TROISIÈME PARTIE
La nécessité de la foi est celui de tous ses caractères qui rend l'incrédule plus inexcusable. Tous les aulnes motifs dont on se sert pour le ramener à la vérité lui sont , pour ainsi dire , étrangers ; celui-ci est pris dans son propre fonds , je veux dire dans le caractère môme de sa raison.
Or je dis que la foi est absolument nécessaire à l'homme, dans les voies ténébreuses de cette vie , parceque sa raison est foible, et qu'il faut l'aider; parcequ'elle est corrompue, et qu'il faut la guérir; parcequ'elle est changeante et qu'il faut la fixer. Or la foi toute seule est le secours qui l'aide et qui l'éclairé, le remède qui la guérit, le frein et la règle qui la retient et qui la fixe. Encore un moment d'attention , je n'en abuserai pas.
Je dis , en premier lieu , que la raison est foible , et qu'il lui faut un secours. Hélas ! mes Frères , nous ne nous connoissons, ni nousmêmes , ni tout ce qui est au-dehors de nous. Nous ignorons comment nous avons été formés , par quels progrès imperceptibles notre corps a reçu l'arrangement et la vie, et quels sont les ressorts infinis, et l'artifice divin, qui en font mouvoir toute la machine. Je ne sais, disoit autrefois cette illustre mère des Machabées à ses enfants, comment vous avez paru dans mon sein ; ce n'est pas moi qui vous ai donné l'anie , l'esprit et la vie que vous y avez reçue ; ce n'est pas moi qui ai disposé la structure merveilleuse de vos membres, et qui les ai mis chacun à leur place; c'est la main invisible de l'Auteur de l'univers \Nescio qualiterin utero meo apparuistis ; nequeenim ego spiritum et animam donavi vobis et vitam , et singulorum membra non ego ipsa compegi, sed mundi Creator qui formatait hominis natwitatem ( Mach., vu , 22, 23 ). Notre corps seul est un mystère où l'esprit humain se perd et se confond , et dont on n'approfondira jamais tous les secrets ; et il n'est que celui qui a présidé à sa formation qui puisse les connoîtrc.
Ce souffle de la Divinité qui nous anime , cette portion de nousmêmes qui nous rend capables d'aimer et de connoître, ne nous est pas moins inconnue : nous ne savons comment se forment ses désirs, ses craintes , ses espérances , ni comment elle peut se donner à ellemême ses idées et ses images. Personne jusqu'ici n'a pu comprendre comment cet être spirituel , si éloigné par sa nature de la matière, & pu lui être uni en nous par des liens si indissolubles, que ces deux 3UUUnces ne forment plus que le même tout, et que les biens et
VÉRITÉ DE LA RELIGION. m
1» maux de l'une deviennent ceux de l'antre. Nous sommes donc an mystère à nous-mêmes , comme disoit saint Augustin ; et cette vainc curiosité même qui veut tout savoir, nous serions en peine de dire ce qu'elle est, et comment elle s'est formée dans notre ame
Au-dehors nous ne trouvons encore que des énigmes ; nous vivons comme étrangers sur la terre, et au mileu des objets que nous ne connaissons pas. La nature est pour l'homme un livre fermé j et le Créateur, pour confondre , ce semble, l'orgueil humain, s'est plu à répandre des ténèbres sur la face de cet abîme.
Levez les yeux ■ ô homme ! considérez ces grands corps de lumière qui sont suspendus sur votre tête , et qui nagent pour ainsi dire dans ces espaces immenses où votre raison se confond. Qui a formé le soleil , dit Job, et donné le nom à la multitude infinie des étoiles? Comprenez, si vous le pouvez, leur nature, leur usage, leurs propriétés , leur situation , leur distance , leurs apparitions , l'égalité ou l'inégalité de leurs mouvements. Notre siècle en a découvert quelque chose , c'est-à-dire , il a un peu mieux conjecturé que les siècles qui nous ont précédés ; mais qu'est-ce qu'il nous en a appris , si nous le comparons à ce que nous ignorons encore?
Descendez sur la terre , et dites-nous , si vous le savez, qui tient les vents dans les lieux où ils sont enfermés ; qui règle le cours des foudres et des tempêtes ; quel est le point fatal qui met des bornes à l'impétuosité des flots de la mer, et comment se forme le prodige si régulier de ses mouvements ? Expliquez-nous les effets surprenants des plantes , des métaux , des éléments ; cherchez comment l'or se purifie dans les entrailles de la terre ; démêlez , si vous le pouvez , J'arti fiée infini qui entre dans la formation des insectes qui rampent à nos yeux ; rendez-nous raison des différents instincts des animaux; tournez-vous de tous les côtés ; la nature de toutes parts ne vous offre que des énigmes. O homme ! vous ne connoissez pas les objets que vous avez sous l'œil , et vous voulez voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi? La nature est pour vous un mystère , et vous voudriez une religion qui n'en eût point? Vous ignorez les secrets de l'homme, et vous voudriez connoître les secrets de Dieu ? Vous ne vous connoissez pas vous-même, et vous voudriez approfondir ce qui est si fort au-dessus de vous? L'univers que Dieu a livré à votre curiosité et à vos disputes est un abîme où vous vous perdez ; et vous voulez que les mystères de la foi , qu'il n'a exposés qu'à votre docilité et à votre respect, n'aient rien qui échappe à vos foibles lumières? O égarement ! Si tout étoit clair, hors la religion , vous pourriez, avec quelque apparence de raison , vous défier de ses ténèbres ; mais , puisqu'au dehors même tout est obscurité pour vous, le secret de Dieu, dit saint Augustin, doit vous rendre plus respectueux et plus attentif, mais non pas plus incrédule i Secretum Ùei intentos débet facere , non adversos (Tract. XXYlll, in Joann. ).
gg LE JEUDI APRÈS LES GENDRES.
La nécessité de la foi est donc fondée en premier lieu sur la foiblesse
de tiou.
connoître M
son principe ; que d'adorer sa sagesse, sa puissance, sa bonté et toutes les divines perfections dont il a gravé des traits si profonds et si bien marqués dans son ouvrage? Ces lumières étoient nées avec nous. Cependant repassez sur ces siècles de ténèbres et de superstitions qui précédèrent l'Évangile , et voyez jusqu'où l'homme avoit dégradé son Créateur, et à qui il avoit fait Dieu semblable ; il ne se trouva rien de si vil dans les créatures, dont son impiété ne se fit des dieux , et l'homme fut la divinité la plus noble que l'homme
adora.
Si de la religion vous passez à la morale , tous les principes de l'équité naturelle étoient effacés, et l'homme ne portoit plus écrit dans son cœur l'ouvrage de cette loi que la nature y avoit gravée. Platon, cet homme si sage, et qui, selon saint Augustin, avoit si fort approché de la vérité, anéantit néanmoins la sainte situation du mariage, et, permettant une brutale confusion parmi les hommes, il confond les noms et les droits paternels que la nature ellemême a toujours le plus respectés jusque parmi les animaux , et donne à la terre des hommes tous incertains de leur origine , tous venant au monde sans parents, pour ainsi dire ; et par là, sans liens, sans tendresse, sans affection , sans humanité; tous en état de devenir incestueux ou parricides sans le savoir.
D'autres vinrent annoncer aux hommes que la volupté étoit le souverain bien ; et quelle que pût être l'intention du premier auteur de cette secte, il est certain que ses disciples ne cherchèrent point d'autre félicité que celle des bêtes : les plus honteuses dissolutions devinrent des maximes de philosophie. Rome, Athènes , Corinthe , virent des excès où l'on cherche l'homme dans l'homme même. C'est peu ; les vices les plus abominables y furent consacrés : on leur dressa des leii pies et des autels : limpudicité , l'inceste , la cruauté, la perOdie et des crimes encore plus honteux furent érigés en divinités : le culte devint une débauche et une prostitution publiques ; et des dieux si criminels ne furent plus honorés que par des crimes : et l'apôtre qui nous les rapporte prend soin de nous avertir que ce n'étoit pas là seulement le dérèglement des peuples , mais des sages et des philosophes qui s'étoient égarés dans la vanité de leurs pensées , et que Dieu avoit livrés aux désirs corrompus de leur cœur. 0 Dieu! en jm mettant que la sagesse humaine tombât dans des égarements si monstrueux, vous vouliez apprendre à l'homme que la raison toute seule, livrée à ses propres ténèbres, est capable de tout, et qu'elle ne sauroit être à elle-même son guid<* , sans tomber dans les abîmes dont votre foi et votre lumière seules peuvent la tirer.
Enfin . si la dépravation delà raison nous fait sentir le besoin que
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nous a vous d'un remède qui la guérisse , ses inconstances et ses variations éternelles apprennent encore à l'homme qu'il ne peut se passer d'un frein et d'une règle qui la ûxe.
Et ici , mes Frères, si la brièveté d'un discours permettoit de tout dire , que de vaines disputes, que de questions sans fin , que d'opinions différentes ont partagé autrefois les écoles de la philosophie païenne ! Et ne croyez pas que ce fût sur des matières que Dieu semble avoir livrées à la dispute des hommes; c'étoit sur la nature de Dieu même, sur son existence, sur 1 immortalité de lame, sur la véritable félicité.
