PREMIÈRE PARTIE
Dieu ne peut se manifester aux hommes que pour leur apprendre ce qu'il est , et ce que les hommes lui doivent ; et la religion n'est proprement qu'une lumière divine qui découvre Dieu à l'homme , et qui règle les devoirs de l'homme envers Dieu : soit que le Très- Haut se montre lui-même à la terre, soit qu'il remplisse de son esprit des hommes extraordinaires , la fin de toutes ces démarches ne pent Gtw que la connoissance et la sanctification de «on nom dans l'unir* V9 ,
et l'établissement d'un culte où l'on rende à lui seul ce qui n'est dû
qu'à lui seul.
Or si le Seigneur Jésus , venu dans la plénitude des temps , n'étoit qu'un homme juste et innocent , choisi seulement pour être l'envoyé de Dieu sur la terre , la fin principale de son ministère auroit été de rendre le monde idolâtre, et de ravir à la Divinité la gloire qui lui est due , pour se l'attribuer à lui-même.
En effet , mes Frères , soit que nous considérions l'éclat de son ministère dans cet appareil pompeux d'oracles et de figures qui l'ont précédé , dans les circonstances merveilleuses qui l'ont accompagné , et enfin dans les œuvres qu'il a lui-même opérées , l'éclat en est tel , que si Jésus-Christ n'étoit qu'un homme semblable à nous , Dieu, qui l'a envoyé sur la terre , revêtu de tant de gloire et de puissance , nous auroit lui-même trompés, et seroit coupable de l'idolâtrie de ceux qui l'adorent.
Le premier caractère éclatant du ministère de Jésus-Christ , c'est d'avoir été prédit et promis aux hommes depuis la naissance du monde. A peine Adam est-il tombé , qu'on lui montre de loin le Réparateur que sa chute a rendu nécessaire à la terre. Dans les siècles suivants, Dieu ne paraît, ce semble, occupé qu'à préparer les hommes à son arrivée : s'il se manifeste aux patriarches , c'est pour les confirmer dans la foi de cette attente ; s'il inspire des prophètes, c'est pour l'annoncer ; s'il se choisit un peuple , c'est pour le rendre dépositaire de cette grande promesse ; s'il prescrit aux hommes des sacrifices et des cérémonies religieuses , c'est pour y tracer, comme fie loin, l'histoire de celui qui doit venir. Tous les événements qui se passent sur la terre semblent conduire à ce grand événement ; les empires et les royaumes ne tombent ou ne s'élèvent que pour y préparer les voies ; les cieux ne s'ouvrent que pour le promettre ; et toute la nature , comme dit saint Paul , semble être dans l'ijmpatience d'enfanter le Juste qu'elle porte dans son sein, et qui doit venir la délivrer de la malédiction où elle est tombée : Omnis creatura ingemiscit et parlurit ( Rom. , vin , 22 ).
Or, mes Frères , faire attendre un homme à la terre, et l'annoncer du haut du ciel , depuis la naissance des siècles, c'est déjà préparer les hommes à le recevoir avec un respect de religion et de culte; et quand Jésus-Christ n'auroit que cet éclat particulier qui le distingue de loua les autres hommes , la superstition des peuples à son égard eût été à craindre, s'il n'avoit été qu'une simple créature. Mais ce n'est rien même pour Jésus-Christ d'avoir été prédit : toutes les cirronstanecs dans lesquelles il l'a été sont encore plus merveilleuses el plus étonnantes que les prédictions mêmes. En effet , mes Frères , e i Cy rus et Jean-Baptiste ont été prédits long-temps avant leur naissance dans les prophéties d'Isaïe et deMalachie , ce n'ont été là que prédictions uniques , sans suite, sans appareil , et qu'on trouve dam un soûl prophète ; dos prédictions qui n'annoncent que des évé-
nements particuliers, et où la religion des peuples ne pouvoit être surprise : Cyrus , pour être le restaurateur des murs de Jérusalem , Jean-Baptiste, pour préparer les voies à celui qui doit venir; l'un et l'autre , pour confirmer, par l'accomplissement de ces prophéties particulières, la vérité et la divinité de toutes les prophéties qui annoncoient Jésus-Christ.
Mais ici , mes Frères, c'est un envoyé du ciel prédit par tout un peuple , annoncé pendant quatre mille ans par une longue suite de prophètes , désiré de toutes les nations, figuré par toutes les cérémonies, attendu de tous les Justes , montré de loin dans tous les âges. Les patriarches meurent en souhaitant de le voir; les Justes vivent dans cette attente; les pères apprennent à leurs enfants à le désirer ; et ce désir est comme une religion domestique qui se perpétue de siècle en siècle. Les prophètes eux-mêmes des Gentils voient briller de loin l'étoile de Jacob ; et jusque dans les oracles des idoles, ce grand événement est annoncé. Ici , ce n'est pas pour un événement particulier , c'est pour être la ressource du monde condamné, le législateur des peuples, la lumière des nations, le salut d'Israël; c'est pour effacer l'iniquité de la terre, pour amener une justice éternelle, pour remplir l'univers de l'Esprit de Dieu, et porter à tous les hommes une paix immortelle. Quel appareil! quel piège pour la religion de tous les siècles , si des préparatifs si magnifiques n'annoncent qu'une simple créature, et dans des temps surtout où la crédulité des peuples mettoit si facilement au rang des dieux les hommes extraordinaires !
D'ailleurs, mes Frères, lorsque Jean-Baptiste paroît sur les bords du Jourdain , de peur, ce semble , que le seul oracle qui l'avoit prédit ne devint une occasion d'idolâtrie au peuple que le bruit de sa sainteté attiroit autour de lui, il ne fait point de miracles, il ne cesse point de dire : Je ne suis pas celui que vous attendez ; il n'est attentif, c? semble, qu'à prévenir des honneurs superstitieux. Jésus-Christ, au contraire, que quatre mille ans d'attente, de figures, de prophéties, de promesses, avoient annoncé avec tant de magnificence à la terre ; Jésus-Christ , loin de prévenir la superstition des peuples à son égard, vient en grande vertu et puissance ; il fait des œuvres et des merveilles que personne avant lui n'avoit faites ; et non- seulement il s'élève au-dessus de Jean-Baptiste, mais il se dit égala Dieu même. Où seroitson zèle pour la gloire de celui qui l'envoie , et son amour pour les hommes , si la méprise eût été à craindre , et si c'eût été une idolâtrie de lui rendre des honneurs divins ?
De plus, mes Frères, tout ce que les siècles précédents avoient eu d'hommes extraordinaires , tous les Justes de la loi et de l'âge des patriarches n'avoient été que les types imparfaits du Christ; et encore chacun d'eux ne représentoit que quelque trait singulier de sa vie et de son ministère : Melchisedech, son sacerdoce; Abraham ,
1JSfc LA CIRCONCISION.
sa qualité de chef et de père des croyants ; Isaac, son sacrifice ; Job, ses persécutions ; Moïse, son office do médiateur ; Josué, son entrée triomphante dans la terre des vivants avec un peuple choisi. Tous ces hommes si vénérables et si miraculeux n'étoient pourtant que les ébauches du Messie à venir ; et il falloit bien que ce Messie dût être grand lui-même , puisque ses figures avoient été si illustres et si éclatantes. Mais ôtez à Jésus-Christ sa divinité et son éternelle origine , la vérité n'a plus rien au-dessus de la figure. Je sais , comme nous le dirons dans la suite , que l'éclat de ses merveilles , quand on y regarde de près , est marqué à des caractères divins qu'on ne trouve pas dans la vie de ces grands hommes ; mais, à n'en juger que par les yeux des sens , le parallèle ne seroit pas favorable à Jésus-Christ. Est-il plus grand qu'Abraham , cet homme Bi grand, que le Seigneur lui-même, parmi ses noms les plus pompeux, avoit pris celui de Dieu d'Abraham, comme pour faire connoitre à la terre que les hommages d'un homme si juste et si extraordinaire étoient plus glorieux à sa souveraineté que le titre de Dieu des empires et des nations; si grand, que les Juifs ne se croyoient au-dessus des autres peuples du monde que parcequ ils él oient la postérité de ce chef fameux et chéri du ciel ; et que les pères, en contant à leurs fils les merveilles de leur nation et l'histoire de leurs ancêlres, ne les animoient à la vertu qu'en les faisant souvenirs qu'ils étoient les enfants d'Abraham et les portions d'une race sainte? Est-il plus merveilleux que Moïse, cet homme puissant en œuvres et en paroles, médiateur d'une alliance sainte qui délivra s< n peuple et brisa le joug de l'Egypte ; cet homme qui fut établi le dieu de Pharaon, qui parut le maître de la nature, qui couvrit la lerre de plaies, qui sépara les mers, qui fit pleuvoir du ciel une n< urriture nouvelle ; cet homme qui vit le Seigneur face à face sur I.i montagne sainte, et qui parut devant Israël tout resplendissant de lumière? Qu'y a-t-il dans la vie de Jésus-Christ déplus surprenant et de plus magnifique? Cependant ce n'étoient là que les êrauches grossières de sa gloire et de sa puissance; il en devoit êlrc la perfection et le dernier trait. Or, si Jésus-Christ n'étoitpas l'image de la substance de son Père et la splendeur éternelle de sa gloire , on devroit tout au plus l'égaler à ces premiers hommes ; et l'incrédulité des Juifs pourroit lui demander sans blasphème : Etesvous plus grand que notre père Abraham , et que les prophètes eux-mêmes qui sont mort? Numquid tu major es pâtre nostro Abraham ( Joan. viii, 53)? J'ai donc eu raison de dire que si vous considérez en premier lieu son ministère par cet appareil pompeux d'oracles et de figures qui l'ont annoncé, l'éclat en est tel , que si Jésus-Christ n'est qu'un homme semblable à nous, la sagesse ellemême de Dieu seroit coupable de Terreur de ceux qui l'adorent. Mais, mes Frères, le Christ a été prédit avec ses membres: nous mines renfermés dans lea prophéties qui l'ont annoncé à la terre ;
nous avons été promis comme une race sainte, un peuple spirituel, qui devoit porter la loi gravée dans le cœur, qui ne devoit soupirer que pour les biens éternels , et qui devoit adorer en esprit et en vérité ; nous avons fait, comme Jésus-Christ , l'attente des Justes de l'ancien temps et le désir des nations ; nous sommes cette nouvelle Jérusalem pure et sans tache , si souvent annoncée dans les prophètes, où Dieu seul devoit être connu et adoré, où la foi devoit être la seule lumière qui nous éclaire ; la charité , le seul lien qui nous unit ; l'espérance de la patrie , le seul désir qui nous anime. Or remplissons-nous une attente si illustre et si sainte? sommes-nous dignes d'avoir fait le désir de tous ces siècles reculés qui nous précédèrent ? méritons-nous d'avoir été attendus comme des hommes célestes , qui dévoient remplir la terre de sainteté et de justice ? Les siècles ne se sont-ils pas trompés en attendant le peuple chrétien? Si les Justes de ces temps reculés revenoient sur la terre, pourrionsnous nous montrer à eux, et leur dire : Voici ces hommes célestes, spirituels, chastes, fidèles, charitables que vous attendiez? Hélas! mes Frères, les Justes de l'ancien temps ont été chrétiens avant la naissance de la foi, et nous sommes encore Juifs sous l'Evangile; nous ne vivons que pour la terre ; nous ne connoissons de biens véritables que les biens présents ; toute notre religion est dans les sens ; nous avons reçu plus de secours , mais nous ne sommes pas plus fidèles.
