‹ Œuvres de MassillonChapitre 2 sur 88 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DE L'ÉDITIOiN DE 1745.

Les sermons de Massillon * ont été prêches vingt ans de suite a Paris ou à la cour, avec un succès toujours égal. C'est le préjugé le moins équivoque et le plus décisif en faveur de ce genre d'ouvrage. Un talent médiocre a quelquefois la vogue ; et tant qu'il ne sera pas effacé par un talent supérieur, on le verra s'attirer et se conserver même pour un temps l'estime et les applaudissements du public. Mais réunir en sa faveur et fixer constamment les suffrages d'une multitude libre et indépendante, toujours prête à se retirer dès qu'on cesse de l'attacher et de lui plaire, c'est ce qui n'est donné qu'aux génies du premier ordre. Il n'appartient qu'aux Bossuet, aux Bourdaloue et à ceux qui leur ressemblent , d'exercer un empire perpétuel sur les esprits et sur les cœurs.

Nous pouvons donc nous dispenser de faire ici l'éloge des Sermons de Massillon. Qu'ajouterions-nous à l'approbation constante et unanime de toute la France? D'ailleurs le public s'apercevra

* Massillon ( Jean-Baptiste ) , né à Hyères en Provence , le 24 juin 1663, Ct ses études au collège de l'Oratoire de sa ville natale, entra , en 1681. dans cette congrégation , fut ordonné prêtre, signala son talent dés son début dans la chaire , et alla néanmoins s'enfermer dans le monastère de Sept- Fonts , dont il prit l'habit , résolu d'échapper ainsi aux séductions de l'amour-propre que sa piété lui faisoit redouter.

Rendu cependant à la congrégation de l'Oratoire par l'autorité du cardinal de Noailles , Massillon professa successivement les belles-lettres et la théologie à Pézenas, à Monlbrison et à Vienne, fut ensuite, en 1691, appelé à Paris pour y diriger le séminaire Saint-Magloire , alla deux ans après prêcher le carême à Montpellier, et y excita une telle admiration , qu'il lui devint désormais impossible de fuir sa renommée.

Rappelé immédiatement dans la capitale, il y prêcha le carême de 1699, fut nommé prédicateur à la cour pour l'Avent de la même année , et y produisit une si profonde impression que Louis XIV, dont il éloit destiné à faire l'éloge funèbre , témoigna plusieurs fois le désir de l'entendre. Ce ne fut néanmoins qu'après la mort de ce prince que Massillon reçut la récompense due à son talent. Promu, en 1717, à l'évéché de Clermont , il prononça l'année suivante dev,?nt Louis XV, alors âgé de neuf ans . ses discours si connus sous le nom de Petit Carême , fut reçu en 1719 à l'Académie françoise, et partit ensuite pour son diocèse, où il mourut le 18 septembre 1742.

L Eloge de cet illustre orateur, par d'AIembert , a été lu à l'Académie françoise en 1774, et sa ville natale lui a élevé une statue en 1817.

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bientôt que les sermons que nous lui présentons sont dans le vrai goût de la chaire ; c'est au cœur que parle Massillon, c'est le cœur qu'il affecte et qu'il intéresse : or quiconque a le secret d'aller au cœur, soit qu'on l'écoute, soit qu'on le lise, est sûr de plaire, et de plaire toujours.

Ce pathétique qui fait la principale force de l'éloquence et le caractère propre de notre orateur, manquoit presque entièrement à la chaire , lorsque le ministère de la parole lui fut confié. On en avoit heureusement banni tous ces traits entassés d'une érudition déplacée, assemblage bizarre du sacré et du profane, propre à imposer au vulgaire ignorant, plus propre encore à révolter l'homme sensé. Mais le commun des prédicateurs ignoroit l'art d'intéresser par le sentiment, quoique de là dépende tout le succès du discours; et combien d'autres défauts n'a voit-on pas encore à leur reprocher! Aussi , lorsque Massillon arriva de la province , le révérend Père de La Tour, général de l'Oratoire , lui demandant ce qu'il pensoit des prédicateurs les plus suivis : Je leur trouve , répondit-il, bien de l'esprit et des talents g mais si je prêche , je ne prêcherai pas comme eux. Il tint parole ; il prêcha , et s'ouvrit une route toute nouvelle.