Les uns doutoient de tout; les autres croyoient tout savoir. Les uns ne vouloient point de Dieu ; les autres nous en donnoient un de Jeur façon, c'est-à-dire, quelques-uns, oisif , spectateur indolent des choses humaines , et laissant tranquillement au hasard la conduite de son propre ouvrage , comme un soin indigne de sa grandeur et incompatible avec son repos : quelques autres, esclave des destinées et soumis à des lois qu'il ne s'étoit pas imposées lui même: ceux-ci , incorporé avec tout l'univers , lame de ce vaste corps , et faisant comme une partie d'un monde, qui tout entier est son ouvrage. Que sais-je? car je ne prétends pas tout dire ; autant d'écoles, autant de sentiments sur un point si essentiel. Autant de siècles, autant de nouvelles extravagances sur l'immortalité et la nature de l'ame : ici, c'étoit un assemblage d'atomes; là, un feu subtil ; ailleurs , un air délié ; dans une autre école , une portion de la Divinité. Les uns la faisoient mourir avec le corps : d'autres la faisoient vivre avant le corps : quelques autres la faisoient passer d'un corps à un autre corps ; de l'homme au cheval, de la condition d'une nature raisonnable à celle des animaux sans raison. Il s'en trouvoit qui enseignoient que la véritable félicité de l'homme est dans les sens ; un plus grand nombre la mettoient dans la raison j d'autres ne la trouvoient que dans la réputation et dans la gloire; plusieurs, dans la paresse et dans l'indolence. Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est que l'existence de Dieu , sa nature , l'immortalité de lame , la fin et la félicité de l'homme, tous points si essentiels à sa destinée, si décisifs pour son malheur ou pour son bonheur éternel, étoient pourtant devenus des problèmes , qui , de part et d'autre , n'étoient destinés qu'à amuser le loisir des écoles et la vanité des sophistes ; des questions oiseuses où l'on ne s'intéressoit pas pour le fond de la vérité , mais seulement pour la gloire de l'avoir emporté. Grand Dieu ! c'est ainsi que vous vous jouiez de la sagesse humaine.
Si de là nous entrions dans les siècles chrétiens , qui pourroit rapporter ici celte variété infinie de sectes qui dans tous les temps ont rompu l'unité pour suivre des doctrines étrangères ? Quelles furent les abominations des Gnostiques, les extravagances des Yalentiniens, le fanatisme de Montan, les contradictions des Manichéens! Suivez de siècle en siècle t comme il est nécessaire qu'il y
ait des hérésies pour éprouver les Justes, vous trouvère* que chaque âge en a vu l'Église tristement déchirée.
Rappelez seulement les tristes dissensions du siècle passé. Depuis la séparation de nos Frères, quelle monstrueuse variété dans leur doctrine ! que de sectes sont nées d'une secte ! que d'assemblées particulières dans un même schisme ! Ce royaume illustre 1 que son voisinage, ses malheurs et des gages sacrés et augustes3 nous rendent si cher, à combien de différents partis sur la religion est-il aujourd'hui en proie! Cette Église si vénérable, si féconde autrefois en saints , par combien d'opinions et de sectes est- elle aujourd'hui déchirée ! Chacun y est à soi-même sa loi et son juge : et la religion dominante est, pour ainsi dire, de n'en avoir plus. O foi, ô don de Dieu , ô flambeau divin qui venez éclairer un lieu obscur, que vous êtes donc nécessaire à l'homme! O règle infaillible descendue du ciel , et donnée en dépôt à l'Epouse de Jésus-Christ , toujours la même dans tous les siècles , toujours indépendante des lieux , des temps, des nations, des intérêts, qu'il est donc nécessaire que vous serviez de frein aux variations éternelles de l'esprit humain ! O colonne de feu , si obscure et si lumineuse en même temps , qu'il est important que vous conduisiez toujours le camp du Seigneur, le tabernacle et les tentes d'Israël , à travers les périls du désert, les écucils, les tentations et les voies ténébreuses et inconnues de cette vie !
Pour vous , mes Frères , quelle instruction tirerions-nous de ce discours , et que pourrois-je vous dire en finissant ? Vous dites que vous avez la foi; montrez votre foi par vos œuvres. Que vousaurat-il servi de croire, si vos mœurs ont démenti votre croyance? L'Evangile est encore plus la religion du cœur que de l'esprit. La foi , qui fait les chrétiens , n'est pas une simple soumission de la raison ; c'est une pieuse tendresse de l'ame, c'est un désir continuel de devenir semblable à Jésus-Christ , c'est une application infatigable à détruire tout ce qui se trouve en nous d'opposé à la vie de la foi. Il y a une incrédulité de cœur, aussi dangereuse pour le salut que celle de l'esprit. Un homme qui s'obstine à ne pas croire après toutes les preuves de la religion est un monstre dont on a horreur ; mais un chrétien qui croit , et qui vit comme s'il ne croyoit pas, est on insensé dont on ne comprend pas la folie : l'un se damne comme un désespéré ; l'autre comme un indolent qui se laisse tranquillement entraîner par les flots et qui croit qu'il peut ainsi se sauver. Rrndez donc , mes Frères, votre foi certaine par vos bonnes œuvres : et si vous frémissez au seul nom de l'impie, ayez pour vous la même horreur, puisque la foi nous apprend que la destinée du mauvais
1 L'Angleterre.
a Jacques II , roi d'Angleterre ,-et ia reine ta femme , étaient alors à Saint-Germaio-en-Laje.
DU PARDON DES OFFENSES. Ui
chrétien ne sera pas différente de la sienne , et qu'il aura le même partage que les infidèles : Partern ejus cum infidelibus ponct (Loc, xn ,46). Vivez conformément à ce que vous croyez. Voilà la foi des Justes et la seule à qui les promesses éternelles ont été faites. Ainsi soit-il.
Audistis qui* dietum est antiquis : Diliges proximum tuum , et odio habebit inimicum tuum. Ego autem dico vobis : /)iligîte inimicos vestros.
Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis.
(MATTH., V. 43, il.)
On croit d'ordinaire que le législateur des Juifs avoit usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement en publiant la loi du pardon des offenses : qu'obligé de ménager la foiblesse d'un peuple charnel , et d'ailleurs persuadé que , de toutes les vertus , l'amour des ennemis étoit celle qui coûtoit le plus au cœur de l'homme, il s'étoit contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas , dit saint Augustin , que , pour prévenir de grands excès, il eût eu dessein d'en autoriser de moindres. Cette loi, comme toutes les autres, avoit sa sainteté , sa bonté , sa justice ; mais c'étoit plutôt un établissement de police , qu'une règle de piété. Elle étoit propre à maintenir la tranquillité extérieure de l'état; mais elle ne touchoit point au cœur et n'alloit pas jusqu'à la racine des haines et des vengeances. On s'y proposoit seulement, ou d'arrêter l'agresseur en le menaçant de la même peine dont il auroit affligé son frère, ou de mettre un frein à la vivacité de l'offensé, en lui laissant craindre que s'il excédoit dans la satisfaction , il sexposoit à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.
La morale des philosophes avoit encore mis le pardon des offenses au nombre des vertus ; mais c'étoit un précepte de vanité, plutôt qu'une règle de discipline. C'est que la vengeance leur sembloit traîner après elle je ne sais quoi de bas et d'emporté , qui eût défiguré le portrait et l'orgueilleuse tranquillité de leur sage : c'est qu'il leur paroissoit honteux de ne pouvoir se mettre au-dessus d'une offense. Le pardon des ennemis n'étoit donc fondé que sur le mépris qu'on avoit pour eux. On se vengeoit en dédaignant la vengeance; et l'orgueil se relâchoit sans peine du plaisir de nuire à ceux qui nous ont nui , par la gloire qu'il trouvoit à les mépriser.
Mais la loi de l'Evangile sur l'amour des ennemis ne flatte point
l'orgueil , et ne ménage pas l'amour-propre. Rien ne doit dédommager le chrétien dans le pardon des offenses, que la consolation d imiter Jésus Christ , et de lui obéir; que les titres, qui dans un ennemi lui découvrent un frère ; que l'espérance de retrouver devant lejugeéternellamêmeindulgencedontilaurauséenversles hommes. Rien ne doit le borner dans sa charité , que la charité elle-même qui n'a point de bornes , qui n'excepte ni lieu i , ni temps, ni personnes , qui ne doit jamais s'éteindre. Et quand la religion des chrétiens n'auroit point d'autre preuve contre l'incrédulité, quel'élévation de cette maxime, elle auroit toujours ce degré de sainteté , et par conséquent de vraisemblance, surtoutes les sectes qui ont jamaisparusur la terre. Développons donc les motifs et les règles de ce point essentiel de la loi : les motifs , en établissant l'équité du précepte par les prétextes mêmes qui semblent la combattre; les règles, en développant les illusions sous lesquelles chacun s'en justifie à soi-même les infractions : c'est-à-dire, l'injustice de nos haines et la fausseté de nos réconciliations. Implorons, etc.
Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres , et qui forment toutes les unions et les amitiés humaines , sont le goût , la cupidité et la vanité. Le goût. On suit un certain penchant de la nature , qui , nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations, peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité. On cherche des amis utiles , ils sont dignes de notre amitié , dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune; l'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs : les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paroitre aimables ; et l'on ne manque jamais d'amis quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment. Enfin la vanité. Des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers ; il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde ; nous cherchons a nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation, et, ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société , pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous, et que nous n'aimons que nos semblables.
Voilà les trois grands liens de la société humaine. La religion cl la charité n'unissent presque personne : et de là vient que , dès que les hommes choquent notre goût, qu'ils ne sont pas favorables à nos intérêts, ou qu'ils blessent notre réputation et notre vanité, les liens humains et fragiles qui nous unissoient à eux se rompent ; notre cœur s'éloigne d'eux , et ne trouve plus en lui , à leur égard , qu'aigreur et amertume. Et voilà les trois sources les plus universelles
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des haines que les hommes nourrissent les uns envers les autres ; qui font des douceurs delà société un acharnement éternel ; qui empoisonnent toute la joie des conversations, et toute l'innocence des commerces ; et qui , attaquant la religion dans le cœur, s'offrent néanmoins à nous sous des apparences d'équité qui les justifient à nos yeux , et qui nous rassurent.