A l'éclat des prophéties qui ont annoncé Jésus-Christ, il faut ajouter celui de ses œuvres et de ses prodiges ; second caractère éclatant de son ministère. Oui, mes Frères, quand même le ciel ne l'auroit pas promis à la terre avec tant de magnificence ; quand il n'auroit pas fait durant tous ces premiers âges comme la seule oc cupation et la seule attente de l'nnivers , comment se montre-t-il à la terre ? Parut -il jamais un homme plus merveilleux, plus divin dans ses œuvres et dans toutes les circonstances de sa vie ?
Je dis premièrement dans ses œuvres et dans ses prodiges. Je sais, et nous venons de le dire , que , dans les siècles qui l'avoient précédé , il aYoit paru sur la terre des hommes extraordinaires, que le Seigneur sembloit rendre dépositaires de sa vertu et de sa toutepuissance : Moïse parut en Egypte et dans le désert le maître du ciel et de la terre ; Elie, dans les siècles suivants, vint donner le même spectacle aux hommes. Mais quand on y regarde de près, dans leur puissance même , tous ces hommes miraculeux portaient toujours des caractères de dépendance et de foiblesse.
Moïse n'opéroit ses prodiges qu'avec la verge mystérieuse; sans elle, il n'étoit plus qu'un homme foible et impuissant ; et il semble que le Seigneur avoit attaché la vertu des miracles à ce bois aride, comme pour faire sentir aux Israélites que Moïse lui-même n'étoit entre ses mains qu'un instrument foible et fragile , dont il lui plaisoit de se servir pour opérer de grandes choses. Jésus-
Christ opère les plus grands prodiges sans parler même; et le seul attouchement de sa robe guérit des infirmités désespérées. Moïse ne communique point à ses disciples le pouvoir d'opérer des prodiges, parceque c'étoit un don étranger qu'il avoit reçu du ciel , et dont il ne pouvoit pas disposer : Jésus-Christ en laisse aux siens un encore plus grand que celui qui a paru en lui-même. Moïse agit toujours au nom du Seigneurs Jésus-Christ opère tout en son propre nom, et les œuvres de son Père sont les siennes. Cependant ce JMoïse, qui n'avoit pas été prédit comme Jésus-Christ , qui ne remetloi t pas les péchés comme lui, qui ne se disoit pas égal à Dieu, mais seulement le serviteur fidèle ; ce Moïse, craignant qu'après sa mort ses prodiges ne le fissent passer pour un dieu, prend des mesures, de peur que dans la suite des siècles la crédulité de son peuple ne lui rende des honneurs divins; il veut que son tombeau soit inconnu à la terre; il va mourir à l'écart sur la montagne, loin des yeux de ses frères, de peur qu'on ne vienne lui offrir des victimes sur son tombeau , et dérobe pour jamais son corps à la superstition des tribus ; il ne se montre pas à ses disciples après sa mort ; il se contente de leur laisser la loi de Dieu , et fait tous ses efforts afin qu'ils l'oublient lui-même. Et Jésus-Christ, après tous les prodiges qu'il opéra dans la Judée, après toutes les prédictions qui l'avoient annoncé , après avoir paru comme un Dieu sur la terre , son tombeau est connu de tout l'univers , exposé à la vénération de tous les peuples et de tous les siècles ; après sa mort même il se montre à ses disciples. La superstition étoit-elle donc ici moins à craindre? ou Jésus-Christ est-il moins zélé que Moïse pour la gloire de l'Etre souverain et pour le salut des hommes ?
Elie ressuscite des morts , il est vrai ; mais il est obligé de se coucher plusieurs fois sur le corps de l'enfant qu'il ressuscite ;il souffle, il se rétrécit , il s'agite; on voit bien qu'il invoque une puissance étrangère, qu'il rappelle de l'empire de la mort une ame qui n'est pas soumise à sa voix , et qu'il n'est pas lui-même le maître de la mort et de la vie : Jésus-Christ ressuscite les morts comme il fait les actions les plus communes , il parle en maître à ceux qui dorment d'un sommeil éternel , et l'on sent bien qu'il est le Dieu des morts comme des vivants, jamais plus tranquille que lorsqu'il opère les plus grandes chosses.
Enfin les poètes nous représentoient leurs sibylles et leurs prêtresses comme des furieuses , lorsqu'elles prédisoient l'avenir ; il semble qu'elles ne pouvoient porter la présence de l'esprit imposteur qui résidoit en elles. Nos prophètes eux-mêmes annonçantes choses futures , sans perdre l'usage de la raison ni sortir de la gravité et de la décence de leur ministère , entroient dans un enthousiasme divin; il falloit souvent que le son d'une lyre réveillât en eux l'esprit prophétique; on sentoit bien qu'une impulsion étrangère les animoit , M que; ce n'étoit pas de leur propre fonds qu'ils tiroient la science de
l'avenir, et les mystères cachés qu'ils annonçoient aux hommes. Jésus-Christ prophétise comme il parle ; la science de l'avenir n'a rien qui le frappe, qui le trouble , qui le surprenne , parce qu'il renferme tous les temps dans son esprit : les mystères futurs qu'il annonce ne sont point dans son ame des lumières soudaines et infuses qui l'éblouissent, ce sont des objets familiers qu'il ne perd jamais de vue, et dont il trouve les images au-dedans de lui ; et tous les siècles à venir sont sous l'immensité de ses regards, comme le jour présent qui nous éclaire. Ainsi , ni la résurrection des morts , ni la prédiction de l'avenir, ne le tirent de sa tranquillité ordinaire; il se joue, pour ainsi dire, en opérant des prodiges dans l'univers: et, s'il paroît quelquefois frémir et se troubler, ce n'est qu'à la vue du péché et de l'endurcissement de son peuple ; parce que plus on est grand en sainteté , plus le péché offre d'horreurs nouvelles, et que la seule chose qu'un Homme Dieu puisse voir avec frémissement, c'est le spectacle d'une conscience souillée de crimes.
Telle est la toute - puissance de Jésus - Christ ; ses miracles ne portent aucun caractère de dépendance : et , peu content de nous montrer par-là qu'il est égala Dieu, il nous avertit encore que tout ce que son Père opère de merveilleux sur la terre, lui-même l'opère aussi, et que les œuvres de son Père sont les siennes. Trouvez-nous un prophète qui, jusqu'à Jésus-Christ, ait tenu ce langage, et qui , loin de rendre gloire à Dieu comme à l'auteur de tout don excellent, se soit attribué à lui-même les grandes choses que le Seigneur avoit bien voulu opérer par son ministère?
Mais , mes Frères , si nous avons été prédits avec Jésus-Christ, nous sommes de plus participants de sa souveraineté sur toutes les créatures. Le chrétien est par la foi maître de la nature; tout lui est soumis , parcequ'il n'est lui-même soumis qu'à Dieu seul : toutes ses œuvres doivent être en un sens miraculeuses , parceque toutes ses œuvres doivent partir d'un principe sublime et divin , et être au-dessus des forces de la foiblesse humaine : nous devons être, pour ainsi dire, des hommes miraculeux, maîtres du monde, en le méprisant ; élevés au-dessus des lois de la nature, en les surmontant ; arbitres des événements, en nous y soumettant; plus forts que la mort même, en la souhaitant. Telle est la sublimité du chrétien, et il faut bien que Jésus-Christ soit grand pour avoir élevé à ce point de puissance et de grandeur la foiblesse humaine.
EnGn, le dernier caractère éclatant de son ministère sont les circonstances merveilleuses , et jusque là inouïes , qui composent tout le cours de sa vie mortelle. Je sais qu'il est venu dans le dépouillement et dans la bassesse ; mais, à travers ces dehors obscurs et méprisables, quel éclat les ennemis mêmes de sa divinité ne sont-ils pas forcés d'y reconnoître !