Qu'on ne le soupçonne pas néanmoins d'avoir confondu Bourdaloue avec les autres orateurs de son temps. Pouvoit-il ne pas applaudir à ce grand homme, duquel il est vrai de dire, comme Quintilien le disoit de Cicéron , qu'il faut juger du progrès que Von a fait dans U éloquence, par le goût que Von trouve à la lecture de ses ouvrages ? Trop connoisseur pour s'y méprendre , à peine eut-il entendu Bourdaloue, qu'il l'admira; et s'il ne le prit pas en tout pour son modèle, c'est que son talent le portoit vers un autre genre d'éloquence. Or il étoit fortement persuadé que pour réussir en quelque genre que ce soit , l'on doit étudier son talent et le suivre; en un mot, travailler de génie : que s'attacher servilement à copier la manière d'un autre, quelque parfait qu'il soit, à moins que sa manière ne se trouve assortie aux dispositions que la nature a mises en nous, c'est s'exposer à ne jamais rien faire qui ait un certain feu , et ce tour original qui fait le mérite des bons ouvrages.

Pour la plupart des autres prédicateurs, outre ce défaut d'onction et de sentiment , Massillon leur reprochoit d'entrer dans un trop grand détail sur les conditions et sur les mœurs extérieures , moyen infaillible pour ennuyer les trois quarts de son auditoire , toujours composé de personnes qui diffèrent toutes entre elles , ou par l'âge, ou par l'état, ou par la condition. Tandis que vous in-

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struiscz le magistrat sur les devoirs de sa charge , devez-vous vous flatter d'attirer l'attention de tout ce qui n'exerce point les fonctions de la magistrature ? et tous ceux qui ne sont point engagés dans le commerce seront-ils curieux d'entendre des vérités qui n'attaquent que les fraudes et l'avarice des négociants ? Non , sans doute : l'intérêt que nous avons à ce que l'on dit , peut seul nous y rendre attentifs. Cela étant , toutes les vérités que le prédicateur annonce , et que nous ne pouvons pas nous appliquer personnellement , ne nous intéressant point , ce n'est plus qu'avec ennui et avec dégoût que nous les écoutons ; et nous soupirons après la fin d'un discours qui ne s'adresse point à nous.

Le prédicateur doit donc être sobre et réservé dans la peinture des mœurs extérieures et des conditions , s'il désire être écouté attentivement. Veut-il attacher tout son auditoire, qu'il attaque les passions , qui sont les mêmes dans tous les hommes , malgré la différence des objets vers lesquels elles se portent. En peignant d'après nature les mouvements, les ruses, la souplesse des passions , rien de ce que l'on dit ne peut être étranger pour aucun de ceux qui écoutent.

Enfin Massillon n'approuvoit pas que l'on s'arrêtât si longtemps à établir des vérités que personne n'ignore, des maximes générales dont tout le monde convient : il vouloit que l'on s'appliquât principalement à découvrir ces malheureux prétextes que l'amourpropre trop ingénieux ne manque jamais de suggérer pour secouer le joug de la loi ; et qu'après les avoir découverts , l'on en fit sentir avec force toute l'illusion.

Il se fil donc une manière de composer, qu'il ne dut qu'à luimême ; et sans autre guide que son propre génie et ce talent original qu'il avoit reçu delà nature, il sut se garantir des défauts qu'il avoit cru remarquer dans les autres. Chez lui , rien d'inutile et de superflu. Dès la première phrase , supposant les principes, ouïes établissant en deux mots, il cherche les raisons sur lesquelles chacun en particulier, sans contester l'existence de la loi , ni la nécessité de lui obéir, se met dans le cas de la dispense; il cherche ces raisons dans le cœur de ceux qui l'écoulent, dans l'attache à ces passions, dont les intérêts nous sont malheureusement plus chers que notre salut : passions auxquelles nous voudrions bien ne pas renoncer, sans être forcés cependant de nous regarder comme infracteurs delà loi. C'est là qu'il découvre la source intarissable de tous ces frivoles prétextes et de ces tempéraments que l'homme imagine pour allier Dieu et le monde, Jésus-Christ et Bélial. Nous sommes tentés d'accorder à nos passions tout ce qu'elles désirent;