Je dis, dès que les hommes choquent notre goût : et c'est le premier prétexte et la première source de notre éloignement et de nos haines envers nos frères. Vous dites que vous êtes incompatible avec cette personne ; que tout vous choque et vous déplaît en elle : que c'est une antipathie dont vous n'êtes pas le maître ; que toutes ses manières semblent affectées pour vous aigrir, que de la voir ne serviroit qu'à augmenter l'aversion naturelle que vous avez pour elle, et que la nature a mis en nous des haines et desamo rs, des rapports et des aversions, dont il ne faut demander compte qu'à elle-même.
A cela je pourrois vous répondre d'abord , en établissant les fondements de la doctrine chrétienne sur l'amour de nos frères : Cet homme pour vous déplaire , et n'être pas de votre goût , en est-il moins votre frère, enfant de Dieu, citoyen du ciel, membre de Jésus- Christ, et héritier des promesses éternelles? son humeur, son caractère, quel qu'il puisse être, efface-t-il quelqu'un de ces augustes traits qu'il a reçus sur les fonts sacrés qui l'unissent à vous par des liens divins et immortels, et qui doivent vous le rendre cher et respectable ? Lorsque Jésus-Christ nous ordonne d'aimer nos frères comme nous-mêmes, prétend-il faire un précepte qui ne coûte rien au cœur, et dans l'accomplissement duquel nous ne trouvions ni difficulté , ni peine ? Eh ! qu'eût-il été besoin qu'il nous eût commandé d'aimer nos frères, si , en vertu de ce commandement, nous n étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et une inclination naturelle? Le cœur n'a pas là-dessus besoin de précepte; ilest à lui-même sa loi. Le précepte suppose donc la difficulté de notre part ; Jésus-Christ a donc prévu qu'il nous en coûteroit pour aimer nos frères, que nous trouverions en nous des antipathies et des répugnances qui nouséloigneroient d'eux : et voilà pourquoi il a attaché un si grand mérite à l'observance de ce seul point, et nous a déclaré si souvent que l'observer étoit observer la loi tout entière. L'aversion pour nos frères, loin donc de justifier notre éloignement envers eux, nous rend au contraire l'obligation de les aimer plus précise, et nous met personnellement dans le cas du précepte.
Mais, d'ailleurs, un chrétien doit-il se conduire par goût et par humeur, ou par des principes de raison , de foi , de religion et de grâce? Et depuis quand le goût naturel que l'Évangile nous ordonne de combattre est-il devenu un privilège qui nous dispense de ses règles? Si la répugnance qu'on a pour les devoirs étoit un titre d'exemption , on nct io fi^Aio oui r»n fût qnitn» ftè tonfola loi : ot <rni,
261 LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES, plus il 9entiroit de corruption dans son cœur, plus il n'y trouvai sa justification et son innocence? Nos goûts sont-ils notre loi? La religion n'est-elle plus que l'appui et non le remède de la nature? N'est-ce pas une foiblesse, même selon le monde, de ne régler nos démarches et nos sentiments, nos haines et nos amours envers les autres hommes , que sur la bizarrerie d'un goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes ? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur, je ne dis pas à la religion , mais à l'humanité? et ne sont-ils pas au monde lui même un spectacle de mépris , de dérision et de censure ? Quel chaos que la société , si le goût tout seul décidoit des devoirs et des bienséances , et s'il n'y a voit point d'autre loi qui liât les hommes ensemble ! Or, si les règles de la société même exigent que le goût tout seul ne soit pas l'unique principe de notre conduite envers les autres hommes , l'Évangile seroit-il là dessus plus indulgent : l'Évangile , qui ne nous prêche que de nous renoncer nous-mêmes ; l'Évangile, qui nous ordonne partout de nous faire violence et de combattre nos goûts et nos affections ; l'Evangile , enfin , qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sachions sacrifier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles , nonseulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes?
Il est donc insensé de nous alléguer une aversion pour votre frère , qui est elle-même votre crime. Je pourrois vous répondre encore : Yous vous plaignez que votre frère vous déplaît , et qu'il n'est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui ! mais vousmême , croyez-vous ne déplaire à personne ? pouvez- vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde, et que tout vous applaudit et vous approuve? Or, si vous exigez qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières sur la bonté de votre cœur, et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez ; s'il vous paroît déraisonnable de se laisser révolter par des riens , et par certaines saillies dont nous ne sommes pas quelquefois les maîtres ; si vous voulez qu'on juge de vous par la suite, par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même ; ayez la même équité pour votre frère ; appliquez-vous la même règle ; supportez-le comme vous avez besoin qu'on vous supporte ; et ne justifiez pas par votre éloignement pour lui , les aversions injustes qu'on peut avoir pour vous-même. Et cette règle est d'autant plus équitable, qu'il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qui font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés , et à charge au reste des hommes.
Et ici je pourrois vous demander, mon cher Auditeur, si ce fonds H oppositions , qui vous rend votre frère si insupportable , n'est pas
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plus en vous, c'est-à-dire dans votre orgueil, dans la bizarrerie de Totre humeur, dans l'incompatibilité de votre caractère , que dans le sien propre î vous demander si tout le monde voit en lui ce que vous croyez y voir vous-même : si ses amis , ses proches , ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous ; que sais-je encore? vous demander si ce qui vous déplaît en lui ne sont pas peut-être ses bonnes qualités : si ses talents , sa réputation son crédit et sa fortune n'ont pas peut-être plus de part à votre aversion que ses défauts ; et si ce n'est pas son mérite ou son rang , qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime. 11 est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-même î L'envie est une passion si masquée et si habile ià se contrefaire ! comme elle a quelque chose de bas et de lâche, et 'qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité, elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui nous la rendent méconnoissable : mais approfondissez votre cœur, et vous verrez que tous ceux , ou qui vous effacent , ou qui brillent trop à vos côtés , ont le malheur de vous déplaire ; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n'ont rien à vous disputer; que tout ce qui vous passe ou vous égale vous contraint et vous gêne; et que , pour avoir droit à votre amitié, il faut n'en avoir aucun à vos prétentions et à vos espérances.
Mais je vais encore plus loin , et je vous prie de m'écouter. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprochez. Hélas ! vous êtes si doux et si complaisant envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établissement , et dont l'humeur, la fierté , les manières vous révoltent : vous souffrez leur hauteur, leurs rebuts et leurs dédains : vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point ; votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre répugnance, et vous n'oubliez rien pour plaire. Ah! si vous regardiez votre frère, comme celui de qui dépend votre salut éternel, comme celui à qui vous allez être redevable, non d'une fortune de boue et d'un établissement fragile, mais de la fortune même de votre éternité, suivriez-vous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vaincriez-vous pas l'injuste opposition qui vous éloigne de lui? vous en coûteroit-il tant pour mettre vos penchants d'accord avec vos intérêts éternels, et vous faire une violence utile et nécessaire ? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétendez qu'on est injuste, dès qu'on exige de vous une seule démarche pénible pour l'éternité !
Et ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont on ne sauroit rendre raison, et que nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts et de nos penchants. J'en conviens jusqu'à un certain point ; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l'emporter sur la nature. L'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l'aimiez ,
c'est-à-dire, que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses défauts , que vous le serviez ; en un mot , que vous fassiez pour lui lout ce que vous voudriez qu'on fît pour vous-même. La charité n'est pas un goût aveugle et bizarre , une inclination naturelle, une sympathie d'humeur et de tempérament : c'est un devoir juste , éclairé , raisonnable; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de la foi. Ce n'est pas aimer proprement nos frères , que de ne les aimer que par goût ; c'est s'aimer soi-même. Il n'est que la charité qui nous les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former des amis solides et véritables. Car le goût change sans cesse , et la charité ne meurt jamais : le goût ne se cherche que lui-même ; et la charité ne cherche pas ses propres intérêts , mais les intérêts de ce qu'elle aime s le goût n'est pas à l'épreuve de tout , d'une perte , d'un procédé , d'une disgrâce ; et la charité est plus forte que la mort : le goût n'aime que ce qui l'accommode , et la charité s'accommode à tout et souffre tout pour ce qu elle aime : le goût est aveugle, et nous rend souvent aimables les vices mêmes de nos frères ; et la charité n'applaudit jamais à l'iniquité, et n'aime dans les autre* que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs que ceux de la nature. Le même goût qui lie les cœurs , souvent un instant après les sépare j mais les liens formés par la charité durent éternellement.
Telle est la première source de nos amours et de nos haines, l'injustice et la bizarrerie de notre goût. L'intérêt est la seconde : car rien n'est plus ordinaire que de vous entendre justiGer vos animosités , en nous disant que cet homme n'a rien oublié pour vous perdre, qu'il a fait échouer votre fortune , qu'il vous suscite tous les jours des affaires injustes ; que vous le trouvez partout sur votre chemin , et qu'il est difficile d'aimer un ennemi aussi acharné à vous nuire.
Mais je suppose que vous dites vrai , et je vous réponds : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits, celui de le haïr, qui est le plus grand de tous, puisque tous les autres n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers , et que celui-ci perd votre ame , et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel ? En le haïs * sant , vous vous nuisez bien plus à vous-même , que toute sa ma • lignite à votre égard n'a jamais su vous nuire. Il a renversé votre for'ine temporelle , je le veux ; et en le haïssant , vous renversez le fondement de votre salut éternel : il a usurpé le patrimoine de vos pères , j'en conviens ; et pour vous venger, vous renoncez à l'héritage du Père céleste et au patrimoine éternel de Jésus - Christ. Vous vous vengez donc sur vous-même; et pour vous consoler des maux que votre frère vous a faits , vous vous en me • nagez à vous-même un , sans tin et sans mesure.