Premièrement, quoiqu'ils leregardent comme un homme semblable à nous, ils le croient cependant formé par l'opération invisible du
Très-Haut dans le sein d'une vierge de Juda, contre la loi ordinaire des enfants d'Adam. Quelle gloire déjà pour une simple créature ! Secondement, à peine est-il né , que des légions célestes font retentir dans les airs des cantiques d'allégresse , et nous apprennent que cette naissance rend sa gloire au Très-Haut et apporte une paix éternelle sur la terre. Quelle est donc cette créature qui peut rendre gloire au Très-Haut , lequel ne trouve sa gloire qu'en lui-même ? Peu après, un astre nouveau appelle des sages du fond de l'Orient; et, guidés par cette lumière miraculeuse, ces hommes justes viennent des extrémités de la terre adorer le nouveau Roi des Juifs.
Suivez toutes les circonstances de sa vie. Si Marie le présente au temple, un Juste et une sainte femme annoncent sa grandeur future ; et , transportés d'une joie sainte , ils meurent avec plaisir , après avoir vu celui qu'ils appellent le salut du monde, la lumière des nations et la gloire d'Israël. Les docteurs assemblés dans le temple voient avec frayeur son enfance, plus sage et plus éclairée que toute la sagesse des vieillards. A mesure qu'il avance, sa gloire se développe: Jean -Baptiste, cet homme le plus grand des enfants des hommes, s'abaisse devant lui, et se dit indigne de lui rendre même les plus vils ministères. Le ciel s'ouvre plusieurs fois sur sa tête, et déclare que c'est là le fils bien-aimé. Les démons effrayés fuient devant lui , ne peuvent soutenir la présence seule de sa sainteté , et confessent qu il est le Saint de Dieu. Rassemblez des témoignages si différents et si nouveaux , des circonstances si extraordinaires et si inouïes : quel est cet homme qui paroît sur la terre avec tant d'éclat? et les peuples qui l'ont adoré ne sont-ils pas du moins excusables ? Mais ce ne sont encore ici que de foibles préludes de sa gloire. S'il se retire à l'écart sur le Thabor, accompagné de trois disciples, sa gloire, impatiente, si je l'ose dire, d'avoir été jusque là comme retenue captive sous le voile de l'humanité, éclate au dehors : il paroît tout resplendissant de lumière : le Père céleste, qui alors, de peur que la gloire de Jésus-Christ ne devînt une occasion d'erreur et d'idolâtrie aux disciples étonnés et témoins du spectacle, auroit dû, ce semble, les avertir que ce Jésus qu'ils voyoient si glorieux n'étoit pourtant que son serviteur et son envoyé, leur déclare au contraire que c'est son Fils bien-aimé en qui il a mis toute sa complaisance, et ne met point de bornes aux hommages qu'il veut qu'on lui rende. Lorsque Moïse parut environné le gloire, eteomne transfiguré sur la montagne de Sinaï, de peur que les Israélites, toujours superstitieux, n<> Le prissent pour un Dieu descendu sur la terre, le Seigneur déctsroit on même temps du haut du ciel, au milieu des éclairs et (l<s tonnerres : Je suis celui qui suis, et vous ri 'dorerez que moi *eul{£jcod., m, U: Veut., vi, 13). Moïse lui-même ne paroît devant If peuple que por but les tables de la loi entre les mains, comme pour leur faire entendre que, malgré la gloire dont il paroissoit revêtu , il n'étoit pourtant qu, le ministre et non pas l'auteur de la loi
sainte ; qu'il ne pouvoit la présenter que gravée sur la pierre , et qu'il n'appartenoit qu'à Dieu seul de la graver dans leurs cœurs. Mais Jésus-Christ paroît sur le Thabor comme le législateur luimême ; le Père ne lui donne pas la loi nouvelle pour la porter aux hommes ; il leur ordonne seulement de l'écouter, et le propose luimême comme leur législateur, ou plutôt comme leur loi vivante et éternelle.
Que dirai -je encore , mes Frères? Si du Thabor nous passons sur le Calvaire, ce lieu, où dévoient se consommer tous les opprobres du Fils de l'Homme, ne laisse pas d'être encore le théâtre de sa gloire et de sa divinité. Toute la nature en désordre l'y reconnoît comme son auteur : les astres qui se cachent ; les morts qui ressuscitent ; les pierres des tombeaux qui s'ouvrent et se brisent ; le voile du Temple qui se déchire; l'incrédulité elle-même qui le confesse parla bouche du Centenier : on sent bien que ce n'est pas un homme commun qui meurt , et qu'il se passe sur cette montagne quelque chose de nouveau et d'extraordinaire.
Tant de Justes avant lui étoient morts pour la vérité par les mains des impies : le palais d'Hérode venoit de voir la tête du Précurseur devenue le prix de la volupté ; Isaïe avoit rendu gloire à Dieu par une mort douloureuse, et, malgré le sang des rois dont il étoit sorti , sa naissance auguste n'avoit pu le mettre à couvert des persécutions qui sont toujours la récompense de la vérité et du zèle : tant d'autres étoient morts pour la justice ; mais la nature tout entière ne paroissoit pas s'intéresser à leurs souffrances ; les morts ne sortoient pas des tombeaux, comme pour venir reprocher aux vivants leur sacrilège : rien de semblable n'avoit encore paru sur la terre.
Parcourez le reste de ses mystères ; partout vous trouverez des traits nouveaux qui le distinguent de tous les hommes. S il ressuscite d'entre les morts, outre que c'est par sa propre vertu (ce qu'on n'avoit pas encore vu ) , ce n'est pas pour mourir encore, comme tant d'autres qui avoient été ressuscites par le ministère des prophètes : il ressuscite pour ne plus mourir; et ce qui n'avoit jamais été accordé à aucune créature, il reçoit ici-bas même une vie immortelle.
S'il monte dans le ciel, ce n'est pas un char de feu qui l'élève en un clin d'oeil; il s'élève lui-même avec majesté; il laisse à ses chers disciples tout le loisir de l'adorer et d'accompagner de leurs yeux et de leurs hommages leur divin Maître. Les anges viennent au-devant de ce Roi de gloire, comme pour le recevoir dans son empire, et consolent l'affliction des disciples, en le promettant encore une fois à la terre, environné de gloire et d'immortalité. Tout annonce ici le Dieu du ciel , qui s'en retourne dans le lieu d'où il étoit sorti, et qui va reprendre possession de sa gloire • tout porte du moins les hommes à se Le oor^uader.
tGO LA CIRCONCISION
Et certes . mes Frères , lorsqu'Elie est enlevé dans un char de feu, un disciple tout seul est spectateur de cette ascension miraculeuse : elle se passe en un lieu écarté et éloigné des yeux des autres enfants des prophètes , lesquels , peut-être plus crédules et moins instruits qu'Elisée, eussent rendu dans ce moment des honneurs divins à cet homme miraculeux. Mais Jésus-Christ monte dans le ciel, environné de gloire, à la vue de cinq cents disciples-, les plus foibles et ceux en qui la foi de sa résurrection étoit moins affermie, sont les premiers appelés à la montagne sainte : on ne craint rien île leur crédulité j on souffre au contraire leurs adorations , comme leurs regrets et leurs larmes ; et une vie si pleine de prodiges si inouïs jusque là sur la terre, est enfin terminée par une circonstance encore plus merveilleuse , et propre toute seule à le faire regarder comme un Dieu , et à immortaliser l'erreur et l'idolâtrie parmi les hommes.
En effet, mes Frères, si les siècles païens, pour justifier les hommages insensés et impies qu'ils rendoient à leurs législateurs, aux fondateurs des empires , et à d'autres hommes célèbres , faisoient dire à leurs historiens et à leurs poètes que ces héros n'étoient pas morts, qu'ils avoient seulement disparu de la terre, et qu'étant de la nature des dieux, ils étoient montés dans le firmament pour y prendre place avec les autres astres , qui, selon eux, étoient autant de divinités qui nous éclairent, et pour y jouir de l'immortalité qu'ils dévoient à leur naissance divine ; si une fiction aussi grossière, toute seule, avoit pu rendre les hommes si long- temps idolâtres, quelle impression la vérité de cette fable ne devoit-elle pas faire sur les peuples? et si l'univers avoit adoré des imposteurs qu'on publioit faussement être montés dans les cieux , n'auroit-il pas été excusable d'adorer un homme miraculeux , que les hommes euxmêmes avoient vu , environné de gloire , s'élever au-dessus des astres ?
Mais prenez garde, mes Frères, que l'occasion de l'erreur ne finit pas même avec Jésus-Christ. On nous annonce qu'il paroîtra encore à la fin des siècles, au milieu des airs, environné de puissance et de majesté, accompagné de tous les esprits célestes : toutes les nations assemblées et tremblantes attendront à ses pieds la décision de leur destinée éternelle ; il prononcera en souverain leur arrêt décisif. Les Abraham , les Moïse , les David , les Elie , les Jean-Baptisle , tout ce que les siècles ont eu de plus grand et de plus merveilleux , sera soumis à son jugement et à son empire ; il sera seul élevé au-dessus de toute puissance , de toute domination , et de tout ce qu'on appelle grand dans le ciel et sur la terre; il élèvera son trône au-dessus des nuées , à côté du Très-Haut; il ne paroîtra pas seulement le maître de la vie et de la mort, mais le Roi immortel dos siècles, le prince de l'éternité, le chef d'un peuple saint, l'arbitre de toute créature. Quel est donc cet homme à qui le Seigneur
^iVHITÉ DP JÉSUS-CHRIST. 161
a communie, - une telle puissance? et les morts eux-mêmes, qui paroî Iront en jugement devant lui, pourront-ils être condamnés pour l'avoir adoré , lorsqu'ils le verront revêtu de tant de gloire , de majesté et de puissance?