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mais nous voudrions en même temps nous mettre à l'abri des remords qui viennent empoisonner nos plaisirs : car pour peu qu'il reste de sentiment de religion dans une ame, le remords est inséparable du vice; et pour calmer les alarmes d'une conscience qui n'est pas encore endurcie, il faut lui persuader qu'elle n'est pas coupable. Que faisons-nous donc? Nous avons recours à mille subtilités, à des subterfuges, à des exceptions, à des modifications qui, laissant subsister le précepte en lui-même, anéantissent totalement pour chacun de nous en particulier l'obligation de l'accomplir. Ainsi la conscience est rassurée contre les terreurs de la loi ; elle apprend à ne plus redouter ses menaces. Que craindroit-elle en effet? la loi ne punit que les prévaricateurs; or, où la loi cesse d'obliger, il n'y a point de prévarication.

Que fait Massillon : afin de dissiper ces ténèbres, qui pour être volontaires n'en sont pas moins épaisses, il vous met votre propre cœur sous les yeux, selon l'expression du prophète; il vous force de vous y voir tel que vous êtes , et tout autre que vous ne croyez être , c'est-à -dire le jouet déplorable de mille passions qui obscurcissent les lumières de votre esprit, et corrompent la droiture de votre cœur : il vous force de reconnoitre que ce n'est pas de ce fonds de lumière et de droiture naturelle que Dieu a mis en vous, encore moins des lumières de l'Évangile, que vous tirez les raisons par lesquelles vous prétendez être dispensé de la loi ; que le langage que vous tenez est le langage des passions, et qu'elles seules vous inspirent. Cessez donc d'être vicieux , et vous cesserez bientôt d'alléguer ces prétextes comme des raisons décisives. Et c'est ici surtout que triomphe l'éloquence de Massillon. Lorsqu'après avoir dé masqué les ruses et les artifices de l'amour-propre , il en montre dans tout leur jour la misère et la fausseté, avec quelle force et quelle véhémence ne les combat-il pas !

C'est un torrent impétueux qui renverse tout ce qu'il rencontre; c est pour ainsi dire un déluge de raisons toutes convaincantes, toutes intéressantes, qui, à l'appui les unes des autres, viennent coup sur coup confondre et accabler le pécheur. Cependant le péilieur accablé et confondu, n'ayant rien à répliquer, voit avec étonnement que le prédicateur, loin d'être épuisé , a mille traits encore dont il pourroit le percer. Et ce qui forme le caractère distinclif de l'éloquence de Massillon, c'est que tous ses traits portent dioit au cœur : c'est de ce côté-là qu'il dirige toujours ses coups; ce qui est simplement raison et preuve dans les autres , prend dans sa bouche la teinture du sentiment : non-seulement il convainc , unis il touche, il remue , il attendrit ; il ne se contente pas de vous

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prouver que le parti de la vertu est le plus raisonnable et le plus digne de l'homme, dans ses discours la vertu vous paroit souverainement aimable ; vous n'y trouvez que des douceurs et des consolations ; vous voudriez déjà être en possession d'un bien sans lequel vous n'imaginez plus de bonheur. 11 ne se borne pas à faire sentir l'injustice et la dérision du vice, il le fait trouver difforme, haïssable ; vous ne pouvez plus vous souffrir sous l'empire de ce cruel tyran ; vous ne l'envisagez plus que comme l'ennemi juré de votre félicité. Entrant dans une sainte indignation contre vousmême, vous vous trouvez si aveugle, si injuste, si malheureux, que vous ne voyez d'autre ressource que de vous jeter entre les bras de la vertu.