Et de plus , votre haine envers votre frère vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis ? rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de votre animosité et de voire amertume ? Vous vous consolez , dites-vous en le haïssant ; et c'est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolation , grand Dieu, que celle de la haine , c'est-à-dire , dune passion noire et violente qui déchire le cœur, qui répand le trouble et la tristesse au-dedans de nous-mêmes , et qui commence par nous punir et nous rendre malheureux ! Quel plaisir cruel que celui de haïr, c'est-à-dire de porter sur le cœur un poids d'amertume qui empoisonne tout le reste de la vie ! Quelle manière barbare de se consoler ! Et nétesvous pas à plaindre de chercher à vos maux une ressource qui ne fait qu'éterniser par la haine une offense passagère ?
Mais laissons ce langage humain : parlons celui de l'Evangile auquel nos bouches sont consacrées. Si vous étiez chrétien , mon cher Auditeur ; si vous n'aviez pas perdu la foi : loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune, vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre ame, comme les ministres de votre sanctiûcalion , et les écueils heureux qui n'ont servi qu'à vous sauver du naufrage. Vous vous seriez perdu dans le crédit et dans l'élévation ; vous y auriez oublié Dieu : votre ambition auroit cru avec votre fortune , et la mort vous auroit surpris dans le tourbillon du monde , des passions et des espérances humaines. Mais le Seigneur, pour préserver votre ame , vous a suscité , dans sa grande miséricorde , des obstacles qui vous ont arrêté en chemin : il s'est servi d'un envieux, d'un concurrent pour vous supplanter, vous éloigner des grâces , et se mettre entre vous et le précipice où vous alliez vous abîmer et périr sans ressource : il a secondé pour ainsi dire son ambition ; il a favorisé ses desseins ; et , par un excès incompréhensible de bonté sur vous, il a traversé les vôtres : il a élevé votre ennemi dans le temps pour vous sauver dans l'éternité. Vous devez donc adorer les desseins de sa justice et de sa miséricorde sur les hommes ; regarder votre frère comme l'occasion heureuse de votre salut ; demander à Dieu que puisqu'il s'est servi de son ambition , ou de sa mauvaise volonté, pour vous sauver, il lui inspire un repentir sincère; et qu'il ne permette pas que celui qui a tant contribué à votre salut , périsse lui-même.
Oui , mes Frères, nos haines ne viennent que de notre peu de foi. Hélas ! si nous regardions tout ce qui passe, comme une fumée qui n'a point de consistance ; si nous étions bien convaincus que tout ceci n'est rien , que le salut est la grande affaire, et que notre trésor et nos richesses véritables ne sont que dans l'éternité , où nous nous trouverons en un clin d'œil ; si nous en étions convaincus, lu las ! nous regarderions les hommes qui s'aigrissent, qui s'échauffent , qui ont entre eux des dissensions et <!es querelles pour M. 1. 17
S58 LE VENDREDI APRÈS LES GENDRES, les dignités de la terre , comme des enfants qui disputent entre eux pour des jouets qui servent d'amusement à leur âge, dont les haines et les animosités puériles ne roulent que sur des riens que l'enfance toute seule et la foiblesse de la raison grossit à leurs yeux. Tranquilles sur les plus grands et les plus tristes événements, sur la perte du patrimoine de leurs pères , et la décadence de leur famille, et vifs jusqu'à l'excès dès qu'ils se voient ravir les objets petits et frivoles qui réjouissoient leur enfance ! Ainsi, ô mon Dieu, les hommes insensés et puérils ne sentent point la perle de leur héritage céleste, de ce patrimoine immortel que Jésus-Christ leur a laissé , et dont leurs frères jouissent déjà dans le ciel ! Ils voient de sang-froid le royaume de Dieu et les biens véritables leur échapper ; ?t ils s'arment de fureur comme des enfants les uns contre les autres, dès qu'on touche à leurs biens frivoles, et qu'on leur enlève les iouets puérils qui n'ont rien de plus sérieux que de tromper leur foible raison , et servir comme d'amusement à leur enfance.
L'intérêt est donc pour un chrétien un prétexte indigne et criminel de ses haines envers ses frères : mais la vanité , qui en est la dernière source , est encore moins excusable.
Car, mes Frères , nous voulons qu'on nous approuve , qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus ; et , quoique nous sentions nos foiblesses, nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas , et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. Nous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges , et que le monde , qui ne pardonne rien , qui n'épargne pas même ses maîtres , admirât en nous ce qu'il censure dans les autres.
En effet , vous vous plaignez que votre ennemi vous a décrié en secret et en public ; qu'il a ajouté la calomnie à la médisance ; qu'il vous a attaqué parles endroits les plus vifs et les plus sensibles , et qu'il n'a rien oublié pour vous perdre d'honneur et de réputation devant les hommes.
Mais avant que de vous répondre, je pourrois vous dire d'abord : Défiez- vous des rapports qu'on vous a faits de votre frère : les discours les plus innocents nous reviennent tous les jours si empoisonnés par la malignité des langues par où ils passent ; il y a tant de flatteurs indignes qui cherchent à plaire aux dépens de ceux qui ne plaiseutpas ; il y a tant d'esprits noirs et mauvais, qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, et voir la dissension parmi les hommes; il y a tant de caractères indiscrets et légers , et qui disent à contre-temps et d'un air envenimé ce qui n'a voit été dit d'abord qu'avec des intentions innocentes ; il y a tant d'hommes naturellement outrés et dans la bouche desquels tout s'enfle, tout grossit, tout sort de la vérité simple et naturelle ! j'en appelle ici à vousmême. Ne vous est-il jamais arrivé qu'on ait envenimé vos discours
les plus innocents, et ajouté à vos récits des circonstances que vous n'aviez pas même pensé ? Ne vous étes-vous pas plaint alors de l'injustice et delà malignité des redites? Pourquoi ne pourriezvous pas avoir été trompé à votre tour ? et si tout ce qui passe par tant de canaux s'altère d'ordinaire, et ne revient jamais à nous comme il a été dit dans sa source , pourquoi voudriez-vous que les discours qui vous regardent vous seul fussent exempts de cette destinée , et méritassent plus d'attention et de créance ?
Yous nous répondrez sans doute qu'il ne s'agit pas ici de ces
maximes générales, et que les faits dont vous vous plaignez ne sont
pas douteux. Je le veux ; et je vous demande si votre frère n'a pas
de son côté les mêmes reproches à vous faire ; si ses défauts vous
ont toujours trouvé fort indulgent et fort charitable; si vous avez
même toujours rendu justice à ses bonnes qualités , si vous n'avez
jamais souffert qu'on l'ait déchiré en votre présence ; si vous n'avez
pas aidé à la malignité de ces discours par une feinte modération et
par un demi-silence qui n'a fait qu'allumer le feu de la détraction,
et fournir de nouveaux traits contre votre frère. Je vous demande
si vous usez même de beaucoup de circonspection envers les
autres hommes; si vous faites beaucoup de grâces aux foiblesses
d'autrui ; si votre langue n'est pas toujours trempée dans le fiel et
dans l'absinthe ; si la réputation la mieux établie n'est pas toujours
en danger entre vus mains ; et si les histoires les plus tristes et les plus
secrètes ne deviennent pas bientôt des événements publics par votre
malignité et par votre imprudence. O homme! vous poussez si loin
la délicatesse et la sensibilité sur ce qui vous regarde ! Nous avons
besoin de toute la terreur de notre ministère , et de tous les motifs
les plus graves de la religion , pour vous porter à pardonner à votre
frère un seul discours, un mot souvent que l'imprudence, que le
hasard, que la conjoncture, qu'un juste ressentiment peut-être lui a
arraché ; et la licence de vos discours envers les autres ne connoît
pas même les bornes de la politesse et de la bienséance que le monde
tout seul prescrit.
Mais je veux que vous n'ayez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère. Que fait es- vous en le haïssant? effacez-vous les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres hommes? Vous faites à votre cœur une nouvelle plaie; vous vous enfoncez vous-même un trait qui donne la mort à votre ame; vous lui arrachez le glaive d'entre les mains, si jose parler ainsi, pour vous en percer vous-même. Montrez dans l'innocence de vos mœurs et dans l'intégrité de votre conduite, l'injustice de ses discours; détruisez par une vie sans reproche les préjugés qu'il a pu donner contre vous ; faites retomber sur lui, par les vertus opposées aux défauts qu'il vous impute, la bassesse et ; iniquité de ses calomnies : voilà une manière juste et licite de vous venger. Triomphez de sa malice par vos mœurs et par votre ai-
lence • vous assemblerez des charbons de feu sur sa tête; vous mettrez le public de votre côté; vous ne laisserez à votre ennemi que la honte de ses emportements et de ses impostures. Mais de le haïr, c'est la vengeance des foibles , c'est la triste consolation des coupables ; en un mot, c'est la ressource de ceux qui n'en sauroient trouver dans la vertu et dans l'innocence.
Mais, enfin, laissons toutes ces raisons et venons au point essentiel. Il vous est ordonné d'aimer ceux qui vous maltraitent et qui vous calomnient , de prier pour eux ; de demander à Dieu qu'il les convertisse , qu'il change leur cœur aigri , qu'il leur inspire des sentiments de paix et de charité , et qu'il les mette au nombre de ses saints. Il vous est ordonné de les regarder par avance comme des citoyens de la céleste Jérusalem, avec lesquels vous bénirez éternellement les richesses de la miséricorde divine, réuni avec eux dans le sein de Dieu, heureux du même bonheur , et avez lesquels vous ne formerez plus qu'une voix pour chanter les louanges immortelles de la grâce. Il vous est ordonné de regarder les injures comme des bienfaits, comme la peine de vos crimes cachés, pour lesquels vous avez tant de fois mérité d'être couvert de confusion devant les hommes ; comme le prix du royaume de Dieu , qui n'est promis qu'à ceux qui souffrent avec piété la persécution et la calomnie.
