‹ Œuvres de MassillonChapitre 3 sur 88 · SERMON POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

SERMON POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

Beati qui lussent, quoniam ipsi consolabuntur.

Bienheureui ceux qui pleurent , parcequ ils seront consolés.

( Matth. , ▼, 5. )

Sire ,

Si le monde parloit ici à la place de Jésus-Chri?t , sans doute il ne tiendrait pas à Votbe Majesté le même langage.

Heureux le prince , vous diroit-il , qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; qui n'a vu laut de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse ; et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire !

Heureux le prince qui , durant le cours d'un règne long et floris* sant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'eslime de ses ennemis, de l'admiration de l'univers , de l'avantage de ses conquêtes, de la magniGcencede ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d une nombreuse postérité; et qui n'a plus rien à désirer que de conserver long-temps ce qu'il possède !

Ainsi parleroit le monde; mais, Sire, Jésus -Christ ne parle pas comme le monde.

Heureux , vous dit-il , non celui qui fai' l'admiration de son siècle, mais celui qui fait sa principale occupation du siècle à venir, el qui vit dans le mépris de soi-même et de tout ce qui passe ; parceque le royaume du ciel est à lui ! Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum ( Matt , v, 3 ).

Heureux , non celui dont l'histoire va immortaliser le règne et les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront efface l'histoire de ses pèches du souvenir de Dieu même ; parcequ'il sera éternellement consolé ! Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur (Matt., v, 5).

Heureux , non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son empire, mais celui qui aura su renfermer ses désirs et ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parcequ'il possédera une terre plus durable que l'empire de l'univers! Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terrain (Matt., v, 4).

Heureux , non celui qui , élevé par la voix des peuples au-dessus «te tous les princes qui l'ont précédé , jouit à loisir d* sa grandeur et M. T. 1

de sa gloire , mais celui qui , ne trouvant rien , sur le trône même , digne de son cœur, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu et dans la justice ; pareequ'il sera rassasié ! Beati qui esuriunt et sitiuntjustUiam, quoniam ipsi saturabuntur (Matt., V, 6).

Heureux , non celui à qui les nommes ont donné les titres glorieux de grand et d'invincible , mais celui à qui les malheureux donneront devant Jésus-Christ le titre de père et de miséricordieux ; pareequ'il sera traité avec miséricorde! Beati miséricordes , quoniam ipsi mi* sericordiam consequentur (Matt., v, 7).

Heureux enfin, non celui qui, toujours arbitre de la destinée dt ses ennemis , a donné plus d'une fois la paix à la terre , mais celui qu . a pu se la donner à soi-même , et bannir de son cœur les vices et les affections déréglées qui en troublent la tranquillité ; pareequ'il sera appelé enfant de Dieu ! Beati pacifici, quoniam Jilii Dei vocabuntur (Matt., v, 9).

Voilà, Sire, ceux que Jésus-Christ appelle heureux; et l'Evangile ne connoit point d'autre bonheur sur la terre que la vertu et l'innocence.

Grand Dieu ! ce n'est donc pas cette longue suite de prospérités inouïes dont vous avez favorisé la gloire de son règne, qui peut le rendre le plus heureux des rois ; c'est par là qu'il est grand, mais ce n'est pas par là qu'il est heureux. Sa piété a commencé sa félicité. Tout cequi nesanctiûe pas l'homme ne sa uroit faire le bonheur de l'homme. Tout ce qui ne vous met pas dans un cœur, ô mon Dieu ! n'y met ou que de faux biens qui le laissent vide, ou que des maux réels qui le remplissent d'inquiétude ; et une conscience pure est la source unique des vrais plaisirs.

C'est à cette vérité, mes Frères, que l'Eglise borne aujourd'hui tout le fruit de la solennité qu'elle nous propose. Comme l'erreur où l'on est dans le monde, que la vie des Saints a été triste et désagréable, est un des principaux artifices dont le monde se sert pour nous empêcher de les imiter; l'Église, en renouvelant aujourd'hui leur mémoire, nous fait souvenir en même temps que non seulement ils jouissent d'une félicité immortelle dans le ciel, mais encore qu'ils ont stèles seuls heureux de la terre, Beati, etc. ; et que celui qui porte l'iniquité dans son sein y porte toujours le trouble et la frayeur; et que la destinée des gens de bien est mille fois plus douce et plus tranquille, en ce monde même, que celle des pécheurs.

Mais en quoi consiste le bonheur des justes en cette vie ? Il consiste premièrement dans la manifestation de la vérité cachée aux sages du monde; secondement, dans le goût delà charité refuséaux amateurs du monde , dans les lumières de la foi qui adoucissent toutes le« peines de l'ame fidèle, et qui rendent celles du pécheur plus amères . c'est mon premier point : dans les douceurs delà grâce, qui calment toutes les passions, et qui, refusées à un cœur corrompu, le laissent en proie à lui-même, c'est le dernier. Développons ces deux vérité*

si propres à rendre la vertu aimable , et les exemples des Saints utiles. Mais , avant que de commencer, implorons le secours de VEsprit-Saint par l'intercession de Marie. Ave, Maria.

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