Des sermons composés dans ce goût ne pouvoient manquer d'èlre écoutés avec une extrême attention. Chacun se reconnoit dans ces tableaux vifs et naturels où le prédicateur peint le cœur humain , et montre les ressorts qui le font mouvoir ; chacun s'imagine que c'est à lui que le discours s'adresse, que l'orateur n'en veut qu'à lui , de là l'effet prodigieux de ses instructions. Après l'avoir entendu, on ne s'arrêtoit point à faire l'éloge ou la critique du sermon; l'auditeur se retiroit dans un morne silence, l'air pensif, les yeux baissés , le recueillement sur le visage , emportant l'aiguillon que l'orateur chrétien lui avoit laissé dans le cœur. Ces suffrages muets valent bien les plus grands applaudissements : ceux-ci flattent le ministre , et lui prouvent qu'il a su plaire ; ceux-là le consolent, et l'assurent qu'il a touché. Aussi , lorsque Massillon eut prêché son premier Avent à Versailles, Louis XIV lui dit ces paroles remarquables : Mon Père , fai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle; j'en ai été fort content : pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu , fai été très- mécontent de moi-même. Eloge parfait, qui honore également le goût et la piété du monarque et le talent du prédicateur.

Le style de Massillon , quoique noble et digne de la majesté de la chaire, n'en est pas moins simple et à la portée du peuple. La vivacité de son imagination ne prête à ses expressions que ce qu'il faut d'agrément pour satisfaire l'homme d'esprit , sans que la multitude soit réduite à admirer ce qu'elle n'entend pas.

Ennemi de tout ce qui ressent l'affectation dans le style, il l'étoit encore plus de ces pensées qui n'ont d'autre mérite que le brillant, qui ne font qu'amuser l'esprit et le détourner de l'attention qu'il doit aux vérités importantes qu'on lui annonce. Massillon n'offre partout que des idées grandes et sublimes qui élèvent l'ame , qui montrent la religion sous ce caractère de noblesse et de majesté qui

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lui est propre, et qu'elle semble perdre quelquefois, pareequon la confiée à des mains qui , loin de l'embellir, ne peuvent que la défigurer.

On croira sans doute que des discours si éloquents, dans lesquels il y a d'autant plus d'art qu'il n'y paroît rien que de naturel , étoient le fruit d'un travail long et pénible , et que cette belle et noble simplicité , qui se refuse souvent aux efforts mêmes des plus grands hommes, n'est pas venue se présenter à lui, sans qu'il l'ait long-temps recherchée : point du tout. Ces sermons ont été composés avec une facilité qui tient du prodige : pas un seul qui ail coûté plus de dix à douze jours. Combien de gens, même du métier, trouveroient que ce temps suffiroit à peine pour en former et pour en bien digérer le plan! En 1704 , il parut pour la seconde fois à la cour. Louis XIV, après lui avoir témoigné dans les termes les plus gracieux son extrême satisfaction , ajouta : Et je veux , mon Père, vous entendre désormais tous les deux ans. Sur-le-champ Massillon forma le dessein de ne revenir à Versailles qu'avec des semons nouveaux. Il est fâcheux qu'un tel projet n'ait point eu de suite. A n'en juger que par cette abondance , cette richesse , cette variété qui règne dans tout ce qui est sorti de sa plume , on sent qu'il étoit parfaitement en état de l'exécuter.

En 1718, déjà nommé à tévêché de t.lermont, il fut chargé de prêcher le carême devant le roi , qui entroit alors dans cet âge où la raison commence à se développer. Il crut qu'en cette occasion il devoit prêcher pour le prince lui-même, et pour l'instruire des devoirs de la royauté. Mais pour cela il falloit des sermons tout différents de ceux qu'il avoit prêches jusqu'alors, lesquels, et pour le fond des choses et pour la manière, ne pouvoient convenir à un jeune prince de neuf ans. Il inventa donc, pour ainsi dire, un nouveau genre d'éloquence; le style, l'instruction, tout fut proportionné à l'âge du jeune monarque. Dans le style, il répandit plus de vivacité, plus d'agréments, plus de fleurs, et même quelque chose d'académique. Les instructions , dépouillées de la sécheresse du raisonnement, furent des maximes sur les devoirs des princes, exprimées en peu de mots , mais présentées de manière à faire une vive impression sur l'esprit et sur le cœur. Ce style et cette façon d'instruire étoit quelque chose de tout nouveau pour Massillon; cependant six semaines suffirent pour composer ces dix sermons si admirés, si vantés, qui renferment en abrégé tout ce qui peut former un prince chéii de Dieu et des hommes, et qui furent souvent interrompus, ou par des applaudissements, ou par les larmes de son auguste auditoire.