Car, enfin, il faut en venir là. L'amour-propre suffiroit pour aimer ceux qui nous aiment, qui nous louent, qui publient nos vertus fausses ou véritables ; c'étoit là, dit Jésus-Christ, toute la vertu des païens : Nonne et Ethnici hoc f admit (Matth., v, 47)? Mais la religion va plus loin; elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent et qui nous déchirent : elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous ; et nous déclare qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous, si nous ne l'accordons à nos frères.
Et de bonne foi , voulez-vous que Dieu oublie les crimes et les horreurs de toute votre vie; qu'il soit insensible à sa gloire que vous avez tant de fois outragée , tandis que vous ne pouvez vous résoudre à oublier un mot; tandis que vous êtes si vif, si délicat, si furieux sur les intérêts de votre gloire ; vous qui peut-être jouissez dune réputation que vous n'avez jamais méritée ; vous qui seriez couvert d'une confusion éternelle, si l'on vous connoissoit tel que vous êtes; vous, en un mot, dont les discours les plus injurieux ne représentent qu'à demi les misères secrètes dont Dieu vous connoit coupable? Grand Dieu! que les pécheurs auront peu d'excuses à vous alléguer, quand vous leur prononcerez l'arrêt de leur condamnation éternelle !
Vous nous direz peut-être que vous convenez là-dessus des devoirs que la religion impose, mais que les lois de l'honneur l'ont emporté sur celles de la religion ; qu'il faut s'attendre à être déshonoré à jamais devant les hommes, si l'on souffre tranquillement <i«-v discours et des procédés d'une certaine nature; que la religion
qui pardonne est une lâcheté et une tache que le monde ne pardonne point, et que l'honneur ne connoît pas là-dessus d'exception et de privilège.
Quel est cet honneur , mes Frères , qu'on ne peut acheter qu'au prix de son ame et de son salut éternel? et que l'on est à plaindre, si Ton ne peut se sauver de l'ignominie que par un crime! Je sais que c'est ici où les fausses lois du monde semblent l'emporter sur celles de la religion ; et que les plus sages mêmes, qui conviennent de la folie de cet abus, sont pourtant d'avis qu'il faut s'y soumettre. Mais je parle devant un prince qui, plus sage que le monde, et justement indigné contre une fureur aussi opposée aux maximes de l'Évangile qu'aux intérêts de l'état, a montrée ses sujets quel est le véritable honneur ; et qui, en lui arrachant des mains des armes criminelles , a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avoit attaché une gloire déplorable.
Quoi ! mes Frères , une maxime abominable , que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée et a fait passer jusqu'à nous, remporterait sur toutes les règles du christianisme, et sur les lois les plus inviolables de l'état? On ne scroit pas déshonoré en trempant ses mains dans le sang de son frère, et on le scroit en obéissant à Dieu et à celui qui lient sa place sur la terre? La gloire ne seroit donc plus qu'une fureur ; et la lâcheté , qu'un respect généreux pour la religion et pour son maître. Vous craignez de passer pour un lâche? Montrez votre valeur en répandant votre sang pour la défense de la patrie ; allez à la tête de nos armées affronter les périls, et cherchez la gloire dans le devoir; assurez votre réputation par des actions dignes de passer dans nos histoires, et d'être comptées parmi les événements mémorables d'un règne si glorieux : voilà une valeur que l'état exige , et que la religion autorise. Alors méprisez ces vengeances brutales et personnelles : regardez-les comme une ostentation puérile de valeur, qui cache souvent une véritable lâcheté ; comme la ressource vile et vulgaire de ceux qui n'ont rien qui les signale ; comme une preuve forcée et équivoque de courage que le monde nous arrache , et à laquelle souvent le cœur se refuse. Loin de vous l'imputer à la honte , le monde lui-même vous en fera un nouveau titre d'honneur : vous en paroîlrez plus grand ; et vous apprendrez à vos égaux que la valeur déplacée n'est plus qu'une brutale timidité ; que la sagesse et la modération entrent toujours dans la véritable gloire ; que tout ce qui déshonore l'humanité , ne sauroit honorer les hommes ; et que l'Evangile, qui ordonne de pardonner, a fait plus de héros que le monde lui-même qui veut qu'on se venge.
Vous nous direz encore peut-être que ces maximes ne vous regardent pas ; que vous avez oublié les sujets de plainte que vous aviez contre votre frère; et qu'une réconciliation a uni l'éclat de vos démêlés et de votre rupture. Or je dis que c'est encore ici où vous
vous abusez ; et après vous avoir montré l'injustice de nos haines, il faut vous faire convenir de la fausseté de nos réconciliations,
SECONDE PARTIE
Il n'est point de précepte , dans la loi , qui laisse moins de lieu au doute et à la méprise, que celui qui nous oblige d'aimer nos frères ; et cependant il n'en est point sur lequel on se fasse plus d'illusions et de fausses maximes. En effet , il n'est presque personne qui ne nous dise qu'il a pardonné de tout son cœur à son frère, et que sa conscience là-dessus est tranquille : et cependant rien n'est plus rare que de pardonner, et il n'est guère de réconciliation qui change le cœur , et qui ne soit une fausse apparence de retour ; soit qu'on la considère dans son principe , soit qu'on en examine les démarches et les suites.
Je dis dans son principe : car, mes Frères, aGn qu'une réconciliation soit sincère et réelle , il faut qu'elle prenne sa source dans la charité et dans un amour chrétien de notre frère. Or les motifs humains ont d'ordinaire toute la part à un ouvrage , qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée altireroit après soi , et qui pourroit retomber sur nous-mêmes; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudroit se bannir, si l'on s'obstinoit à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour des grands qui exigent de nous cette complaisance ; pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'à me ; pour ne pas donner des scènes au public, qui ne répondroient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous ; pour couper court aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peut-être nous connoît trop, et a été trop avant dans notre confidence pour ne pas mériter que nous le ménagions, et qu'une réconciliation lui impose silence. Que dirai-je encore? on se réconcilie peut-être, comme Saùl, pour nuire plus sûrement à son ennemi, et endormir ses précautions et sa vigilance.
Tels sont les motifs ordinaires des réconciliations qui se font tous \os jours dans le monde. Et ce que je dis ici est si vrai , que des pécheurs qui ne laissent paroître d'ailleurs aucun signe de piété, se reconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères ; et eux qui ne sauroient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, paroissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci , le plus diflicile de tous. Ah ! c'est que ce sont des héros de la vanité et non pas de la charité : c'est qu'ils laissent de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu, qui est l'oubli de I injure et &c changement de notre cœur envers notre frère; et ils n en retiennent «pic ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui
DU PAEDOjN DES OFFENSES. 263
esc une apparence de modération et une facilité à revenir que le monde lui-même loue.
Mais si la plupart des réconciliations sont fausses, quand on en examine les motifs, elles ne le sont pas moins si on les considère dans leurs démarches. Oui, mes Frères, que de mesures, que de négociations, que de formalités, que de peines pour les conclure ! que d'attentions à apporter ! que de ménagements à observer! que d'intérêts à concilier! que d'obstacles à lever! que de démarches à compasser! Ainsi votre réconciliation n'est pas l'ouvrage de la charité, mais de la sagesse et de l'habileté de vos amis ; c'est une affaire du monde; ce n'est pas une démarche de religion, c'est un traité heureusement conclu ; ce n'est pas un devoir de la foi accom pli : elle est l'ouvrage de l'homme , mais elle n'est pas l'œuvre de Dieu : en un mot, c'est une paix qui vient de la terre; ce n'est pas la paix qui descend du ciel.
Car, de bonne foi , les hommes , par leurs ménagements et l'habileté de leurs mesures, ont-ils pu, en vous réconciliant avec voire frère, faire revivre la charité qui étoit éteinte dans votre cœur? ont-ils pu vous rendre ce trésor que vous aviez perdu? Us ont bien pu faire cesser le scandale d'une rupture déclarée , et rétablir entre vous et votre frère les devoirs extérieurs de la société ; mais ils n'ont pas changé votre cœur, que Dieu seul tient entre ses mains ; mais ils n'ont pas éteint la haine que la grâce toute seule peut éteindre. Vous vous êtes donc réconcilié , mais vous n'aimez pas encore votre frère ; et en effet, si vous l'aimiez sincèrement, auroit-il fallu tant d'entremetteurs pour vous réconcilier avec lui? L'amour est à luimême son médiateur et son interprète. La charilé est cette parole abrégée qui auroit épargné à vos amis ces soins iufinis qu'il a fallu employer pour vous ramener : elle n'est pas si mesurée; elle témoigne simplement ce qu'elle sent sincèrement. Or vous avez exigé mille conditions avant que de vous rendre; vous avez disputé toutes vos démarches ; vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point; vous avez exigé que votre frère fit les premiers pas pour revenir à vous. La charité ne connoît pas toutes ces règles ; elle n'en a qu'une : c'est d'oublier l'injure, et d'aimer son frère comme soi-même.
