‹ Œuvres de MassillonChapitre 14 sur 88 · PREMIERE REFLEXION · texte numérisé non relu

PREMIERE REFLEXION

L'Eucharistie est une manne cachée ; elle est la viande des forts, un gage sensib^ et permanent de l'amour de Jesus-Christ, la continuation et l'accomplissement de son sacrifice. Or, cette manne sacrée, il faut savoir la discerner des viandes communes, de peur de s'y méprendre : Non dijudicans corpus Domini{\. Cor., u, 27), première disposition. C'est la viande des forts; on doit donc s'éprouver avant que d'oser s'en nourrir : Probet aulem seipsum homo [Ibid., 28), seconde disposition. Le gage de l'amour de Jésus-Christ ; on ne peut donc le recevoir qu'en mémoire de lui, c'est-à-dire en sentant réveiller à sa présence tout ce que le souvenir d'un objet cher a de plus délicieux et déplus tendre : Hoc facite in meamcommemorationem (Ibid., 24), troisième disposition. C'est l'accomplissement de son sacrifice ; il est donc juste d'annoncer sa mort toutes les fois qu'on y participe, et d'y porter un esprit de croix et de martyre : Quotiescumque manducabitis panem hune et calicem bibetisy mortem Domini annundabitis, donec veniat{fbid. , 26), quatrième disposition. Une foi respectueuse qui nous fasse discerner, une foi prudente qui noua fasse éprouver , une foi ardente qui nous fasse aimer, une foi généreuse qui nous fasse immoler : c'est le précis de la doctrine de L'Apôtre en nous racontant l'institution de l'Eucharistie, et de celle dé tous les Saints sur l'usage de ce sacrement adorable.

Première disposition : une foi respectueuse qui nous fasse discerner. Ne croyez pas, mes Frères, que je veuille parler ici de celte foi qui nous distingue des incrédules. Quel mérite de croire, lorsque les

préjugés de l'enfance y ont accoutumé la raison, et que la soumission est comme néeavec nous ? Il en coûteroit même pour secouer ce joug ; et il ne faut pas un moindre effort pour passer de la foi à Terreur, que pour revenir de l'erreur à la vérité. Je parle de cette foi vive qui perce les nuages qui environnent le trône de l'Agneau, qui le voit , non pas en énigme et comme à travers un cristal ; mais face à face , si j'ose le dire, et tel qu'il est en lui-même : de cette foi qui, malgré le voile dont le véritable Moïse se couvre sur cette montagne sainte, ne laisse pas de voir toute sa gloire et de n'en pouvoir soutenir la présence; de cette foi qui, sans approfondir témérairement sa majesté, est pourtant accablée de son éclat ; qui voit les anges du ciel se couvrir de leurs ailes, et les colonnes du firmament trembler devan I ce Roi d'une majesté terrible: de cette foi à qui les sens n'ajoutcroient rien, et qui est heureuse, non parce qu'elle croit sans voir, mais parce qu'elle voit presque en croyant. Je parle de cette foi respectueuse, qui est saisie d'une horreur de religion à la seule présence dusancluaire, qui approche de l'autel comme Moïse du buisson sacre, comme les Israélites de la montagne foudroyante; de cette foi qui sent tout le poids de la présence d'un Dieu, et qui, effrayée, s'écrie comme Pierre : Retirez-vous de moi , Seigneur, parce que je ne suis qu'un homme, et un homme pécheur : je parle de cette foi dont le respect va jusqu'à la frayeur et qui a besoin même qu'on la rassure; qui , du plus loin qu'elle découvre Jésus-Christ sur l'autel, sent un éclat de majesté qui la frappe, l'interdit, la trouble, lui fait craindre qu'elle ne vienne s'y présenter sans son ordre.