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A l'égard de l'action, cette partie si essentielle à l'orateur, ce ne fut pas d'abord par cet endroit qu'il se fit admirer. Le goût du temps n'étoit pas le sien. 11 ne pouvoit souffrir qu'au lieu de cet air naturel qui porte avec soi la conviction, l'on prît un certain air emprunté, et un ton de déclamateur, qui faisant regarder les ministres de Jésus-Christ comme des gens qui ne montent en chaire que pour jouer un personnage , ôte presque toute la force et toute croyance à leurs discours. Il falloit donc s'attendre que l'auditeur, gâté par ce goût de déclamation presque généralement répandu, se révolteroit d'abord contre la manière de dire de Massillon, dans laquelle aucune des règles qu'on s'étoit faites , ne paroissoit observée. Mais comme il faisoit néanmoins une impression extraordinaire sur les esprits , on se rendit bientôt à l'expérience : on ne s'embarrassa plus de ces prétendues règles que l'orateur paroissoit négliger; et le public s'élevant au-dessus des préjugés, conclut avec raison qu'il falloit sans doute que sa manière de dire fût bonne, et qu'elle fût même la meilleure, puisque nul autre prédicateur ne faisoit, à beaucoup près, une impression aussi vive.

Au reste, il seroit fort difficile de faire comprendre à ceux qui ne l'ont point entendu , ce que c'étoit que son action. Elle lui étoit tellement propre, qu'on peut assurer que comme il n'eut point de modèle à suivre, il n'a point formé d'élève qui l'ait imité.

On le voyoit arriver dans la chaire comme un homme qui vient de méditer profondément un sujet. Dès qu'il paroît, son air recueilli et pénétré annonce déjà la grandeur et l'importance des vérités dont il va vous entretenir. Il n'a pas ouvert la bouche, et l'auditoire est saisi. Il parle enfin , mais ce n'est pas comme un orateur qui vient débiter avec art un discours dont il a chargé sa mémoire. Tout coule de source. Il parle de l'abondance du cœur, ne pouvant contenir au dedans de lui les vérités dont il est plein. Un feu intérieur le dévore-, il faut qu'il lui ouvre une issue, et qu'il le laisse éclater au dehors. Aussi rien en lui qui ne soit animé; tout parle , tout persuade , tout remue , tout attendrit , tout porte dans l'ame la conviction et le sentiment : et cela n'étoit point du tout un effet de l'art dans Massillon ; c'étoit un talent naturel qui lui faisoit exprimer et dire les choses avec force et vivacité, pareequ'il les sentoit de même.

Il faisoit donc proprement consister tout le mérite de l'action , à paroitre bien pénétré lui-même des vérités dont il vouloit convaincre ses auditeurs. Jamais personne n'a porté ce talent plus loin que Massillon : c'est le témoignage que le public en a rendu, et l'éloge qu'en ont fait toutes les personnes de goût. Seroit-il permis

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de rapporter à ce sujet un trait remarquable par sa singularité, et qui nous échappe ? L'acteur le plus parfait qu'ait eu le théâtre françois voulut l'entendre ; il fut frappé du vrai qu'il trouva dans sa manière de prononcer, et dit à un autre acteur qui l'a voit accompagné : Mon ami, voilà un orateur; et nous, nous ne sommes que des comédiens.