Je conviens qu'il y a certaines mesures de prudence à observer , et que souvent des démarches trop précipitées et faites à contre-temps pourroient ne pas réussir et aigrir peut-être davantage notre frère. Mais je dis que la charité doit régler ces mesures , et non pas la va nité : je dis et je répète que toutes ces réconciliations, qu'on a tant de peine à conclure; où de part et d'autre on ne se relâche que jusqu'à un certain point , et avec tant de ^précautions si sévères et si précises ; où il nntrc tant d'expédients et tant de mystères , sont des fruits de la prudence de la chair ; corrigent les manières , mais ne touchent point au cœur; rapprochent les personnes, mais ne rapprochent pas les affections ; rétablissent les bienséances , mais
251 LE VENDREDI APftÊS LES CENDRES.
laissent les mêmes sentiments ; en un mot font cesser le scandale de la haine , mais n'en font pas cesser le péché. Aussi Jésus-Christ nous ordonne simplement de nous aller réconcilier avec notre frère : Vade reconciliarifratrituo ( Matth., v, 24). Il ne nous dit pas : N'avancez pas trop de peur que votre frère n'en abuse ; assurez-vous auparavant qu'il fera la moitié du chemin ; ne le recherchez pas de peur qu'il ne regarde votre démarche comme l'apologie de ses plaintes , comme un aveu tacite de votre tort, et un arrêt que vous prononcez contre vous même. Jésus-Christ nous dit simplement : Allez vous réconcilier avec votre frère. Il veut que la charité toute seule se mêle de nous raccommoder avec lui : il suppose que pour aimer nos frères nous n'avons pas besoin d'entremetteur, et que notre cœur doit se suffire à lui-même.
Telles sont les démarches des réconciliations; aussi les motifs en étant presque toujours humains , les démarches vicieuses, les suites n'en peuvent être que vaines et de nul effet. Je dis les suites; car, mes Frères, à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde? quel en est le fruit? qu'appellet-on s'être réconcilié avec son ennemi ? Le voici :
Vous nous dites en premier lieu que vous êtes réconcilié avec votre frère, que vous lui avez pardonné de bon cœur; mais que vous avez pris votre parti de ne le plus voir, et de n'avoir désormais aucun commerce avec lui. Et là-dessus vous vivez tranquille; vous croyez que l'Évangile ne prescrit rien de plus , et qu'un confesseur n'est pas en droit d'en exiger davantage. Or je vous déclare que vous n'avez pas pardonné à votre frère, et que vous êtes encore à son égard dans la haine, dans la mort et dans le péché.
Car, je vous demande, craint-on de voir ce qu'on aime ? et si votre ennemi est devenu votre frère , que peut avoir pour vous sa présence de si odieux et de si triste? Vous dites que vous lui avez pardonné , que vous l'aimiez ; mais que pour éviter tout accident , et de peur que sa présence ne vous réveille des idées fâcheuses , vous trouvez plus sûr de vous l'interdire. Mais quel est cet amour que la seule présence de l'objet aimé irrite contre lui, et enflamme de haine <4t de colère? Vous l'aimez ! c'est-à-dire vous ne voudriez pas peutêtre lui nuire et le perdre. Mais ce n'est pas assez; la religion vous ordonne encore de l'aimer : car pour ne pas vouloir nuire à un ennemi, l'honneur, l'indolence, la modération, la crainte, le défaut d'occasion suffisent ; mais pour l'aimer, il faut être chrétien : et voilà précisément ce que vous ne voulez pas être-
Et , de bonne foi , voudriez-vous que Dieu vous aimât , à condition qu'ii ne vous verroit jamais? Seriez-vous content de sa bonté et de ses miséricordes, s'il vous bannissoit pour toujours de sa divine présence? Car il vous traitera, vous le savez, comme vous aurc7 traité votre frère. Si le prince lui-même vous défendoit de vous présenter jamais devant lui , vous croiriez-vous fort avant dans ses
bonnes grâces ? Yous dites tous les jours qu'un homme est disgracié, quand il ne lui est plus permis de paroître devant le maître ; et vous venez nous faire valoir que vous aimez votre frère et qu'il ne vous reste aucune aigreur contre lui , tandis que sa seule présence vous déplaît et vous irrite !
Et quelle marque moins équivoque peut-on donner de son animosilé contre son frère , que de ne pouvoir même souffrir sa présence? c'est le dernier excès de l'aigreur et de la haine. Car il est des haines plus modérées et plus tranquilles , qui du moins se cachent, se contraignent , empruntent les dehors de la politesse et de la bienséance ; et qui , en refusant le cœur au devoir, ont assez d'empire sur elles pour donner les apparences au monde. Mais la vôtre est à un point qu'elle ne peut même se contraindre ; qu'elle ne connoît ni ménagement, ni bienséance; et vous voulez nous persuader qu'elle n'est plus! vous laissez paroître encore les marques les plus violentes de l'animosité , et vous voulez que nous les regardions comme les signes indubitables d'un amour chrétien et sincère !
Mais, d'ailleurs , les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir et s'interdire toute société les uns avec les autres ? Les chrétiens ! les membres d'un même corps , les enfants d'un même père , les disciples d'un même maître , les héritiers d'un même royaume, les pierres d'un même édiûce , les portions d'une même masse ! Les chrétiens! la participation d'un même esprit, d'une même rédemption et d'une même justice ! Les chrétiens ! sortis du même sein , régénérés dans les mêmes eaux, incorporés dans la même Eglise, rachetés d'un mêmes aux , sont-ils faits pour se fuir, se faire un supplice de se voir et ne pouvoir se souffrir les uns les autres ? Toute la religion nous lie , nous unit ensemble : les sacrements auxquels nous participons , les prières publiques et les actions de grâces que nous chantons , Je pain de bénédiction que nous offrons , les cérémonies du culte dont nous nous glorifions, l'assemblée des fidèles où nous assistons ; tous ces dehors ne sont que les symboles de l'union qui nous lie ensemble. Toute la religion elle-même n'est qu'une sainte société, une communication divine de prières, de sacrifices, d'œuvres et de mérites. Tout nous rassemble, tout nous lie, tout ne fait de nos frères et de nous qu'une famille, qu'un corps, qu'un cœur et qu'une ame , et vous croyez aimer votre frère et conserver avec lui les liens les plus sacrés de la religion , tandis que vous rompez même ceux de la société , et que vous ne pouvez souffrir sa seule présence !
Je dis bien plus : Comment pourrez-vous avoir avec lui la même espérance? car, par cette espérance commune, vous devez vivre éternellement avec lui, être heureux avec lui, vous faire un bon heur du sien, être réuni avec lui dans le sein de Dieu, et chanter avec lui les louanges éternelles de la grâce. Eh! comment pour
riez-vous espérer d'être éternellement réuni avec lui , et faire de cette espérance la plus douce consolation de votre vie, s'il vous paroit si doux de vivre séparé de lui , et si sa présence seule est pour vous un supplice? Renoncez donc aux promesses et aux espérances de la foi ; séparez-vous comme un anathème de la communion des fidèles ; interdisez-vous l'autel et les mystères redoutables ; bannissez-vous de 1 assemblée des saints ; ne venez plus offrir vos dons et vos prières , puisque tous ces devoirs religieux , vous supposant réuni avec votre frère , deviennent des dérisions , si vous ne l'êtes pas , déposent contre vous à la face des autels , et vous annoncent de sortir de l'assemblée sainte, comme un publicain et un infidèle.
Peut-être effrayé de ces grandes vérités , vous nous direz enfin , que vous prendrez sur vous de voir votre frère , de bien vivre avec lui ; que vous ne manquerez point aux bienséances ; mais que du reste vous savez à quoi vous en tenir , et qu'il ne doit pas beaucoup compter sur votre amitié.
Vous ne manquerez point aux bienséances ! Et vous croyez , mon cher Auditeur , que c'est là pardonner , se réconcilier avec son frère et l'aimer comme soi-même? Mais la charité que l'Evangile vous ordonne est dans le cœur : ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur, une cérémonie inutile ; c'est un sentiment réel, c'est un amour effectif, c'est une tendresse sincère et prête à se manifester par les œuvres. Vous aimez en juif et en pharisien ; mais vous n'aimez pas en chrétien et en disciple de Jésus-Christ. La loi de la charité est la loi du cœur : elle règle les sentiments, elle change les inclinations , elle verse l'huile de la paix et de la douceur sur les plaies d'une volonté aigrie et blessée ; et vous en faites une loi tout extérieure; une loi pharisaïque et superficielle ; qui ne règle que les dehors , qui ne concerte que les manières , qui s'accomplit par de vaines apparences.
Mais il ne vous est pas ordonné seulement de ne pas blesser envers votre frère les règles de l'honnêteté, et de lui rendre tous les devoirs que la société nous impose les uns envers les autres : c'est le monde qui vous prescrit cette loi ; ce sont là ses règles et ses usages. Mais Jésus-Christ vous ordonne de l'aimer ; et tandis que votre cœur est éloigné de lui , en vain accordez-vous les dehors à la bienséance. Vous refusez l'essentiel à la religion; et tout ce que vous avez par-dessus les pécheurs qui refusent de voir leurs frères , c'est que vous savez vous contraindre pour le monde , et vous ne savez pas vous faire violence pour le salut.