Voilà quel est ce discernement de foi que l'Apôtre demande de vous, mes Frères. Grand Dieu! mais en reste-t-il, de cette foi, sur la lerre? Ehî vous avez beau paroître encore au milieu du monde, il ne vous connoît pas mieux qu'autrefois : vos disciples mêmes ne vous connoissent souvent que selon la chair; et, pour être toujours avec vous, leurs yeux s'y accoutument et ne vous discernent presque plus. Lorsque vous paroitrez dans les airs sur une nuée éclatante , les hommes sécheront de frayeur, les impies se cacheront dans les antres profonds, et demanderont aux montagnes de s'écrouler sur leurs télés : eh! n'êtes-vous pas dans le sanctuaire comme sur une nuée de gloire ? les cieux ne s'ouvrent-ils pas sur vous? les esprits célestes, toutes les fois que le prêtre vient de prononcer les paroles redoutables, ne descendent-ils pas du ciel pour être encore vos ministres, et vous environner de leurs hommages? Sur ce tribunal mystérieux, ne jugez-vous pas les hommes? ne jetez- vous pas des yeux de discernement sur cette multitude d'adorateurs qui remplit vos temples? N'y séparez-vous pas les boucs des brebis? n'y prononcez-vous pas des arrêts de mort et de vie? n'y tenez- vous pas des foudres d'une main , et des couronnes de l'autre ? ne m'y démêlez-vous pas , et n'écrivez- vous pas sur mon front avec une main invisible les caractères de mon éWtion , ou d^ ma réprobation éter- M. I, e

iU QUATRIÈME DIMANCHE DE L'AVEISÏ.

oelle ? Hélas ! el tandis peut-être que vous m'y condamnez , je pré- Bumc d'en approcher ; tandis que vous me rejetez de votre face, je m'y présente avec conûance ; tandis que vous ouvrez l'abîme pour y marquer peut-être ma place, je viens la prendre à votre table avec loiuérilé ; tandis que vous me rangez peut-être parmi les enfants de colère, je viens me mettre au nombre des enfants de votre amour : votre chair vivifiante est une chair de péché pour moi ; l'Agneau sans tache, qui rompt les sept sceaux du livre de mort , est le dernier sceau qui remplit et ferme celui de mes iniquités ; et vous qui deviez être mon Sauveur, vous devenez mon crime !

Ah ! mes Frères, on ne pouvoit autrefois voir Dieu sans être frappé de mort sur l'heure : un peuple entier de Bethsamites, pour avoir seulement jeté sur l'Arche des yeux trop curieux , fut exterminé ; lange du Seigneur couvrit de plaies Héliodore, parce qu'il avoit osé entrer dans le sanctuaire de Jérusalem. Il n'étoit pas permis aux Israélites dans le désert d'approcher même de la montagne où le Seigneur donnoit sa loi : les foudres et les éclairs en défendoient l'accès ; la terreur et la mort précédoient partout la face du Dieu d'Abrahara. Quoi! parce qu'il ne sort plus des tourbillons de feu du fond de nos sanctuaires pour punir les profanateurs et les indiscrets, le respect et la frayeur ne nous y accompagnent pas ! Foibles hommes, sur qui les sens ont tant de pouvoir, et qui ne sont religieux que lorsque le Dieu qu'ils adorent est terrible ! Car, dites-moi, si nous discernions le corps du Seigneur, si la foi de sa présence faisoit sur nous les grandes impressions qu'elle feroit sans doute, si nous le voyions à découvert-, eh! viendrions-nous tranquilles et presque insensibles nous asseoir à sa table? Quelques moments, employés souvent à réciter avec un cœur tiède et un esprit égaré de légères formules , sulïiroient-ils pour nous préparer à une action si redoutable? Une communion seroit-elle l'affaire d'une matinée , dérobée peut-être, ou à l'inutilité d'un sommeil accoutumé, ou aux soins de rajustement ? Ah ! ce souvenir nousoccuperoit, nous agiteroit, nous frapperoit un mois par avance : il nous faudroitdu temps pour nous rassurer, si j'ose le dire, contre notre propre aspect, et contre l'idée de sa majesté ; les jours qui précéderoient ce festin sacré seroient des jours de retraite, de silence, de prière, de mortification ; chaque jour, en nous approchant de ce terme heureux , verroit croître nos soins, notre frayeur, notre joie. Cette pensée seroit de toutes nos affaires, de nos entreliens, de nos repas, de nos délassements, de notre sommeil même : notre esprit plein de foi ne pourroit s'en désoccuper, nous ne verrions plus que Jésus-Christ; la figure du monde, loin de nous enchanter, nous appliqueroit à peine ; nous aurions des yeux , et nous ne verrions pas; cette image seule fixeroit toute notre attention. Voilà ce qui s'appelle discerner le corps du Seigneur.

