secondement, que nous sommes actuellement trop engages dans les passions pour penser à une nouvelle vie ; c'est-à-dire que nous nous form- »ns deux prétextes pour différer noire conversion : le premier, tire du cote de Dieu ; le second, pris dans nous-mêmes : le premier . qui nous justifie en accusant Dieu de nous manquer; le second, qui nous rassure en nous accusant nous-mêmes de ne pouvoir encore retourner à lui. Ainsi, nous différons notre conversion, pareeque nous croyons que les grâces nous manquent , et que Dieu ne veut pas encore de nous: nous différons notre conversion . pareeque nous nous Ûdtlons que nous serons un jour un peu plus revenus du monde et des passions , et plus en état de commencer une vie plus régulière et plus chrétienne : deux prétextes qui sont tous les jours dans la bouche des pécheurs, et que je me propose de combattre après avoir imploré, etc. Ave. Mr. ri::,

Page 1