Et une réflexion que je vous prie de faire en unissant cette partie de mon discours, c'est que, si l'on ne trouvoit ici qu'un trait extraordinaire et divin dans la suite d'une longue vie, on pourroit croire pe le Seigneur se plaît quelquefois à faire éclater sa gloire et sa puissance dans ses serviteurs. Ainsi Hénoch fut enlevé, Moïse paru! transûguré sur la montagne sainte, Elie monta dans le ciel sur un char de feu, Jean-Baptiste fut prédit. Mais, outre que c'étoient là des circonstances uniques, et que le langage de ces hommes miraculeux et de leurs disciples sur la divinité et sur eux-mêmes , ne laissoit
I oint de lieu à la superstition et à la méprise , ici c'est un assemblage de merveilles, qui toutes, séparément même, auroient pu Iromper la crédulité des hommes : ici tous ces traits répandus sur ces hommes extraordinaires, qui avoient presque été regardés comme des dieux sur la terre , se trouvent rassemblés en Jésus- Christ, mais d'une manière mille fois plus glorieuse et plus divine.
II est prédit, mais plus pompeusement, et avec des caractères plus éclatants que Jean-Baptiste; il paroît transfiguré sur la montagne sainte, mais environné de plus de gloire que Moïse; il monte dans le ciel, mais avec plus de traits de puissance et de majesté qu'Elic ; il lit dans l'avenir, mais plus clairement que tous les prophètes; il naît non seulement d'un sein stérile comme Samuel, mais encore d'une vierge pure et innocente: que dirai-je? et non seulement il ne désabuse pas les hommes par des expressions nettes et précises sur son origine purement humaine ; mais son langage seul sur son égalité avec le Très- Haut , mais la doctrine seule de ses disciples, qui nous disent qu'il étoit dans le sein de Dieu de toute éternité, et que tout a été fait par lui, qui rappellent leur Seigneur et leur Dieu, qui nous apprennent qu'il est tout en toutes choses, juslifieroit l'erreur de ceux qui l'adorent, quand sa vie eût été d'ailleurs ordinaire, et semblable à celle des autres hommes.
0 vous qui lui refusez sa gloire et sa divinité, et qui le regardez pourtant comme l'envoyé de Dieu pour instruire les hommes , achevez le blasphème et confondez-le donc avec ces imposteurs qui sont venus séduire le monde, puisque, loin d'y rétablir la gloire de Dieu et la connoissance de son nom , l'éclat de son ministère n'a servi qu'à l'ériger lui-même en divinité, qu'à le faire placer triste ment à côté du Très- Haut, et plonger tout l'univers dans la plus dangereuse, la plus longue, la plus inévitable et la plus universelle de toutes les idolâtries!
Pour nous, mes Frères, qui croyons en lui , et à qui le mystère du Christ a été révélé, ne perdons jamais de vue ce modèle divin que le Père nous montre du haut de la montagne sainte. Entrons M. I. 11
16â LA CIRCONCISION.
dans l'esprit des divers mystères qui composent toute sa vie mortelle : ce ne sont que les différents états de la vie du chrétien sur la terre ; reconnoissons le nouvel empire que Jésus-Christ est venu se former sur nos cœurs. Le monde que nous avons servi jusqu'ici, n'a pu nous délivrer de nos peines et de nos misères. Nous y cherchions la liberté, la paix, la douceur de la vie; nous y avons trouvé le trouble, la servitude, l'amertume, le malheur de nos jours. Voici un nouveau libérateur qui vient apporter la paix sur la terre ; mais ce n'est pas comme le monde le promet , qu'il nous la donne. 1 e monde avoit voulu nous conduire à la paix et à la félicité par les plaisirs des sens, par l'indolence , par une vaine philosophie ; il n'y a pas réussi : en favorisant nos passions, il a augmenté nos peines. Jésus-Christ vient nous proposer de nouvelles routes pour arriver à la paix et au bonheur que nous cherchons ; le détachement, le mépris du monde, la mortification des sens, l'abnégation de nous-mêmes : voilà les nouveaux biens qu'il vient montrer aux hommes. Détrompons- nous, il n'y a point de bonheur à attendre pour nous, même en cette vie, qu'en réprimant nos passions, qu'en nous interdisant tous les plaisirs violents qui troublent, qui corrompent le cœur : il n'est que la philosophie de l'Evangile qui fasse des sages, des heureux, parcequ'elle seule règle l'esprit, fixe le cœur, et rend l'homme à lui-même en le rendant à Dieu. Tous ceux qui ont voulu suivre d'autres voies, n'ont trouvé que vanité et affliction d'esprit; et Jésus-Christ seul , en venant porter le glaive et la séparation, est venu porter la paix parmi les hommes.
0 mon Seigneur ! je ne sais que trop moi-même que le monde et les plaisirs ne font point d'heureux! Venez vous-même reprendre un cœur qui a beau vous fuir, et que ses propres dégoûts ramènent à vous malgré lui-même : venez doncêlre son libérateur, sa paix et sa lumière, et ayez plus d'égard à son infortune qu'à ses crimes.
Voilà comme l'éclat du ministère de Jésus- Christ seroit pour les hommes une occasion inévitable d'idolâtrie, s'il n'étoit qu'une simple créature. Voyons encore comment l'esprit de son ministère deviendroit le piège de notre innocence.
SECONDE PARTIE
L'éclat du ministère de Jésus-Christ, n'en est pas le côté le plus auguste et le plus magniûque. Quelque grand qu'il nous ait paru par les oracles qui l'ont annoncé, par les œuvres qu'il a opérées, et par les circonstances éclatantes de ses mystères , ce ne sont encore là, pour ainsi dire, que les dehors de sa gloire et de sa grandeur; et, pour connoître tout ce qu'il est, il faut entrer dans le fond et dans l'esprit de son ministère. Or l'esprit de son ministère renferme sa doctrine, ses bienfaits et ses promesses. Développonsen toute l'étendue, et montrons qu'il faut refuser à Jésus-Christ sa qualité d'homme juste, et d'envoyé du Dieu tout-puissant, que lef.
ennemis de sa divinité lui accordent, ou convenir qu'il est lui-même on Dieu manifesté en chair, et descendu sur la terre pour sauver les hommes.
Oui, mes Frères, c'est une alternative inévitable : si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture , c'est le ministère de la Vérité éternelle ellemême , qui s'est manifestée pour nous instruire. Or les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste, innocent ami de Dieu; et si le monde a vu des esprit noirs et impies , qui ont encore osé blasphémer contre son innocence, et le confondre avec les séducteurs , ce n'ont été que quelques monstres dont le genre humain a eu horreur, et dont le nom même, trop odieux à toute la nature, est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété étoit sortie.
En effet, quel homme jusque-là avoit paru sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté , que Jésus , Fils du Dieu vivant? En quel philosophe a voit-on jamais remarqué tant d'amour pour la vertu , tant de mépris sincère pour le monde , tant de charité pour les hommes , tant d'indifférence pour la gloire humaine , tant de zèle pour la gloire de l'Etre souverain , tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent? Quel est son zèle pour le salut des hommes ! c'est là que se rapportent tous ses discours , tous ses soins , tous ses désirs , toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquoient seulement les hommes, et ne cherchoient qu'à faire sentir leur foible ou leur ridicule : Jésus - Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étoient les censeurs des foiblesses humaines ; Jésus-Christ en est le médecin : les uns se faisoient honneur de remarquer en autrui des vices dont ils n'étoient pas exempts eux-mêmes ; celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère des fautes dont son innocence le met à couvert , et répand même des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle : on voit bien que les uns ne vouloient pas corriger les hommes , mais s'en faire estimer en les méprisant , et que l'autre ne pense qu'à les sauver, et est peu touché de leurs applaudissements et de leur estime.
Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite , et voyez s'il a jamais paru sur la terre un juste plus universellement exempt de toutes les foiblesses les plus inséparables de l'humanité. Plus on l'observe , plus sa sainteté se développe. Ses disciples , qui le voient de plus près , sont le plus frappés de l'innocence de sa vie j et la familiarité , si dangereuse à la vertu la plus héroïque, ne sert qu'à découvrir tous les jours de nouvelles merveilles dans les siennes. 11 ne parle que le langage du ciel : il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où l'homme se retrouve ; partout il paroît un envoyé du Très-Haut. Les actions les phu
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rommuncs sont en lui singulières, par la nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne, et il ne paroit pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un Pharisien que lorsqu'il ressuscite Lazare. Certes, mes Frères, la nature toute seule ne sauroit mener si loin la foiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose, c'est un juste qui prend, dans ses propres exemples , les règles et les préceptes de sa doctrine : il faut bien qu'il soit saint; puisque le disciple lu-imême qui le trahit, intéressé à justifler sa perfidie en découvrant ses défauts, rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté, et que toute la malice de ses ennemis défiée n'a su le reprendre d'aucun péché.
Or, je dis , mes Frères , que si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et que , soit que vous considériez la doctrine qu'il nous a enseignée par rapport à son Père, ou par rapport aux hommes , elle n'est plus qu'un amas d'équivoques malignes, ou de blasphèmes enveloppés, s'il n'est qu'un homme ordinaire , envoyé seulement de Dieu pour instruire les hommes.