Je sais qu'une ame mondaine sent des troubles secrets à l'approche

d'une solennité , où la bienséance et la loi peut-être veulent qu'elle se présente à l'autel. Mais, ô mon Dieu, vous qui sondez les cœurs d'où naissent ces troubles , sont-ce là de ces frayeurs de foi et de religion qui doivent conduire à voire table une humble créature ? Ah ! c'est une tristesse qui opère la mort ; ce sont des inquiétudes qui naissent des embarras d'une conscience qu'il faut éclaircir. On est sombre et inquiet comme le jeune homme de l'Evangile , à qui vous aviez fait une loi de vous suivre; on craint ces jours heureux comme des jours funestes : on regarde les solennités des chrétiens comme des mystères tristes et lugubres; on se fait une fatigue des délices de votre banquet : on n'y entre que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Evangile, c'est-à-dire qu'il faut que les lois de votre Église aillent arracher ces infidèles, comme par force, des places publiques des plaisirs du siècle et du grand chemin de la perdition , et les traînent malgré eux à la table du festin ; on remet, aulantqu'on peut ce devoir de religion : cette seule pensée empoisonne tous les plaisirs. Vous voyez ces âmes infidèles traîner le poids d'une conscience irrésolue; balancer long-temps entre leurs devoirs et leurs passions, adoucir enfin, par le choix d'un confesseur indulgent, l'amertume de cette démarche ; aller paroître devant vous, ô Dieu qui devenez leur nourriture dans ce mystère d'amour, avec autant de répugnance que s'ils alloient se présenter à un ennemi, et ne se senlir peut-être pas d'autre peine, dans toute une année, que la peine de recevoir un Dieu qui se donne à elles. Ah ! Seigneur, aussi rejetezvous invisiblement ces victimes coupables qui se font trciuer par force à l'autel , vous qui ne voulez que des sacrifices volontaires j aussi ne vous donnez- vous que malgré vous à ces cœurs ingrats, qui ne vous reçoivent que malgré eux-mêmes : et si vous étiez wore capable de ces saints frémissements que vous laissâtes paroi! rc sur la tombeau du Lazare, ahl on vous verroit frémir encore, lorsque voui entrez dans ces bouches profanes, qui ne sont à vos yeux que dtS sépulcres ouverts , comme elles ont frémi long-temps avant que de se résoudre à venir vous rendre cet hommage

Avouons-le donc, mes très chers Frères, la foi qui aous Tait discerner le corps de Jésus-Christ est une foi rare. On croit rnaij d Uùe foi superficielle, qui s'en tient, pour ainsi dire, à la sunacc de ce sacrement, et n'en approfondit pas la vertu et les mystères; on croit , mais d'une foi oiseuse qui borne tout son mérite à se soumettre et à ne pas contredire ; on croit, mais d'une foi volage qui £3 dément dans les œuvres ; on croit, mais d une foi humaine qui est le don de nos pères selon la chair, plutôt que le don du Jère des lumières; ou croit, mais d'une foi populaire qui ne nous laisse que des idées foibko et puériles ; on croit, mais d'une foi superstitieuse qui n'aboutit qu'à des hommages vains et extérieurs; on croit, mais d'une foi d'habitude qui ne sent rien ; on croi'. , mais d'une foi insipide qui ne discerne plus ; ou croit, mais d'une foi commode qui n'a point de suite

on croit mais d'une foi peu éclairée qui manque, ou au respect en se familiarisant ou à l'amour en s'éloignant ; on croit , mais d'une foi ii captive l'esprit, et qui laisse errer le cœur ; on croit, enOn, mais une foi tranquille et vulgaire qui n'a rien de vif, rien de grand, de sublime el di-ncdu Dieu qu'elle nous découvre. Eh ! discerner votre corps Seigneur, par la foi, c'est avoir plus de goût pour ce pain céleste que pour toutes les viandes de l'Egypte ; c'est en faire l'unique consolation de notre exil, le plus tendre adoucissement de nos peines, le remède sacre de nos maux, le désir c< ntinuel de nos âmes ; c'est y trouver la sérénité dans ses obscurcissements, la paix dans ses troubles, le calme dans les agitations de l'adversité, un asile contre nos disgrâces , un bouclier pour opposer aux traite cnuammés de Satan, un rafraîchissement contreles aiT allons d'tme chair rebelle, une ardeur nouvelle contre les li'denrs inévitables à lu piété. Discerner votre corps, Seigneur, c'est apporter plue 'î<; soin, plus d'attention, plus de circonspection à vous recevoir, m'a toutes les autres actions de la vie. Discerner votre corps, Seigneur, c'est respecter les

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disposition, une foi prudente qui nous fasse éprouver : que l'homme s'éprouve :

Probet autem seipsum homo.

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