Il n'est pas besoin d'avertir le public que c'est ici la première édition des Sermons de Massillon. Il est vrai qu'on imprima sous x>n nom , il y a près de quarante ans , quatre ou cinq petits volumes ; mais plus de la moitié des sermons que renferme ce recueil, sont de différents prédicateurs , dont quelques-uns môme ont revendiqué publiquement ce qui leur appartenoit : entre autres feu M. Poncet de La Rivière, évoque d'Angers ; l'éditeur du P. Bretonneau qui vient d'en réclamer trois qu'il a, dit-il, trouvés dans le manuscrit de ce prédicateur, et que nous ne trouvons point en effet dans celui de Massillon. Pour les autres dont les auteurs ne nous sont point connus, en attendant que quelqu'un veuille les adopter, ils ne jouiront pas sans doute plus long- temps de la réputation que leur donnoit une origine supposée.

A l'égard d'une vingtaine de sermons que Ton pourroit appeler avec un peu plus de fondement, Sermons de Massillon ; qu'on prenne la peine de les confronter avec l'original que nous donnons aujourd'hui , la différence est palpable*, si l'on y trouve quelques traits de ressemblance, c'est celle qui peut se trouver entre un squelette et un corps vivant plein de suc et d'embonpoint ; entre un original de Michel-Ange , et la copie de ce même tableau faite par quelque apprenti sans talent.

On trouve dans ces pièces informes des lambeaux de Massillon , et même dans quelques-unes d'assez longs morceaux de ses véritables Sermons. Mais quelle comparaison entre un mauvais assortiment de lambeaux cousus ensemble par un copiste , qui d'ordinaire , pour ne rien dire de pis , n'est pas un homme du métier, et un discours tel qu'il sort des mains d'un si grand maître !

D'ailleurs notre édition contient près de cent Sermons, dont plusieurs même n'ont jamais été prononcés. On y trouve un Avent et un Carême complet , sans compter le Petit Carême, qu'il composa pour le roi en 1718. Nous donnons aussi plusieurs Oraisons funèbres , plusieurs Discours et Panégyriques qui n'ont jamais vu le jour, les Conférences ecclésiastiques qu'il ût dans le séminaire Saint -Magloire en arrivant à Paris, celles qu'il a faites à ses curés pendant son épiscopat; les Discours qu'il prononçoit à la tête des synodes qu'il assembloit tous les ans : nous donnons enGn un ou-

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■/rage auquel il a consacré pendant quelques années toutes les heures de loisir que lui laissoient les fonctions épiscopales ; ce sont des paraphrases sur une partie des Psaumes. Ce qu'on peut dire de ces différentes pièces, c'est qu'elles sont toutes frappées au coin de ^ l'auteur. Le même goût règne partout. Toujours même élévation et même noblesse, soit dans le style , soit dans les pensées; toujours ce pathétique qui enlève, toujours ces peintures du cœur humain si vraies et si intéressantes. La cour se souvient encore des applaudissements qu'elle donna au Petit Carême. Les Conférences ecclésiastiques commencèrent à faire sa réputation : ses Sermons la portèrent à ce haut degré dans lequel elle s'est soutenue jusqu'à la fin : ses Oraisons synodales ont plus d'une fois attendri ses curés jusqu'aux larmes : et nous ne craignons pas d'assurer que le public regrettera qu'il n'ait point achevé ce qu'il avoit commencé sur les Psaumes : il n'est peut-être pas d'ouvrage où soient mieux développés les mouvements d'un cœur qui gémit sur ses égarements passés , et qui , désabusé du monde et des faux biens, reconnoit enfin que, n'ayant été créé que pour Dieu, il ne peut trouver qu'en Dieu sa consolation et son bonheur.

Voici donc un recueil exact et fidèle des ouvrages de Massillon , tels qu il avoit pris la peine de les revoir, de les corriger, et de les copier une seconde fois de sa propre main. Que nous reste-t-il à désirer , sinon que le cœur s'ouvre aux saintes vérités si dignement établies dans ces Discours, et qu'ils opèrent sur ceux qui les liront , les mêmes effets de grâce et de conversion qu'ont souvent ressentis ceux qui les entendoient?

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