Je dis, soit que vous le considériez par rapport à son Père. En effet, si Jésus-Christ n'est qu'un simple envoyé du Très-Haut, il ne vient donc que pour manifester aux nations idolâtres l'unité de l'essence divine. Mais, outre que sa mission regarde principalement les Juifs, qui depuis long- temps n'étoient plus retombés dans l'idolâtrie , et n'avoient pas besoin par conséquent que Dieu leur suscitât un prophète pour les corriger d'une erreur dont ils étoient exempts, et un prophète qu'on leur faisoit espérer depuis la naissance du monde, comme la lumière d'Israël et le libérateur de son peuple; outre cela , comment Jésus-Christ s'y prend-il pour remplir son rai nislère, et quel est son langage sur l 'Etre-Suprême? Moïse et les prophètes chargés de la même mission ne cessoient de publier que le Seigneur étoit un ; que c'éloit une impiété de le comparer à la ressemblance de la créature , et qu'ils n'étoient eux-mêmes que ses serviteurs et ses envoyés, vils instruments entre les mains d'un Dieu qui opéroit en eux de grandes choses. Nulle expression douteuse ne leur échappe sur un point si essentiel à leur mission : nulle comparaison d'eux à l'Etre Suprême , toujours dangereuse par le penchant que l'homme avoit de prostituer ses hommages à l'homme et de se faire des dieux palpables et visibles : nul terme équivoque qui eût pu les confondre eux-mêmes avec le Seigneur, au nom duquel ils parloient , et donner lieu à une superstition et à une idolâtrie qu'ils \ enoient combattre.
Mais si Jésus-Christ n'est qu'un envoyé comme eux , il s'en faut bien qu'il ne remplisse avec autant de fidélité qu'eux son ministère. Jl ne cesse de se dire égal à son Père : il vient nous apprendre qu'il est descendu du Ciel et sorti du sein de Dieu , qu'il étoit avant Abraham, qu'il étoi t avant toutes choses ; que le Père et lui ne font qu'un;
que la vie éternelle consiste à connoître le Ftts , comme à connoilre le Père ; que tout ce que le Père fait , le Fils le fait aussi. Trouvezmoi un prophète qui, jusqu'à Jésus-Christ, eût tenu un langage si nouveau , si inouï , si peu respectueux pour le Dieu suprême , et qui , loin de rendre gloire à Dieu , comme à l'auteur de tout don excellent, ait attribué à ses propres forces les grandes choses que le Seigneur avoit daigné opérer par son ministère? Partout il se compare au Dieu souverain : il dit à la vérité une fois que le Père est plus grand que lui ; mais quel est ce langage, s'il n'est pas luimême un Dieu manifesté en chair? et ne regarderions - nous pas comme un insensé un homme qui viendroit nous annoncer sérieusement que l'Ètre-Suprême est plus grand que lui? N'est-ce pas s'égaler à la Diviiiitc , que d'oser même se mesurer avec elle? Y a-t-il quelque proportion , et du plus ou du moins, entre Dieu et l'homme, entre le tout et le néant? Mais, que dis-je? Jésus-Christ ne se contente pas de se dire égal à Dieu, il justifie même la nouveauté de ses expressions contre les murmures des Juifs qui s'en scandalisent : loin de les détromper nettement, il les confirme dans le scandale : partout il affecte un langage qui devient ou insensé ou impie, si son égalité avec son Père ne l'éclaircit et ne le justifie. Que vient-il faire sur la terre , s'il n'est pas Dieu ? Il vient scandaliser les Juifs en leur donnant lieu de croire qu'il se compare au Très-Haut ; il vient séduire les nations , en se faisant adorer après sa mort à toute la terre; il vient répandre de nouvelles ténèbres dans l'univers , et non pas y répandre, comme il s'en est vanté, la science, la lumière et la connoissance de Dieu. Quoi ! mes Frères , Paul et Barnabe déchirent leurs vêtements lorsqu'on les prend pour des dieux ; ils crient hau- (ement devant les peuples qui veulent leur immoler des victimes : Adorez le Seigneur, dont nous ne sommes que les envoyés et les ministres ; l'ange , dans l'Apocalypse , lorsque saint Jean se prosterne pour l'adorer, rejette avec horreur cet hommage, et lui dit hautement : Adorez Dieu seul ( Apoc. , xix, 10) ! et Jésus-Christ souffre tranquillement qu'on lui rende des honneurs divins : et Jésus-Christ loue la foi des disciples qui l'adorent et qui l'appellent avec Thomas , leur Seigneur et leur Dieu ( Jean , xx , 28) ! et Jésus- Christ confond même ses ennemis qui lui disputent sa divinité et son éternelle origine! Est-il donc moins zélé que ses disciples pour la gloire de celui qui l'envoie? ou lui importe-t-il moins de détromper nettement les peuples d'une méprise si injurieuse à l'Etre- Suprême, et qui anéantit le fruit unique de son ministère?
Oui , mes Frères , quel bien Jésus-Christ est-il venu apporter au monde, si ceux qui l'adorent sont des idolâtres et des profanes? Tous ceux qui ont cru en lui , l'ont adoré comme le Fils éternel du Père, l'image de sa substance et la :plendeur do sa gloire. Il ne se trouve qu'un très petit nombre d'hommes dans le christianisme, lesquels, en le recevant comme IV voyé ie Dieu, rei'^sent de lui rendre les
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hounenrs divins : cette secte même , bannie de toutes parts , exécrable dans les lieux môme où toutes les erreurs trouvent un asile, est réduite à quelques sectateurs obscurs et cachés , punie partout comme une impiété , dès qu'elle ose se montrer à découvert , et obligée de se cacher dans les ténèbres et dans les extrémités des provinces et des royaumes les plus reculés. Est-ce donc là ce peuple nombreux, de toute langue, de toute tribu, de toute nation, que Jésus-Christ étoit venu former sur la terre? est-ce là cette Jérusalem auparavant stérile, et devenue féconde, qui devoit renfermer dans son sein les peuples et les nations , et où les îles les plus éloignées , les princes et les rois dévoient venir adorer? Sont-ce là les grands avantages que le monde devoit retirer du ministère de Jésus- Christ? est-ce donc là cette abondance de grâce, cette plénitude de l'esprit deDieu répandu sur tous les hommes, ce renouvellement universel, ce règne spirituel et durable , que les prophètes avoient prédit avec tant de majesté , et qui devoit accompagner la venue du Libérateur? Quoi ! mes Frères, une attente si magnifique se réduit donc à voir le monde plongé dans une nouvelle idolâtrie? Cet avènement si 1m ureux pour la terre , promis depuis tant de siècles, annoncé avec tant de pompe, désiré de tous les Justes, montré de loin à tout l'univers, comme son unique ressource , devoit donc le corrompre et le pervertir pour toujours? Cette Eglise si féconde , dont les rois et les césars à la tête de leurs peuples dévoient être les enfants , ne devoit donc renfermer dans son enceinte qu'un petit nombre dl ommes odieux au ciel et à la terre , la honte de la nature et de la religion, obligés de cacher dans les ténèbres l'horreur de leurs blasphèmes? et toute la magnificence future de l'Evangile devoit donc se borner à former la secte affreuse d'un impie Socin ?
0 Dieu! que la foi de votre Eglise paroît sage et raisonnable, lorsqu'on l'oppose aux contradictions insensées de l'incrédulité! et qui] est consolant pour ceux qui croient en Jésus- Christ, et qui espèrent en lui , de voir les abîmes que se creuse l'orgueil, lorsqu'il entreprend de se frayer des routes nouvelles et de saper le fondement unique de la foi et de l'espérance des chrétiens !
Voilà , mes Frères, comme la doctrine de Jésus-Christ, par rapport à son Père, établit la gloire de son éternelle origine. Aussi, lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre, les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs idées. Pleins de l'immensité , de la toute-puissance et de la majesté de l'Etre-Supréme, ils épuisent la foiblesse du langage humain, |K>ur repondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu, c'est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main, qui pèseles mon tagLes dans sa balance, qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes ; qui dit , et tout est fait ; qui se joue en soutenant l'univers. De simples hommes dévoient parler ainsi delà gloire du Très- Haut : la disproportion inGnic qui gf trouve entre l'immensité de
l'Ètre-Suprême et la foiblesse de l'esprit humain doit le frapper, l'éblouir , le confondre ; et les termes les plus pompeux ne le sont jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.
Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloire du Seigneur, ce ne sont plus ces expressions pompeuses des prophètes : il l'appelle un Père saint , un Père juste , un Père clément ; un Pasteur qui court après la brebis égarée, et qui la met avec bonté sur ses épaules -, un ami qui se laisse vaincre par les imporlunités de son ami, ur père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils : on voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestiquo , que la familiarité et la simplicité de ses expressions supposent en lui une sublimité de connoissance qui lui rend l'idée de rÊtre-Souverair familière , et fait qu'il n'est point frappé et ébloui comme nous de sa majesté et de sa gloire, et qu'enûn il ne parle que de ce qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés , pour ainsi dire , en naissant : les enfants des rois parlent simplement des sceptres et des couronnes ; et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.
Voilà , mes Frères , puisque nous entrons en société avec Jésus- Christ de tous ses avantages, le droit qu'il nous a acquis de regarder Dieu comme notre père, d'oser nous dire ses enfants, de l'aimer plutôt que de le craindre. Cependant nous le servons comme des esclaves et des mercenaires ; nous craignons ses châtiments , nous sommes peu touchés de son amour et de ses promesses : sa loi si juste , si sainte , n'a rien d'aimable pour nous ; c'est un joug qui nous pèse , qui nous fait murmurer, et que nous aurions bientôt secoué , si les transgressions en dévoient être impunies : on n'entend que des plaintes contre la sévérité de ses préceptes , que des contentions pour soutenir les adoucissements que le monde y mêle sans cesse : en un mot, s'il n'étoit pas un Dieu vengeur, nous ne le connoitrions pas ; et il n'est redevable qu'à sa justice et à ses châtiments, de nos respects et de nos hommages.