Et certes, mes Frères, si les hommes n'étoient unis ensemble que par les liens extérieurs desla société, il suffiroit sans doute de se rendre des devoirs extérieurs, et de maintenir ce commerce mutuel de soins, de politesses et de bienséances, qui font comme toute l'har iaoûiidu corps politique. Mais nous sommes unis ensemble par les
liens sacrés et intimes de la foi , de l'espérance , de ia charité , de la religion. Nous formons au milieu du monde une société tout intérieure et toute sainte, dont la charité est le lien invisible, et toute séparée de la société civile que les législateurs ont établie. Ainsi , en remplissant à l'égard de vos frères les bienséances extérieures, vous satisfaites aux devoirs de la société civile , mais vous ne remplissez pas ceux de la religion ; vous ne troublez pas l'ordre de la politique , mais vous renversez l'ordre de la charité ; vous êtes un bon ciloyen , mais vous n'êtes pas un citoyen du ciel ; vous êtes un homme du siècle , mais vous n'êtes pas un homme du siècle à venir, le monde peut vous absoudre, et n'en pas demander davantage; mais vous ne faites rien devant Dieu, pareeque vous n'êtes pas dans la charité , et votre condamnation est certaine. Venez nous dire après cela que vous ne manquerez point aux bienséances , et que c'est tout ce que la religion exige de nous. Elle n'exige donc que des feintes, que des dehors, que de vaines apparences? Elle n'exige donc rien de vrai, rien de réel, rien qui change le cœur? et le grand précepte de la charité, qui seul donne de la réalité à toutes nos œuvres, ne seroit donc plus qu un faux semblant, et une vaine hypocrisie?
Aussi ne nous en croyez point là-dessus ; consultez le public luimême. Voyez si malgré toutes les apparences que vous gardez encore avec votre frère, ce n'est pas une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point : si le monde n'agit pas conséquemment à cette persuasion. Voyez si vos créatures , si tous ceux qui vous approchent et qui vous sont attachés, n'affectent pas de s'éloigner de votre frère. Voyez si tous ceux qui le haïssent, qui sont dans les intérêts opposés aux siens , ne recherchent pas votre amitié, ne forment pas avec vous des liaisons nouvelles, et si celte persuasion ne vous donne pas pour amis tous ceux qui ne le sont pas de votre frère. Voyez si ceux qui attendent de vous des grâces ne commencent pas par l'abandonner, et s'ils ne croient pas vous faire leur cour en ne grossissant plus la sienne. Vous voyez que le monde vous connoit mieux que vous ne vous connoissez vous-même ; qu'il ne prend point le change sur vos sentiments; et que malgré toutes ces vaincs apparences envers votre frère , il est si vrai que vous êtes dans la haine et dans la mort, que le monde lui-même pense sur cela comme nous; lui que, partout ailleurs, nous avons toujours à combattre.
Voilà à quoi se terminent la plupart des réconciliations qui se font tous les jours dans le monde. On se revoit, mais on nese réunit pas ; on se promet une amitié mutuelle mais on ne se la rend pas ; on se rapproche , mais les cœurs demeurent toujours éloignés: et j'ai eu raison de dire que les haines sont éternelles, et que presque Voûtes les réconciliations sont des feintes; qu'on pardonne l'offense, mais qu'on n'aime jamais l'offenseur ; qu'on cesse de traiter son frère
268 LE VENDREDI APRÈS LES GENDRES, comme un ennemi , mais qu'on ne le regarde jamais comme un frère.
Et voilà ce qui se passe tous les jours à nos yeux. On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom, garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale, et néanmoins vivre dans des intérêts différents , dans des sentiments publics et déclarés d'envie, de jalousie, d'animosité mutuelle; se croiser, se détruire, se regarder avec des yeux jaloux , faire chacun de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion ; partager le monde, la cour, la ville ; faire de ses dissensions domestiques la querelle du public ; et établir cette opinion et ce scandale dans le monde , qu'on ne s'aime point ; qu'on voudroit se détruire mutuellement ; qu'on garde encore à la vérité les apparences, mais qu'au fond les affections et les intérêts sont pour toujours et sans retour éloignés. Et cependant, de part et d'autre, on vit dans une réputation de piété et dans la pratique des bonnes œuvres ; on a des confesseurs distingués et d'une grande réputation dans le monde : et cependant, en se rendant encore mutuellement certains devoirs, et vivant d'ailleurs dans un éloignement public et déclaré, on fréquente les sacrements, on est tous les jours dans le commerce des choses saintes, on approche de sang-froid de l'autel, on se présente fréquemment et sans scrupule au tribunal de la pénitence ; et loin d'y confesser sa haine devant le Seigneur, et de gémir du scandale que le public en reçoit, on y fait des plaintes contre son ennemi ; on l'accuse , loin de s'accuser soi-même ; on fait valoir les devoirs extérieurs, qu'on lui rend , comme des marques que le cœur n'est point aigri : que dirai-je? et les ministres delà pénitence eux-mêmes, qui auroient dû être les juges de notre haine, en deviennent souvent les apologistes, se partagent avec le public, entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents , publient l'équité de leur querelle , et font que le seul remède destiné à guérir le mal ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien , et le rendre plus incurable.
Grand Dieu! vous seul pouvez fermer les plaies qu'une orgueilleuse sensibilité a faites à mon cœur en y nourrissant des haines injustes.
Faites, grand Dieu ! que j'oublie des offenses légères, afin que vous puissiez oublier les crimes de toute ma vie.
Est-ce à moi, ô mon Dieu! à être si sensible et si inexorable aux plus petits outrages , moi qui ai tant de besoin que vous usiez à mon égard d indulgence et d'une grande miséricorde?
Les injures dont je me plains égalent-elles celles dont j'ai mille fois déshonoré votre grandeur suprême ?
Faut-il, grand Dieu! que le ver déterre s'irrite et s'enflamme tes moindres mépris, tandis que votre majesté souveraine souffre
depuis si long-temps et avec tant de bonté ses rebellions et ses offenses ?
Qui suis-je pour être si touché des intérêts de ma gloire ; moi qui n'ose jeter les yeux devant vous sur mon ignominie secrète ; moi qui mériterois d'être l'opprobre des hommes et le rebut de mon peuple ; moi qui n'ai rien de louable , même selon le monde, que le bonheur de lui avoir caché mes hontes et mes foiblesses ; moi que les outrages les plus sanglants épargneroient encore, et traiteroient avec indulgence ; moi cnûn qui n'ai plus de salut à espérer, si vous n'oubliez vous-même votre propre gloire que j'ai tant de fois outragée?
Mais, non, grand Dieu ! vous mettez votre gloire à pardonner au pécheur , et je mettrai la mienne à pardonner à mon frère. Acceptez , Seigneur , ce sacriûce que je vous fais de mes ressentiments Ne jugez *pas de son prix par les offenses légères que j'oublie, mais par l'orgueil qui les avoit grossies et me les avoit rendues si sensibles. Et puisque vous avez promis de remettre nos fautes , dès que nous les remettons à nos frères , accomplissez , Seigneur, vos promesses. C'est dans celte espérance que j'ose compter sur vos miséricordes éternelles. Ainsi soit-il.
SE&MOiX POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME.
Non in solo pane l'wit homo , sed in omni l'erbo quodproced.it de ore Dei. L homme ne vit pas seulement de pain, niais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Matth , iv,4.)
Rien ne marque mieux la puissance et la sublimité de la parole de l'Evangile , que les images dont Jésus-Christ se sert pour nous en prédire les effets. Tantôt c'est un glaive sacré qui va séparer le père de l'enfant, l'époux de l'épouse, le frère de la sœur, l'homme de lui-même ; captiver tout esprit sous le joug de la foi, assujétir les césars, triompher des sages et des savants, et élever l'étendard de la croix sur les débris des idoles et des empires: et par-là nous est représentée sa force, à laquelle le monde entier n'a pu résister.
Tantôt c'est un ieu divin porte en un instant dans toute la terre, qui va dissoudre les montagnes , dépeupler les villes, peupler les forêts, réduire en cendre les temples profanes, embraser les hommes, et les faire courir à la mort comme des insensés aux yeux des nations; et sous ces traits paraboliques nous est figurée la promptitude de ses opérations el la rapidité de ses victoires.
Tantôt c'est un levain mystérieux, qui rassemble et réunit toute la masse, qui en lie toutes les portions, qui leur imprime une force et une vertu communes ; qui confond les distinctions de juif et de gentil, de grec et de barbare, et leur donne à tous le même nom et le même être : et ici vous comprenez quelle est sa sainteté et sa vertu secrète , qui a puriûé tout l'univers, et de tous les peuples n'en a fait qu'un peuple.
Une autrefois c'est une semence qui, paroissant d'abord se perdre sur la terre, croît ensuite et multiplie jusqu'au centuple. Et voilà le principe de sa fécondité : non l'ouvrier qui sème, mais l'auteur invisible qui donne l'accroissement.
Mais aujourd'hui Jésus-Christ la compare au pain qui sert de nourriture à l'homme -.Non m solo pane vivit homo; et par-là il veut nous apprendre que la parole de l'Evangile est une nourriture forte et solide, pernicieuse souvent à ceux qui la reçoivent dans un cœur malade et corrompu , et utile seulement aux âmes qui s'en nourrissent avec une sainte avidité, et qui portent ici un cœur préparé pour l'entendre.
Pour me renfermer donc dans cette idée, je ne dirai rien des merveilles que cette parole, annoncée par douze pauvres, opéra autrefois dans tout l'univers. Je passerai sous silence la sainteté de sa doctrine, la sublimité de ses conseils, la sagesse de ses maximes; en me bornant à l'instruction et à ce qui peut vous rendre utile la parole de l'Evangile que nous vous annonçons , je vous apprendrai premièrement quelles sont les dispositions qui doivent vous conduire en ce lieu saint pour l'entendre ; et secondement , dans quel esprit vous devez ensuite l'écouter : deux devoirs non-seulement négligés, mais inconnus à la plupart des fidèles qui accourent en foule aux pieds de ces chaires chrétiennes; et la source la plus commune du peu de fruit de notre ministère. Implorons, etc. : Ave, Maria.