Mais la doctrine de Jésus-Christ , par rapport aux hommes qu'il est venu instruire, n'établit pas moins la vérité de sa naissance divine. Car je ne parle pas ici de la sagesse, de la sainteté, de la sublimité de celte doctrine : tout y est digne de la raison et de la plus saine philosophie ; tout y est proportionné à la misère et à l'excellence de l'homme , à ses besoins et à ses hautes destinées ; tout y inspire le mépris des choses périssables et l'amour des biens éternels ; tout y maintient le bon ordre et la tranquillité des états ; tout y est grand, pareeque tout y est vrai : la gloire des actions est plus réelle et plus éclatante dans le cœur que dans les actions mêmes. Le sage de l'Évangile ne cherche ici-bas dans sa vertu , que la satisfaction d'obéir à Dieu , qui en sera un jour le rémunérateur, et préfère le témoignage de sa conscience aux applaudissements des hommes. 11
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est plus grand que le monde entier par l'élévation de sa foi j et il est au-dessous du dernier des hommes par la modestie de ses sentiments. Sa vertu ne cherche pas dans l'orgueil le dédommagement de ses peines : c'est le premier ennemi qu'elle attaque j et, dans celte diviue philosophie, les actions les plus héroïques ne sont rien $ dès qu'on les compte soi-même pour quelque chose : elle regarde la gloire comme une erreur, la prospérité comme une infortune, l'élévation comme un précipice , les afflictions comme des faveurs , la terre comme un exil, tout ce qui passe comme un songe. Quel esl ce nouveau langage? quel homme avant Jésus-Christ avoit parlé de la sorte? et si ses disciples, pour avoir seulement annoncé celte doctrine céleste , furent pris par tout un peuple pour des dieux descendus sur la terre, quel culte pourront-ils refuser à celui qui en est l'auteur, et au nom de qui ils l'annoncent?
Mais laissons là ces réflexions générales , et venons aux devoirs plus précis d'amour et de dépendance que sa doctrine exige des hommes envers lui-même. 11 nous ordonne de l'aimer , comme il nous ordonne d'aimer son Père : il veut qu'on demeure en lui, c'està-dire qu'on se fixe en lui , qu'on cherche son bonheur en lui comme dans son Père, qu'on rapporte toutes ses actions, toutes ses pensées, tous ses désirs , qu'on se rapporte soi-même à sa gloire , comme à la gloire de son Père : les péchés mêmes ne sont remis qu'à ceux qui l'aiment beaucoup; et l'amour qu'on a pour lui, fait toute la justice du Juste, et toute la réconciliation du pécheur. Quel est cet homme qui vient usurper la place de Dieu même dans nos cœurs ? La créature mérite-t-elle d'être aimée pour elle-même? et tout ce qu'elle a de grand et d'aimable, ne sont-ce pasles dons de celui qui seul mérite d'être aimé ?
Quel prophète jusqu'à Jésus-Christ étoit venu dire aux hommes : Vous m'aimerez ; tout ce que vous ferez, vous le ferez pour ma gloire ? Vous aimerez le Seigneur votre Dieu , avoit dit Moïse aux enfants d'Israël. Rien n'est aimable pour soi-même que ce qui peut nous rendre heureux. Or , nulle créature ne peut être notre bonheur et notre perfection, nulle créature ne mérite donc que nous l'aimions pour elle-même : ce seroit une idolâtrie. Tout homme qui vient se proposer aux hommes comme l'objet de leur amour, est un impie et un imposteur, qui vient usurper le droit le plus essentiel de l'Etre- Suprême-, c'est un monstre d'orgueil et d'extravagance, qui veut Relever des autels jusque dans les cœurs , le seul sanctuaire que la Divinité n'a voit jamais cédé aux idoles profanes. La doctrine de J< sus-Christ, cette doctrine si divine, et si admirée même des païens, ne seroit donc plus qu'un mélange monstrueux d'impiété, d'orgueil • i Me folie, si, n'étant pas lui-même le Dieu béni dans tous les . il eût fait à ses disciples, de l'amour qu'il exigeoit d'eux, le précepte le plus essentiel de sa morale ; et ce seroit à lui une ostentation insensée, de venir se proposer aux hommes comme un modèle d'humilité et de modestie , tandis qu'il pousseroit l'orgueil et la
vaine complaisance plus loin que tous ces orgueilleux philosophes , qui n'avoient jamais aspiré qu'à l'estime et aux applaudissements des hommes
Mais ce n'est pas encore assez : non seulement Jésus-Christ veut qu'on l'aime, mais il exige des hommes des marques de l'amour le plus généreux et le plus héroïque. Il veut qu'on l'aime plus que ses proches , que ses amis , que ses biens , que sa fortune, que sa vie , que le monde entier, que soi-même; qu'on souffre tout pour lui , qu'on renonce à tout pour lui , qu'on répande jusqu'à la dernière goutte de son sang pour lui : qui ne lui rend pas ces grands hommages , n'est pas digne de lui ; qui le met en parallèle avec quelque créature, ou avec soi-même, l'outrage, le déshonore, et ne doit rien prétendre à ses promesses.
Quoi I mes Frères , il ne se contente pas qu'on lui offre des sacri fices de boucs et de taureaux , comme les idoles , et le Dieu même véritable avoit paru s'en contenter? il pousse encore plus loin ses prétentions : il veut que l'homme se sacrifie lui-même ; qu'il coure sur les gibets ; qu'il s'offre à la mort et au martyre pour la gloire de son nom! Mais s'il n'est pas le maître de notre vie, quel droit a-t-il de l'exiger de nous? Si notre ame n'est pas sortie de ses mains, est-ce à lui que nous devons la rendre? est-ce la regagner que de \\ perdre pour l'amour de lui? S'il n'est pas l'auteur de noire être, ne devenons-nous pas des sacrilèges et des homicides en nous immolant pour sa gloire , et en transportant à la créature , et à un simple envoyé de Dieu, le grand sacrifice de notre être, seul destiné à reconnoîlre la souveraineté et la puissance de l'Ouvrier éternel qui nous a tirés du néant? Que Jésus-Christ meure, à la bonne heure, lui morne pour rendre gloire à Dieu ; qu'il nous exhorte de suivre son exemple : tant de prophètes étoient morts avant lui pour la cause du Seigneur, et avoient exhorté leurs disciples à marcher sur leurs traces ! Mais que Jésus-Christ , s'il n'est pas Dieu lui-même , nous ordonne de mourir pour lui; exige des hommes celte dernière marque d'amour ; qu'il nous commande d'offrir pour lui une vie que nous ne tenons pas de lui : se peut-il faire qu'il y ait eu sur la terre des hommes assez grossiers et assez stupides pour se laisser tromper à l'extravagance de cette doctrine ? est-il possible que des maximes aussi bizarres et aussi impies aient pu triompher de tout l'univers , confondre toutes les sectes, ramener tous les esprits, et prévaloir sur tout ce qui avoit paru jusque-là de science , de doctrine el de sagesse sur la terre? Et si nous regardons comme des barbares ces peuples sauvages qui s'immolent sur les tombeaux et sur les cendres de leurs proches et de leurs amis, pourquoi ferions-nous plus d'honneur aux disciples de Jésus-Christ , qui se sont immolés pour lui ? et sa religion ne sera-t-elle pas une religion de sang et de barbarie?
Oui, mes Frères, les Agnès, les Luce, les Agathe, ces premières martyres de la foi et de la pudeur, se seroient donc sacrifiées à un homme
mortel* et en aimant mieux répandre leur sang , que de fléchir le genou devant de vaines idoles, elles n'auroient évité une idolâtrie que pour retomber dans une autre plus condamnable , en mourant pour Jésus-Christ ; Ignace lui-même, ce fameux martyrque l'Orient fournilà Rome, en voulant devenir le froment de Jésus-Christ, auroit donc perdu tout le fruit de ses souffrances, et mérité dès lors d'être déchiré par les lions furieux, puisqu'il se seroit offert en sacrifice à un homme semblable à lui? Les confesseurs généreux de la foi n'auroient donc été que des désespérés et des fanatiques, qui auroient couru à la mort comme des insensés? La tradition des martyrs ne seroit donc plus qu'une scène impie et sanglante? les tyrans et les persécuteurs auroient donc été les défenseurs de la justice et de la gloire de la Divinité ; le christianisme lui-même, une secte sacrilège et profane? Le genre humain se seroit donc abusé? et le sang des martyrs , loin d'avoir été la semence des fidèles , auroit inondé tout l'univers de superstition et d'idolâtrie? 0 Dieu! l'oreille de T homme peut-elle entendre ces blasphèmes sans horreur? et que faut-il pour confondre l'incrédulité, que la montrer à elle-même? Tels sont , mes Frères, nos premiers devoirs envers Jésus-Christ. Lui sacrifier nos inclinations, nos amis, nos proches, notre fortune, notre vie même, et, en un mot, tout ce qui devient un obstacle à notre salut , c'est confesser sa divinité; c'est reconnoîlre que lui seul peut nous tenir lieu de ce que nous abandonnons pour lui , et nous rendre encore plus que nous ne quittons , en se donnant lui-même à nous. Il n'est que celui qui méprise le monde et tous ses plaisirs, dit l'apôtre saint Jean , qui confesse que Jésus-Christ est le Fils de Dieu , pareequ'il prononce par là que Jésus-Christ est plus grand que le monde, plus puissant pour nous rendre heureux, et par conséquent plus digne d'être aimé.
Mais ce n'est pas assez d'avoir considéré l'esprit du ministère de
Jésus-Christ dans sa doctrine , il faut le considérer , en second lieu ,
dans les grâces et les bienfaits que l'univers a reçus de lui. Il est venu
délivrer tous les hommes de la mort éternelle; d'ennemis de Dieu
qu'ils étoient, il lésa rendus ses enfants, il leur a ouvert le ciel, il leur
a assuré la possession du royaume de Dieu et des biens immuables,
t leur a porté la science du salut et la doctrine de la vérité. Ces dons
si magnifiques n'ont pas même fini avec lui : assis à la droite de son
Père, il les répand encore dans nos cœurs. Tous nos maux trouvent
encore en lui leur remède ; il nous nourrit de son corps, il nous lave
de nos souillures, en nous appliquant sans cesse le prix de son sang.
Il forme des pasteurs pour nous conduire , il inspire des prophètes
pour nous enseigner, il sanctifie des Justes pour nous animer pai
leur exemple, il est sans cesse présent dans nos cœurs pour en sou-
bger toutes les misères. L'homme n'a point de passion que sa grâce
M guérisse, point d' affliction qu'elle ne rende aimable, point de
vertu qui ne soit son ouvrage ; en un mot il nous assure lui-môme
DIVINITE DE JÉSUS-CHRIST. m
qu'il est notre voie, notre vérité, notre vie, notre justice, notre rédemption, notre lumière. Quelle est cette nouvelle doctrine? Un homme seul peut-il être la source de tant de grâces aux autres hommes? Le Dieu souverain, si jaloux de sa gloire, peut-il nous attacher à une créature par des devoirs et des liens si intimes et si sacrés , que nous dépendions presque plus d'elle que de lui ? Ne seroit-il point à craindre qu'un homme devenu si utile et si nécessaire aux autres hommes, n'en devînt enfin l'idole ; qu'un homme, auteur et distributeur de tant de grâces , et qui fait à notre égard l'office et toutes les fonctions d'un Dieu, n'en occupât aussi bientôt la place dans nos cœurs?
Car, remarquez, mes Frères, que c'est la reconnoissance toute seule qui , autrefois, a fait les faux dieux. Les hommes, oubliant l'Auteur de leur être et de l'univers, adorèrent d'abord l'air, qui les faisoit vivre; la terre, qui les nourrissoit; le soleil, qui les éclairoit; la lune, quiprésidoit à la nuit : c'étoitlàleur Cybèle, leur Apollon , leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avoient délivrés de leurs ennemis ; les princes bienfaisants et équitables qui avoient rendu leurs sujets heureux , et la mémoire de leur règne immortelle : et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux ; l'un par le nombre de ses victoires, l'autre parle bonheur et la tranquillité de son règne : les hommes , dans ce siècle de superstition et de crédulité, ne connoissoient point d'autres dieux que ceux qui leur faisoient du bien. Et tel est le caractère de l'homme; son culte n'est que son amour et sa reconnoissance.
Or , mes Frères , quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ? Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de l'histoire de leurs dieux ; et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue avec les livres saints, que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns , ils croient être redevables de la sérénité de l'air et d'une heureuse navigation ; aux autres de la fertilité des saisons ; à leur Mars, du succès des batailles; à leur Janus, de la paix et de la tranquillité des peuples ; de la santé , à leur Esculape. Mais que sont ces foibles bienfaits si vous les comparez à ceux dont Jésus-Christ a comblé le monde? Il y a porté une paix éternelle, une sainteté durable , la justice et la vérité; il en a faitun monde nouveau et une terre nouvelle. Ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens, ce sont tous les peuples , c'est l'univers entier ; et de plus , il n'est devenu notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime, que pouvoit-il faire de plus grand pour la terre? Si la reconnoissance a fait les dieux, Jésus-Christ pouvoit-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes? et étoit-il à propos que nous lui dussions tant , s'il pouvoit y avoir de l'excès dans l'amour et dans la gratitude?
Encore, mes Frères, si Jésus-Christ, en mourant, eût averti ses disciples que c'étoit au Seigneur tout seul qu'ils éloient redevables
m LA CIRCONCISION.
de lant de bienfaits ; qu'il n'avoit été lui-même que l'instrument, e! non pas l'auteur de la source de toutes ces grâces ; et qu'ainsi ils dévoient l'oublier et rendre à Dieu seul la gloire qui lui étoit due -. niais il s'en faut bien que Jésus-Christ ne termine par de semblables inductions ses prodiges et son ministère. Non seulement il ne veut pas que ses disciples l'oublient, et cessent d'espérer en lui après sa mort; mais, sur le point de les quitter, il les assure qu'il sera présent avec eux jusqa'à la consommation des siècles : il leur promet encore plus qu'il ne leur a donné, et se les attache par des liens indissolubles et immortels.
En effet , les promesses qu'il leur fait dans ce dernier moment sont encore plus surprenantes que les grâces mêmes qu'il leur avoit accordées pendant sa vie. Premièrement , il leur promet l'Esprit consolateur, qu'il appelle l'Esprit de son Père : cet Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, cet Esprit de force qui devoit former les martyrs, cet Esprit d'intelligence qui avoit éclairé les prophètes, cet Esprit de sagesse qui devoit conduire les pasteurs, cet Esprit de paix et de charité qui ne devoit faire qu'un cœur et qu'une ame de tous les fidèles. Quel droit a Jésus-Christ sur l'Esprit de Dieu pour en disposer à son gré , et le promettre aux hommes , si ce n'est pas son Esprit propre? Elie, montant au ciel, regarde comme un chose bien difficile de promettre à Elisée seul son double esprit de zèle et de prophétie : combien étoit-il plus éloigné de lui promettre l'Esprit éternel du Père céleste, cet esprit de liberté qui souffle où il veut? Cependant les promesses de Jésus-Christ se sont accomplies : à peine est-il monté au ciel, que l'Esprit de Dieu se répand sur tous ses disciples, les simples deviennent plus savants que les sages et les philosophes, lesfoiblcs plus forts que les tyrans, les insensés, selon le monde, plus prudents que toute la sagesse du siècle. De nouveaux hommes paroissent sur la terre, animés d'un esprit nouveau ; ils attirent tout après eux ; ils changent la face de l'univers ; et , jusqu'à la (in des siècles, cet Esprit animera son Eglise , formera des Justes, confondra les incrédules , consolera ses disciples , les soutiendra au milieu des persécutions et des opprobres, et rendra témoignage au fond de leur cœur, qu'ils sont enfants de Dieu, et que ce litre auguste leur donne droit à des biens plus solides et plus vrais que tous ceux dont le monde les dépouille.
Secondement , Jésus-Christ promet à ses disciples les clefs du ciel et de l'enfer, et le pouvoir deremeltre les péchés. Quoi ! mes Frères, l<s Juifs sont scandalisés sur ce qu'il entreprend de les remettre luimême, ctquil paroit s'attribuer une puissance réservée à Dieu
< ni : mais quel sera le scandale de tous les peuples de la terre, lorsqu'ils liront dans sonÉvangile qu'il a voulu laisser même cette
puissance a ses disciples? et s'il n'est pas Dieu , la folie et la témérité ont-elles jamais rien imaginé de semblable? Quel droit a-t-il en effet sur les consciences pour les lier ou les délier à son gré, et
pour transmettre à des hommes foibles une puissance qu'il ne sauroit exercer lui-même sans blasphème?
Troisièmement : mais ce n'est pas assez ; il promet encore à ses disciples le don des miracles, qu'ils ressusciteront les morts en son nom , qu'ils rendront la vue aux aveugles , la santé aux malades , l'usage de la parole aux muets , qu'ils seront maîtres de toute la nature. Moïse ne promet pas à ses disciples les dons miraculeux dont le Seigneur l'a favorisé : il sent bien que cette vertu lui est étrangère, et que le souverain Maître tout seul peut en favoriser qui bon lui semble. Aussi , lorsqu'après sa mort Josué arrête le soleil au milieu de sa course, pour achever la victoire sur les ennemis du peuple de Dieu, il ne commande pas à cet astre de s'arrêter au nom de Moïse ; ce n'est pas de lui qu'il tenoit le pouvoir de faire obéir les astres mêmes ; ce n'est pas à lui qu'il s'adresse lorsqu'il veut en user : mais les disciples de Jésus-Christ ne peuvent rien opérer qu'au nom de leur Maître , c'est en son nom qu'ils ressuscitent les morts et qu'ils redressent les boiteux; et sans ce nom divin ils sont foibles comme les autres hommes. Le ministère et la puissance de Moïse finissent avec sa vie ; le ministère et la puissance de Jésus-Christ ne commencent , pour ainsi dire, qu'après sa mort , et on nous assure que son règne doit être éternel.
Que dirai -je enfin? Il promet à ses disciples la conversion de l'univers, le triomphe de la Croix, la docilité de tous les peuples de la terre, des philosophes, des césars, des tyrans; et que son Evangile sera reçu du monde entier : mais tient- il le cœur de tous les hommes entre ses mains , pour répondre ainsi d'un changement dont jusque-là le monde n'avoit point eu d'exemple ? vous nous direz sans doute que Dieu révèle à son serviteur les choses futures. Mais vous vous trompez : s'il n'est pas Dieu , il n'est pas même prophète; ses prédictions sont des songes et des chimères : c'est un esprit imposteur qui le séduit et se mêle de l'instruire sur l'avenir, et les suites ont démenti la vérité de ses promesses : il prédit que tous les peuples assis dans les ombres de la mort , vont ouvrir les yeux à la lumière ; et il ne voit pas qu'ils vont retomber dans des ténèbres plus criminelles en l'adorant : il prédit que son Père sera glorifié, et que son Evangile lui formera partout des adorateurs en esprit et en vérité, et il ne voit pas que les hommes vont le déshonorer pour toujours , en lui égalant , jusqu'à la fin des siècles, ce Jésus qui ne devoit être que son envoyé et son prophète : il prédit que les idoles seront renversées , et il ne voit pas qu'il sera luimême mis à leur place : il prédit qu'il se formera un peuple saint de toute langue et de toute tribu ; et il ne Yoit pas qu'il vient seulement former un nouveau peuple d'idolâtres de toute nation, qui lie placeront dans le temple comme le Dieu vivant , qui lui rapporteront toutes leurs actions, tout leur culte, tous leurs hommages, qui feront tout pour sa gloire; qui ne voudront dépendre que de lui,
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ne vivre que de lui et pour lui , n'avoir de force, de mouvement, de vertu que par lui; en un mot, qui l'adoreront, qui l'aimeront d'une manière mille fois plus spirituelle, plus intime, plus universelle que les païens n'avoient jamais adoré leurs idoles. Ce n'est donc pas même ici un prophète ; et ses proches, selon la chair, ne blasphèment donc point lorsqu'ils le prennent pour un frénétique et un insensé , qui donne aux songes de son esprit échauffé tout le poids et toute la réalité des révélations et des mystères : Quoniam infurorem versus est (Marc, m, 21).