Ce qui distingue les Justes des chrétiens charnels, dit saint Augustin, n'est pas le corps des œuvres extérieures ; c'est l'esprit invisible qui les anime. Les actions de la piété sont souvent communes aux bons et aux méchants; c'est la disposition du cœur qui les discerne. Tous courent, dit l'apôtre; mais tous n'arrivent pas au but, pareeque ce n'est pas le même esprit qui les pousse.
Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet , de tous les devoirs de la piété chrétienne il n'en est point sans doute dont les gens du monde et les gens de bien remplissent plus également les dehors, que celui de venir écouter la parole de l'Evangile. Tous viennent en foule, comme autrefois les Israélites au pied de la montagne sainte, entendre les paroles de la loi. L'enceinte de nos temples peut à peine suffire à la multitude des fidèles ; l'heure même des mystères terribles ne voit pas les autels environnés de tant d'adorateurs ; les
assemblées profanes cessent pour venir grossir l'assemblée sainte au temps de l'instruction; et les siècles qui ont vu refroidir le zèle des chrétiens sur tous les autres devoirs de la religion , n'ont pu , ce semble, le ralentir sur celui-ci. Cependant de tous les ministères confies à l'Eglise pour la consommation des élus, il n'en est presque pas de plus inutile que celui de la parole ; et le moyen le plus puissant que la religion ait de tout temps employé pour la conversion des hommes, est devenu aujourd'hui la plus foible de ses ressources. Vous êtes vous-mêmes, mes Frères, une triste preuve de cette vérité, Jamais les instructions ne furent plus fréquentes qu'elles le sont de nos jours, et jamais les conversions n'ont été plus rares.
11 importe donc de développer ici les causes d'un abus si commun et si déplorable : or la première est sans doute dans le défaut des dispositions qui doivent vous conduire dans ce lieu saint pour y écouter la parole du salut. Et certes, si saint Paul ordonnoit autrefois aux fidèles de s'éprouver avant que de venir manger le pain de vie; s'il leur déclaroit que ne pas le discerner des viandes communes , c'étoil se rendre coupable du corps du Seigneur : nous n'avons pas moins raison de vous dire que vous devez vous éprouver, et préparer votre ame avant que de venir participer à la nourriture spirituelle que nous rompons au peuple; et que ne pas la discerner par la manière de l'entendre de la parole des hommes, c'est se rendre coupable de la parole même de Jésus-Christ.
La première disposition que demande de vous la sainteté de cette parole , lorsque vous venez l'entendre, c'est un désir qu'elle vous soit utile. Vous devez dans le secret de votre maison, avant de venir dans nos temples, vous adresser au Père des lumières , et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il donne à sa parole cette vertu, celte onction secrète, ces attraits si puissants et si heureux pour la conversion des pécheurs ; qu'il surmonte cette insensibilité que vous avez jusqu'ici opposée à toutes les vérités entendues ; qu'il fixe ces sensibilités d'un moment, que vous avez si souvent éprouvées en nous écoutant, et qui n'ont jamais eu de suite pour votre salut ; qu'il nous donne à nous-mêmes ce zèle, cette sagesse, cette dignité, cette plénitude de son esprit, ces lumières vives, cette véhémence divine, toujours persuasive et qui ne parle jamais en vain ; qu'il forme dans nos cœurs le goût des vérités qu'il met dans nos bouches ; qu'il nous rende insensibles à vos louanges ou à vos censures, afin que nous soyons plus utiles à vos besoins ; que le désir de votre salut supplée en nous aux talents que la nature nous refuse ; et que nous honorions notre ministère, en ne cherchant pas à vous plaire, mais à vous sauver.
Et certes, mes Frères, si les Israélites autrefois, sur le point d'approcher de la montagne de Sinaï, et d'y entendre les paroles de la loi que l'ange devoit leur annoncer, furent obligés par l'ordre du Seigneur de se purifier, de laver leurs vêtements et de s'abstenir
même des saints devoirs du mariage pour se préparer à cette grande action, et ne rien porter au pied de la montagne qui ne fût digne de la sainteté de la loi qu'ils alloient entendre ; n'est-il pas plus raisonnable, dit saint Chrysostôme, lorsque vous venez écouter les paroles divines d'une loi plus sainte, d'y apporter du moins les précautions de foi, de piété, de respect même extérieur, qui marquent en vous un désir sincère de conformer vos mœurs aux maximes que nous allons vous annoncer ? Quoi ! mes Frères , les préceptes de Jésus-Christ , les paroles de la vie éternelle seroient-elles entendues avec moins de précaution que les ordonnances d'une loi figurative ? Est-ce parcequ'un ange ne descend plus du ciel pour vous les annoncer? Mais ne sommes-nous pas ici comme lui les envoyés de Dieu , et ne vous parlons-nous pas comme lui à sa place? L ange sur la montagne portoit-il plus de caractère de la Divinité, que nous en portons ? Il écrivoit la loi sur des tables de pierre ; la grâce de notre ministère la grave dans les cœurs. Il promettoit le lait et le miel; et nous annonçons les biens véritables. Il parloit aux chefs des tribus , ces héros qui vainquirent les peuples de Chanaan et conquirent leurs villes ; et nous parlons devant les princes et les rois de la terre, et devant un roi encore plus grand par sa piété que par ses conquêtes. Les foudres , et les éclairs qui accompagnoient ses menaces contre les transgresseurs de la loi, renversoient le peuple frappé de terreur au pied de la montagne ; mais qu'étoit~ce que ces menaces et ces malédictions temporelles, leurs villes démolies, leurs femmes et leurs enfants menés en captivité, si vous le comparez au malheur éternel que nous ne cessons de prédire aux violateurs de la loi de Dieu? Séparez ce que nous sommes du ministère que nous remplissons ; qu'y a-t-il ici de moins terrible et de moins respectable que sur la montagne de Sinaï ?
Et cependant quelles préparations vous conduisent à une action si sainte et si digne de respect ? Une vaine curiosité qu'on veut satisfaire ; un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser ; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir ; une coutume qu'on suit , parceque le monde l'a reçue : que sais-je? le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile ; et de s'attirer plutôt ses regards, que ceux de la miséricorde divine : que sais-je encore ? des vues peut-être plus criminelles , et dont on n'oseroit parler de peur d'avilir la gravité de notre ministère. Nulmolif de salut ne vous conduit ici; nulle vue de foi ne vous y prépare; nul sentiment de piété ne vous y accompagne ; en un mot , venir écouter la parole sainte n'est pas même pour vous une œuvre de religion.
Première raison de l'inutilité de notre ministère. Car comment voulez-vous qu'une démarche toute profane serve de disposition à la grâce ; et que, dans cette multitude de fidèles assemblés en ce lieu saint, la bonté de Dieu aille vous discerner delà foule pour ouvrir
Votre cœur à la parole de vie , vous qui n'avez apporté ici que les dispositions les plus propres à éloigner de vous cette miséricorde ? Mes Frères , comme la religion n'a rien de plus grand en un sens que le dépôt de la doctrine et de la vérité , la piété ne connoit rien aussi de plus important et qui demande des précautions plus religieuses, que de l'écouter et de s'en instruire.
La seconde disposition qui doit vous conduire en ce lieu saint ; est une disposition de douleur et de confusion , fondée sur le peu de fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Vous devez rappeler tant de mouvements de componction que le Seigneur a opérés dans vos cœurs par le ministère de la parole, et qui ont toujours été sans succès pour votre salut ; tant de pieuses résolutions inspirées en ce lieu , qui sembloient promettre un changement de vie, et qui au sortir ont échoué contre le premier écueil. Car ce qui doit vous effrayer ici davantage , c'est qu'autant de vérités, qui n'ont fait sur vous que des impressions passagères, sont autant de témoins qui déposeront contre vous devant le tribunal de Jésus-Christ : autant de fois que la parole de l'Evangile ne vous a pas touché jusqu'à pénitence , autant de fois elle vous a rendu plus indigne d'obtenir la grâce du repentir La foi ne connoît point ici de milieu ; et si vous n'en êtes pas sorti changé , vous en êtes toujours sorti en quelque façon plus coupable, puisque vous avei ajouté à tous vos autres crimes celui du mépris de la parole sainte,
Yoilàles réflexions qui doivent occuper votre foi ; et en tremblant sur le passé lorsque vous venez dans l'assemblée des fidèles, vous devez vous demander à vous-même : Vais-je écouter une parole qui me jugera , ou des vérités qui me délivreront? vais-je offrir à la miséricorde de Dieu un cœur docile et préparé , ou à sa justice ie nouveaux motifs de condamnation contre moi ? Depuis si long-temps on m'annonce des vérités , dont toute l'indulgence que j'ai pour mes passions ne peut affbiblir la force dans mon esprit, et qui me font en secret convenir malgré moi de l'égarement de mes voies ; ai-je fait une seule démarche pour en sortir? Depuis si long-temps on m'avertit que le corps du chrétien est le temple de Dieu ; en suis-je devenu plus chaste? Depuis si long-temps j'entends dire qu'il faut arracher l'œil qui scandalise, et le jeter loin de soi ; en suis-je venu à ces séparations que je connois moi-même si indispensables à mon salut ? Depuis si long-temps on me déclare que différer de jour en jour sa pénitence, c'est vouloir mourir dans son péché; me trouvé-je plus disposé à sortir de mon état déplorable , et à commencer tout de bon l'ouvrage de mon salut ?
Grand Dieu ! ne vous lasserez-vous pas de me donner un cœur sensible à des vérités qui me touchent toujours , et qui ne me chan tfent jamais? et ne punirez- vous pas l abus que je fais de votre parole , en lui ôtant à mon égard cette force que vous lui laissex encore pour me rappeler à la pénitence? Et certes, mes Frères,