Voilà , mes Frères , où mène l'incrédulité. Renversez le fondement, qui est le Seigneur Jésus, Fils éternel du Dieu vivant; tout l'édifice s'écroule ; ôtez le grand mystère de piété, toute la religion est un songe ; retranchez de la doctrine des chrétiens Jésus-Christ Homme-Dieu , vous en retranchez tout le mérite de la foi , toute la consolation de l'espérance, tous les motifs de la charité. Aussi , mes Frères , quel zèle les premiers disciples de l'Évangile ne firent- ils pas paroître contre ces hommes impies , qui dès-lors osèrent attaquer la gloire de la divinité de leur Maître ! ils sentoient bien que c'étoit attaquer la religion dans le cœur; que c'étoit leur ôter tout l'adoucissement de leurs persécutions et de leurs souffrances , toute l'assurance des promesses futures , toute la grandeur et la noblesse de leurs prétentions ; et que, ce principe une fois renversé , toute la religion s'en alloit en fumée, et n'étoit plus qu'une doctrine humaine , et la secte d'un homme mortel, qui, comme les autres chefs , n'avoit laissé que sou nom à ses disciples.
Aussi , mes Frères , les païens eux-mêmes reprochoient alors aux Chrétiens de rendre à leur Christ des honneurs divins (Plin., lib. x, ep. 97). Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine, après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étoient des hommes justes, innocents , équitables, et qu'ils s'assembloient avant le lever du soleil , non pour s'engager entre eux a commettre des crimes et à troubler la tranquillité de l'empire , mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes , les adultères , les désirs même du bien d'autrui ; il ne leur reproche que de chanter des hymnes et des cantiques en l'honneur de leur Christ , et de lui rendre les mêmes hommages qu'à un Dieu. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu à Jésus-Christ des honneurs divins , ils se seroient justifiés de cette calomnie, ils auroient ôté ce scandalede leur religion, le seul presque (jui réYoltoit le zèle des Juifs et la sagesse des Gentils ; ils auroient dit hautement : Nous n'adorons pas Jésus-Christ, et nous n'avons ^arde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui ne sont dus qu'à Dieu seul. Cependant ils ne se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens tàchoient de noircir leur doctrine ; ils se justifient sur tout le r(*te •. ils éclaircissent . ils confondent les plus légères accu-
salions -, et leurs apologies , adressées au sénat , se font admirer à Rome même , et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolâtrie envers Jésus-Christ , qui seroit la plus criante et la plus horrible; et sur le reproche qu'on leur fait d'adorer un crucifié , qui étoit le plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devoit être même le plus douloureux à des hommes si saints , si déclarés contre l'idolâtrie, si jaloux de la gloire de Dieu, ils ne disent mot : ils ne se défendent pas ; ils justifient même cette accusation par leur silence. Que dis-je , par leur silence? ils l'autorisent même par leur langage envers Jésus-Christ , en souffrant pour son nom, en mourant pour lui , en le confessant devant les tyrans, en expirant avec joie sur les gibets, dans l'attente consolante d'aller jouir de lui , et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle que celle qu'ils perdoient pour sa gloire. Us souffroient le martyre plutôt que de fléchir même le genou devant la statue des césars, plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine, et pour les dérober aux supplices, allassent faussement attester devant les magistrats qu'ils avoient offert de l'encens aux idoles ; et ils auroient souffert qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ , sans jamais détruire celte fausse imputation? Ah ! ils auroient publié le contraire sur les toits , ils se seroient exposés même à la mort plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici l'incrédulité? Et si c'est une erreur de croire Jésus-Christ égal à Dieu , c'est donc une erreur qui est née avec l'Église , et qui en a élevé tout l'édifice , qui a formé tant de martyrs et converti tout l'univers
Mais quel fruit retirer de ce discours , mes Frères ? c'est que Jésus- Christ est le grand objet de la piété des chrétiens. Cependant à peine connoissons-nous Jésus-Christ : nous ne prenons pas garde que toutes les autres pratiques de piété sont, pour ainsi dire, arbitraires, mais que celle-ci est le fondement de la foi et du salut; que c'est ici la piété simple et sincère ; que méditer sans cesse Jésus-Christ, recourir à lui, se nourrir de sa doctrine, entrer dans l'esprit de ses mystères, étudier ses actions, ne compter que sur le mérite de son sang et de son sacrifice, est la seule science et le devoir le plus essentiel du fidèle. Souvenez-vous donc, mes Frères, que la piété envers Jésus-Christ est l'esprit intime de la religion chrétienne; que rien n'est solide que ce que vous bâtirez sur ce fondement , et que le principal hommage qu'il exige de vous est que vous deveniez semblables à lui , et que sa vie soit le modèle de la vôtre, afin que , conformes à sa ressemblance, vous soyez du nombre de ceux qui so font participants de sa gloire. Ainsi soit-il.
SERMON POUR LE JOu£ DE L'ÉPIPÏÏAJNIE.
Fidimus stellam ejus in Oriente, et vemmus adorare eum.
Nous avons vu son étoile en Orient , et nous sommes venus l'adorer.
(Matth. ,n, 2.)
La vérité , celte lumière du ciel , figurée par l'étoile qui paroît aujourd'hui aux mages, est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des recherches de l'homme. Elle seule est la lumière de notre esprit , la règle de notre cœur, la source des vrais plaisirs , le fonde ment de nos espérances, la consolation de nos craintes, l'adoucissement de nos maux , le remède de toutes nos peines : elle seule est la ressource de la bonne conscience, la terreur de la mauvaise , la peine secrète d u vice, la récompense intérieure de la vertu: elle seule immortalise ceux qui l'ont aimée, illustre les chaînes de ceux qui souffrent pour elle, attire des honneurs publics aux cendres de ses martyrs et de ses défenseurs , et rend respectables l'abjection et la pauvreté de ceux qui ont tout quitté pour la suivre : enfin elle seule inspire des pensées magnanimes , forme des hommes héroïques , des âmes doni le monde n'est pas digne, des sages seuls dignes de ce nom. Tous nos soins devroient donc se borner à la connoîlre, tous nos talents à la manifester, tout notre zèle à la défendre ; nous ne devrions donc chercher dans les hommes que la vérité , ne vouloir leur plaire que par la vérité , n'estimer en eux que la vérité , et ne souffrir qu'ils voulussent nous plaire que par elle : en un mot , il semble donc qu'il devroit suffire qu'elle se montrâtà nous, comme aujourd'hui aux mages, pour se faire aimer, et qu'elle nous montrât à nous-mêmes pour nous apprendre à nous connoître.
Cependant il est étonnant combien la même vérité montrée aux hommes fait en eux d'impressions différentes. Pour les uns , c'est une lumière qui les éclaire, qui les délivre, qui leur rend le devoir aimable en le leur montrant ; aux autres , c'est une lumière importune et comme un éblouissement qui les attriste et qui les gêne ; enfin, à plusieurs, un nuage épais qui les irrite, qui arme leur fureur et qui achève de les aveugler. C'est la même étoile qui paroît aujourd'hui dans le firmament : les mages la voient ; les prêtres de Jérusalem savent qu'elle est prédite dans les prophètes ; Hérode ne peut plus douter qu'elle n'ait paru, puisque des hommes sages n iennent des extrémités de l'Orient chercher, à la faveur de sa lumière , le nouveau roi des Juifs. Cependant , qu'ils offrent des dispositions peu semblables à la même vérité qui se manifeste en eux »
Dans les mages, elle trouve un cœur docile et sincère; dans le* prêtres, un cœur double, timide , lâche, dissimulé; dans Hérode , un cœur endurci et corrompu. Aussi dans les mages elle forme des adorateurs , dans les prêtres des dissimulateurs , dans Hérode un
persécuteur. Or, mes Frères , tel est encore aujourd'hui parmi nous la destinée de la vérité : c'est une lumière céleste qui se montre à tous, dit saint Augustin, omnibus prœsto est ; mais peu la reçoivent, beaucoup la cachent et la déguisent , encore plus la méprisent et la persécutent. Elle se montre à tous , mais combien d'ames indociles qui la rejettent ! combien de cœurs lâches et timides qui la dissimulent ! combien de cœurs noirs et endurcis qui l'oppriment et qui la persécutent I Recueillons ces trois caractères marqués dans notre Evangile, et qui vont nous instruire de tous nos devoirs envers la vérité : la vérité reçue, la vérité dissimulée, la vérité persécutée. Esprit saint, esprit de vérité , anéantissez en nous l'esprit du monde, cet esprit d'erreur, de dissimulation , de haine de la vérité, et dans ce lieu saint , destiné à former des ministres qui vont l'annoncer jusqu'aux extrémités de la terre {les înissions étrangères ), rendeznous dignes d'aimer la vérité, de la manifester à ceux qui l'ignorent, et de tout souffrir pour elle. Implorons , etc. Ave, Maria.